14 – Ne pas basculer.

J'étais a-demi allongée sur Ryan, caressant son front et scrutant son visage tiré. Depuis qu'ils l'avaient trainé jusque dan notre chambre, il n'avait pas parlé, ses superbes yeux turquoise restaient accrochés au plafond et sa respiration lente et profonde gardait le même rythme monotone et inchangé. La chambre était illuminée d'une lueur orangée magnifique, signe que le soleil commençait à se coucher sur Volterra. Les rayons dorés caressaient ma peau et se mêlaient aux tons pastel de ma sublime robe. Je relevais les yeux, Ryan n'avait pas bougé, et sa chevelure d'ange luisait sous l'éclat des rayons. Il était vraiment très beau, même épuisé. Je passai mes doigts le long de son nez, glissant sur ses lèvres et remontant sur ses paupières. Ses prunelles se tournèrent alors pour me regarder et un doux sourire étira ses traits figés pendant si longtemps. Je souris à mon tour, de soulagement, et posai ma tête sur son torse en soupirant. Il me serra et je pus enfin laisser court à mes larmes silencieuses, maintenant que j'autorisais la pression à retomber.

- Tu as eu mal ? Sanglotai-je doucement.

Il ne répondit pas, se contentant de caresser mon épaule nue de son pouce. Je supposais que cela voulait dire oui, mais qu'il s'interdisait à me faire peur. Une longue minute défila avant que j'ose parler de nouveau.

- Qu'est-ce qu'ils vont faire de nous ?

- Je ne sais pas… J'espère qu'ils s'en tiendront juste aux tests avec nous.

Je fronçai les sourcils, devant cette remarque chargée de sous-entendus. Je relevais le minois pour le regarder et il plongea ses prunelles dans les miennes.

- Que crois-tu qu'ils aient fait avec la Française ?

- Je ne sais pas. Mais je doute qu'elle ait été relâchée, et je ne pense pas qu'elle soit encore ici.

Ma gorge se noua. Il insinuait par là qu'elle était morte ? Qu'après l'avoir testé et avoir examiné cette race dérangeante sous toutes les coutures, ils avaient fini par la tuer pour qu'elle n'ère plus sur la planète ? Cette idée me donna la chair de poule, et Ryan m'entoura un peu plus de ses bras, dans une étreinte de compassion, une étreinte d'un hybride qui en avait trop vu et qui voulait protéger un autre hybride encore vierge des horreurs de ce monde. Nous étions là, sur ce lit, à attendre qu'on dispose de nous et à craindre chaque pas dans le couloir qui risquerait d'être le dernier que nous entendions. Mes doigts jouèrent avec le col de sa chemise et mon souffle se mourrait sur la naissance de sa gorge. Je ne savais plus quoi penser, ni quoi dire. Finalement c'est lui qui brisa le silence angoissant.

- Ils ne nous tueront pas, ils craignent trop le de Carlisle sur les autres Clans. SI jamais ils nous faisaient du mal, cela pourrait engendrer quelque chose qu'ils craignent plus que le feu.

- C'est pour ça qu'Aro a eu si peur l'autre jour quand tu as été blessé… A quoi tout cela rime alors s'ils ne peuvent pas nous tuer ? Demandai-je avec étonnement.

- Plusieurs choses je suppose. Commença-t-il. Déjà une vengeance, ils ont vraiment dû se sentir vexé d'avoir été repoussé à Forks. Ensuite, de la peur, car malgré tout ce qu'ils laissent paraitre à notre égard comme la haine et le mépris, ils ont peur de nous. (J'écarquillai les yeux) Et pour finir, ils sont envieux. Ils nous envient cette part de vie qu'ils n'ont plus. Certes ils sont plus fort physiquement que nous, mais peuvent-ils vivre au soleil ? Peuvent-ils dormir ? Saigner ? Se méler au reste du monde aussi bien que nous ? Nous sommes des humains qui possédons la force et les pouvoirs des vampires. Ils sont jaloux. Tous ces tests sont là dans un unique seul but. Ils testent nos faiblesses, nos forces, les maladies qui nous terrassent, celles qui ne nous touchent pas… Mais pas dans le but de trouver ce qui nous tue, car il suffirait de nous briser la nuque ou de nous entailler profondément.

Je rapprochai mon visage du sien, absorbée par ce récit et curieuse d'entendre la fin de sa phrase en suspend. Son fort accent roumain donnait un ton lugubre à l'histoire.

- Ils testent la future race qu'ils essaient de créer.

