18 – Clair-obscur

Jacob me laissa passer dans l'ascenseur puis il entra à son tour. Nous nous tournâmes fasse aux portes, dans une posture droite et immobile, jusqu'à ce qu'elles se referment. Je me sentis tout de suite bizarre… A vrai dire c'était la première fois que je montais dans un ascenseur. Il n'y avait pas ce genre de choses à Forks, et à part la villa et la réserve, je n'avais pas eu l'occasion de voir grand-chose. Mais autre que ça, je me sentais mal à l'aise. Je ne réalisai toujours pas tout ce qu'il s'était passé. La fuite, la course-poursuite dans les rues sombres et exigües de Volterra, les affrontements avec les vampires… Je posai une main sur ma compresse et l'arrachai doucement. Jacob me regarda sans un mot. Je jetai un œil dans la glace, contemplant les séquelles, mais de mes griffures sanguinolentes ne restaient plus que des sillons roses qui me démangeaient légèrement. Tout à coup Jacob glissa sa main dans la mienne et ses prunelles se firent intenses. Je lâchai la compresse sans m'en rendre compte. Il se rapprocha de moi, pas de la façon rustre et amusante qu'il avait de le faire depuis toujours, et je déglutis difficilement en relevant le menton pour capter son regard.

- Nessie…

Son murmure se faisait douloureux et hésitant, et je n'osais pas répondre de peur que le lien ne se rompe. Il voulait me dire quelque chose, et je voulais savoir. Plus que tout je voulais savoir pourquoi il n'avait plus été le même ces derniers mois, pourquoi il m'avait abandonnée et pourquoi il souffrait tant en ma présence. Il ouvrit la bouche pour parler, hésita, baissa le menton, puis releva enfin les yeux.

- Il y a quelque chose que je dois te dire. Commença-t-il avec difficulté.

Mais l'ascenseur s'immobilisa soudain et les portes s'ouvrirent. Jacob perdit tout son courage et se racla la gorge en m'emmenant dans le couloir. J'humai l'air, il n'y avait pas âme qui vive dans les chambres, et je souris discrètement en réalisant que Carlisle avait loué tout l'étage. Leur odeur m'arriva alors et mes yeux s'emplirent de larmes quand je me précipitais vers la porte qui émanait le plus de senteurs. Je l'ouvris et des exclamations retentirent. On me sauta au cou et je fus submergée par une masse de Cullens qui m'enlaçaient et m'embrassaient en poussant des cris de joie. Ma mère sanglotait sans pouvoir pleurer en me serrant contre elle et ce fut au tour de mon père de m'accaparer. Esmée, Jasper, Emmett, Rosalie… Ils allaient bien. Jacob s'était tenu un peu à l'écart et nous regardait avec un sourire en coin. Je levais le menton pour chercher Ryan. Il n'était pas là. Mon père (qui lisait en moi) m'indiqua l'autre pièce de la suite de ses prunelles dorées. Dès que l'effervescence des retrouvailles s'atténua, je pus me libérer des miens et me dirigeais vers la chambre. Jacob m'emboita le bas, instinctivement.

J'ouvris la porte et mon regard se posa sur Ryan, penché à la fenêtre entrouverte en train de fumer une cigarette. Je refermai la porte derrière nous et il leva ses prunelles océan. Un rictus amusé se dessina sur ses traits divins et il souffla un nuage de fumée sur le coté avant d'écarter de larges bras. Je m'y précipitai en poussant une exclamation de joie. Il me serra fort en riant dans sa gorge et embrassa mes cheveux. Je me reculai à peine pour lever mon minois et le regarder. Il était vivant, et son étincelle de malice avait survécu à cette horrible journée. De toute façon, il était du genre à survivre à tout.

- Tu vas bien princesse ? Parait-il que tu t'es trompée de route et que tu as failli finir en casse-croute-vampire ! Se moqua-t-il.

Je lui envoyai une petite gifle qu'il esquiva en gloussant. Il reprit une dernière bouffée de la cigarette et jeta le reste par la fenêtre avec un geste qui sentait l'expérience. Diable que son attitude rebelle et nonchalante était attirante. Il leva le visage pour souffler la fumée puis recula un peu en m'entrainant avec lui pour s'adosser à la fenêtre. Il écarta les jambes et me positionna entre celles-ci.

