Chap 2:
Tauriel s'empressa de quitter les appartements du roi. La conversation qu'elle venait d'avoir avec lui avait ravivé le malaise qui couvait en elle depuis plusieurs mois. Au détour d'une passerelle, elle s'arrêta et s'appuya dos contre le mur. De là où elle se trouvait, elle avait une vue globale sur les cachots en contrebas. La zone était calme. Les gardes avaient eu la permission d'assister à la fête puisque les geôles du roi Thranduil étaient réputées les plus sûres qui soient.
Elle tenta de calmer sa respiration. Encore une fois, elle avait essayé de convaincre le roi que le peuple elfe devait réagir et lutter contre la source du mal qui gangrénait peu à peu non seulement la Forêt Noire mais également les territoires voisins.
-Les autres terres m'indiffèrent….
Les paroles de Thranduil résonnaient encore à ses oreilles. Le roi campait sur ses positions. Protéger le royaume sylvestre et lui seul. Mais ne voyait-il donc pas ce qui se tramait ? Ne voyait-il pas la noirceur se répandre partout ? Bien sûr que si… Mais son indifférence était incompréhensible. Un profond sentiment d'impuissance s'empara d'elle auquel s'ajouta un trouble qu'elle n'aurait jamais cru ressentir à nouveau un jour:
-Legolas dit que vous vous êtes bien battue aujourd'hui. Il s'est beaucoup attaché à vous.
Le roi avait l'air si convaincu… Elle ferma les yeux et se repassa la scène en pensée.
-Je vous assure Monseigneur, que Legolas ne voit en moi que la capitaine des gardes.
-Auparavant peut-être… Aujourd'hui, je n'en suis pas sûr.
-Je ne crois pas que vous laisseriez votre fils nouer des liens avec une humble elfe sylvestre.
-Non. Certainement pas. Cependant il tient à vous. Ne lui donnez pas de faux espoirs.
Le message était clair.
Tauriel serra les poings. Comment un être, dont le courage et la bienveillance étaient loués dans tous les plus grands contes du royaume, avait pu voir ainsi son cœur devenir aussi dur que le granit. Elle leva la tête et ses yeux ne rencontrèrent que les voûtes sombres de la caverne. Ses très chères étoiles se trouvaient au-dessus de ce couvercle étouffant de roches et de terre. Elle avait besoin de leur force en cet instant. Qu'avait donc voulu insinuer le roi ? Qu'elle tentait délibérément de séduire son fils ? Pourtant l'idée que Legolas puisse éprouver plus qu'une affection fraternelle ne l'avait jamais effleurée. Pourquoi le prince s'intéresserait-il à elle ?
Elle sentit un frisson la parcourir de la tête aux pieds. Elle était là, immobile, contre ce mur de pierre et pourtant elle sentait les battements de son cœur s'accélérer. Thranduil devait se tromper. Legolas était fier, courageux et honorable. Il était fils de roi. Elle n'était qu'une simple elfe sylvestre… Son incompréhension laissa progressivement place à un léger sourire… Que n'aurait-elle pas fait, alors qu'elle n'était qu'une enfant, pour susciter de tels sentiments de la part de son « prince charmant »… Les jours qui avaient suivi son arrivée au palais, le fils du roi n'avait cessé de veiller sur elle comme sur le plus précieux des trésors. Il était déjà adulte et tellement sérieux. Elle avait alors appris que lui aussi avait perdu sa mère alors qu'il n'était qu'un bébé. La disparition de la reine de Mirkwood était une énigme. Personne n'en parlait jamais. Elle avait eu beau poser des questions à de nombreux habitants de la cité sylvestre, le sujet était tabou au palais. En tous cas, le prince était très attentionné avec elle et cette affection qu'il lui témoignait avait éveillé en elle un magnifique amour d'enfant. Elle ferma les yeux et son esprit se mit à vagabonder entre les bulles colorées de ses plus profonds souvenirs…
-Tu as triché ! s'était exclamée Belwen.
