Quand mes géniteurs ou mon frère me regardaient, c'était avec mépris. Quand ma pauvre sœur le faisait, c'était avec pitié. Quand les premiers me dédaignaient à cause de mon sexe et de mon physique, la seconde s'apitoyait sur moi pour les mêmes raisons. Ma sœur, si parfaite, me traitait avec respect, et tentait de passer du temps avec moi, tentait de me conformer aux règles qui me furent imposées. C'est plus que je n'en attendais d'elle, si exemplaire. Je lui rends ses sentiments. Nous ne nous aimons pas, ne nous comprenons pas, seule existe la pitié.

Et oui, Églantine ne m'inspire que de la pitié car elle est la jeune fille de bonne famille par excellence : belle, douée pour la musique, pour la poésie, soucieuse de son apparence, rêvant de son mariage et de ses futurs enfants. Ces préférences furent décidées pour elle dès que l'on vit qu'elle était du mauvais côté des chromosomes, sa beauté ne l'aidant pas. Car oui, sa fantasmagorique beauté est à porter comme un poids et non comme un avantage quand on veut être une femme indépendante et libre de ses pensées, sans attaches néfastes et surtout pas bloquée dans un mariage niais et/ou sans amour décidé par des parents soucieux de trouver un bon parti, et tant pis si le mari est un imbécile paternaliste violent, car après tout, ces petits détails sont sans importance si cet homme est duc ou marquis.

Sa beauté lui a apporté toute l'attention de nos parents ambitieux, et donc l'a condamnée à être cantonnée au simple rôle de demoiselle parfaite, de potiche idiote mais cultivée, juste bonne à marier. En cela, ils avaient parfaitement réussi avec elle. Mais pas avec moi. Serait-ce grâce à mon physique disgracieux? J'ai beau avoir 6 ans, je n'en fait que 3 tant je suis petite et maigre, j'ai des grosses cernes noires, mes yeux sont trop grands, mon visage trop rond… l'opposée de ma sœur. On ne m'a donc pas apporté toute l'attention qu'a subit avec joie mon ainée. Cela la peine, mais me fait plaisir. Je me demande parfois si je serais devenue comme elle si nos places avaient été inversées. C'est en cela que je la trouve pitoyable. Elle aurait peut-être été tellement plus que ce qu'elle est aujourd'hui. Enfin, ce qui est fait est fait, on ne peut pas changer le passé.

Peut-être est-ce mieux pour moi ? Oui, certainement. Père et Mère avaient déjà une fille à endoctriner, alors inutile de se préoccuper de la seconde, bien moins jolie. J'ai eu un sacré coup de chance, effectivement. Surtout que juste après, l'œuvre de Dieu, la perfection incarnée, le summum de la chance est arrivé. On sait tous de quoi on parle, on parle d'un garçon. Un garçon! La chose la plus utile sur Terre! Un héritier mâle, un enfant pour perpétrer le nom de la famille, un enfant qui évitera aux pauvres parents de payer une dot… la liste est trop longue! Donc, mon frère naquit à peine 1 ans après ma sœur, et fut la grande fierté de nos géniteurs. Encore un bon point pour moi. Grâce à la présence de ma fratrie, je suis relativement tranquille. On ne s'intéresse pas à ce que je fais et donc je peux faire ce que je veux.

En fait, ce n'est pas tout à fait exact. Églantine a décidé un beau jour, le regard plein de compassion, de jouer avec moi à la poupée. C'est moi la poupée. Elle décide de ma tenue, me brosse les cheveux, s'est autoproclamée précepteur pour apprendre la danse, la musique, la poésie… en un mot comme en cent, elle s'entraîne sur moi à être une maman. Youpi.

