20 – Vivre
- Jacob attends ! Soufflais-je contre ses lèvres.
Il les recula avec toute la peine du monde mais ne lâcha pas mon visage. Comme toujours il jetait de temps en temps un œil nerveux sur la porte, comme s'il avait craint que quelqu'un ne vienne la défoncer. Un soi-disant amant en colère. Je rivai mes prunelles sombres dans les siennes, contemplant son visage illuminé du halo bleu provenant de l'extérieur. Il me fit un tendre sourire, attendant que je parle. J'esquissai moi-même un sourire, un peu plus mutin que le sien, car je savais que cette nouvelle lui ferait plutôt drôle. Je baissai le menton, pour exprimer les bons mots.
- Je ne suis pas avec Ryan Jacob. Soufflais-je enfin.
Il ouvrit de larges yeux, comme s'il tombait des nues. J'acquiesçai, comme pour rajouter à la véracité de mes paroles. Il cligna des paupières, perdu dans ses réflexions, puis se renfrogna et secoua la tête négativement.
- J'ai entendu ! J'ai entendu Edward dire toutes ces choses qu'il entendait ! J'ai surpris une de ses conversation avec Bella… T-tu… Enfin vous dormiez ensembles ! Il t'enlaçait à chaque fois ! Il t'a même… Il t'a… (Il fit une courte pause, comme si dire ces prochains mots lui était insoutenable). Il t'a embrassé !
Je me mordis la lèvre. Pour sûr je ne pouvais pas démentir la chose… Il m'avait bien embrassé. Et je supposais même que mon père avait perçu des bribes plus bouillonnantes encore que le baiser. Je me demandais s'il avait aussi parlé du bain… Je me raclais la gorge, sous son regard pesant, puis reposai mes yeux dans les siens. Je lui pris la main et le tirai vers la chambre. Je l'assis sur le lit et le forçai à s'allonger. Il me regardait comme si j'étais folle. En vérité il valait mieux qu'il soit allongé pour encaisser ce qui allait suivre. Il risquait de ne pas bien avaler certaines images. Je m'assis en tailleur contre lui et posai mes mains sur la peau de son col découvert. Quand les premières images apparurent, il ferma les yeux. J'observai ses traits avec appréhension, me mordant la lèvre au moindre plissement de ses paupières. La moitié des souvenirs avaient déjà défilés, mais le pire restait à venir. Ryan était dans la chambre, à faire les cents pas en me racontant le dernier test que voulaient nous faire endurer les Volturis. Les mains de Jacob se crispèrent sur la couette et les veines de son cou saillirent. Les images fatidiques arrivèrent enfin. Ryan m'embrassant passionnément et m'allongeant sur le lit. Là, Jacob se mit à tressaillir, le visage crispé comme jamais, et les tremblements amplifiaient. Mais ce n'était pas les tremblements d'énervement…
- JACOB ! Clamai-je en retirant vivement ma main.
Le contact se rompit et il se redressa comme un fou, pressant furieusement ses tempes en tremblant. Il se forçait à respirer doucement mais ce n'étaient que des souffles rauques qui jaillissaient avec force hors de ses dents serrées. Je reculai instinctivement et basculai dans le vide. J'atterris sur les épaules en poussant un « Ouch » puis laissai retomber mes jambes pour me redresser derrière le lit. Quand je sortis la tête, c'était trop tard. Il poussa un grognement et l'explosion de vêtements vola dans toute la chambre. Le loup gigantesque lutta dans le minuscule coin exigu de la chambre et renversa une colonne sur laquelle trônait une lampe. La colonne tomba lourdement et la lampe éclata sur le sol dans un bruit assourdissant. Son train arrière cogna la coiffeuse Italienne et elle bascula à son tour. Il leva piteusement les pattes avec une mine désemparée en remuant dans tous les sens. Je bondis par-dessus le lit et attrapai son encolure.
- Sors de là ! Lui dis-je en le tirant dans le salon.
Il s'avança au centre de la pièce et se ratatina sur lui, pour être sûr de ne plus rien toucher. Je croisais les bras en tapant nerveusement du pied. Il baissa les oreilles et le museau et seuls ses yeux s'étaient relevés pitoyablement vers moi. Je soupirais en regardant le désastre de la chambre. Mon père allait m'engueuler… Jacob lâcha un glapissement désolé et je lui envoyai un regard furieux.
- Tu n'aurais pas pu te contenir un peu plus stupide cabot !