-Non, ce n'est pas vrai ! Tu es trop lente c'est tout !
La fillette aux cheveux de jais avait finalement rejoint son amie en haut du pic rocheux. La splendeur de la forêt s'étalait devant leurs yeux ébahis. Au loin, vers le nord, elles pouvaient apercevoir les cimes enneigées d'Ered Mithrin. A l'ouest, le ruban argenté du fleuve Anduin luisait sous les derniers rayons de l'astre du jour. Les deux enfants avaient pris l'habitude de sortir du palais et de dénicher ensemble les meilleurs points de vue pour observer le coucher du soleil.
-C'est beau… murmura Tauriel.
Comme toujours, elle avait oublié de natter ses cheveux et ses mèches de feu tourbillonnaient sous les bourrasques du vent d'automne.
-Nous devrions rentrer. Ma mère va s'inquiéter et nous allons nous faire gronder. Nous sommes allées plus loin que la dernière fois.
-Froussarde !
-Tauriel, dépêche-toi ! avait supplié Belwen.
A contrecoeur, l'enfant était descendu de son rocher pour rejoindre son amie et toutes deux avaient repris le chemin du retour vers la cité sylvestre.
-Tu savais qu'une Eldar doit arriver au palais dans trois jours ? Elle se nomme dame Eruvande, avait déclaré la fillette brune.
-Une elfe de la Lorien? Que vient-elle faire ici ? avait répliqué Tauriel un peu surprise.
-J'ai entendu dire que le roi voudrait que le prince Legolas l'épouse.
Tauriel avait stoppé net au milieu du sentier pour jeter à son amie un regard assassin.
-Quoi ? Qui te l'a dit ?
-C'est Mère. Ils ne font que parler de cela dans les allées du palais.
-Ce sont des mensonges ! avait lâché la fillette aux cheveux de feu avant de reprendre la descente en pressant le pas. Belwen avait dû se mettre à courir pour la rejoindre.
-Ma mère ne ment pas! Legolas est prince. Il doit épouser une Eldar de son rang. Et cette dame venue de l'ouest est, parait-il, aussi belle que le jour.
Tauriel s'était arrêtée encore une fois si brusquement que Belwen, emportée par son élan, avait failli la percuter de plein fouet.
-Legolas ne peut pas l'épouser ! avait presque hurlé la fillette. Elle était à présent au bord des larmes et elle avait les poings serrés si fort que les jointures de ses doigts avaient blanchi. Il ne peut pas ! Il ne peut pas !
Belwen, un peu désemparée, n'avait plus osé émettre le moindre son.
-Mais Tauriel, pourquoi n'es-tu pas heureuse pour notre prince ? avait-elle finit par bafouiller alors que des larmes avaient commencé à rouler le long des joues de sa camarade de jeu. Tauriel avait tenté de les faire disparaitre d'un revers de la main.
-Il ne peut pas… avait-elle répété. Je, je…
Les mots n'avaient pu franchir la frontière de ses lèvres. Comment aurait-elle pu avouer à son amie que Legolas était ce qu'elle avait de plus cher au monde depuis la mort de ses parents ? Son prince… en épouser une autre… Comment son cœur allait-il pouvoir le supporter ?
Soudain, elle s'était mise à courir à perdre haleine, laissant Belwen circonspecte au beau milieu du chemin. Elle avait passé les portes du palais comme une tornade et ne s'était arrêtée qu'une fois arrivée devant l'entrée de l'armurerie, là où elle savait qu'elle pourrait trouver son prince.