- Je ne t'avais pas dit qu'on s'échapperait ?

J'acquiesçai exagérément pour vanter son immenseeeee modestie et il me pinça le nez. Il allait parler de nouveau mais s'arrêta en milieu de course. Il releva les yeux derrière moi et je tournai la tête instinctivement. Jacob se tenait près de la porte, les bras croisés et la mine vide. Ryan arqua un sourcil.

- Pourrais-tu nous laisser une minute ? Demanda-t-il alors, au comble de mon étonnement et de ma gène.

- Non-non attends ! Tentai-je, mais Jacob ouvrait déjà la porte avec des gestes un peu trop brusques.

Il ferma la porte et je me retournai vers mon ami en fronçant les sourcils, me demandant ce qui était si important pour que Jacob n'ait pas le droit de l'entendre.

- Qu'est-ce que tu as de si secret à me dire ? Lançai-je, curieuse.

Il se mordit la lèvre avec un regard des plus pétillants, avant de détourner le visage pour ne pas rire.

- Rien du tout, j'avais juste envie de l'emmerder un peu.

- QUOI ??? Sifflai-je outrée, et il éclata de rire.

- Ho ça va, respire ma poupée ! Je voulais juste m'amuser un peu. Si tu l'avais vu tout à l'heure, il tournait en rond dans la pièce comme un fou ça me rendait malade. J'ai du négocier très cher un paquet de clopes avec le réceptionniste. Je te dis même pas comme il s'est jeté dehors quand il a entendu la voiture arriver. Ça lui fait un peu les pieds de devoir attendre.

- Tu es vraiment infect Ryan ! Marmonnai-je en essayant de me dépêtrer de son étreinte.

- Mais quelle rabat-joie celle là ! Tout ça parce que je n'ai pas réussi à la mettre enceinte ! Railla-t-il en luttant avec moi pour me garder contre lui.

Je voulais lui montrer ma désapprobation mais sa dernière remarque m'arracha un sourire. Il posa son doigt sur le coin de ma bouche qui s'était discrètement relevé et me fit une mine victorieuse. Sale type. Mais que j'étais contente qu'il aille bien… Il me serra fort en ronronnant puis me libéra.

- Allez file, ou il va vraiment m'en vouloir… Déjà que je ne suis pas dans son top 30. Sourit-il.

Je roulais des yeux et me dirigeai vers la porte. Il m'emboita le pas et me l'ouvrit avant de me laisser passer. Dans la pièce les Cullen discutaient joyeusement et ils m'accueillirent avec des regards tendres et des petits signes. Jacob s'était assis sur le canapé contre Esmée et il avait posé ses coudes sur ses genoux avec la tête lâche entre ses épaules. Il ne daigna même pas me regarder quand j'avançai. Ryan alla s'adosser contre le mur près de Jasper et tout les deux discutèrent à voix basse. Ma mère, qui était assise sur le fauteuil, m'ouvrait les bras et je vins m'asseoir sur le dossier pour la serrer. Elle caressa mes cheveux en regardant Carlisle qui commençait à parler.

- Demain nous repartirons pour Forks, et nous attendrons que les choses évoluent. Commença-t-il.

- Pour le moment ils commencent à revenir à eux. Caïus est particulièrement remonté. Aro n'a pas l'air trop mal, mais c'est dur de savoir ce qu'il pense avec cette agaçante fausse bienveillance. Felix a abandonné la traque et ils rentrent sur Volterra. Nous expliqua Alice d'une voix neutre et calme.

- Ils n'ont pas de plan encore ? Demanda mon père.

Elle secoua son beau visage et Emmett poussa un sifflement agacé. Je suppose que ma famille aurait préféré qu'ils en aient, pour savoir à quoi s'attendre. Rosalie soupira puis enchaina une conversation avec Esmée. La bonne humeur retomba légèrement, et je sentis que la réflexion était en train de s'imposer. Ryan bougea alors et s'approcha de Carlisle. Il retroussa sa manche et lui montra un sacré coup sur le bras. Il lui demanda s'il pouvait jeter un œil et mon grand-père lui fit un sourire avant de manipuler son bras pour mieux voir. J'observais discrètement cette petite scène qui pouvait paraître anodine mais qui ne l'était pas. Les prunelles dorées de Carlisle exprimaient quelque chose de commun, une intensité habituelle lorsqu'il regardait ses enfants. Sans que la situation n'ait jamais été abordée, elle s'était mise en place naturellement. Il aimait Ryan et il le considérait comme un des siens. Il lui murmura quelque chose et mon ami s'esclaffa en lui envoyant un regard en coin avant de secouer négativement la tête pour ensuite relever le bras pour lui indiquer quelque chose derrière son coude.

