Chapitre 7 :
Troisième âge – 2951
Dix ans se sont écoulés depuis la Bataille des cinq armées. Tauriel n'est pas restée à Mirkwood et est retournée vivre à Dale auprès de Bard. Ses conseils et son expérience en ont fait une alliée de choix et une amie fidèle. Legolas a suivi sa propre route. Il a parcouru la Terre du Milieu, avide de savoir si vraiment la menace du retour de Sauron était avérée. Quelquefois seul, d'autres fois accompagné des fils d'Elrond, il a passé la dernière année aux côtés d'Estel, devenu à présent un jeune homme vigoureux et plutôt mature pour ses vingt printemps.
OoooooO
Fondcombe-
Les quatre silhouettes encapuchonnées gravirent l'escalier de pierre menant au kiosque du bâtiment principal. Le seigneur Elrond les attendait, immobile, ses yeux inquiets fixant l'horizon. A leur arrivée, il pivota et questionna son fils sans tarder.
-Elrohir ?
-Vous aviez raison père, lança l'elfe. Le Mal s'est réfugié à l'Est, au Mordor.
Le semi-elfe sentit tout le poids de la nouvelle le frapper de plein fouet. Il éprouva soudain la nécessité de s'asseoir sur le fauteuil près de lui. Son regard se fit vague à nouveau. Les pensées se bousculaient dans sa tête. Galadriel était-elle au courant ? Il pouvait peut-être la contacter grâce à leur lien psychique. Pourquoi Saroumane avait-il tardé à les informer ?
-Qu'allons-nous faire Monseigneur ? demanda Estel dont l'inquiétude grandit soudain aussi rapidement que le trouble de son protecteur.
-Je retourne à Mirkwood, s'empressa de déclarer Legolas. Mon père doit savoir. Je pars demain, avec votre permission.
Elrond, mit quelques secondes à réagir.
-Bien sûr, un cheval sera prêt pour vous dès l'aube.
Mais alors qu'Elladan s'apprêtait à parler à son tour, tous aperçurent une fine silhouette traverser la passerelle pour les rejoindre. Au moment où Estel leva les yeux pour découvrir la nouvelle venue, il tomba immédiatement en extase devant le spectacle qui s'offrait à lui. Les cheveux d'un noir de jais, les yeux d'un bleu limpide et pur, une peau de porcelaine et des lèvres de rubis. Jamais il n'avait vu beauté aussi parfaite dans toute sa courte vie de mortel. Il déglutit péniblement alors que la jeune elfe s'approchait lentement d'eux. Il n'arrivait plus à détacher son regard d'elle ni même à faire le moindre mouvement de peur que cette vision enchanteresse ne s'évanouisse comme le plus doux des rêves au matin.
-Arwen, ma sœur. Te voilà de retour ! s'avança Elrohir avant de l'enlacer tendrement. Il plaça un baiser sur son front, aussitôt imité par Elladan.
-Je suis ravie de vous revoir aussi mes frères. Vous m'avez manqué et il me tarde que vous me narriez toutes les aventures auxquelles vous avez pris part durant mon absence ! Cher Legolas… je suis également très heureuse de vous revoir, ajouta-t-elle avec un grand sourire.
-Moi également, Dame Arwen, répondit le prince.
Estel demeurait statufié. Ses cheveux étaient en bataille. Le bas de son manteau était déchiré et couvert de boue. Et on ne pouvait pas dire que quatre jours et quatre nuits de voyage à cheval aient fait de lui le plus séduisant des habitants de Fondcombe à l'instant même. Pourquoi ses compagnons semblaient-ils aussi frais que des roses ? Il se sentit soudain extrêmement mal à l'aise mais tenta, malgré tout, de faire bonne figure. Il hocha la tête pour saluer la fille d'Elrond à son tour.
-Dame Arwen… J'ai beaucoup entendu parler de vous par votre père. Je suis enchanté de faire finalement votre connaissance.
La jeune elfe porta sur lui un regard bienveillant et amusé.
-Arwen, je te présente Estel, déclara Elrond. Il est resté ici à Fondcombe avec nous depuis que tu es partie en Lorien.