Mais ce serait un mensonge de dire que tout me déplait et je ne mens jamais, ce serait un manque de respect. Car j'aime apprendre. J'aime quand je reçois des cours de piano et de violon, j'aime la poésie, j'aime porter de jolies robes. Mais je n'aime pas la danse, et je n'aime pas toute la partie « poupée », à savoir qu'Églantine me brosse les cheveux de force, choisisse mes affaires pendant des heures. Mais je déteste deux choses par-dessus tout. Je n'aime pas le regard de pitié que je reçois de Sœur et les règles de bienséance que l'on tente de m'enfoncer dans le crâne. J'admets que c'est utile, mais c'est inintéressant au possible, et surtout, cela me cantonnerait en simple poupée, car je suis une fille. Être une fille dans la bonne société, c'est être une poupée. Comme Sœur.

Sœur qui s'affairait d'ailleurs à tenter d'aplatir ma crinière rebelle avec son horrible brosse qui faisait mal. Elle-même était impeccablement coiffée et s'était préparé une belle robe très chère. Et oui, nos géniteurs, Frère, Sœur et moi-même par extension sommes invités à un gala donné au palais royal. Ma chère Églantine est toute excitée d'y venir, nos parents sont impatients de l'exhiber à la bonne société comme un bout de viande en vue de lui trouver un bon parti et mon frère si raisonnable est très intéressé à l'idée de voir les autres bouts de viande proposées. Quant à moi, je ne suis pas particulièrement intéressée par la chose, mais les bals seraient plus captivants si j'avais un autre rôle que de mettre en valeur ma sœur si belle avec ma drôle de tête. Au moins, le buffet est toujours bien garni.

Nous sommes donc à la phase habillage de la préparation. Après m'être fait arracher une bonne partie de mes cheveux, j'aidai Églantine à mettre son corset en tirant bien fort sur les ficelles. De la vengeance pour les cheveux, dites-vous? Certainement. Peut-être aussi une touche de sadisme. Mais le cœur sur la main, et avec surement beaucoup de niaiserie, cette grande dame ne m'en tint pas rigueur et se contenta de déplorer mon manque de délicatesse. S'en suivit un long discourt sur les manières d'une jeune fille de la bonne société. Après avoir passé sa tenue, elle m'observa d'un œil critique. Visiblement insatisfaite du résultat, elle prit une rose et me l'accrocha dans les cheveux, et tira les coins de ma bouche pour me forcer à sourire. Son visage était proche du mien, ce qui me permit de voir de près la désillusion dans ses yeux. Et oui Sœur, une rose et un sourire ne suffise pas toujours.

Notre génitrice nous appela du bas de l'escalier, la voix impérieuse. Il fallait se dépêcher. Aussitôt, Sœur m'attrapa par le poignet et me traina à sa suite dans les marches. Une fois arrivées, je vis le visage de nos géniteurs s'illuminer en voyant Sœur puis immédiatement s'assombrir en me voyant moi.

« Ne nous fais pas honte ! » commença Père.

« Ne mets pas tes doigts dans ton nez ! » continua Mère.

« Reste avec Églantine ! » dirent-ils ensemble.

Il y eut un regard dédaigneux pour Père et Mère, moqueur pour Frère, rempli de pitié pour Sœur, et un visage inexpressif pour moi. Aucun amour de leur part et aucun amour de la mienne non plus. Puis nous y allons.

Une fois arrivés, je me demandai si Sœur n'allait pas nous faire une syncope tant elle était heureuse. Elle était émerveillée d'être ici et regardait partout avec des étoiles plein les yeux. Il est vrai que le château est magnifique, que la musique est agréable et surtout, que le buffet est bien rempli! Plusieurs bons points pour cette fête.