Je poussai une exclamation de surprise. Ma réaction lui tira un sourire amusé.

- Mais ils sont frustrés. Frustrés de ne pas y arriver. Car il n'y a qu'une seule façon de nous créer, et à ce que j'ai pu comprendre, elle n'est pas simple, bien que très agréable je le conçois.

Mes joues rosirent devant la tournure que prenaient ses mots.

- Je ne sais rien de mes parents, mais pour ce qui est des tiens, ton père ne se nourrissait plus de sang humain depuis longtemps. Peu de vampires y arrivent, et même malgré ça, ça a du être affreux chaque jour pour lui de lutter. Imagine un Volturi sanguinaire et méprisant des humains qui essaye de faire l'amour à une humaine… (Il grimaça) Non, n'imagine pas en fait.

Je gloussai et il finit par rire aussi. Le silence revint, pendant que nous songions tout les deux à ses paroles. Finalement c'était censé. Cela donnait un sens à cette curiosité morbide qu'ils avaient eue avec moi dès le début. Je ne réalisais pas vraiment les possibilités qu'offrait ma race, vu que je n'avais vécu qu'avec des vampires toute ma vie… Mais Ryan lui, le savait. Il avait vécu avec des humains sans que personne ne soupçonne rien. Certes il ne vieillissait pas, mais il pouvait manger comme eux, dormir comme eux, se saouler comme eux, aller à la plage, avoir des bouffées de chaleur, rougir, se blesser… J'étais curieuse d'en savoir plus sur tout ce qu'il avait vécu.

- Tu as fait beaucoup de choses dans ta vie ? Demandai-je distraitement.

- J'ai fait trop de choses. Sourit-il avec malice.

Mon regard pétilla devant sa réaction. C'était un de ces moments ou il acceptait d'ouvrir son cœur. Je remuai entre ses bras pour mieux me placer et le regarder dans les yeux.

- Raconte-moi des anecdotes ! Pour me faire penser à autre chose que cet enfer. M'enquis-je.

Il rit doucement, avec une petite fossette ravissante au coin de la bouche. Il réfléchit quelques instants puis son regard pétilla.

- J'ai eu un chien ! Rit-il.

- Ho c'est vrai ? Clamai-je.

Il s'esclaffa en levant les yeux au plafond, comme pour se remémorer.

- Il s'appelait Tolstoï, c'était le plus gros batard qu'on puisse trouver, on avait renoncé à chercher les races qui y étaient mélangées. (J'éclatai de rire et il rit aussi). C'était un chien aussi grand qu'un poney, tout sec et en muscles avec de drôles de longues oreilles qui pendaient, il adorait courir dans la neige comme un dératé. Il était fêlé ce chien de toute façon.

- Comment l'as-tu eu ?

- Il arrivait souvent que des chiens errants viennent réclamer de la nourriture dans les retranchements, quand il n'y avait plus de corps à becqueter (je fis la moue). Nous, ça nous distrayait le soir de voir ces cabots miteux se faufiler entre nous. Un soir j'ai partagé un bout de viande avec Tolstoï et il ne m'a plus jamais quitté, il me suivait comme mon ombre, même sur le champ de bataille ce cap-pătrat.

- Qu'est-il devenu ? Tu l'as gardé longtemps ? Repris-je curieuse.

- Il est resté avec moi presqu'une année entière. Je lui avais même accroché un casque sur la tête ça faisait rire les autres soldats. (Son sourire s'effaça alors doucement) Un matin, on a du aller sur le front, Tolstoï me suivait comme toujours, au milieu des explosions, mais ce jour là nous avons reçu une grenade. (Il se tût un moment). Il ne restait que son casque au milieu du trou fumant dans lequel nous étions. J'ai cicatrisé, mais pas Tolstoï.

J'éclatai soudain en sanglots et il releva des sourcils étonnés. J'imaginais ce pauvre Tolstoï, grand comme un cheval en train de courir au milieu des champs de bataille de sa démarche dégingandée et avec la langue pendante. J'imaginais même son casque bougeant dans tout les sens. Je lâchai un sanglot déchirant devant cette si triste image. Ryan se moqua gentiment en attrapant mon menton pour le relever et pour m'obliger à le regarder. Je reniflais piteusement et il rit derechef.

- Nessie… Je suis né en 1953. Que ce soit Tolstoï ou même mes vieux amis de la guerre froide, je suis bien forcé de les perdre un jour où l'autre tu ne crois pas ? C'est notre lot de voir vieillir et mourir les autres. Me sourit-il.

