Chapitre 9 : Mouchoir et règlement de compte


_ Et qu'est-ce que tu penses de celle-là ?
_ Encore plus affreuse que l'autre…

Ginny lui montrait une robe couleur moutarde agrémentée de volants absolument immondes. Elle avait eu l'idée géniale, lors de sa visite, d'amener avec elle un catalogue de vente par correspondance de robes pour la soirée de Noël.

_ Et celle-là ? Là, je t'interdis de me dire qu'elle est horrible !

Elle pointait l'index sur une robe lavande qui aurait pu être jolie si elle n'avait pas eu un énorme nœud-nœud rose sur le devant. Hermione n'eut même pas besoin de répondre : son regard fit la traduction pour elle.

_ Tu es vraiment impossible avec ça… reconnu Ginny en secouant la tête pendant qu'elle tournait les pages du magazine.
_ Tu sais bien que je n'ai aucune envie d'y aller, lui rappela Hermione tout en s'exerçant à ouvrir et à fermer ses mains.

En se réveillant, ce matin-là, elle avait eu l'agréable surprise de découvrir qu'elle avait en partie retrouvé l'usage de ses mains et elle ne voulait surtout pas perdre le bénéfice de cette amélioration en les laissant immobiles.

_ Mais tu es obligée d'y aller, donc il te faudra bien trouver une robe. Tu comptes y aller avec ta superbe tenue de malade ? demanda Ginny en montrant d'un signe de tête la chemise de nuit fournie par Mme Pomfresh.
_ Peut-être que je ne pourrais pas y aller du tout. Regarde-moi, je serais incapable de tenir un verre de punch même si je le voulais ! fit remarquer Hermione, ce qui provoqua l'hilarité de son amie.
_ C'est dans trois semaines, d'ici là tu seras sur pieds, lui assura Ginny avec un clin d'œil.

Hermione aurait aimé en être aussi sûre. Elle avait légèrement surestimé sa capacité à supporter de rester paralysée à moins de dix mètres de Malefoy sans possibilité de sauf-conduit. Ce n'était pas sa présence en elle-même qui était dérangeante, c'était surtout le silence pesant qui régnait entre eux. Depuis leur échange rapide de la veille, ils ne s'étaient presque pas adressé la parole.

_ Et… tu penses y aller avec qui ? chuchota Ginny en jetant un coup d'œil en direction de Malefoy pour vérifier qu'il n'était pas en train d'écouter.
_ Oh, je pensais demander à Ernie… Je plaisante ! s'empressa-t-elle d'ajouter en voyant le regard affolé que lui lança Ginny. Non, j'ai pas vraiment eu le temps d'y penser. Et puis, dans mon état, je ne m'attends pas à recevoir des centaines de propositions?
_ Écoute, Hermione, ne t'inquiètes de rien, je m'occupe de tout !

C'était justement, de son point de vue, une raison évidente de s'inquiéter.

_ Non, hors de question ! Je ne sais vraiment pas à qui tu penses mais imagine de quoi j'aurais l'air si je vais à la soirée avec quelqu'un qui ne m'a même pas demandé lui-même de l'accompagner !
_ Tatatatatata ! l'ignora Ginny en repoussant ses protestations d'un revers de main. Bon, je te laisse méditer sur tout ça et je reviens te voir demain soir avec Harry et Ron.
_ Ginny, ne fais pas ça, s'il te plait ! la supplia-t-elle.
_ Fais moi confiance ! s'écria cette dernière avec un grand sourire sur le visage. Je vais te trouver un partenaire de soirée à tomber dans les citrouilles !

Hermione ne put s'empêcher de sourire en voyant la jeune fille rousse sortir de l'infirmerie en riant comme une démente. En tournant la tête, son regard tomba malencontreusement sur le visage moqueur de Malefoy.

_ Quoi ?
_ Tout doux, Granger. Je plains juste le pauvre malheureux qui va se retrouver coincé à la soirée avec une tétraplégique.
_ Est-ce que tu pourrais éviter d'écouter mes conversations privées ?
_ C'est un peu difficile étant donné que je suis dans la même pièce que toi quand tu cancanes comme une oie, lui répondit Malefoy de sa voix trainante. Tu crois vraiment que quelqu'un va être d'accord pour aller au bal avec une fille aussi raide qu'un tronc d'arbre ?