-Je suis ravie de vous rencontrer Estel, répondit-elle poliment. Vous devez être tous affamés. Je vais faire préparer un bon repas pour vous et nous pourrons tous ainsi profiter pleinement de nos retrouvailles, proposa-t-elle avant de quitter le balcon, sa robe de soie pourpre flottant délicatement derrière elle.
Le temps s'était arrêté. Estel ne sentait plus le poids de son cœur dans sa poitrine tant il était devenu léger. Pourtant, ses battements soudainement plus que hiératiques lui rappelèrent qu'il était toujours bien vivant, là, sous cette pergola de feuillage et de jasmin et non dans quelque enchantement si prisé quelquefois par les elfes. Par Les Hauts Valars, pensa-t-il, Arwen devait finalement être un peu magicienne…
Alors qu'il continuait à se perdre dans ses pensées, il ne s'était pas rendu compte que ses compagnons de route commençaient à se diriger vers l'intérieur du palais.
-Estel, ne pensez-vous pas qu'un petit bain vous ferait le plus grand bien ? lança Elladan.
Elrohir et Legolas partirent d'un petit rire moqueur, tandis qu'Elrond levait les yeux au ciel. Estel, le visage soudain cramoisi, passa en trombe devant le trio avant de rejoindre sans tarder ses appartements.
Elrond demeura seul sur le balcon, le visage soudain redevenu grave. Malgré ces quelques instants furtifs de légèreté, la situation était toujours aussi critique. Il soupira tristement et passa ses mains sur son visage. Il savait à présent ce qu'il avait à faire. Et il devrait le faire dès ce soir.
OoooooooooO
Dale-
L'exaltation qui planait dans l'air, ce soir-là, semblait également avoir touché tous les chevaux de l'écurie. Les hennissements avaient redoublé depuis son arrivée et Tauriel avait eu beaucoup de mal à calmer son étalon Nalian afin de pouvoir le desseller.
-Daro Nalian! avait-elle râlé avant de pouvoir enfin arriver à ses fins.
La journée avait été longue. Elle revenait d'Erebor. Comme tous les ans, elle s'était rendue sur le tombeau de Kili. Cela faisait dix ans, jour pour jour, que le nain avait péri de la main de Bolg. Dans la grotte sanctuaire, la dernière demeure de Thorin et de ses neveux était toujours éclairée par une dizaine de lanternes. Les couvercles des caveaux étaient faits de sculptures de pierre représentant les défunts. Comme à chaque fois, elle avait déposé un bouquet d'alfirins sur la tombe et était restée un long moment à regarder l'image de son cher amour disparu. Il lui semblait toujours que cette silhouette couchée allait reprendre vie d'un moment à l'autre et que le sourire de Kili allait à nouveau illuminer ses jours. Mais il n'en était rien. Elle avait serré fort entre ses doigts la petite pierre gravée de runes et était retournée vers la lumière du soleil.
Elle quitta l'écurie pour rejoindre le palais. Une agitation inhabituelle régnait déjà dans les couloirs. Elle savait que Bard avait fait le nécessaire pour que tout se passe parfaitement bien. Avec l'aide des nains et la part du trésor qu'ils avaient reçue, ils avaient reconstruit la ville. Certains habitants étaient même repartis à Lacville pour tenter de faire de même là-bas, avec l'accord du roi. Dale avait retrouvé la paix, la sérénité et bientôt, elle recouvrerait aussi sa gloire d'antan. Tout cela, en grande partie, grâce à Bard. Et c'est avec une joie extrême, qu'à présent, ce dernier s'apprêtait à marier son fils, Bain.
Tauriel n'eut pas franchi le seuil du palais que Tilda se jeta presque sur elle.
-Oh, vous êtes enfin rentrée ! Il faut absolument que vous m'aidiez avec mes cheveux Tauriel ! Sigrid ne sait absolument pas s'y prendre ! Je veux les mêmes tresses que les vôtres sur le dessus et là, sur les tempes ! Elle ne pense qu'à sa robe pour demain et personne ne s'occupe de moi !
