8 – Souris-moi

Un mois s'était écoulé. Comme je l'avais certifié à Jacob, il n'y avait pas eu de réel changement dans la villa blanche. Je pourrais même dire que l'ambiance y était plus joyeuse. Ryan s'était vite fait une place parmi nous, et il semblait beaucoup apprécier cette nouvelle vie. Il me faisait beaucoup rire, surtout quand il se mettait à reparler Roumain sans s'en rendre compte, lorsqu'il râlait, lorsqu'il somnolait sur le canapé ou pour lancer un mot peu gracieux. Il avait cette « humanité » que les autres vampires n'avaient pas… Humanité que je devais aussi posséder, sauf que je ne réalisais pas puisque c'était sur moi. Oui, la vie était belle.

- Mauvais joueur !!! Braillai-je.

J'arrivai à la base en suffoquant comme jamais, il me fallu même me pencher en avant et poser mes mains sur mes genoux pour pouvoir respirer. Devant moi, Emmett se marrait comme un bossu en me narguant avec la balle de base-ball. Je le fusillai des yeux, et m'apprêtai à lui envoyer une remarque bien cinglante sur le croche-patte qu'il avait tenté de me faire alors que nos routes se croisaient, sauf que je n'avais plus de souffle. Tout ça parce que nous menions de quelques points. Quelle bande de tricheurs ces garçons. Jasper s'impatienta et fit un signe à Esmée pour qu'elle fasse bouger le jeu.

- Carlisle et Charlie, arrêtez d'embêter l'équipe adverse ! Lança-t-elle avec une moue en coin.

- Faut bien aider Bella, elle tenait sa batte à l'envers. Se moqua mon grand-père Charlie.

Ma mère soupira en roulant des yeux, tout en jouant agilement avec le manche de la fameuse batte. Les deux hommes reprirent place derrière l'arrivée en riant toujours. Ryan remua les jambes sur son monticule de terre en tirant une langue concentrée. La balle sautait et atterrissait habilement dans la paume de sa main. Jacob, dans l'équipe adverse, me fit un regard sournois en me faisant un signe du menton. Je répondis à son défi par un sourire narquois. Il pouvait toujours rêver, j'allais atteindre la ligne avant même qu'il ait eut le temps de dire « base-ball ». Ryan amorça enfin son lancé, dans un mouvement gracieux, et la balle fendit l'air à une vitesse incroyable. Le choc de la batte retentit dans toute la clairière alors que nous nous élancions comme des dératés le long de la ligne des bases. Je la voyais, elle était juste devant, à quelques dizaines de mètres, Charlie m'encourageait avec des signes effrénés pour que je la franchisse. Mais une ombre fila devant moi et je m'écrasai contre elle violemment. Je m'écroulai au sol avant même d'avoir réalisé que je venais de percuter quelque chose. Ma tête frappa lourdement le sol dans ma chute.

- NESSIE !!!

C'était la voix de Rosalie, c'était elle que j'avais percuté de plein fouet. Deux mains me saisirent fermement la nuque pour relever ma tête, je ne voyais pas grand-chose à vrai dire, j'étais sonnée. Elle me redressa avec une mine désolée, alors que je reprenais le rythme doucement. En un éclair tout le monde s'était jeté sur moi, comme la petite princesse en danger que j'étais. Mon père poussa Alice pour venir saisir mes joues entres ses paumes glacées, rivant ses prunelles inquiètes dans les miennes. Ma mère s'agenouilla et caressa mes cheveux tendrement. Leurs mains se tendirent tout à coup, tout comme les traits de leurs superbes visages. Ils fixaient tous mon nez. Je le sentis alors… mon sang qui coulait le long de mon sillon jusqu'à mes lèvres. Je portais mes doigts sous ma narine et en contemplait le liquide rouge vif qui s'en écoulait assez abondamment. Mon cœur se mit alors à battre la chamade quand je réalisais ce qu'il se passait. Je relevais des yeux effrayés en contemplant frénétiquement les membres de ma famille. Emmett agrippa Jasper pour le tirer loin de moi, par précaution, et Rosalie et Esmée en firent de même avec une mine désolée. Carlisle se faufila entre les derniers courageux avant de s'agenouiller contre moi.

- Laissez-nous, faites-lui de l'air. Dit-il en saisissant les coins de mon visage pour l'incliner en arrière et m'observer.

