24 – Panique
J'étais assise sur les marches de la villa, emmitouflée dans mon énorme blouson aussi blanc et somptueux que la neige. Chacune de mes expirations créait un nuage de vapeur qui finissait par mourir devant ma bouche. Le jour baissait inexorablement et toujours aucune nouvelle de mon ami. Je ne savais pas quoi penser de cette histoire, ni même qui plaindre, car mon cœur était partagé. D'un coté j'étais inquiète pour Ryan, mon âme-sœur, mon ami, le seul qui partageait mon étrange existence. Et de l'autre, Leah, une fille fantastique, soumise à une vie difficile qu'elle n'avait pas choisie et qui se battait chaque jour pour faire honneur à la meute. Je lâchai un soupir qui se mourût dans la vapeur et grelotai légèrement. La véranda s'ouvrit sur ma mère et elle la referma avant de s'asseoir tout contre moi. Je lui offrais un sourire et me perdis dans ses prunelles dorées et sages.
- Ne t'en fais pas chérie, fais confiance à Jacob.
Je détournai mes yeux vers la forêt, triste. Ma mère se tût un instant, respectueuse de mes soucis, puis caressa ma chevelure bouclée tendrement.
- J'ai toujours pensé que la vie ne faisait pas de mauvais choix. Commença-t-elle avec un sourire. Regarde notre famille ! Après tout ce que Jacob avait fait pour nous, alors qu'il souffrait tant d'un amour à sens unique, tout ce qu'il a aidé à accomplir malgré ses préjugés… Tu es née grâce à lui ma chérie, et tu étais son imprégnée, comme si tout cela avait été orchestré, comme si la vie avait pris en compte tout ses sacrifices et avait fini par le remercier. Maintenant Jacob est tellement heureux, jamais je ne l'avais vu comme ça, et je suis si comblée.
Elle fit une courte pause et son sourire ému me fit monter les larmes aux yeux.
- Ryan a beaucoup souffert, bien trop pour un seul homme, et ton père le sait car il lit ses pensées sombres chaque jour sans pouvoir y échapper. Je sais qu'il ne montre rien, ce garçon est vraiment fort pour repousser une vie si noire et pouvoir sourire, sans Edward je n'en saurais pas plus que toi, mais fais-moi confiance quand je te dis que Ryan mérite vraiment d'être heureux… Plus que quiconque. Je suis sûre que cette imprégnation a un but, sinon ce ne serait vraiment pas juste.
- Tout a un but alors… Ma naissance n'était donc pas quelque chose d'anormal ? Demandai-je timidement.
- Parfaitement chérie, ne crois jamais que tu es une erreur ou une bizarrerie. Tu es de l'amour à l'état pur.
Elle entortilla ses doigts dans mes mèches aux reflets de cuivre puis tendit les bras pour que je vienne m'y lover. Je la serrai et posai mon visage contre son cœur. Qu'importe que je paraisse aussi âgée qu'elle, qu'importe que je la dépasse en taille, qu'importe que mon cœur batte et pas le sien… Je restai sa petite fille. Elle embrassa mon front tendrement puis me pinça les joues pour me redonner le sourire. Elle se leva ensuite et je lui fis un petit salut de la main. Je reposai mon attention sur la forêt obscure et enneigée de Forks.
Je finis par rentrer, car la nuit était finalement tombée et la température avait dégringolé. J'étais assise dans le canapé en train de somnoler contre l'épaule d'Emmett. J'avais l'impression que nous étions en train d'attendre, tous. Alice était la plus frustrée de nous tous, elle qui avait l'habitude de voir, mais là dès que les loups s'en mêlaient elle ne percevait que le néant. Je baillai puis fermai les yeux pendant une nouvelle page de publicité. Mais soudain la porte d'entrée s'ouvrit brutalement et la bourrasque glacée la fit claquer contre le mur. Je sursautai et me redressai vivement pour regarder derrière nous. Ryan arrachait nerveusement son écharpe blanchie de neige et la jetai sur le porte manteau avant de se précipiter dans le salon pour rejoindre l'escalier. Il les grimpa quatre par quatre en dégrafant son blouson avec des gestes furieux. Mon père se matérialisa près des autres et me fit un signe du menton, m'intimant d'y aller. Je jetai un œil aux Cullens et ils me toisèrent avec inquiétude. Je bondis hors du canapé et me précipitai vers les escaliers. Je les montai tout aussi vite et ouvris la porte de l'ancienne chambre de mon père. J'y passai timidement la tête et le spectacle me noua la gorge. Ryan jetait des vêtements dans une valise.
- Ryan… Soufflai-je tristement en entrant.
- Vas-t-en Renesmée. Me coupa-t-il sans même me regarder.
Je posai une main devant ma bouche en le regardant balancer un dernier jean dans le sac de sport. Je contemplai son si beau visage avec un pincement au cœur. Quelque chose avait changé dans ses traits si confiants et malicieux… Je ne connaissais pas ce Ryan là. Je m'approchai de lui et lui touchai le bras mais il se retira vivement en poussant une exclamation rageuse. Il referma le sac et je ne pus retenir un sanglot.