Il souffla par les naseaux en signe de défi. C'était bien l'endroit pour faire une crise de jalousie et exploser littéralement dans la chambre. On frappa soudain à la porte et Jacob redressa le buste de toute sa hauteur, touchant presque le plafond, et ses oreilles aussi droites que des couteaux aiguisés lui donnaient vraiment l'air d'un chien de garde. Il était vraiment beau cet imbécile. Je me précipitai à la porte et balbutiai des mots désolées quand Emmett entra. Il referma la porte en roulant des yeux puis fit un signe de menton à Jacob pour qu'il dégage vite dans la chambre. Le loup obtempéra en fourrant la queue entre les pattes, la démarche penaude. Emmett retira alors son pull et ébouriffa mes cheveux. Je le regardai avec de gros yeux. Il me fit un air sévère et je laissai tomber. On frappa alors à la porte et face à l'odeur humaine je me raidis comme une statue. Mon oncle m'agrippa le bras en me trainant vers la porte tout en ouvrant le bouton de son pantalon dans l'avancée. Il ouvrit la porte et le groom nous fit un large sourire.
- Oui ? Lança mon oncle avec un sourire ravageur.
- Tout va bien Messieurs-Dames ? Nous avons entendu des bruits… Nous dit-il en se penchant à peine pour regarder discrètement à l'intérieur.
- Ho désolé, je suis un peu brusque parfois… Répondit mon oncle en se marrant.
Le groom leva un sourcil en contemplant le torse nu des plus imposants de mon oncle, son jean déboutonné et ma mine rouge pivoine et ébouriffée. Il nous fit un autre large sourire des plus commerciaux.
- Dans ce cas si tout va bien c'est parfait ! Si vous avez le moindre désir, n'hésitez pas à appeler la réception.
- Ha oui tiens ! Chérie tu veux du champagne ? Me demanda Emmett l'air de rien.
Je balbutiai comme une débile en devenant plus rouge encore. Mon oncle répondit pour moi avec sa bouille la plus amusée.
- Du champagne. Dit-il en lançant un clin d'œil au groom.
L'homme tiré à quatre épingles acquiesça exagérément et mon oncle fouilla dans la poche arrière de son jean. Il en retira une liasse impressionnante et la feuilleta tranquillement. Il tendit trois gros billets au groom qui, malgré la bienséance, ne put empêcher son regard de briller. Il les prit en se penchant respectueusement.
- Pour le désordre. Justifia Emmett avant de refermer la porte.
Nous attendîmes que les pas s'éloignent et je lâchai un soupir soulagé. Mon oncle me fit une moue désapprobatrice et leva ses prunelles dorées sur Jacob, qui venait de sortir de la chambre en peignoir. Mon oncle ramassa son pull en l'enfila sans un mot. Nous nous postâmes l'un à coté de l'autre, penauds et désolés, pendant qu'il reboutonnait son jean. Il nous jaugea ensuite de sa mine imposante puis éclata de rire. J'esquissai un sourire et il écarta les bras. Je m'y ruai et il me serra fort en me soulevant dans les airs. Il me reposa et ébouriffa mes cheveux avant de quitter la chambre en nous faisant un signe de la main. Dans le couloir nous parvinrent ses rires discrets. J'échangeai un regard avec Jacob et nous rîmes également. Je frappai son épaule.
- Félicitation ! Sifflai-je.
- Désolé ! J'ai essayé je te jure !
Je fis une moue en coin puis il se jeta sur moi pour me soulever contre lui et me faire tournoyer. J'enserrai sa nuque en riant et il embrassa ma gorge. Il avait peut être eu du mal à encaisser les images, mais maintenant qu'il savait la vérité il semblait rayonner de joie. Il me laissa glisser le long de son torse pour s'emparer de mes lèvres et mon cœur se remit à tambouriner dans ma poitrine. Dieu ce que c'était délicieux, pourquoi n'avais-je pas essayé bien plus tôt. Ses souffles s'accélérèrent tout comme s'enchainaient nos baisers enflammés. Mais on frappa de nouveau à la porte et je me reculai vivement de Jacob par réflexe. Il vacilla, complètement essoufflé, et je posai une main devant ma bouche pour ne pas rire. Je sautillai vers la porte et l'ouvrit avec une mine radieuse. Le même groom était là avec un chariot en inox qui soutenait un saut à champagne ainsi qu'une large coupe dorée de fraises. Le groom s'apprêta à parler quand son regard se perdit dans la suite. Je me tournai et mon cœur se noua. Jacob, en peignoir, nous regardait tranquillement avant de comprendre sa gaffe et de filer dans la chambre. Je me retournai vers le groom en poussant un rire nerveux. Il me regardait avec un œil pétillant.