« Ne pas répondre. Garder son calmer. Ne pas répondre. Ne pas s'énerver. »

_ Et qui aura l'honneur d'accompagner le grand Drago Malefoy ? » demanda-t-elle avec une grandiloquence fortement ironique.
_ Grand ? Je te remercie… dit Malefoy avec son air insupportable d'enfant gâté pendant qu'Hermione se mordait l'intérieur de la joue pour s'empêcher de lui balancer une injure à la figure. Et bien… malgré les nombreuses propositions que j'ai reçu…
_ Par nombreuses propositions, j'imagine que je dois comprendre Pansy Parkinson, le coupa-t-elle.
_ Tu te trompes totalement. Ce n'est pas parce qu'en plus d'être immobile tu as aussi la vie sentimentale d'un tronc d'arbre que tout le monde est dans le même cas.

Un jour, Hermione avait lu un livre qui disait que, dans sa vie, une personne normalement constituée vivait trois secondes de folie pure, de perte totale de contrôle de son esprit et de son corps qui pouvait lui faire commettre des choses inavouables. A cet instant, elle comprenait tout à fait le concept.

_ Tu ne connais pas ma vie, réussit-elle à rétorquer en essayant de garder son sang-froid.
_ Ni toi la mienne.
_ Et ça ne m'intéresse pas !

Malefoy prit un livre posé sur sa table de chevet et leva les sourcils d'un air de dire « Ça, j'en doute ».

_ Je te l'ai déjà dit, je n'ai aucune envie de discuter de ce genre de choses avec toi. Ça voudrait dire qu'on fait semblant de ne pas se haïr mutuellement, et on sait tout les deux que ça serait totalement hypocrite, débita Hermione sans même reprendre sa respiration.
_ Tu n'as rien compris, Granger. Te haïr serait reconnaitre que j'ai quelque chose à faire de toi et, crois moi, c'est loin d'être le cas, lui répondit-il, le visage toujours penché sur son livre.

Elle était fatiguée de ces joutes verbales incessantes. Elle ne pouvait plus supporter cette situation, la condition dans laquelle elle était, son impossibilité de réviser, de marcher, de bouger. Sans vraiment savoir pourquoi il fallait que ça soit ici et maintenant, Hermione fondit en larmes.
Elle avait honte de se montrer si vulnérable devant Malefoy. D'ailleurs, elle n'osa même pas jeter un coup d'œil dans sa direction pour voir s'il avait remarqué qu'elle s'était mise à pleurer.
Lorsqu'elle réalisa que son nez coulait et qu'elle était dans l'impossibilité d'attraper le paquet de mouchoirs posé sur sa table de chevet, une nouvelle vague de larmes la submergea ; ce qui ne fit qu'aggraver l'ampleur des écoulements. Si cela n'avait pas été aussi pitoyable, la situation aurait presque pu être comique.

Elle tourna la tête sur la droite et ferma les yeux. Mme Pomfresh s'était absentée pour prendre son repas et elle devrait attendre qu'elle revienne. Harry et Ron lui avaient dit qu'ils ne repasseraient que le lendemain matin et elle en était heureuse. Elle n'aurait pas voulu qu'ils la voient dans cet état. Elle aurait du leur expliquer qu'elle était au trente-sixième dessous et ça, elle n'était pas prête à le faire.
Alors qu'elle se demandait sérieusement pourquoi elle avait fondu en larmes sans crier gare, elle sentit que quelqu'un se tenait près d'elle. Lorsqu'elle tourna la tête, elle fut choquée de voir que Malefoy s'était levé de son lit et qu'il se tenait devant sa table de chevet , son bras gauche en écharpe et le paquet de mouchoirs dans sa main droite.

_ Granger, je te préviens, c'est la dernière fois que je fais ça… alors profites-en bien.

Il parvint à sortir un mouchoir du paquet avec sa seule main valide, le déplia et le plaça devant le visage d'Hermione. Totalement abasourdie, elle approcha sa tête pour se moucher.

_ Merde Granger, tu me fais faire des trucs dégueulasses, marmonna-t-il avec une moue dégoutée.

Hermione était sans voix. Elle ne savait plus où elle habitait. Était-elle entrée sans le savoir dans un monde parallèle où Drago Malefoy n'était plus seulement un être insipide et prétentieux mais également… compatissant ?
Il jeta le mouchoir sur la table de chevet et retourna dans son lit, comme si rien n'était plus naturel que d'aider sa voisine de lits à moucher son nez. Le silence qui s'instaura entre eux fut le plus pesant de tous ceux qu'ils avaient partagés depuis le début de leur cohabitation.

_ Merci.
_ Je ne l'ai pas fait pour toi. J'en avais simplement marre de voir une harpie avec le nez qui coule en face de moi.

Deuxième silence en l'espace d'une minute.

_ Pourquoi tu n'arrives pas à reconnaitre que, parfois, tu fais des choses dans un autre but que satisfaire ta petite personne ? lui demanda Hermione.
_ Parce que je ne fais rien qui ne soit pas dans ce but.
_ Ou parce que ça serait reconnaitre que tu as un cœur.