Legolas, comme toujours, avait souri en la voyant ainsi débouler dans la salle pleine de soldats en train de se préparer à sortir faire une tournée d'inspection aux abords du palais. Echevelée, le souffle court, elle avait vainement tenté de redonner à ses mèches un semblant de décence avant de venir se planter crânement devant le fils du roi. Elle n'avait jamais oublié le sourire amusé du prince et ses yeux d'azur posés sur elle à ce moment précis alors qu'au beau milieu des elfes de la garde, elle avait osé lancer à haute voix :
« Il ne faut pas vous marier avec cette dame de Lothlorien ! C'est moi que vous devez épouser mon prince ! Quand je serai grande, c'est moi qui doit devenir votre princesse !»
Elle n'était alors qu'une enfant et Legolas était son univers.
Elle sentit la fraicheur de la paroi rocheuse sous ses paumes et revint lentement à la réalité. Tout cela s'était passé il y a si longtemps…
Les mots de Thranduil résonnèrent à nouveau dans son esprit et sa gorge se serra. « Ne lui donnez pas de faux espoirs. »
Malgré son jeune âge au moment de sa disparition, Tauriel avait gardé un souvenir extrêmement précis de la douce caresse des mains de sa mère sur sa joue lorsque parfois elle se réveillait en sursaut après un cauchemar. Elle entendait encore, dans son esprit la voix de son père, mélodieuse et posée qui la réconfortait quand elle avait peur de l'orage. Or elle n'avait jamais vu Thranduil esquisser le moindre geste affectueux, prononcer la moindre parole bienveillante envers son fils. Depuis qu'elle le connaissait, le roi arborait son masque de glace. Il était froid. Minéral. Il ordonnait, décrétait, contredisait. Avait-il toujours été ainsi ? Elle savait que Legolas aimait profondément son père. Après tout, il était la seule famille qui lui restait. Etre le fils de Thranduil n'était pas chose aisée. Legolas était un stratège accompli. Il excellait au combat. Le roi était si exigeant. Et depuis plusieurs décennies, elle avait constaté le triste changement qui s'était opéré dans l'attitude du prince. Il était devenu plus grave, plus distant, comme si l'ombre de son père déteignait sur lui. Il était devenu le digne héritier du roi de Mirkwood. Il souriait rarement, il n'y avait plus aucune chaleur dans sa voix quand il s'adressait à elle. Tout ce qui lui importait dorénavant était d'obéir aveuglément aux désirs de son roi. Bien sûr elle lui serait toujours loyale et dévouée. Elle le respectait et l'admirait comme au premier jour. Mais elle avait grandi et petit à petit, comme l'automne prend lentement la place de l'été, Legolas avait cessé d'être son univers.
Elle prit une profonde inspiration et décida de faire le tour des cellules avant de sortir pour se changer les idées à l'extérieur du palais.
Les prisonniers semblaient se tenir tranquilles. Ses pas résonnaient sur la pierre des escaliers et alors qu'elle approchait de la geôle du jeune nain aux cheveux noirs, elle ne put s'empêcher de repenser à la réaction de Legolas un peu plus tôt dans la journée. Il avait clairement affiché son mécontentement alors qu'un de leur captif était en train de la dévorer des yeux. Thranduil n'avait peut-être pas totalement tort, réalisa-t-elle. Avant d'être enfermés dans des cellules séparées, celui qui semblait être parent avec lui, l'avait appelé Kili. La témérité de ce jeune insolent l'amusait. Elle n'était guère habituée à ce qu'on la regarde et qu'on s'adresse à elle de la sorte : comme à une femme et non comme à un soldat. Elle devait avouer qu'elle trouvait cela plutôt flatteur et que malgré les paroles assassines de Legolas, le prisonnier était loin d'être repoussant. « Petit » certes, mais charmant…
Devant la porte métallique, elle ralentit le pas et vit le nain manipuler une étrange pierre noire. Alors, ce fut plus fort qu'elle. Elle ne put s'empêcher d'entamer la conversation. Après l'avoir préalablement taquinée, Kili lui raconta l'histoire de son talisman. La promesse faite à sa mère de revenir auprès d'elle symbolisée par le petit caillou poli gravé de runes. Puis ils parlèrent de la fête, des étoiles… Tauriel fut surprise de constater qu'elle prenait beaucoup de plaisir à discuter avec Kili. Il lui raconta ses voyages et les peuples qu'il avait rencontrés. Il lui parla de sa famille et de son oncle Thorin. Bien sûr, il s'abstint de dévoiler le but ultime de leur périple.
