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L'homme avança doucement, presque prudemment, vers nous. Je plissai les yeux, pour mieux voir. Sa démarche était des plus gracieuses et charismatique, comme le voulait sa digne race. Il était d'une beauté incroyable, pouvant presque rivaliser avec celle de mon père… Ses cheveux d'un blond aussi pur que celui de mon oncle et de mon grand père s'éparpillaient en mèches rebelles autour de son visage, en une coupe en bataille des plus branchée. Ses traits divins étaient plutôt doux, bien que plus carrés et marqués que ceux que j'avais l'habitude de voir. Son pull léger laissait entrevoir une musculature des plus agréables et il paraissait plutôt grand. A vu d'œil je lui aurai donné une vingtaine d'années. En bref, il était magnifique, mais je ne comprenais pas ce qui avait arraché une exclamation de surprise à ma famille… Après tout je ne… Non, attendez… HO MON DIEU !!! A mon tour je poussai un souffle surpris en plaquant mes mains contre ma bouche, les yeux écarquillés.
Son cœur battait.
Il fut bientôt assez proche de nous pour que nous puissions le détailler à foison. Il arrêta sa marche à une dizaine de mètres de la terrasse et leva les mains, pour nous signifier qu'il n'était pas là pour de mauvaises intentions. Pour ma part, je n'arrivais toujours pas à réaliser ce que je voyais. C'était pourtant simple en théorie, mais l'avoir face à moi était tout autre chose. Apparemment il devait songer la même chose que moi, car à travers ses mains levées près de son visage, je perçus son regard turquoise posé sur moi, agrémenté d'un sourire en coin des plus mystérieux. Carlisle fit un pas vers lui, d'une posture droite mais accueillante. L'inconnu baissa alors les mains et contempla le chef des Cullen avec prudence.
- Bienvenue chez les Cullens. Dit-il poliment. Je me nomme Carlisle et voici ma famille.
Il se tourna légèrement pour nous englober d'un geste circulaire avant de revenir face au vampire. Celui-ci baissa gentiment la tête en nous souriant.
- Peut-on savoir la raison de votre visite ? Nous avons pu constater que vous aviez rodé quelques fois dans les parages ces derniers mois.
- Pardonnez-moi… A vrai dire nous appréhendions de pénétrer votre territoire. Il m'a fallu beaucoup de courage pour me montrer aujourd'hui.
Sa voix était merveilleuse, plutôt grave et suave, mais le plus drôle était cet accent très prononcé. Il accrochait beaucoup sur les « R » et appuyait sur les « o ». J'aurais penché pour un accent russe si je devais citer un pays de l'Est. Je lançai un œil discret à Jacob et réalisai que celui-ci avait froncé le nez sans s'en rendre compte en toisant le nouveau venu. Mon grand-père lui, semblait plutôt intéressé.
- Nous pourrions peut être discuter à l'intérieur, ne restons pas ainsi. Proposa-t-il.
L'inconnu étudia la question avec une moue en coin, comme s'il n'était pas très rassuré, mais il finit par acquiescer et s'avança vers nous. Ma famille s'écarta et les deux hommes entrèrent dans le salon. Nous suivîmes en silence. Carlisle invita le bel inconnu à s'asseoir dans le fauteuil puis s'assit à son tour sur le canapé. Esmée se posa à sa gauche et Alice à sa droite. Jasper, Emmett et mon père se tinrent derrière le dossier, en une ligne bien droite. Ma mère prit place dans le second fauteuil et Rosalie se tint sur l'accoudoir, la mine renfrognée. Pour ma part, je restais plantée devant la baie-vitrée, toujours accrochée à la main de Jacob. Il me la pressa doucement pour que je le regarde et me fit un signe du menton. Il m'entraina près du canapé et me posta devant lui.
- Merci de m'accueillir chaleureusement. Lança enfin l'inconnu. Je me nomme Ryan, et je suis arrivé l'année dernière en Amérique. Il est vrai que depuis quelques mois je vous observe, et je m'excuse de ce dérangement.
Décidément son accent ne passait pas inaperçu, mais c'était des plus atypiques, cela lui offrait une sorte de charisme plus dur que la normale.
- Nous sommes toujours ravis de rencontrer des semblables. Le rassura Carlisle. Mais pourquoi avoir autant hésité ?
Le Ryan en question se passa une main dans les cheveux, la mine gênée.
- Disons que votre réputation vous a devancé, même chez moi en Roumanie. Ce que vous avait fait il y a cinq ans était très courageux, ou alors complètement insensé. Beaucoup de vampires vous craignent désormais.
Sa remarque déclencha de petits rires dans l'assemblée. Emmett bomba le torse, fier.
- Mes deux compagnes de voyage, que j'ai rencontré à mon arrivée en Amérique, avaient bien sûr entendu l'histoire, et elles étaient vraiment terrifiées par vous, peut être plus que par ces maudits Volturis.