Malefoy émit un petit rire dédaigneux.

_ Si ça peut te faire plaisir de croire ça…
_ Oh oui, je le crois, confirma-t-elle.
_ Tu essayes de démontrer quoi au juste, Granger ? l'interrogea-t-il avec un regard glacé.
_ Rien du tout.

Troisième silence.

_ Tu aurais pu simplement accepter mon remerciement, mais non ! Il a encore fallu que tu justifies ton geste par une quelconque raison égoïste, expliqua Hermione sans ciller. Pourquoi est-ce que tu as ce besoin de coller à ce personnage de petit prétentieux malfaisant ?
_ Parce que j'ai une réputation à entretenir, contrairement à toi qui n'en a aucune, lui répondit-il en soutenant son regard.
_ Ça fait longtemps que ta réputation ne ressemble plus à celle que tu as bien voulu te donner pendant toutes ces années ; surtout après tout ce qui s'est passé l'année dernière.

Le visage de Malefoy devint blême. Ses yeux lancèrent des éclairs et Hermione savait qu'elle s'était dirigée vers un sujet qu'il ne voulait pas du tout aborder.

_ Qu'est-ce que tu crois Granger ? Que je buvais le thé avec Tu-Sais-Qui tous les après-midi ? vociféra Malefoy, un muscle se contractant dans sa mâchoire. Tu es venue au manoir, tu as bien vu comment c'était là-bas !

Hermione songea qu'il valait mieux ne rien dire. C'était la première fois qu'il mentionnait l'épisode du manoir pendant lequel il avait longuement hésité à dénoncer Harry à son père.

_ Tu crois que j'ai voulu tout ça ?! cria-t-il avec lui lançant un regard des plus menaçants.
_ Oh, je t'en prie, à t'entendre on dirait que tu es un pauvre innocent qui s'est fait embrigader par la force ! s'indigna Hermione en sentant son visage s'empourprer de colère. Tu étais un stéréotype du futur Mangemort à toi tout seul ! Tu t'es mis comme un grand dans cette situation et ton père aussi !

Elle était allée trop loin en mentionnant Lucius Malefoy. Elle le savait parce que, en moins de temps qu'il faut pour le dire, Malefoy avait bondi de son lit avec une agilité surprenante pour un convalescent et avait fondu sur Hermione, l'attrapant par l'épaule droite de sa main valide pour la secouer.

_ Ne mentionne plus jamais mon père avec ta bouche de née moldue dégueulasse ! parvint-il à articuler, les dents serrés, la rage déformant ses traits fins.
_ L..lâche-moi, Malefoy ! cria Hermione, incapable de se débattre et priant les cieux que Mme Pomfresh se priverait volontairement de pudding pour rentrer plus tôt à l'infirmerie.

Il avait l'air vraiment hors de lui. Il continua à lui serrer fortement l'épaule, ses yeux exprimant toute la haine qu'il avait pour elle et ses idées bien pensantes. Puis, sa main sembla desserrer un peu son étreinte puisqu'elle aperçue les muscles de son bras se détendre. Il resta cependant penché sur elle, semblant réaliser qu'elle ne pouvait pas se défendre et qu'elle ne pourrait l'empêcher de lui faire du mal.
Son visage n'exprimait plus la fureur qui l'animait quelques secondes avant. Hermione n'aurait pas été étonné de le voir fondre en larmes, comme elle un quart d'heure avant, mais il n'en fit rien. Il ne dit rien, pas un mot.
Il était très proche d'elle, sa main tenant toujours son épaule. Hermione ne sentait pas ce contact, mais elle voyait bien qu'il ne cherchait plus à lui faire mal. Il avait l'air complètement perdu et ne semblait plus très bien savoir s'il devait continuer à la secouer ou s'il serait plus sage qu'il retourne dans son lit.
Elle vit son regard passer de son œil gauche à son œil droit. Elle voulut lui demander de la laisser tranquille mais elle était tellement pétrifiée qu'elle doutait de pouvoir parvenir à décoller ses mâchoires l'une de l'autre.
Hermione regarda Malefoy dans les yeux. Mais lui ne regardait déjà plus ses yeux et elle vit que son regard avait glissé vers ses lèvres. Son cœur rata un battement et une véritable peur panique s'empara de son cerveau. Elle entrouvrit la bouche pour parler mais rien ne lui vint à l'esprit.
Le regard de Malefoy croisa très brièvement le sien, pour à nouveau descendre vers ses lèvres. Il allait commettre l'irréparable et elle ne pourrait pas l'en empêcher, à moins de tourner la tête, tout simplement. Elle sentit son visage s'empourprer fortement et pria pour qu'il ne s'en aperçoive pas.