- Tout va bien petite, c'est juste une bonne gamelle ! Me sourit Charlie en s'éloignant avec mes parents, à regret.

Jacob se posa de mon autre côté et serra ma main en me regardant avec inquiétude. Je lui renvoyais un clin d'œil. Il n'y avait pas à s'en faire, vraiment, à les voir on pourrait croire que j'étais tombée d'une falaise. J'avais à peine mal, pas la peine d'un tel cirque. La seule chose que j'avais craint était le flot assez important de sang, car je ne voulais pas ennuyer ma famille avec de mauvais instincts qu'ils regrettaient et leurs faisaient du mal. Carlisle se pencha un peu et m'ausculta de ses iris dorés et sublimes. Ryan se tenait juste derrière lui, penché par-dessus son épaule pour mieux me voir.

- Ryan, je crois qu'elle s'est cassé le nez. Peux-tu me d'indiquer la marche à suivre ? Demanda Carlisle de sa voix sage et posée.

J'écarquillai les yeux, surprise, et les tournai vers Jacob. Il déglutit difficilement, tout en pressant ma main. Cassé ? Je pouvais me casser quelque chose ? Je savais que je pouvais saigner, mais me casser des os… cette nouvelle chamboula pas mal de certitudes bien ancrées dans ma petite tête de demi-vampire. Ryan fit une moue en coin, comme s'il réfléchissait, puis avança sa main pour pincer mon menton. Il m'inclina la tête à gauche, puis à droite, avant de reporter son attention sur Carlisle.

- Tout dépend de l'ampleur de la blessure.

- Amenons-la dans mon bureau, j'ai un scanner portatif. Acheva mon grand-père en se redressant.

Ryan se pencha alors et me saisit entre ses bras. Je ne m'y étais pas du tout attendu, et je perdis la main de Jacob durant l'action. Le jeune homme emboita alors le pas du docteur en me serrant contre lui. Je m'empourprai, surprise de la tournure des choses, puis tournai vite la tête par-dessus son épaule pour regarder les autres. Ils se tenaient en ligne dans le jardin et me lançaient des petits signes encourageants. Seul Jacob ne bougeait pas. Il se tenait droit et figé, un peu en avant du reste des Cullens, là ou j'avais été un instant plus tôt, et nous regardait avec un visage mortifié. Etait-il si inquiet à cause de ma blessure au point de faire une tête pareille ? Il n'y avait rien de méchant… J'étais bien plus résistante qu'une humaine. Nous pénétrâmes dans le salon et ils disparurent de mon champ de vision. Je relevai discrètement mon minois, pour regarder le beau Roumain. Son visage n'exprimait rien de particulier, il semblait paisible, et ses traits divins ne laissaient entrevoir aucune inquiétude. Ce devait être bon signe pour ma misérable carcasse fragile. Il remarqua que je le dévisageai et baissa ses prunelles turquoises sur moi avant de me faire un sourire craquant. Je détournai bien vite les yeux, gênée.

- Pose-là ici, j'apporte la machine.

Ryan s'exécuta et me déposa sur la table de métal qui servait en général à entreposer les outils et autres instruments. Rares étaient les fois ou mon grand-père s'en était servi à la villa blanche. Ryan poussa un peu le matériel qui l'encombrait puis se saisit d'une serviette avant de venir la plaquer sous mon nez. Je la pris à mon tour pour la soutenir. Carlisle revint vers nous avec une sorte de machine qui ressemblait à un appareil photo surmonté d'un scanner d'imprimante… Un scanner qui aurait des pieds en métal. Il fit signe à notre ami qui m'aida à m'allonger. Carlisle déplia les pieds et trifouilla quelques bouts de métaux avant de poser la machine sur ses trépieds de chaque coté de mon visage. Je fixai la sorte de lunette qui me regardait comme un œil sans vie.

- Ferme les yeux. Me dit mon grand-père, et j'obtempérais.

A travers l'obscurité, je perçus tout de même le changement de lumière. J'avais même la sensation de sentir le rayon lumineux caresser ma peau de sa chaleur subtile et curieuse. Un petit ronronnement résonna puis la machine s'arrêta. Une main chaude me pressa le poignet et je rouvris les yeux. Ryan me souriait avec amusement. Je lui envoyai une moue vexée. Il rit doucement en jetant un œil discret à Carlisle (qui pianotait sur l'ordinateur portable relié à la machine de torture) puis se pencha pour s'accouder près de mon visage.

