19 – Vérités

Jacob regarda la plaque de métal qui pendait dans le vide, retenue par un ou deux fils électriques qui avaient survécu à l'attaque. Doucement, un sourire se dessina sur ses traits craquants et il releva un sourcil amusé en me regardant.

- On peut dire que tu es très déterminée. Souffla-t-il.

Ma moue énervée s'estompa et j'haussai les épaules avec un petit sourire. J'avais peut être exagéré la chose c'est vrai… Mais quoi qu'il en soit nous étions là et il ne pouvait plus faire demi-tour. Il devait m'affronter, et affronter ce qui le rongeait. Il soupira en se passant une main dans les cheveux puis releva ses yeux sur moi avec une mine ennuyée.

- Tu m'as giflé ! Marmonna-t-il.

- Tu le méritais bien depuis le temps… Rétorquai-je pour ma défense.

- Je dois bien avouer que c'est vrai.

Le silence retomba, avec pour seule ambiance la diode de secours qui tintait au dessus de nos tête. Au bout d'un moment, Jacob se décida enfin à m'approcher. Il saisit doucement mes mains et je relevai ma triste bouille sur lui.

- Tu te souviens de cette sortie à la réserve ? Me sourit-il avec un visage rayonnant, comme si les souvenirs lui faisaient du bien.

J'acquiesçai en riant. Si je me souvenais… J'avais failli égorger trois indiennes parce qu'elles m'avaient mal parlé. Ha non, c'était parce qu'elles avaient discuté sur Jacob comme des hystériques. J'avais légèrement dérapé. Je fis une moue désolée devant ces images, m'en voulant encore pour ce qu'il s'était passé. Ses mains brulantes pressèrent les miennes et je reposais mes prunelles dans les siennes.

- Remontre-moi s'il te plait. Me demanda-t-il dans un souffle.

Je lui envoyai alors le souvenir de cette journée et il releva le menton en fermant les yeux, comme pour mieux se replonger dans la scène qui défilait dans son esprit. Pour la première fois depuis très longtemps, il semblait apaisé, calme, heureux… Des larmes naquirent au coin de mes yeux devant ce spectacle si merveilleux. Il était beau, plus beau que n'importe qui. Il m'avait tellement manqué. Je me mordis l'intérieur de la joue pour ne pas sangloter, pour le laisser savourer ce souvenir, mais c'était très dur. Depuis tellement de temps j'avais désiré revoir ce jeune garçon si rayonnant. Je me concentrai alors sur le souvenir que je lui offrais. Nous en étions au passage ou il m'avait posé sur le muret, un bras appuyé de chaque coté de moi, nos visages très proches. Il me souriait véritablement et son regard pétillait. « Tu t'es énervée parce qu'elles disaient des choses sur moi ? » Sa voix résonnait en moi comme un tintement délicieux, et sa bouille amusée me tira un sourire. « Tu es jalouse ! » C'est vrai que j'étais jalouse, quelle petite peste j'avais été ce jour là. Et lui m'avait défendue et rassurée, comme toujours. « Je serais très triste si tu partais avec une indienne » Mes mots m'étonnèrent presque. Mais à cette époque nous parlions tellement librement… Nous pouvions tout nous dire, naturellement, sans retenue ni artifices. Je lui disais la moindre chose qui me passait par la tête, la moindre émotion. « Un jour nous aurons une longue et passionnante discussion ». Ces mots qui avaient échappé à mon attention de fillette me sautèrent à la gorge. C'était ça ! La chose qu'il me cachait ! Je rouvrais vivement les yeux. Il me toisait intensément.

- A cette époque nous pouvions tout nous dire… Pourquoi cela a-t-il changé ? Murmurai-je tristement.

- A cette époque je n'avais pas à souffrir, tu étais une fillette. Me sourit-il.

- Tu me préférais quand j'étais plus petite ? C'est ça ? Eludais-je.

Il ouvrit de grands yeux et ses mains se tendirent sur les miennes.

- Pas du tout ! Clama-t-il, comme si le simple fait que je puisse penser ça le choquait.

- Quand j'étais plus petite, je pouvais te serrer contre moi, nous vivions collés l'un contre l'autre, maintenant c'est impossible. Répondis-je en fronçant les sourcils, peu convaincue.

- Pas du tout ! Répéta-t-il en se renfrognant.

Une preuve valant mieux que de longs discours, je me pressai contre lui et enserrait sa nuque de mes bras. Il respira très fort en écartant les bras, comme si je risquais de le bruler. Je ne lâchai cependant pas, même quand il recula et que son dos cogna la paroi vitrée de l'ascenseur. Il se remit à tressaillir. Si là je n'avais pas raison… On aurait dit que je le répugnais. Je desserrai à peine mon étreinte, pour reculer mon visage et le regarder. Je lui servis un sourire jaune.

- Tu vois que j'ai raison. Sifflai-je, mauvaise.

Il leva le menton en respirant difficilement. Il n'avait même pas écouté mon sarcasme.

- Nessie recule. Murmura-t-il sèchement.