J'acquiesçai en sanglotant et il déposa un baiser sur mon nez. La première fois que ses lèvres se posaient sur moi. Je me frottai les yeux et il roula sur le dos, caressant toujours mon épaule de ses doigts.

- Dès que je te demande quelque chose c'est toujours triste… Je dois te rappeler de si mauvais souvenirs je suis désolée. Marmonnai-je.

- Pas du tout, j'ai de très bons souvenirs de ce stupide Tolstoï. Je ne regrette pas de m'être attaché à lui, tout comme je ne regrette pas de m'être attaché aux autres ainsi qu'à ma femme.

Je me mordis la lèvre, curieuse de le réentendre parler de Vlada. Il resta pensif un moment, et un sourire malicieux étira ses lèvres. J'étais curieuse de savoir à quel souvenir il songeait. Il tourna ses yeux vers moi.

- Es-tu amoureuse Nessie ? Me demanda-t-il sérieusement.

J'écarquillai les yeux, les joues rougies. Amoureuse ? Je ne savais pas… A vrai dire je n'avais jamais ressenti quelque chose d'anormal, ou qui m'aurait fait songer « c'est ça l'amour ?». En même temps, je n'avais jamais quitté ma famille et Forks. Comment aurais-je pu connaitre quelque chose. Il prit mon silence et mes réflexions pour un non.

- L'amour c'est vraiment très étrange. Commença-t-il dans un soupir. On se dispute, on est jaloux, on se bat avec d'autres gars, on se sent mal, on devient fou. L'amour nous apprend de bien mauvaises choses. Mais il faut bien ça pour avoir le droit de connaître le sentiment si merveilleux et puissant qui surpasse le reste.

- Qu'est-ce que ça fait d'être amoureux ? Comment on le sait ? Demandai-je.

Il me fit un sourire mystérieux.

- Tu le sauras…

- Tu as été amoureux plusieurs fois ? Si ça te gène de réponds pas...

- Disons que c'est facile d'aimer, enfin je veux dire, de ressentir ce sentiment. J'ai été amoureux quelques fois oui. J'ai aimé une boulangère qui ne me calculait pas le moins de monde. J'ai été amoureux d'une ravissante Polonaise, mais son mari m'a cassé la gueule. (Nous rîmes tout les deux). Mmmmh, qui d'autre. Ha oui, j'ai aimé une factrice, et je me suis ruiné en cartes postales que je m'envoyais à moi-même. (J'éclatai de rire derechef). Et pour finir, je suis tombé amoureux d'une fille de mon espèce, la plus belle de toutes les femmes.

Je cessai de rire immédiatement, réalisant ce qu'il venait de dire. Une fille de son espèce ? Mais je croyais que j'avais été la première hybride qu'il ait jamais rencontré… Il arqua un sourcil amusé, comme s'il attendait. Les mots prirent soudain tout leur sens et j'écarquillai de gros yeux, rouge comme une tomate. Il éclata de son rire magnifique alors que je me liquéfiais sur le matelas. Son étreinte, qui était devenue habituelle, comme celle de Jacob, me paru bien différente tout à coup. Ho mon dieu, ho mon dieu, ho mon dieu. Il me secoua contre lui en gloussant et chercha mon regard pour y plonger ses prunelles turquoise pétillantes.

- Respire Nessie, je ne vais pas te manger. Sourit-il. C'est normal que je ressente ce genre de choses pour toi. Tu es la première hybride que je rencontre, ce qui n'est pas rien, surtout quand on a été seul et perdu comme moi autant de temps. Ensuite, tu es de loin la plus belle femme que j'ai jamais rencontrée, aussi belle qu'un vampire mais avec de jolies rougeurs sur les joues (Il toucha mon nez du bout de son doigt et je rougis plus fort). Etre de la même espèce me confère de nouvelles sensations, c'est marrant. Je me sens vraiment protecteur envers toi. En général je suis plutôt du genre à jouer les salauds et laisser tout le monde derrière moi. Quand on est immortel, c'est difficile de s'attacher en sachant que quoi qu'il arrive, les gens finiront par disparaitre. Si on s'attache, on souffre.

- Mais moi je ne vieillis pas, comme toi. Et je ne suis pas un vampire. Complétai-je.

- C'est tout à fait ça. Acquiesça-t-il.

Je baissai les yeux, pensive. Je songeais à tout ce qu'il venait de dire.

- Comment je peux savoir si moi aussi je suis amoureuse de toi ? Demandai-je, perplexe.

- Il n'y a qu'un seul moyen de le savoir ! Me dit-il d'un air grave.