Après avoir dit leur nom, il cracha une insulte très rugueuse dans sa langue et qui, à mon avis, n'était pas très catholique. Il releva ensuite ses prunelles azur pour les reposer sur Carlisle.
- Je ne vais pas tourner autour du pot. De toute façon, comme je vous l'ai dit, je vous connais de réputation, et je sais que vous commencez déjà à comprendre. Reprit-il en lançant un œil à mon père. Stefan et Vladimir m'ont conseillé de venir vous voir. Ils m'ont dit que vous pourriez m'aider.
- En effet, se sont de bons amis. Sourit Carlisle.
- Vous l'avez forcément remarqué, je suis un hybride. (Jacob fronça le nez) Et récemment j'ai commis l'erreur de tuer un émissaire des Volturis qui me traquait depuis deux ans. J'ai l'impression qu'une chasse aux sorcières s'est déclenchée contre les êtres de notre espèce, peut être pour éradiquer l'erreur que nous représentons à leurs yeux. (Il me jeta un regard plein de sous-entendus) Après ça, je me suis enfui, dans le but de trouver un refuge. Mais à qui faire confiance ? Je ne pouvais pas cacher ma vraie nature à aucun vampire… J'ai alors entendu parler d'une Française, hybride comme nous. Malheureusement, avant que je ne quitte la Roumanie, ils l'avaient déjà attrapée… je doute qu'elle soit encore en vie à présent. C'est là que j'ai rencontré Stefan et Vladimir. Ils m'ont dit de venir vous voir, que vous pourriez m'aider…
- Que pouvons-nous faire pour vous ? Demanda Carlisle, bien que je le soupçonnai de connaître déjà la réponse.
- Je demande le droit d'asile en quelque sorte. Acheva le jeune vampire avec un air grave.
Carlisle acquiesça en silence, alors que des chuchotements retentirent tout autour. Comme toujours, ma tante aux cheveux d'or semblait la plus remontée. Dès qu'il s'agissait de prendre des risques, elle était la première à voter contre. Mon père restait impassible lui, surement concentré sur les pensées du nouvel arrivant. Moi je ne savais pas trop quoi penser de tout ça… La seule chose dont j'étais sûre, c'était que Carlisle allait accepter de protéger Ryan, il n'était pas du genre à laisser quelqu'un dans la détresse. Je levai le visage pour regarder celui de Jacob, au dessus de moi. Il semblait vraiment pensif. Il remarqua que je le fixai et il baissa le menton pour embrasser mon front. J'aurai au moins aimé qu'il me montre un semblant d'émotion sur ce qu'il pensait de tout ça.
- Comme vous vous en doutez, c'est une décision importante et lourde de conséquences. J'ai besoin d'en discuter avec les membres de notre famille. Déclara enfin Carlisle.
- C'est tout à fait normal. Je serais à l'extérieur. Répondit Ryan en se redressant.
Il nous fit un signe de tête poli puis se dirigea vers la véranda. Lorsqu'il passa près de moi, je tournai le visage pour le regarder sortir, écoutant avec une curiosité sans pareille les battements de son cœur. J'avais tant de questions à lui poser… Lui qui était comme moi. Toute ma vie on m'avait retiré du monde normal à cause de ma différence, parce que je grandissais trop vite pour des yeux humains, que je risquais de blesser quelqu'un, et que pour finir, les Volturis représentaient une trop grande menace. J'avais aujourd'hui la vision de ce que j'étais vraiment tout près de moi. Je ne le connaissais pas, et pourtant nous étions pareils. Il avait vu le monde, avait sans doute vécu beaucoup d'aventures, et il savait beaucoup de choses sur notre nature que je devais encore ignorer. Plus qu'une curiosité, il était une vrai fascination pour mes jeunes yeux.
- On ne peut pas le laisser seul, il est comme notre petite Nessie. Lança Esmée la première.
Je me retournai et réalisai que ma famille s'était déjà regroupée au centre de la pièce.
- Les Volturis risquent d'y voir une sorte d'affront, est-ce vraiment raisonnable ? Rétorqua mon père.
- Mais il a besoin de nous ce type ! S'il est venu jusqu'ici c'est qu'il doit vraiment être en danger. Reprit Emmett.
- Quoi qu'il arrive se sera un combattant de plus dans nos rangs. Renchérit Jasper.
- Il faut que j'appelle en Amazonie, je dois vérifier que Nahuel va bien ! Déclara alors Alice en quittant la pièce précipitamment.