- Aies au moins le courage de me dire ça dans les yeux !

- Recule bon sang !

Il voulu me repousser mais je m'accrochai, bien déterminée à le faire exploser de colère ou de n'importe quoi. C'était la seule façon de lui tirer les vers du nez. Je devais le pousser à bout. Il lutta plus fort pour retirer mes bras de son cou et l'ascenseur remua sous nos pieds. Les larmes inondèrent mes joues pendant que je tentai de m'agripper à lui, mais ses mains se refermèrent sur mes poignets et il me les repoussa à coté de mon visage, les tenant en l'air d'une poigne de fer. Dieu ce qu'il tremblait et son visage n'avait jamais été aussi crispé. Je poussai une exclamation désespérée en essayant de me libérer mais c'était peine perdue. J'essayai même de le gifler. Mais tout à coup il me poussa fermement et me colla de l'autre coté de l'ascenseur. Il attrapa mon visage et plaqua ses lèvres contre les miennes. J'en fus tellement surprise que j'écarquillai les yeux en geignant. Il avait fermés les siens, plissés comme sous la souffrance, et ses mains me tenaient presque trop fort. C'était un baiser douloureux, comme s'il se l'interdisait… Sous le coup de la colère il n'avait pas pu se contenir. Mais alors qu'est-ce que tout cela signifiait ?!

Tout à coup il rouvrit les yeux et nous nous contemplâmes dans la plus grande gêne possible, nos lèvres toujours collées. Il se recula avec une mine horrifiée, comme s'il réalisait la bêtise qu'il venait de faire. Il alla se cogner contre la paroi d'en face en haletant. Je restais moi-même adossée à la vitre, haletante comme lui, et posai une main sur mon cœur chamboulé. Mon autre main frôla mes lèvres alors que mon regard se perdait sur le sol. Je ne réalisai toujours pas ce qu'il venait de se passer… Jacob semblait désemparé.

- Pardon Nessie !!! Je suis désolé !!! J-Je ne dirais rien à Ryan c'était un accident !!! Il n'en saura rien !!! Clama-t-il prestement.

- Jacob tais-toi ! Le coupai-je en levant un doigt pour qu'il cesse.

Il se tût en se mordant la lèvre, les sourcils relevés dans une mimique atterrée. Je devais réfléchir, il fallait que je réfléchisse ! J'avais été surprise, je ne m'y étais pas attendue le moins du monde, et ce geste remettait en cause toute une pyramide de certitudes érigée pendant toute une vie. Il m'avait embrassée… Jacob Black, le merveilleux et charismatique Jacob Black m'avait embrassé. L'homme que toutes les filles de la réserve désiraient ardemment. L'homme avec qui j'avais grandi et qui, je le croyais avant, m'avait aimée comme une sœur. Voilà le secret ! Depuis que mon corps s'était modifié en celui d'une femme, il souffrait des sentiments nouveaux qu'il éprouvait. Du moins je supposais… Mais cela expliquerait le fait qu'il me repousse et qu'il soit si différent. Comment avais-je pu être aussi aveugle… Je m'étais laissé emporter par une habitude qui avait commencé dès ma naissance. Dès mes premiers jours j'avais été dans ses bras… Comment aurais-je pu deviner ce qui le torturait ?!

Mais alors Jacob m'aimait ? Il m'aimait véritablement ? Pas comme une sœur ou une personne très importante à son cœur. Ma gorge se noua devant cette révélation. Tant d'émotions me déchiraient, je ne savais pas à laquelle me vouer. Je ressentais de la panique, de l'incertitude, de la joie… Mais que ressentais-je plus profond que ça ? Non, la question réelle était : Etais-je amoureuse moi aussi ? Comment le savoir, vu que j'avais été trop surprise pour songer à écouter mon cœur pendant qu'il m'embrassait. Qu'avais-je ressenti ? Je ne le savais pas… Je devais le savoir, je devais être sûre. Je relevai mes prunelles sur lui et il se raidit, craignant ma foudre. Il était toujours persuadé que j'étais liée à Ryan… Il se trompait au plus haut point. J'approchai de lui et son regard se fit craintif. Je posai mes mains sur son torse, sans lâcher ses si beaux yeux noirs, et approchai lentement mon visage du sien.

- Nessie qu'est-ce que… Commença-t-il d'une faible voix.

- Chuuut. L'interrompis-je.

Je stoppai mon visage à quelques centimètres du sien, si près que je sentais son souffle contre ma peau. Il respirait si vite… J'entrouvris les lèvres en inclinant lentement le visage, et mes yeux se fermèrent de moitié instinctivement. Il avait baissé le visage, pour me regarder avec désarroi. Nous étions là, figés, si proches et si loin à la fois. J'humai son souffle chaud et mes mains glissèrent jusqu'à sa bouche, dessinant ses contours du bout des doigts, comme pour les découvrir. Il tressaillit. J'avais peur. Peur d'y poser la mienne et de ne rien ressentir, car mon rêve se briserait et je savais que Jacob s'éloignerait de moi. J'avais peur qu'il ne soit pas ma Vlada. Jamais je n'avais songé à Jacob autrement que mon confident et mon protecteur, et le plus étrange dans tout ça, alors que ce sentiment n'était survenu qu'une minute auparavant, c'est que je priais pour ressentir plus. Je ne savais pas ce que cela engendrerait, ni ce que cela influerait sur ma vie, mais je le voulais de tout cœur. Mes doigts quittèrent sa bouche en une lente caresse et restèrent à peine appuyée sur les coins de sa mâchoire.