- Tu voulais servir les amuse-bouches pendant l'entracte ? Chuchota-t-il avec les yeux pétillants.

Sa remarque me tira un sourire mutin. J'aimais qu'il dise tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Ce genre de sujet était tabou dans la famille, voir même très mal pris s'il était lancé sans faire attention. Ryan était un peu le garçon rebelle, qui n'avait pas peur d'être franc. Le côtoyer était un peu comme côtoyer l'interdit. J'arquai un sourcil amusé.

- Faut bien ! De nous deux je suis la seule qui possède un sang digne de ce nom.

Il se mordit la lèvre pour ne pas rire. Carlisle nous entendait à coup sûr, mais il n'était pas du genre à s'intéresser aux commérages, encore moins du genre à nous réprimander pour nos petits dialogues de pirates. Ryan retira la machine d'au dessus de ma tête et la posa au sol, pendant que je me rasseyais sur le rebord de la table métallique en tenant toujours ma pauvre serviette ensanglantée sous mon nez. Il se redressa et me regarda avec un air narquois. Il devait toujours songer à ma remarque sur son sang de bas étage, comparé au mien, tiré de la grande lignée des Cullens (connus dans le monde entier des vampires depuis l'affrontement). Je ne baissai pas les yeux devant ses airs de défis. Il attrapa alors ma main (celle qui ne tenait pas la serviette) et la pressa contre son torse, sans me lâcher de ses iris aux couleurs de l'océan.

- Qu'est-ce que tu sens là ?

Mes joues s'enflammèrent. Son regard était si sérieux, si intense. Je baissai le mien pour contempler ma main, comme si le fait de l'observer aurait accru mon sens du toucher. Ses battements réguliers vibraient sous ma main, des battements bien plus longs que les miens. Encore une fois, je réalisai à quel point il était vivant, tout comme moi. Je saignais à ce moment même, et lui, il refluait son propre sang dans chaque veine par ces minuscules mais si fascinants battements. Je me concentrai sur mes propres pulsations. Elles étaient si rapides… Elles le seraient tant que mon hallucinante croissance ne se serait pas arrêtée. Il paru satisfait de mes réflexions et arbora un air hautain.

- Alors petite, qui de nous deux peut faire la morale à l'autre ? Susurra-t-il.

- Toi… Soupirai-je en roulant des yeux.

- Bingo. Tu n'es pas encore une adulte ma jolie, alors va jouer aux billes.

- QUOI ???

Il éclata de rire et croisa les bras derrière sa nuque. J'aurais voulu lui faire la tête pour avoir osé me dire d'aller jouer aux billes, mais son hilarité était contagieuse, je finis par rire aussi. Seulement cela tira son meon nez et je fronçai les yeux sous la douleur.

- Ne me fait pas rire j'ai bal au dez. Lâchai-je à travers la serviette.

- Tu as bal au dez ? Répéta-t-il en se moquant.

- Ryan, viens par ici.

Le beau soviétique se tourna puis rejoignis Carlisle. Il s'appuya sur la table et regarda par-dessus l'épaule de mon grand-père les résultats affichés sur l'écran.

- C'est bien cassé, mais apparemment c'est net et il n'y a pas d'éclats d'os.

Normalement, pour un humain, il faudrait plâtrer et donner de sacrés calmants durant la convalescence. Qu'est-ce que tu sais du métabolisme des demi-vampires ?
Ryan se redressa et se prit le menton pour réfléchir. Il marcha lentement vers moi, la mine pensive sous ses mèches dorées. Carlisle se leva à son tour et vint se poster près d moi. Ryan se plaça devant moi et retira la serviette. Je les contemplai tout les deux en silence.

- Il y a cinq ans, je me suis fracturé le tibia. Une sacrée blessure, avec du sang partout et les os qui me disaient bonjour, enfin vous voyez le genre quoi. Il m'a fallu moins de deux semaines pour cicatriser… Je n'ai pas eu besoin de plâtre ni d'attelles. Je suppose que si la cassure est nette, ça devrait être même plus rapide.

En disant cela, il s'approcha et se positionna entre mes jambes. Il tâtonna mon nez, en contemplant mes réactions. J'eus à peine mal, juste quand il appuya un peu plus fort. Carslisle acquiesça, concentré sur un monde bien lointain.