Le débat reprit de plus belle. Je voulais écouter mais mon esprit était bien trop tiraillé par d'autres préoccupations. Dehors, si près, il y avait un jeune homme comme moi… Je laissai glisser les mains de Jacob de mes épaules et quittai son étreinte protectrice pour me diriger vers la baie-vitrée. Il tenta de saisir mon bras mais il me manqua et resta planté au milieu de l'ouverture en me contemplant piteusement. Je dévalai les quelques marches pour me retrouver dans l'herbe. Je le cherchai alors des yeux. Il était assis avec nonchalance sur la table de jardin, un bras accoudé et l'autre balançant dans le vide. Il le porta alors à sa bouche et je me rendis compte qu'il fumait. Comme c'était bizarre. Il remarqua ma présence et me fit signe d'approcher d'un geste du menton. Je déglutis difficilement en avançant vers lui. Arrivée à un bon mètre de la table, je me figeai. Il m'évalua de la tête aux pieds de ses prunelles turquoise. J'avais peu l'habitude de voir une telle couleur d'iris, moi qui ne côtoyais que de l'or ou les yeux sombres des Indiens. Après une longue circonspection il détourna le regard avec un sourire en soufflant un nuage de fumée.
- Je te fais peur ? Me demanda-t-il avec un rictus.
- Pas vraiment non…
Il arqua un sourcil amusé puis se détourna encore une fois pour contempler les doigts qui tenaient la cigarette. Je déglutis en silence, un peu impressionnée tout de même par sa prestance. Il sembla se perdre dans la contemplation de la fumée qui remontait en nuages enlacés.
- J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie pour tenter de me convaincre que je ne faisais pas partie de cette race. Des petites choses aussi insignifiantes que cette cigarette, ainsi que d'autres beaucoup plus graves. Est-ce un blasphème de vouloir vivre comme le commun des mortels ? Après-tout, nous pouvons manger, dormir, et même mourir… Mais je crois que malheureusement nous n'échappons pas à notre destinée. Comme un animal élevé au grain, on finit par regretter le goût du sang.
Dieu que son discours était triste… je pouvais sentir dans le ton de sa voix toute la douleur et la nostalgie de sa vie. Dire que je me plaignais parfois d'être récluse ici. Mais moi au moins j'avais une famille qui m'aimait, et je n'avais jamais eu à fuir. On me protégeait, et je n'avais jamais été livrée à moi-même. Au bout d'une minute qui me paru interminable il jeta la moitié de sa cigarette dans l'herbe en soufflant.
- Si je reste ici il va falloir que j'abandonne certaines manies désagréables. C'est pas comme-ci je pouvais en ressentir le manque, par contre je pouvais en avoir les bienfaits. Tu sais ce qui est le plus drôle dans tout ça ?
Je secouai négativement la tête. Il posa son menton dans le creux de sa paume et me toisa avec un air narquois.
- On ne peut pas mourir d'un cancer. Acheva-t-il comme si cette idée l'amusait beaucoup.
Je ne répondis rien, un peu impressionnée par ce regard turquoise qui émanait l'expérience, bonne comme mauvaise.
- Quel âge as-tu ? Me demanda-t-il d'un ton détaché.
- 15 ans.
Il releva un sourcil et je détournai les yeux sur le coté, embarrassée.
- Cinq ans et demi. Sifflai-je.
Il fit un large sourire et son regard pétilla.
- Tu vas bientôt devenir adulte, dans quelques mois. Me dit-il avec amusement.
Apparemment je devais le fasciner autant qu'il me fascinait lui. J'hochai la tête doucement. Après tout, à part ce que Nahuel avait expliqué à Carlisle, je ne savais rien de ce qui m'attendait. Toutes mes réponses se tenaient devant moi, sous l'aspect de ce magnifique garçon aux allures nonchalantes. Un nœud dans ma gorge se forma devant cette idée. Je ne pu attendre plus longtemps, il fallait que je sache.
- Est-ce que ça fait mal ? Demandai-je la voix cassée.
Il me toisa du coin de l'œil avec circonspection, comme s'il réfléchissait… Ou hésitait.
- Oui ! M'avoua-t-il alors. Mais je suppose que c'est infime comparé à la transformation par le venin.
- Tu en as toi ? Repris-je alors, curieuse.
- Oui.
Je me mordis la lèvre. Un flot horrible de questions se bousculaient aux portes de ma gorge et j'avais beaucoup de mal à le contenir. Je ne voulais pas l'ennuyer ni l'agresser. Il tourna ses prunelles sur le coté, comme s'il observait quelque chose dans mon dos. Son nez se plissa comme s'il humait une odeur désagréable. Je me retournai à mon tour juste à temps pour voir arriver Jacob, grand et sublime, quoi que la mine plutôt dure. Il lança un signe poli de la tête à Ryan puis se tourna vers moi.
- Nessie, tu viens ?
Je balbutiai piteusement en envoyant un regard envieux du côté de mon semblable, mais Jacob s'empara de ma main pour m'entrainer avec lui. Au final, il ne m'avait pas franchement pas donné le choix… Je me laissais donc trainer en direction de la terrasse en silence, inclinant parfois discrètement le visage pour regarder Ryan. Celui-ci me fit un sourire des plus amusés. Jacob me poussa ensuite à l'intérieur du salon, là ou le débat faisait toujours rage pour savoir si oui ou non les Cullen allaient apporter hébergement et protection au demi-vampire.