Sœur est presque aussitôt invitée à danser par un beau jeune homme de la noblesse et le suivit en riant, me laissant seule devant le buffet. Je m'attaquai aux petits fours en regardant Sœur danser. Elle riait tout en exécutant les pas à la perfection. Son partenaire par contre ne regardait pas son visage, mais une zone gonflée située légèrement plus bas. Amusant de voir les jeunes de la haute bourgeoisie se comporter comme ça. Les garçons louchent sur les filles qui gloussent en lorgnant les garçons. Arrivée au toast à la fraise, j'ai pu repérer trois camps, valables d'un côté comme de l'autre. Ils y a les niais qui se disent que peut-être l'amour de leur vie se trouve dans le tas, le groupe hormonal qui regarde les parties intimes du sexe opposé, et les blasés qui n'en ont strictement rien à faire. Mais si les groupes sont les mêmes, il y a nettement plus de niaises côté fille que côté garçon. Aussi, on colle des poupées dans les mains des demoiselles en leur disant de jouer à la maman même si je dois admettre qu'on le fait avec plaisir, on leur fait lire des histoires d'amour dégoulinantes de rose où le beau prince sauve la jolie princesse, lui promet un amour éternel, l'épouse dans son beau château et lui fait plein d'enfant alors qu'ils ne se connaissaient pas 10 jours avant. Les garçons ne rêvent pas tous de vivre un conte de fée car ils ont été élevés pour être celui qui domine et sont donc plus libres de d'assumer leurs pulsions même si avoir une érection en face de la fille qui la provoque est très malvenu. On entendra plus facilement un garçon se venter à ses copains du nombre de fille qu'il a amené dans son lit. C'est une question d'éducation, et même si les adolescents de bonne famille sont mieux éduqués, ils restent des adolescents.

D'ailleurs, ce n'est pas que les batifolages des damoiselles et des damoiseaux m'ennuient, mais les petits fours, ça donne soif. Curieuse, j'attrapai discrètement un verre de vin rouge et en avale une grande gorgée… je me figeai, sentis mes yeux s'écarquiller et mon visage prendre une teinte rouge, se crisper dans une grimace de dégout… je fonçai en courant aux toilettes, bousculant un serveur au passage. Quand enfin j'arrivai à ce lieu mythique, je crachai tout dans le lavabo, sous le regard dégouté des femmes devant le miroir. Ignoble. Comment les adultes faisaient-ils pour boire ça? Ça me dépassait totalement. C'était l'un des plus grands mystères de l'univers!

En me rinçant la bouche une bonne dizaine de fois, je prêtai enfin attention aux dames devant le miroir, en train de se refaire une beauté. Toutes me regardaient avec dégoût de leurs yeux peints. Je repartis sans me faire prier pour retourner à la salle de réception en quête de choses plus intéressantes à voir que des ladys en transe devant leurs reflets. Arrivée dans la salle, je m'approchai discrètement d'un groupe de femmes très belles avec leurs maquillages et leurs robes. Elles ressemblaient un peu à des paons. À l'écoute de leur discussion, je me rendis compte qu'elles n'en avaient pas que l'apparence, elles en avaient aussi la cervelle. Cette conversation était inintéressante au possible. Elle était composée de « quelle jolie robe, Marquise ! », de « Madame de Courge a de nombreux amants, paraît-il », de la famille à fait ci, la famille a fait ça… cervelle d'oiseau. Mais ce n'était pas comme si elles avaient quelque chose d'autre à dire. Des ragots, des anecdotes sans importance, et en prime, ça parle chiffon. Moi aussi j'aime être bien habillée, mais ça n'est pas la peine d'en parler plus d'un quart d'heure! Mais dans la haute bourgeoisie, une femme n'est que ça. Youpi. Quand elles me virent, elles se penchèrent vers moi en gloussant comme des dindons. J'eu donc droit à des « Bonjour ma petite, tu as perdu ta maman ? ». Puis une femme pris la parole de la façon la plus niaise que j'ai jamais entendu.

« Comme tu es mignonne! Tu ressembles à ma fille! Tu sais elle vient d'avoir 3 ans. Tu viens, on va chercher ta maman, ma chérie ».