- Pouvez-vous souffrir de septicémie ?

- Je ne sais pas…

- As-tu déjà contracté un virus, une maladie, ou quelque chose d'autre ?

Ryan regarda sur le coté, comme pour se remémorer. Mon grand-père et moi le toisions avec une curiosité intense, avec chacun ses raisons.

- Il me semble que j'aie déjà éprouvé une faiblesse respiratoire il y a très longtemps. Durant la période ou j'avais essayé par tous les moyens de mettre mon corps à l'épreuve. Je ne saurais pas dire ce qui avait causé ça…

Je fis les gros yeux, alors que Carlisle ne releva même pas. Etait-ce dans les habitudes des vampires d'essayer de se foutre en l'air une fois dans sa vie ?

- Pouvez-vous avoir des carences ? Souffrir d'un manque quelconque de vitamines ?

- J'ai arrêté de boire du sang durant une année entière, pour que ma femme ne se rende pas compte de ma vraie nature. (J'écarquillai les yeux) C'est la seule fois ou j'ai vraiment cru que j'allais mourir. C'était affreux, je n'avais plus aucune force et je succombais à petits feux.

Je le regardai avec curiosité. Alors il avait eu une femme ? Je me demandais bien ce que ce qu'il lui était arrivé. Ce garçon avait du vivre tellement de choses… Il me tardait le jour ou il briserait enfin sa rude carapace pour dévoiler tous ses secrets.

- Nessie ne bouge pas. Me prévint mon grand-père.

Je me fis bien droite et immobile pendant qu'il posait une sorte de bande épaisse et collante sur mon nez. Je lâchai un sifflement quand il appuya sur les cotés, pour la fixer. Il me sourit tendrement, comme pour s'excuser.

- Tu ne saignes déjà plus. Mais j'aimerai que tu te ménages un peu demain, tu resteras tranquille promis ?

J'hochai la tête comme la gentille fille que j'étais. Ryan, qui se tenait derrière, posa une main devant sa bouche pour effacer son sourire. Je levai la main pour frôler le strapping qui m'enserrait la moitié du visage et lâchai un soupir à fendre l'âme.

- Bien, allons rassurer la famille, je les entends faire les cents pas d'ici. Acheva le beau trentenaire.

Il m'aida à descendre de la table et posa une main dans mon dos pour m'intimer d'avancer. Il m'ouvrit la porte et je traversai le couloir. Je descendis les marches en cherchant les autres des yeux. Ils étaient regroupés dans le salon, et une dizaine de paires d'yeux me fixèrent tout à coup. Mes parents se levèrent et bondirent sur moi. Ils me serrèrent fort en veillant bien à ne pas me faire mal. Ma mère me demanda si je souffrais, mon père toucha le bandage avec une moue inquiète. Les autres Cullens finirent par tous m'entourer en posant de nombreuses questions. J'avais du mal à leur répondre à tous. C'est Carlisle qui calma les anxieux, en leur expliquant que j'allais bien, que j'allais vite guérir, et qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Ils me secouèrent l'épaule et se reculèrent un peu, sans pour autant cesser de me fixer sans ciller. J'avais l'impression d'étouffer. Ryan s'était adossé au mur, derrière, dans une posture nonchalante. Je fouillai l'immense pièce des yeux. Ou était Jacob ?!

- Il est dehors chérie. Me dit mon père avec un sourire.

Je le remerciai d'un signe de tête et me précipitai dehors. En effet, il était assis sur les marches de la terrasse, penché en avant et accoudé sur ses genoux. Je m'assis contre lui en enserrant son dos de mon bras avant de poser le coin de ma tête sur son épaule. Il ne tourna pas même le visage.

- Tu vas bien ? Me demanda-t-il du bout des lèvres.

J'hochai la tête contre son épaule.

- C'est bien. Acheva-t-il dans un souffle.

Il redevint muet, et moi, je ne dis rien non plus, même si j'avais très envie de partager mes découvertes sur ma nature que Ryan nous avait révélées. Quelque chose n'allait vraiment plus entre nous, et je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus. Par quoi pouvais-je commencer ?! Le harceler de questions ? Pleurer ? Crier ? A quoi bon… Je n'avais jamais eu à faire à ce qui lui arrivait en ce moment. C'était peine perdue. Je fis alors ce que je savais faire de mieux… je lui envoyai des souvenirs heureux et ensoleillés.