7 – Accepter les changements

- C'est ici que tu dormiras.

Ryan entra dans la chambre en regardant tout autour de lui. Mon père resta dans l'embrasure de la porte, attendant que notre invité finisse de découvrir les lieux, qui en l'occurrence étaient son ancienne chambre. Mon lit y était toujours installé d'ailleurs. Je me tenais dans un coin, silencieuse, ne loupant pas un seul geste du demi-vampire. Il était si différent, ses gestes semblaient naturels comparés à ceux de ma famille. Chaque mouvement déclenchait plus ou moins le changement d'allure des battements de son cœur, sa respiration n'était pas simplement utile, elle lui était obligatoire, ses prunelles pétillaient de vie et l'odeur parfumée de son sang emplissait l'espace. C'était une réelle fascination pour moi, et j'étais ravie qu'il fût accepté parmi nous. Finalement la décision avait été vite prise, et comme je m'en étais toujours doutée, Carlisle n'avait pas pu le laisser dans la détresse. Lui qui était si bienveillant…

- C'est vraiment très lumineux. Déclara Ryan en s'approchant des larges vitres qui constituaient les murs.

- Si tu as besoin de quoi que se soit, n'hésites pas. Acheva mon père dans un sourire avant de tourner les talons.

Ryan resta dans sa contemplation de la verdure humide et moussue de Forks. Un long silence s'en suivit. Je ne voulais pas l'ennuyer plus longtemps, bien que ma curiosité ne se soit toujours pas amenuisée depuis tout à l'heure. J'enclenchai mon repli quand il se retourna. Je me figeai sur place, absorbée par son regard des lagons posé sur moi.

- Quel est ton vrai nom en réalité ? Me demanda-t-il.

- Renesmée.

Il acquiesça distraitement. Je me mordis la lèvre, un peu embarrassée. Devais vite dire quelque chose ou le laisser seul ? Il se chargea de régler le problème, avec une voix grave et un accent à tout rompre.

- L'Indien qui est en bas… Il n'est pas humain.

- Pas vraiment oui.

Il fronça les sourcils, comme perdu dans ses réflexions, puis soupira en croisant les bras sur son torse avant d'appuyer son épaule sur la large vitre.

- Dans mon pays, les vampires sont en guerre avec les Enfants de la Lune depuis la nuit des temps. C'est très perturbant pour moi de me retrouver face avec quelque chose qui en a presque l'odeur et les aspects physiques.

Je clignai des yeux. Carlisle m'avait déjà parlé des Enfants de La lune. Ils étaient humains, mais se transformaient en monstres effrayants et destructeurs, des Loups-garous comme dans les vieux films. Les Volturis mettaient un point d'honneur à les éradiquer, ou du moins, à en réduire fortement le nombre et leur propagation. Ce problème était propre à ces pays là, comme la Roumanie. Mais ces Lycans n'avaient rien en commun avec les Quileutes.

- Jacob n'est pas un loup-garou ! Il se transforme en loup de très grande taille, mais n'a pas le coté humanoïde et monstrueux qu'ont les enfants de la lune. C'est juste un loup, et il n'est pas agressif ni assoiffé de sang.

Ryan m'évalua de ses prunelles intelligentes, et bien que ses traits en trahissaient l'envie, il n'ajouta rien. Quant à moi, cela m'avait refroidi. Je n'aimais pas qu'on pense du mal de mon Jacob, même si c'était un hybride comme moi à qui j'avais milles questions à poser. C'étai un sujet tabou. Sur ce, je tournai les talons et quittai la chambre en refermant la porte derrière moi. Je descendis les marches en regardant par-dessus la rambarde. Ma famille était éparpillée dans le salon, paisiblement. Jacob fut le premier à lever les yeux sur moi, la mine renfrognée. Arrivée en bas, je me dirigeai vers le canapé. Mon père qui avait déjà lu en moi ce que je m'apprêtai à faire écarta les bras et je m'y lovai en soupirant d'aise. Il berça la grande adolescente que j'étais puis embrassa mon front.

- Bonne nuit ma fille. Me murmura-t-il.

Je lui souris tendrement puis me penchai sur le coté pour que ma mère m'embrasse aussi. Elle pinça mon nez puis caressa mes cheveux en les replaçant derrière mon oreille. Je me levai et saluai les autres Cullens qui me firent de petits signes et de larges sourires. Je contournai le canapé pour me diriger vers la baie-vitrée. Au passage, j'agrippai la main de Jacob pour l'entrainer avec moi. Il se laissa faire et me suivit en silence dans le jardin. Il commençait à peine à faire nuit, il était très tôt, mais cette journée chargée d'évènements m'avait épuisée considérablement. Je levai un œil vers mon ami, et sa mine pensive m'attrista. Je pressai alors sa main en lui envoyant des images de nous deux, quand j'étais toute petite et qu'il me faisait tournoyer dans les cieux, me faisant presque mourir de rire. Il baissa la tête en souriant doucement. Nous arrivâmes au cottage et cette vue emplit mon cœur de bonheur. Vu qu'il n'y avait plus de vampires inquiétants qui rôdaient, nous pouvions investir de nouveau notre maison.

Jacob m'ouvrit la porte et me laissa entrer. Je traversai le salon en baillant, et me dirigeai directement dans ma petite chambre. Le bel indien s'assit sur le lit en soufflant puis se laissa tomber de tout son long, les yeux rivés au plafond.