- Tu devrais aller te coucher trésor. Me chuchota ma mère.

J'acquiesçai doucement, consciente que je devais avoir une triste mine et que je m'endormais debout. Elle m'embrassa sur la joue et mon père me fit un clin d'œil avant que je ne me lève. Ryan tourna la tête et me fit un sourire complice. Je contournai la petite table basse en verre et passai au milieu des Cullens. Je me penchai alors sur Jacob et lui pris la main. Il me regarda avec étonnement, mais n'apposa aucune résistance quand je le relevais. Il me suivit sans un mot et je saluai ma famille avant de passer la porte. Dans le couloir, Jacob semblait mal à l'aise. Il se passait la main dans les cheveux en regardant ses pieds. Je l'emmenai dans la suite la plus éloignée du couloir, dans le but inavoué de pouvoir discuter enfin sans que des oreilles malvenues ne nous espionnent. Certes leurs ouïes vampiriques pouvaient facilement nous entendre même de plu loin, mais je me plaisais à croire qu'ils ne le feraient pas. J'ouvris la porte et nous entrâmes dans la pièce plongée dans la pénombre. Jacob voulu allumer la lumière mais je posai ma main sur la sienne pour lui signifier que je ne voulais pas. Il laissa tomber son bras et s'avança dans la suite légèrement éclairée du halo bleu d'un lampadaire extérieur.

Je contemplai l'endroit. On ne discernait que le contour des formes, et même si cette suite était la réplique de celle que nous avions quittée, elle me semblait différente. La pénombre me fit du bien. Je ne voulais pas de lumière, je ne voulais pas être forcée à revivre les évènements… Cette faible luminosité me protégeait et m'enrobait d'un voile rassurant. La grande silhouette de Jacob, au centre de la pièce, m'apparaissait comme une ombre chinoise intrigante et magnifique. Je me dirigeai alors vers lui et me pressai contre son torse. Il hésita un moment, mais doucement, ses bras m'enlacèrent et son visage se posa dans mes cheveux. Encore une fois il se remit à trembler et mon cœur se noua. Ne pouvais-je donc pas le toucher ? A quoi étaient dus ces frissons… Une répugnance de mon odeur vampirique ? Cela ne l'avait jamais gêné avant… Ou alors le fait que je ne sois plus petite fille. Peut être avais-je grandi trop vite et il regrettait la Renesmée aux longues anglaises et aux robes de poupées. Sans m'en rendre compte je versais une larme et reniflai.

- Nessie ? S'inquiéta-t-il en relevant mon menton.

- Ce n'est rien Jacob… Murmurai-je piteusement.

- Tu repenses aux Volturis ?

- Je me moque des Volturis, c'est pour toi que je pleure. Coupai-je tristement.

Il n'ajouta rien et même si je ne pouvais discerner que le contour de son visage, je savais qu'il était choqué. Pour ne pas le laisser imaginer des choses, je m'empressai de rattraper le coup. Je me pressai plus fort contre lui et entourai mes bras fermement autour de sa taille, comme pour l'emprisonner.

- Tu me manques ! Tu me manques tellement ! Sanglotai-je.

- Mais je suis là Nessie ! Chuchota-t-il.

- Non c'est faux ! Clamai-je. Ce n'est que ton enveloppe qui est ici ! Mon Jacob a disparu depuis des mois ! Et il me manque !

Il ne trouva pas quoi répondre, signe que j'avais touché juste. Ses mains caressèrent mon dos distraitement pendant que son esprit se forçait à quitter cette chambre. Mais je ne comptais pas m'arrêter là ! Je voulais la vérité ! Je voulais savoir ce que mes parents savaient déjà, ce que tout le monde savait sauf moi. Je serrai les mâchoires et agrippai son fin sous-pull qui lui faisait une seconde peau noire.