Au secours! Fille de cette femme, je te plains. Je gardai un visage impassible, mais restai polie en lui répondant. Quand enfin elle me laissa tranquille, je me hâtai d'aller le plus loin possible de ces dames, et me redirigeai ver mon buffet adoré. J'y vis une adolescente adossée contre la table, le visage aussi impassible que le mien. Je fis le plein de petit gâteau à la confiture, et c'est avec curiosité que je me posai à côté d'elle. Elle me regarda, je la regardai, elle finit son verre, je mangeai un gâteau. Nous nous jugions mutuellement. Puis la conversation commença.

« Bonjour.

_ Bonjour.

_ Je m'appelle Pétunia.

_ Et moi Nath. »

Des présentations simples, sans fausse politesse. J'aime.

« T'amuses-tu à cette fête ?

_ Non mais les gâteaux sont bons et c'est intéressant.

_ C'est vrai. »

Elle me rejugea du regard et je fis de même.

« Et vous, vous vous amusez ?

_ Non mais je crois avoir trouvé quelqu'un pour faire la conversation.

_ Moi de même. »

Un sourire de sa part, et un autre de la mienne. J'apprécie. Mais avant que nous puissions approfondir cette discussion qui pourtant promettait beaucoup, ma sœur apparue, nous excusa auprès de Pétunia et me traina à sa suite par le bras.

« Voyons, Nath! Ne pars pas comme ça sans prévenir ou je me ferais gronder par les parents et ce n'est pas comme cela que tu te feras des amis de ton âge! »

Sœur, si seulement tu comprenais pourquoi nos géniteurs veulent que je reste avec toi! Tu es belle mais tu sembles encore plus belle en ma présence. Je fus donc conduite à travers la salle jusqu'au coin des enfants. J'y jetai un regard sans grand espoir. Des fillettes étaient là, avec leurs jolies poupées, aussi fades que leurs propriétaires. Elles me proposent de jouer avec elle et Églantine me lâche à ce moment-là. C'est maintenant que tu dois avoir pitié de moi! En soupirant, je les écoute au prix d'un grand effort. C'est peine perdue. Leur jeu est vide de tout intérêt. Elles jouent à la maman. Moi aussi j'y ai joué, mais pas comme ça! Il y avait beaucoup moins de niaiserie. Je n'étais pas vraiment une bonne mère et je ne m'en cachais pas. Je n'ai pas la fibre maternelle.

Fuyant l'ennui, je quittai la présence des morveux avec empressement et partie en quête d'un balcon. En traversant la salle bondée, je pouvais entendre tous les faux semblants des gens. Ça parlait politique, il y avait des manœuvres intéressantes de par un mariage arrangé entre deux familles puissantes, des conversations beaucoup moins intéressantes mais toutes n'avaient qu'un but : se faire bien voir et grimper les échelons de la société. Mais bon, je ne peux pas dire grand-chose là-dessus car si un jour je peux améliorer les choses en manipulant les gens, je ne me priverai certainement pas. Si pour être puissante, je dois me marier, je le ferais sans doute. Mais hors de question d'être dans l'ombre de mon mari. Ensuite, ce mariage hypothétique n'est pas pour tout de suite, j'ai le temps de changer d'avis. Au fond, je vaux à peine mieux qu'eux.

J'arrivai sur un balcon, profitai de la fraicheur de la nuit, et regardai la lune accrochée au ciel. C'est vrai que je réagis un peu comme eux. Je suis ambitieuse et malhonnête, mais il y a quelques différences majeures. Pour commencer j'ai mes valeurs. Deux règles en vérité. Je ne mens pas et ne manque de respect à personne. Pour moi, ce qui a la valeur la plus importante est le respect. Respect que je ne retrouve pas en ma famille par exemple, excepté de la part d'Églantine. Je me demande si ça a joué dans la création de ce principe. À moins que c'est ce principe qui me pousse à davantage accepter ma sœur que le reste de ma famille. Suspens.

De tout de façon, je vaux mieux qu'eux. J'ai en commun un égo gros comme une maison et une ambition presque sans fin. Mais je refuse que l'on m'impose un mode de vie. C'est moi qui mène le jeu. Moi et personne d'autre.

Car bientôt, je vais transcender l'humanité.