La jeune elfe écoutait avec attention. Elle buvait ses paroles et tentait d'imaginer ces paysages lointains qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de voir. Kili lui parla aussi de leur séjour chez Elrond et ils échangèrent leur avis sur la magnificence de Fondcombe. Il expliqua comment ils avaient échappé aux orques en se réfugiant chez Beorn, le changeur de peau. Son récit était si vivant, sa voix si captivante. Et son sourire…
Tauriel voulut à tous prix avoir des détails sur cette créature dont elle avait entendu parler et Kili lui rapporta la triste histoire de leur sauveur dont les semblables avaient quasiment tous été exterminés par les orques.
Au fil de leur conversation, la jeune capitaine fut de plus en plus convaincue d'une chose. Kili la troublait. C'était une évidence. Elle voulait se convaincre du contraire mais avait soudain du mal à y parvenir. Et une autre évidence s'imposa alors à elle : les nains n'étaient pas les ennemis. Hélas, il semblait que Thranduil ne soit pas du même avis.
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Le son mélodieux des flutes et des luths était enchanteur. L'ambiance était joyeuse et détendue. Aerandir tendit une coupe de vin à Legolas.
-Buvez Mellon nin*. Peut-être que ce breuvage vous fera oublier les tracas qui semblent noircir vos pensées.
Le visage du Prince se dérida.
-Pardonnez-moi, Aerandir. Je crains de ne pas être de bonne compagnie ce soir.
-Voulez-vous confier vos soucis à une oreille compatissante ?
Legolas déclina la proposition d'un signe de la main et but une gorgée. Aerandir balaya l'assemblée du regard et se mit à sourire. Il n'avait pas l'intention de lâcher prise si facilement.
-Notre capitaine des gardes n'est pas là ce soir ? lança-t-il sur un ton faussement naïf.
Touché. Legolas s'assombrit à nouveau. Avant de rejoindre la fête, il avait fait un détour par les geôles et avait surpris Tauriel en pleine discussion amicale avec ce nain aux cheveux noirs.
-Elle semble apprécier davantage la compagnie des prisonniers que celle de ces semblables, rétorqua le prince avec animosité.
Aerandir s'engouffra dans la brèche. Lui aussi avait remarqué que depuis quelques temps l'attitude de Legolas avait changé envers la jeune elfe. Il avait plusieurs fois surpris son ami en train de la couver du regard. Visiblement, ce qui ne paraissait être autrefois qu'une affection toute fraternelle, avait évolué en quelque chose de plus profond. Même si le prince faisait en sorte de tenir ses distances et de conserver son attitude froide et détachée vis-à-vis de Tauriel, l'étincelle dans ses yeux posés sur elle le trahissait sans conteste.
-Notre capitaine est avant tout une tactitienne émérite. Peut-être est-elle en train de leur faire avouer quelques secrets à coups de sourires enjôleurs, plaisanta Aerandir.
Legolas dévisagea son ami.
-Oh voyons Legolas… Seriez-vous le seul à ne pas avoir remarqué que Tauriel est à la fois un soldat exceptionnel, une âme pure et généreuse mais possède aussi une grande beauté ?
-Ou voulez-vous en venir ?
-Je veux dire que celui qui parviendra à ravir son cœur aura beaucoup de chance…
Aerandir leva sa coupe en direction du prince avant de s'éloigner vers le buffet chargé de victuailles, un sourire triomphant aux lèvres.
OooooooO
*Mellon nin : mon ami