- C'est mieux comme ça, crois-moi. Commença-t-il dans un soupir. Tu es si jeune, tu n'as encore rien vécu et je sens que tu ne désires que ça. Ce qui me fait du mal n'a aucune importance. C'est mon lot, j'apprends à vivre avec.

J'écarquillai les yeux. Quoi ? Mais qu'est-ce que tout cela signifiait ??? C'était du Chinois pour moi. Pourquoi ne voulait-il jamais m'avouer ce qui le torturait. Je relevai la tête vers lui, furieuse.

- Jake mais qu'est-ce que ça veut dire bon sang ?!

Il remua un peu pour quitter mon étreinte. Je le laissai reculer en sentant mon cœur se déchirer.

- Ça veut dire que tu es presque une adulte, et que tu as le droit de vivre et de t'amuser. Toute ton enfance tu as été cloitrée, par ta famille et par moi.

- Mais ça me plaisait ! Oui c'est sûr que je voulais découvrir d'autres choses, mais ça me plaisait quand même ! Je veux que ça redevienne comme avant ! M'exclamai-je.

- Rien ne peut redevenir comme avant. Je n'ai plus ma place avec toi. Je ne peux plus continuer à te suivre comme ton ombre, à dormir avec toi, à ne parler qu'avec toi. Si jamais tu… Enfin tu voulais plus d'intimité… Tu comprends quoi. Ma présence t'enferme.

Je fronçai les sourcils. Plus d'intimité ? Faisait-il référence à tout à l'heure quand Ryan lui avait demandé de nous laisser seuls ? Mais c'était débile pourquoi voul… HO ! Il croyait que Ryan et moi étions ensembles ?! Mais c'était faux. Ryan m'aimait, comme je l'aimais aussi, mais ce n'était qu'un amour platonique, nous étions pareils, il était mon alter-ego masculin, une sorte d'âme-sœur définie par notre race. C'était assurément ce que devais ressentir Ryan. Mais jamais je ne l'aimerai d'un véritable amour, un amour fusionnel et infini, c'était évident, sinon j'aurai ressenti quelque chose depuis le temps. Ryan m'aimait mais je n'étais pas sa Vlada, et parallèlement, je l'aimais mais il n'était pas la mienne. Tout à coup mon énervement s'effaça pour être remplacé par de la tristesse. J'étais triste qu'il puisse volontairement vouloir s'effacer de ma vie… Parce que moi je n'en étais pas capable. Je ne voyais pas ma vie sans lui. Ma gorge se noua et les larmes perlèrent le long de mes joues.

- Je te déteste Jacob Black. Sanglotai-je en serrant mes bras autour de ma poitrine.

- C'est peut être mieux ainsi… Acheva-t-il d'une voix difficile.

La rage s'empara de moi et je fis les deux pas qui nous séparaient. Je fixai son visage plongé dans l'obscurité un moment, puis mon bras prit de l'élan pour le gifler de toutes mes forces. Il poussa une exclamation de surprise quand son visage s'inclina sous le choc, puis il revint vers moi en se tenant la joue. Je pleurais de colère et je tremblais. Si la lumière était allumée, sans doute aurait-il reculé sous la hargne de mon regard. Je lui attrapai la main furieusement et le trainai hors de la chambre. Il vacillait derrière moi avec une expression atterrée. J'appuyai frénétiquement sur le bouton de l'ascenseur et il finit par s'ouvrir. Je le poussai à l'intérieur et entrai à mon tour. J'appuyai sur n'importe quel bouton et les portes se refermèrent. L'ascenseur commença à peine à descendre. J'arrachai alors la plaque de métal et attrapai d'une main furieuse les fils à l'intérieur. Quand je les arrachai l'ascenseur se bloqua et la lumière s'éteignit. Une faible diode de sécurité s'alluma, nous plongeant dans un halo rougeoyant. Jacob me contemplait avec de larges yeux. Je me postai alors devant lui avec détermination et rivai mes prunelles sombres dans les siennes.

- Nous y sommes ! On est dans l'ascenseur ! Juste après m'avoir enlacée sur les marches et avant même que tu m'aies vu avec Ryan. On y est Jacob. Il y a quelque chose que tu devais me dire tout à l'heure.