- Ne pars pas ! Gémis-je.
Mes pleurs l'alarmèrent et il me regarda malgré lui. Seigneur ses prunelles turquoise paraissaient affolées, comme un enfant qui serait perdu et seul au monde. Ma main devant ma bouche trembla et je succombais à un nouveau sanglot. Il se mordit la lèvre en relevant des sourcils douloureux puis secoua la tête avant d'attraper la lanière du sac pour la passer par-dessus son épaule. Non… Il ne pouvait pas partir, pas lui. Ma mère m'avait dit que la vie ne faisait rien au hasard, et que tout avait un sens. Je ne voyais rien de bénéfique à ce qu'il s'en aille. J'avais besoin de lui, tout comme il avait besoin de nous. Il me lança un dernier regard furtif et tremblant avant de se diriger vers la fenêtre. Je me jetai sur lui et agrippai son sac avec colère.
- Je t'interdis de t'en aller ! Lui criai-je au milieu de mes larmes.
- Laisse-moi ! Tu ne comprends pas ! Rétorqua-t-il d'une voix si étrange.
Je ne lâchai pas pour autant et le tirai en arrière. Il vacilla puis se retourna pour saisir violemment ma main. Il tenta de me les arracher du sac mais je me débattis comme une lionne.
- NESSIE ! S'énerva-t-il.
Il finit par réussir à saisir mes deux mains et me repoussa si fort que je basculai sur le lit. Il se dépêcha de rejoindre la fenêtre et y passa une jambe avant de se pencher pour y faufiler le reste. Je restai allongée sur le matelas en pleurant à en suffoquer. J'avais crispé mes mains devant mes yeux et ma poitrine s'élevait et s'abaissait à un rythme incroyable, victime de mes soubresauts. Tout à coup des bras me soulevèrent et me plaquèrent contre un corps. Je m'agrippai à sa taille en pleurant et il enserra ma tête pour y fourrer son visage. Il respirait très vite lui aussi, et ses mains dans ma chevelure étaient crispées et tremblantes.
- Excuse-moi trésor, pardon.
Son souffle chaud à mon oreille me fit relever les yeux et quand je les posai dans les siens, mon estomac se noua. Seigneur il semblait si terrifié… Jamais Ryan n'avait éprouvé quelque chose d'aussi intense, lui qui paraissait tellement intouchable. Que c'était-il donc passé à la réserve ? Qu'avait donné la confrontation entre Leah et mon ami ? Il embrassa mon front puis posa son menton sur ma tête. Cela ressemblait à un adieu.
- Ryan pourquoi t'enfuis-tu ? Sanglotai-je piteusement.
Je sentis ses bras se raidir autour de moi.
- Nessie, s'il te plait, n'en parlons pas…
- Mais il faut que nous en parlions ! Clamai-je. Tu étais sur le point de t'échapper sans même nous dire au revoir !
- Je dois partir. Soupira-t-il. Ne me complique pas la tâche je t'en supplie.
Je m'agrippai plus fort à lui et je sentis qu'il se braquait de nouveau. Il tenta de me repousser et il me tint à bouts de bras, pour ne pas recommencer son dérapage de tout à l'heure. Des larmes de colère remplirent les sillons tracés sur mes joues et mes sanglots réapparurent. Il me fit reculer puis se rua sur la fenêtre. Cette fois il l'enjamba et se jeta dans le vide. Je me précipitai derrière lui et sautai à mon tour. J'atterris avec agilité dans la neige épaisse et me jetai à sa poursuite. Mes talons s'enfonçaient dans la neige et je m'en débarrasser en me penchant d'un coté puis de l'autre pour les jeter. Ryan se tourna à peine et il me lança un regard furieux dans la nuit. Il fit volte face en continuant à reculer toujours.
- Rentre chez toi bon sang ! S'exclama-t-il avec rage.
- Jamais ! Je te suivrais ou que tu ailles ! Hurlai-je en serrant mes bras autour de moi.
Il se prit rageusement la tête entre les mains et poussa un souffle furieux.
- Pense à Jacob ! Tu le laisserais ?!
- Jacob n'est pas seul au monde lui ! Il a des gens qui l'aiment et qui veillent sur lui ! Répondis-je avec colère.
- RENTRE !
- NON !
Il lâcha un grondement puis repartit plus vite vers la forêt, laissant de profondes traces dans la neige. Je peinais à le suivre, luttant contre les bourrasques glacées. Je grelottai vraiment fort. Tout à coup il se matérialisa à mes cotés et m'attrapa violemment le bras pour me trainer dans le sens inverse, vers la villa que l'on ne voyait déjà plus.
- Lâche-moi ! Criai-je. Si tu n'as pas le cran d'assumer ta fuite je n'en ai rien à faire ! Je t'accompagnerai jusqu'à ce que ta lâcheté te ronge !
Il me tira contre lui et saisit mon menton avec force pour que je le regarde. Il tremblait de rage.
- Je ne suis pas un lâche !
- Alors qu'est-ce que tu es en train de faire ?!