- Héhé… Ne pus-je que dire.
- Votre champagne Madame. Me dit-il en se forçant à ne pas me juger. Voulez-vous que je le porte à l'intérieur ? Puis j'irais vous chercher une troisième coupe.
J'écarquillai les yeux et secouai vivement la tête avant d'attraper le bout du chariot pour le tirer avec des gestes nerveux. Je lui lançai un sourire exagéré et il me rendit le même avant que je ne referme la porte. Dans la chambre Jacob éclata de rire. Je me pris la tête de mes mains en levant les yeux au plafond, désespérée, pendant que l'autre se marrait toujours comme un bossu. J'attrapai le plateau en maugréant et le ramenait dans la chambre. Jacob était assis sur le rebord du lit et me regardait en arquant un sourcil malicieux.
- Je ne te connaissais pas comme ça… Gloussa-t-il.
- Je t'interdis la moindre allusion ! Soufflai-je avec le menton relevé d'un air méprisant.
J'avançai sur les genoux le long du lit et posai le plateau près des coussins. Jacob se frotta les mains en remontant sur le matelas pour s'allonger. Il renoua bien son peignoir puis contempla avidement le plateau. Je m'allongeai de l'autre coté et frôlai la bouteille des doigts. Il y eut un silence respectueux devant une telle bouteille. Jacob, habitué à une vie austère, ne lâchai pas la marque de la bouteille des yeux. Un château machin-chose.
- Les riches ont même le droit à des fraises en hiver… Marmonna-t-il.
Je gloussai et attrapai la coupe déjà servie sur le plateau. Jacob me fit des gros yeux.
- Mais qu'est-ce que tu fais ?! S'étonna-t-il.
Je relevai mes prunelles mutines sur lui.
- Une nouvelle expérience ! Vois-tu, les Volturis ne l'ont pas faite celle là.
Il fronça les sourcils, sans comprendre. Je lui tendis l'autre coupe et fit tinter la mienne contre la sienne. Il me contempla comme si j'étais folle et j'éclatai de rire avant de gouter ma première gorgée d'alcool.
- Nous allons voir ce soir si les demi-vampires peuvent êtres complètement saouls !
Une heure plus tard, nous étions complètement à l'envers. J'étais allongée sur le ventre en train de manger une fraise, morte de rire, pendant que Jacob regardait le plafond avec les bras écartés sur le lit. Il riait lui aussi, sans trop savoir pourquoi. J'engloutis ma fraise et poussai le plateau à nos pieds, avec des gestes plutôt flous. La tête me tourna sous ce minuscule effort et je me laissai tomber mollement contre Jacob en gloussant comme une demeurée. Il m'enlaça de son bras pendant que l'autre remuait dans les airs comme pour battre une mesure. Il tourna son visage saoul vers moi.
- Et tu te rappelles quand tu étais tombée dans l'eau dans la forêt ? Il venait de pleuvoir et la rivière était énorme ! Me dit-il.
J'acquiesçai avec un sourire débile mais arrêtai vite car la nausée me monta.
- J'avais couru sur la rive pour te suivre dans le courant et en essayant de te rattraper j'étais tombé aussi ! Se marra-t-il.
Je lâchai aussi un rire bruyant et il plaqua une main sur ma bouche pour faire taire. Il tendit son autre bras vers la table de chevet pour attraper sa coupe de champagne mais il la manqua trois fois et cela raviva notre fou rire.
- Mais arrête de bouger ! Lâcha-t-il d'une voix molle en s'adressant à la coupe.
Je me lovai sur lui et rejetai ses longues mèches en arrière pour l'embrasser. Il avait le goût du champagne, c'était drôle. Ses bras tâtonnèrent un peu pour m'enlacer et quand il y arriva il me serra sur lui. Je déposai un dernier baiser sur ses lèvres avant de reculer mon visage pour le poser dans le creux de ma paume, mon bras accoudé contre sa joue. Je fermais les yeux car son beau visage cuivré tournait étrangement.
- Je suis vraiment con. Marmonna-t-il tout à coup.
J'ouvris de nouveau les yeux pour (essayer) de le regarder. Il semblait pensif derrière ses airs éméchés.
- Je n'ai jamais osé t'avouer ce que je ressentais. J'avais peur que tu me repousses, parce que j'avais été comme un frère pour toi, et que ça te semblerait bien trop bizarre. (Je lui fis un sourire pompette). La fuite est plus simple parfois, j'ai été lâche. (J'acquiesçai exagérément). Et puis… Et puis… Ho merde j'ai plus les idées claires, mais attends ! C'était super bien ce que j'allais te dire !