Je posai alors mes lèvres sur les siennes, doucement et tendrement, comme un souffle que l'on sentirait à peine. Leur contact m'embrasa soudainement et je sentis mon corps perdre pieds, comme si le simple fait de les effleurer venait de faire exploser une bulle au fond de mon ventre, répandant ses délicieuses sensations le long de mes veines jusqu'à refluer par le moindre pore de ma peau. Je me reculai en lâchant un souffle, sentant mon cœur accélérer bien trop fort. Jacob rouvrit les yeux à son tour et me regarda avec un étonnement si émouvant que je ne pus m'empêcher de sourire. Il leva les mains pour presser les miennes contre ses joues brulantes. Il frissonnait. Soudain il entoura ensuite mes bras autour de sa nuque et me souleva contre lui avant de s'emparer passionnément de mes lèvres. J'agrippai sa chevelure sombre et lisse alors que notre baiser se faisait intense. Jamais mon ventre ne m'avait brulé comme ça, c'était affolant. Ses lèvres étaient brulantes et somptueuses, sans parler de cette senteur indescriptible. Il sentait la forêt, l'aventure, la puissance… Il sentait Forks.

Il fallu que je tire son visage vers l'arrière pour que je ne meure pas d'asphyxie, même si l'oxygène me paraissait tellement inutile dans un pareil moment. J'haletais contre sa bouche et lui de même, nous regardant comme nous ne nous étions jamais regardés. Moi qui le connaissais si bien, par cœur même, là je ne savais plus rien… Dans ce terrain là, nous étions des inconnus. Sa main pressa ma nuque pour m'attirer à lui et je serrai mes bras autour de son cou. Mais tout à coup nous nous tendîmes. Des pas retentissaient, au moins deux ou trois personnes, à l'étage d'en dessous. J'entendais le cliquetis du bouton que l'on appelle suivis de paroles agacées en Italien. Ils venaient de se rendre compte que l'ascenseur ne fonctionnait plus. Jacob me reposa au sol et plaqua les mains sur chaque pan de porte. Il poussa avec force et elles s'ouvrirent dans un grincement métallique. Nous étions à la moitié du cinquième étage, le sol était à un mètre au dessus. Jacob bondit par-dessus et se faufila avec une agilité déconcertante. Il me tendit la main et me tira à l'extérieur. Il conserva ma main dans la sienne et je gloussai quand nous nous mîmes à courir comme des fautifs vers les escaliers.

Quelqu'un arriva dans le même escalier et nous dûmes les redescendre à toute vitesse pour nous planquer au cinquième étage. Nous nous planquâmes dans le couloir en pouffant comme des gamins, derrière un angle. Jacob passa juste la tête pour regarder puis revint derrière. Il me plaqua contre la paroi et s'empara de mon visage avant de m'embrasser. Je riais doucement dès que ses lèvres se reculaient d'un minuscule millimètre, et je sentais que lui souriait contre les miennes. Le rabat-joie tourna la clef dans la serrure puis entra. Jacob me tira alors vers les escaliers et nous rejoignîmes le dernier étage. Dans le couloir, mon père se marrait avec ma mère et ils tournèrent une tête lourde de reproches quand nous y déboulâmes, essoufflés et joyeux. D'un même geste nous baissâmes la tête, fautifs, et ma mère lança un regard amusé à mon père.

- Filez bande de gamins ! Nous dit-il faussement énervé. Et plus de bêtises, je ne tiens pas à aller déposer un deuxième chèque anonyme à la réception.

Nous ne nous fîmes pas prier. Au passage ma mère m'embrassa sur la joue et elle envoya un clin d'œil à Jacob. J'ouvris la porte de la suite et il s'y engouffra comme si le diable était à nos trousses. Je la refermai en restant plaquée à celle-ci, le cœur emballé et la respiration saccadée. Il respirait fort aussi et il me regarda avant d'éclater de rire. J'étirais un sourire, ce qu'il pouvait être beau quand il était lui-même. Quelque chose pétillait en lui, aussi chaud et magnifique qu'un feu de camp sur la plage, même si je n'avais pas encore eu la chance d'en voir un vrai de mes propres yeux. Il me tendit la main et je rejoignis sa silhouette découpée dans l'obscurité. Ses bras m'enlacèrent avec une tendresse sans fin et la chaleur de son corps me fit ronronner. J'avais retrouvé les bras de mon Jacob, et il était vraiment là, plus d'enveloppe, plus de faux-semblants. C'était lui et j'étais moi.