C'est ce moment là que choisit Mme Pomfresh pour revenir de la Grande Salle. Lorsque Malefoy entendit la porte de l'infirmerie s'ouvrir, il eut un violent mouvement de recul.

_ Mr Malefoy ! Retournez vous coucher immédiatement ! s'indigna Mme Pomfresh avec un regard des plus sévères. Je ne vous ai jamais donné l'autorisation de vous lever !
_ Ouais, ouais, c'est bon j'y vais… marmonna-t-il en se dirigeant vers son lit. Je l'aidais à se moucher.
_ C'est tout à votre honneur mais, à l'avenir, plus de promenade !

Hermione ne savait plus où poser les yeux. Une fois dans son lit, Malefoy reprit son livre et recommença sa lecture le plus naturellement du monde. Mme Pomfresh s'approcha du lit d'Hermione pour lui faire manger son repas : bœuf en croûte et tarte à la mélasse.

_ Vous allez vous régaler ! lui assura Mme Pomfresh qui n'avait aucune idée de ce qui se passait dans le cerveau en ébullition de sa patiente à cet instant.

Lorsqu'elle lui fit boire une première gorgée de jus de citrouille, Hermione leva les yeux au dessus de son verre et regarda brièvement en direction de Malefoy. Leur regard se croisèrent le temps d'une seconde avant qu'il ne repose les yeux sur son livre.
Avait-il vraiment eu l'intention de…l'embrasser ? Après tout, elle se faisait peut-être des idées ; ce n'est pas parce que quelqu'un regarde des lèvres qu'il veut les embrasser. « Oui, mais pas de cette manière» songea-t-elle.
Elle remercia l'Univers de lui avoir envoyé Mme Pomfresh à ce moment-là ; qui sait ce qui se serait passé sinon ? Mais pourquoi, grand dieu, pourquoi ?! Il était de notoriété publique qu'il la détestait.

Alors, Hermione arriva à la conclusion logique que Malefoy était un sombre idiot. Il voulait sûrement faire rigoler ses amis en leur racontant comment il avait fait croire à la barbante de service qu'il était troublé par elle, pour la descendre en flèche par la suite.
Mais même cette explication là ne tenait pas la route et elle décida tout simplement de ne plus y penser. Elle avait assez à faire avec tout le reste pour ne pas avoir à se soucier des agissements étranges de Drago Malefoy.

Une fois qu'elle eut terminé son repas, elle demanda à Mme Pomfresh de lui ouvrir son manuel de potions à la page des solutions de force. Elle devait rendre un devoir là-dessus et elle demanderait à Harry de le copier pour elle le lendemain soir.
Alors qu'elle était en pleine lecture, la porte de l'infirmerie s'ouvrit et la personne qu'elle avait le moins envie de voir, après Malefoy, pénétra dans la pièce.
Pansy Parkinson, se dirigea vers le lit du Serpentard sans même un regard pour Hermione. Elle semblait s'être pomponnée à outrance, ce qui la rendait tout sauf jolie.

Pendant plus d'une demi-heure, Hermione dut supporter ses minauderies et ses éclats de rires douteux alors qu'elle essayait de comprendre ce qu'elle lisait. C'est lorsqu'elle pris conscience qu'elle venait de relire quatre fois la même phrase sans même s'en rendre compte qu'elle jeta l'éponge. Surprise par le silence soudain qui régnait soudain dans l'infirmerie, elle risqua un coup d'œil vers le lit d'en face.
Pansy était penchée sur Malefoy et l'embrassait à pleine bouche. Hermione détourna le regard immédiatement. Même Pansy Parkinson avait une vie amoureuse plus mouvementée que la sienne. Elle se consola en se disant que, seulement un quart d'heure plus tôt, le pseudo petit-ami de la Serpentard avait failli l'embrasser.
Elle s'asséna immédiatement une gifle mentale. Si elle commençait à éprouver de la satisfaction à l'idée que Drago Malefoy l'embrasse, c'était que son cas était parmi les plus désespérés.

Avant de partir de l'infirmerie, Pansy passa devant elle et la regarda avec un petit air supérieur, qu'Hermione ignora royalement. Il était déjà tard et elle était de nouveau seule avec Malefoy.
Elle étudiait toujours les solutions de force et sentait parfois le regard de son voisin se poser sur elle. Sentant qu'elle se concentrait plus sur le fait de ne pas croiser ses yeux gris que sur son sujet d'étude, elle estima préférable de dormir.

Elle bougea ses mains une dernière fois et ferma les yeux, en espérant qu'en se réveillant, elle aurait oublié ce moment étrange.