Un haut le cœur me secoua et je me laissai rouler sur le matelas. Beurk… Je préférais quand j'étais morte de rire. Ce que je sentais dans mon estomac et de voir la chambre tourner si vite ne me faisait plus vraiment trop rire maintenant. Tout à coup la porte s'ouvrit, ou du moins, je l'entendis s'ouvrir. Je ne fus même pas capable de lever la tête. Les pas approchèrent, et si je n'avais pas l'odeur du champagne incrustée dans le nez, j'aurai surement reconnu l'odeur de Ryan. Il entra dans la chambre et nous toisa avec une mine bien trop amusée à mon gout.
- Ha noooon ! Pas un troisième !!! Si le groom t'as vu je te juuuure que voilà quoi ! Lâchai-je d'une voix nasillarde.
Il éclata de son si joli rire aux teintes vampiriques.
- Mais qu'est-ce que tu fous là ! Siffla Jacob en peinant pour se soutenir de ses coudes.
- Vous faites la fête et vous me prévenez même pas ? Moi aussi je veux célébrer notre libération. Se moqua-t-il. Là bas c'est d'un ennui mortel...
- Vas-t-en ou je te mange ! Grogna Jacob.
- Allons, allons, tu dis ça parce que tu es énervé !
- Je ne plaisante pas Ryan ! Je suis peut être horriblement saoul mais je peux encore euh... Vachement être… Non j'voulais dire…
Ryan ne releva même pas et se dirigea direct vers le champagne. Il attrapa la coupe de Jacob et la bu d'un trait. Il claqua la langue sur le palais en fermant les yeux. Je remuai piteusement jusqu'à réussir à m'asseoir. Ryan grimpa sur le lit au milieu de nous deux et tendit le bras par-dessus Jacob pour saisir la bouteille. Décidément, ce type là se moquait bien de déranger. Mais venant de lui ce n'était pas du tout grossier étrangement… C'était Ryan quoi. Il rit dans sa gorge et se resservit généreusement. Jacob grommela fermement pendant que je regardais mon ami blond avec amusement.
- Tu as envie de te réveiller avec une paille dans l'oreille ? Demandai-je, mutine.
Il m'envoya un clin d'œil puis avala d'une traite le nouveau verre. Ça sentait l'expérience encore une fois. Il jaugea ensuite le peignoir de Jacob avant de se resservir tranquillement.
- J'arrivais dans un moment intense d'échange de sentiments et tout et tout ? Allez-y continuez, faites comme si je n'étais là ! Lâcha-t-il avec sa bouille de sale gosse.
Je crus que Jacob allait le dévorer.
- Tout à fait MÔssieur ! Lâchai-je dans un hoquet. Jacob me disait à quel point il m'aimait et que moi aussi je l'aimais.
Le bel Indien se redressa vivement pour me regarder par-dessus Ryan avec des yeux gros comme des soucoupes. Il étira un sourire ému et tremblotant.
- Ha bon ? C'est vrai tu m'aimes ? Clama-t-il.
- Pitié ne me dites pas que je suis sensé pleurer. Marmonna Ryan en levant les yeux au plafond.
Je ris de bon cœur en tendant ma main par-dessus le beau Roumain et Jacob en fit de même pour me la saisir. Ryan poussa une exclamation dégoutée en bondissant sur ses pieds pour enjamber Jacob.
- Alors là désolé je ne suis pas intéressé ! Autant Nessie m'attire comme pas possible mais franchement, je ne fais pas dans les chiens merci bien !
Jacob s'empressa de venir à la place de Ryan, contre moi, pour me serrer contre son cœur, pendant que l'autre se mettait à l'aise de l'autre coté du lit en serrant la bouteille. Je ne me souviens plus très bien du reste… Je me rappelle les mots tendres que me murmurait Jacob à l'oreille, les battements de son cœur, sa peau chaude là ou le haut du peignoir s'était entrouvert. Puis je crois bien m'être assoupie, ou plutôt, avoir totalement succombé à l'alcool. Je ne sais pas si c'était dans mon rêve ou non, mais j'entendis rire et chanter, suivis par un bruit de verre cassé et de fenêtre qui s'ouvre avant que les chants de reprennent plus forts encore. J'aurais même poussé plus loin en disant que quelqu'un avait frappé à la porte et que le tintement d'un chariot avait retentit dans la pièce.
