"Un jour, on m'a dit que si je dormais trop, je mourais. Que les gens morts de vieillesse sont des personnes qui ont trop dormi, que l'on a pas réussit à réveiller. C'est faux, je sais que c'est faux. Parce que je suis petite, on me prend pour une imbécile à qui ont peut raconter n'importe quoi. C'est faux, alors je n'y crois pas. Non. Bien sûr. Alors pourquoi je ne peux pas dormir?"

C'est ce que je me demandais. Je ne pouvais pas dormir alors que je connais la vérité. Cette histoire est fausse. On ne peut pas mourir d'avoir trop dormi. Pourtant, je me trouve dans mon lit, incapable de simplement fermer mes yeux, en train de fixer bêtement le plafond. Suzy était avec moi, comme d'habitude, en train d'elle aussi fixer tout aussi intelligemment la voûte. La maison est silencieuse. C'est à peine s'il on peut entendre les battements de son propre cœur. Dehors, la nuit est d'encre. Dedans, c'est tout aussi sombre. Cette nuit, tout n'est que ténèbres et silence. Pas un bruit, pas un son. Même quand j'essaye de parler pour combler ce mutisme, celui-ci semble absorber ma voix. Par contre, il n'absorbe pas le bruit de mon estomac venant de me signaler qu'il n'y pas d'heure pour le remplir.

Je me glisse hors de ma couette dans un doux bruissement, alors que le drap chute avec lenteur sur le sol. Mes pas, le craquement des lattes de bois, tous semblent être aspirés dans le silence. Même les escaliers faisant habituellement tant de boucan sont calmes, la plante de la pointe de mes pieds ne faisant qu'effleurer le bois leurs marches. Pour voir où je vais dans l'obscurité, j'ai pris une bougie parfumée d'où la cire fondue et fondant coule sur le bougeoir en cuivre. Le parfum dégagé par la bougie est spécial, me semble-t-il. Il est fait de l'odeur douceâtre de la cire mourante, de celle, plus piquante de la mèche consumée et de la vaporeuse fumée, l'artificielle odeur florale est aussi présente, et celle si étrange, de la flamme tremblant au rythme de mes pas. Je marche avec lenteur et douceur, pour la première fois me semble-il. La nuit, tout est assombri malgré la faible et puissante lueur de ma bougie et mon esprit, mes certitudes ne font pas exception. La nuit, toute ma tête est sans dessus dessous, les mots et leurs sens perdant toutes leurs significations. Mes pensées vagabondent sur le plancher de bois de cerisier, sur le mur plutôt terne, sur une fenêtre mal lavée... Mon esprit s'envole, rechigne à se poser plus de quelques secondes sur un sujet quelconque, et encore plus sur un sujet sérieux. Il semblerait que ce soit la nuit que je peux être écervelée, à l'abri de tout regard excepté celui, froid ou bienveillant de la lune. Elle est la seule bougie parfumée de la nuit dont les ténèbres rythment la vie. C'est étrange tout de même, tous les animaux diurnes se pressent de tout faire rapidement, bien, de façon concise et bien peignée avant que la nuit tombe, alors que la nuit, tout est plus lent, plus libre. Tous, épuisés de leur empressement de la journée se hâtent de prendre le temps. Le sommeil et la tranquillité dégoulinent des choses et des êtres comme la confiture de fraise dégouline de la délicieuse tartine que je vais m'enfiler dès que je serai arrivée à la cuisine. Pour cette pauvre condamnée, pour Suzy et pour moi, la lente nuit sera aussi courte que mes pensés.