- Ne regarde pas. Le prévins-je.

Il croisa ses bras devant les yeux et je pus commencer à me déshabiller. Je retirai tout et enfilai ma longue chemise. Quand ce fut bon, je passai par-dessus Jacob pour venir m'allonger contre le mur. Il laissa glisser ses bras mais ne se tourna pas vers moi pour autant. Il semblait ailleurs… J'en étais déçue. J'avais envie de revoir son étincelle naturelle, son sourire si blanc en contraste avec sa peau de cuivre, ses sourires craquants et malicieux. Je me doutais bien que l'arrivée de Ryan était la cause de son mutisme et de ses réflexions, mais je n'en saisissais pas la raison… Je me tournai sur le flanc, tête posée dans le creux de ma paume, et l'observai en silence. Au bout d'un moment il remarqua que je le fixai intensément car il tourna ses prunelles sombres sur moi. Je me décidai à briser la glace, vu que monsieur n'était pas enclain à dévoiler ses sombres pensées.

- Pourquoi es-tu triste ?

Il pouffa discrètement, même si le cœur n'y était pas.

- Je ne suis pas triste Nessie…

- Si tu l'es !

- Non ! Contra-t-il, agacé.

- Jacob !

Je lui fis les gros yeux et il roula les siens en soupirant. Quelle tête de mule celui-là, vraiment ! J'avançai mon autre main, celle qui ne soutenait pas mon menton, pour la poser sur son front et rejeter ses longues mèches noires sur le coté. Il pinça les lèvres, comme si je venais de faire quelque chose qui lui faisait mal. Mais au moins cela lui arracha une réaction, c'était déjà ça. Il daigna enfin parler après une interminable minute.

- C'est juste que j'aimais bien notre vie comme elle était avant. Marmonna-t-il.

J'arquai les sourcils, concentrée sur ce qu'il venait de dire. Il aimait comment notre quotidien était avant l'arrivée de Ryan ? Certes… Mais je ne voyais pas en quoi le fait qu'il emménage allait bousculer les choses. Au contraire, cela apporterait un peu plus d'animation à nos conversations d'immortels qui ne sortaient plus beaucoup. Je n'étais pas contre un nouveau souffle de jeunesse dans cette villa blanche.

- Je ne pense pas que notre vie va autant changer que ça. Dis-je d'un ton perplexe.

- Tout ça n'annonce rien de bon. Commença-t-il dans un grommellement. Je comprends que Carlisle veuille l'aider, mais sincèrement, qu'est-ce qu'on connait de ce type là ?!

J'esquissai un sourire narquois.

- Ce que tu peux être méfiant vilain cabot !

- Ne m'appelle pas comme ça gamine ! Siffla-t-il

Je le frappai doucement en m'esclaffant, puis je m'accoudai sur son torse chaud. Il riva ses prunelles dans les miennes, alors que je riais toujours.

- Profite va ! Dans quelques mois la gamine pourra te mettre la pâté au bras de fer !

- Ben voyons… T'es pas trop vieille pour croire aux contes de fées ?! Railla-t-il.

- Mais nous SOMMES dans un conte de fée ! Ris-je. Moi je suis la belle et toi la bête !

Cette remarque lui tira un sourire en coin. J'en étais heureuse. Il m'observa ensuite, pendant que je posai mon menton entre mes bras croisés, toujours posés sur son torse. Je le regardai, curieuse de ses airs si mystérieux. Il finit par soupirer en frôlant ma joue du revers de sa main brulante.

- Tu adorais que je te lise ce livre quand tu étais petite.

J'hochai la tête. C'était l'une de mes histoires préférées en effet. Y avait-il un rapport avec Jacob et la bête ? Aucune idée… Mais le thème central de cette histoire me laissait rêveuse. Deux êtres si différents qui parvenaient à oublier les apparences et ne songeaient qu'à leur amour. Je trouvais Belle si courageuse et attachante. Elle était comme un modèle de bravoure et de détermination pour moi. Malgré la haine des villageois, l'aspect repoussant de la bête, les mésaventures au long de l'histoire… Jamais elle ne se détournait de ses sentiments.

- Jacob ?

Il rouvrit un œil. (Il les avait fermé pendant que je pensais au conte).

- Qu'est-ce que tu voulais me dire ce matin ? Tu sais, la chose très importante et très compliquée aussi.

Il s'empourpra beaucoup, comme si je venais de le prendre par surprise. Apparemment il n'avait plus pensé à ça, je venais de le mettre au pied du mur d'une manière peu délicate. En même temps, je ne savais pas que ça le mettrai dans une telle gène, il m'avait semblé détendu ce matin en évoquant le sujet. Peut être que l'ambiance et le contexte avaient été différentes aussi…

- Laisse tomber, on en reparlera plus tard !

Je fronçai les sourcils, déçue, mais il me lança ce regard qui signifiait que ça ne servait à rien d'insister car la bataille était perdue d'avance. J'abdiquai, non sans avoir lâché quelques soupirs à m'en fendre l'âme. Il se moqua doucement puis se positionna sur le flanc pour me serrer tout contre lui, dans son étreinte qui, malgré mes quinze ans d'humaine, me paraissait encore bien grande. Je m'endormis la joue enfouie contre sa nuque, d'un sommeil si profond que les bruits de la chambre s'évaporèrent à une vitesse hallucinante, comme si j'avais basculé soudainement dans un trou silencieux et reposant.