- Ça ne te regarde pas ! Cracha-t-il.
- Tu fuis parce que tu as peur d'aimer ! Tu as peur de t'attacher c'est pitoyable ! Leah ne mérite pas un homme comme toi dans ce cas ! Rétorquai-je en tremblant de rage.
Il se retourna comme un fou furieux et me saisit la gorge pour river ses prunelles folles dans les miennes. J'agrippai ses mains en le fusillant des yeux avec défi.
- J'ai déjà une femme ! Et elle est morte ! S'exclama-t-il avec douleur.
Il gronda derechef et me repoussa vivement. Je vacillai dans la neige et rivai mes prunelles sur sa silhouette qui s'éloignait dans l'obscurité.
- RYAN TU N'ES QU'UN LÂCHE ! Hurlai-je.
Puis tout à coup ma poitrine se tordit et je poussai un gémissement de douleur. Je tombai à genoux dans la neige en suffoquant, incapable d'aspirer l'air qui me manquait tant. Jamais une telle souffrance ne m'avait transpercée, j'aurais voulu mourir pour que cela s'arrête. J'attrapai ma gorge, sentant le moindre de mes muscles se tendre comme de la pierre. Je lâchai un souffle de terreur et m'effondrai sur le flanc. J'entendis les pas rapides de Ryan dans la neige et il se jeta contre moi. Quand il souleva le haut de mon corps, je commençai à convulser. Il tenta de me tenir pour maitriser les tressaillements.
- Nessie ! Ne panique pas ! Clama-t-il en serrant les dents.
Mes poumons me brulaient tellement l'oxygène me manquait, mes bras s'agitaient dans les airs comme des membres fous, frappant le visage du beau Roumain et agrippant des choses invisibles dans les airs.
- Chérie ne te débats pas ! Calme-toi ! S'exclama-t-il en me maitrisant au sol.
Je me cambrai au risque de me briser la colonne et mes mains râpaient la neige avec violence. Ryan s'assit à califourchon sur moi et m'emprisonna les poignets. Les battements de mon cœur retentirent alors à mes oreilles au moment ou toutes mes forces m'abandonnaient. Mes membres retombèrent mollement dans la neige et Ryan saisit mon visage pour le tenir bien droit. Il me parlait mais je n'entendais plus rien désormais. Plus rien à part ces tambours sourds contre mes tympans. Toum, toum, toum… De plus en plus faibles, de plus en plus lents. Je n'avais plus d'air et mes yeux basculèrent. Je me sentais partir, pendant que mes battements devenaient de plus en plus espacés. Je flottais, loin de la sensation de mon corps. L temps n'avait plus d'influence sur moi. Puis doucement, les picotis revinrent. J'aspirai malgré moi une mince goulée d'air, un faible sifflement dans le silence de la nuit. La sensation de mes doigts réapparut, douloureuse, puis celle de mes orteils… Comme si mes muscles commençaient à s'habituer au flux horriblement lent de mon sang le long de mes veines. Ma vue me revint et je pus apercevoir le visage de Ryan penché sur le mien. Il me souriait.
- C'est fini, c'est fini.
Il me caressa le front et je remuai difficilement sur la neige. Jamais je ne m'étais sentie aussi faible. J'avais la sensation que mon corps n'était plus le même.
- Allez viens, on rentre. Me murmura-t-il doucement en me soulevant dans ses bras.
Il avança dans la neige et ma tête et mes bras ballotèrent dans le vide, telle la poupée molle et sans vie que j'étais. Chacune de mes respirations me semblaient si difficiles, et le simple effort de soulever un de mes membres me paraissait insurmontable. J'entendis alors un cri au loin. La voix de Jacob. Je relevai la tête du mieux possible et quand je reconnu sa silhouette dans l'obscurité je poussai un gémissement larmoyant en tendant les bras vers lui. Il dérapa contre nous avec une mine affolée et Ryan me posa dans son étreinte brulante. Mon amoureux me réceptionna en tremblant et sa bouche embrassa chaque parcelle de mon visage livide avec force. Il releva ensuite ses prunelles sombres sur Ryan.
- Merci ! Murmura-t-il simplement, la voix tremblante.
Mon ami fit un geste désinvolte, comme si ce n'était rien. Mais ce n'était pas rien… Je tournai mon visage vers lui et soulevai piteusement mon bras dans sa direction. Il s'avança avec précaution et j'agrippai le col de son pull. Je l'attirai à moi et il se laissa faire. Je levai le menton vers son visage tout proche et déposai doucement mes lèvres sur les siennes. Il se recula ensuite avec un faible sourire et acquiesça doucement, son regard d'azur gardait encore les traces d'une profonde panique. Cependant il ne partait plus, je le savais, je le sentais. Je laissai retomber mollement mon bras dans le vide et Jacob me remis bien entre ses bras avant de se diriger vers la villa. Derrière nous, Ryan laissa tomber son gros sac de sport dans la neige et juste avant que mon amoureux ne nous fasse rentrer, j'entendis le cliquetis d'un briquet.