J'écarquillai les yeux, paniquée, et quand il s'approcha doucement de moi je poussai une exclamation en bondissant hors du lit. Je reculai vivement jusqu'à cogner mon dos au mur, la mine horrifiée et la respiration saccadée. Il s'assit sur le lit en me regardant avec une mine amusée. Il arqua un sourcil malicieux puis éclata de rire. Je clignai des yeux, perdue. Il secoua doucement son beau visage pour se calmer puis écarta les bras vers moi avec un sourire d'emmerdeur. Je jaugeai sa bouille amusée avec réticence, pas très convaincue, et il roula des yeux en soufflant.

- Nessie je blaguais…

- Tu blaguais quand tu disais que tu m'aimais ou quand tu as voulu m'embrasser ? Sifflai-je.

De nouveau il étira un sourire narquois. Je soupirais et il rit de bon cœur en écartant un peu plus les bras. J'abdiquais en soufflant.

- Va pour le fait que tu m'aimes bien, mais que tu gardes tes sales pattes Roumaines dans tes poches.

- Ça me convient ! Rit-il.

Je m'approchai entre ses bras et il m'attira à lui avant de se laisser tomber sur le matelas. Je basculai sur lui en gloussant et il repoussa ma chevelure du même coté pour mieux me regarder. Il me fit un tendre sourire et le silence s'empara de nous.

- Ryan ? (Il posa ses yeux dans les miens, sérieux) Est-ce que tu pourrais aimer de nouveau aussi fort que lorsque tu as aimé Vlada ?

Il fronça doucement les sourcils puis caressa distraitement ma nuque. Une longue minute s'écoula dans un silence intime. Il revint enfin à lui et reposa ses yeux dans les miens.

- Je n'en ai pas envie. Finit-il par dire avec un sourire.

Il bougea alors et me fit glisser sur le coté. Il quitta le lit en s'étirant puis commença à dégrafer sa chemise en se dirigeant vers la salle de bain. Je m'agenouillai sur le matelas en le regardant distraitement. Il retira sa chemise, laissant apercevoir un dos musclé à la peau parfaite. Il jeta négligemment la chemise au sol puis disparu derrière le pan de mur. Bien vite l'eau se mit à couler. J'étais plongée dans mes pensées. Tout à coup il passa juste la tête de l'autre coté du mur et me fit sa tête d'emmerdeur.

- Tu es sûre que tu ne veux pas vérifier ?

J'attrapai un oreiller et le lui balançai à la tête mais il avait déjà disparu derrière. Ses éclats de rires résonnèrent dans la chambre et je me surpris à glousser moi aussi. Heureusement qu'il était là pour me faire oublier la peur et la tristesse. Je n'osais pas imaginer l'anéantissement dans lequel j'aurais été aujourd'hui sans lui. Moi aussi je l'aimais beaucoup, c'était une certitude. J'avais appris à connaitre ce beau Slovaque aux allures si nonchalantes et aux airs si peu intéressés par ce qui l'entourait. Au final, c'était une carapace. Une armure qu'il s'était forgé pour subir ce genre de situations. Il était mon rempart pour ne pas basculer dans la déprime et la folie. Lui qui avait déjà tant souffert, se retrouver enfermé là a subir des tests ne devait même plus l'atteindre. Attendait-il toujours quelque chose de la vie ou se contentait-il simplement d'être là…

Je tournai mes prunelles marron sur la fenêtre, songeant que ma famille était là, quelque part. Peut-être cherchaient-ils un plan pour nous sortir de là… Je fermai les yeux, utilisant mon don pour revivre de tendres souvenirs avec eux. Je me replongeai dans une scène lumineuse, où je courais dans la forêt, encore petite fille. Je me retournai en riant aux éclats et Jacob me saisissait par la taille pour me soulever et me faire tourner dans les airs. Quand je rouvris les yeux, une larme avait coulé le long de ma joue. Je me laissai tomber sur le matelas, plongée dans ma mémoire et apaisée par ceux que j'aimais. Les douces effluves de savons et le bruissement du flot s'écoulant avant de se fondre à la surface de l'eau me bercèrent, et je finis par m'assoupir. Je rêvais de Tolstoï, qui me suivait et sautillait gaiement tout autour de moi avec son casque qui dégringolait de chaque coté. Je lui lançai un bout de bois qu'il alla chercher en bondissant comme un cabri dans la neige. Je ris aux éclats et me retournai. Ryan me contemplai juste derrière, plus beau que jamais, il me sourit comme à son habitude et me tendit la main.