Tilda était à présent une magnifique jeune femme. Sa sœur Sigrid était déjà mariée et mère d'un petit garçon, Ernon. La vie à Dale, avait coulé doucement telles les eaux de la Rivière Courante. Le commerce et le troc avec les peuples de la région avaient repris. Surtout avec les nains de la Montagne Solitaire, évidemment, mais aussi avec les Elfes de Mirkwood. Tauriel n'y était pas retournée depuis la restitution des gemmes blanches à Thranduil. La forêt lui manquait pourtant mais elle aimait vivre ici entourée de ses amis. Les liens qu'elle avait tissés avec Bard et ses enfants étaient devenus très forts. Elle faisait quasiment partie de la famille à présent. Elle avait conseillé Bard dans ses premières années de roi, avait consolé Tilda lors de son premier chagrin d'amour, avait arrangé la rencontre de Bain avec sa future épouse et avait aidé à mettre au monde le bébé de Sigrid. Une décennie pour les hommes et un battement de paupière pour elle. Elle chérissait toujours la mémoire de Kili mais tous ces bons moments passés auprès des habitants de Dale avaient contre toute attente réussi à alléger sa peine.
-Me laisseras-tu seulement aller me désaltérer avant ? répliqua Tauriel un peu prise au dépourvu.
-Oh, oui, bien sûr, excusez-moi Tauriel… Je vais vous chercher de l'eau fraiche. Je vous retrouve dans ma chambre ? fit-elle avant de disparaitre aussi vite qu'elle était apparue.
La jeune femme elfe ne put s'empêcher de sourire. Tilda lui avait manqué.
OooooooooO
-Je viens de voir mon fils. Il semble plutôt serein pour un futur marié. Je ne l'étais pas autant la veille de mon mariage avec Liara, avoua Bard tout en contemplant le ballet incessant qui se jouait devant lui depuis l'aube.
La place principale était en effervescence. Nourriture, tables, tabourets, barils de vin, fleurs, linge de cérémonie, étendards colorés et rubans…les habitants de Dale s'attelaient avec enthousiasme aux préparatifs des noces de Bain et de Sidmée.
-Vous étiez nerveux ? demanda Tauriel debout à ses côtés.
-Nerveux ? J'étais terrifié.
-Pourquoi ?
-Eh bien…balbutia Bard, je me demandais si je ferais un bon mari, si je serais capable de subvenir aux besoins de ma famille et d'élever correctement mes enfants si nous en avions…
Tauriel prit une profonde inspiration.
-Ce que vous avez fait remarquablement. Et seul, qui plus est.
-Mes enfants sont ce que j'ai de plus précieux, soupira Bard.
-Votre femme aurait été fière. L'elfe marqua une pause avant d'ajouter : j'espère que vous avez invité Aelys à se joindre à vous tout à l'heure.
Contre toute attente, Bard se mit à rougir ostensiblement, visiblement surpris par les paroles de la jeune femme elfe.
-Que…Vous…Mais…
-Elle est vraiment charmante. Et un roi a besoin d'une reine pour gouverner à ses côtés. Aelys est une femme intelligente et courageuse. Elle est indéniablement très attachée à vous…et vous à elle, depuis quelques temps, d'après ce que j'ai pu remarquer.
Bard baissa les yeux et dut s'avouer vaincu.
-Vous êtes très perspicace, mon amie, répliqua-t-il en souriant à présent.
-Ne soyez pas gêné Bard. L'amour est la chose la plus extraordinaire qui soit sur cette Terre.
Le roi ne put s'empêcher d'ignorer le léger tremblement dans la voix de la femme elfe. Il en profita pour contre-attaquer.
-Les elfes, eux non plus, ne sont pas dispensés d'être heureux. Vous avez toute l'éternité devant vous, Tauriel, et l'éternité doit sembler bien longue sans amour.
-J'avais trouvé l'amour et je l'ai perdu.
-Tout comme moi. Mais apparemment, les forces qui dirigent ce monde sont suffisamment magnanimes pour permettre au cœur de s'enflammer plus d'une fois.
-Les elfes sont différents des hommes.
-Je ne pense pas.
Bard posa sa main sur le bras de Tauriel l'incitant à lui faire face à présent.
-Vous êtes quelqu'un d'exceptionnel. Vous êtes courageuse, loyale, si soucieuse du bonheur de tous. Mais qu'en est-il de votre bonheur à vous ?
La jeune femme elfe tenta se reculer. Bard la retint en posant ses mains sur ses épaules.
-Je ne mérite pas le bonheur. Trop de gens ont souffert à cause de moi.
-De qui parlez-vous ? De Kili ? A l'évocation de son nom, Tauriel planta son regard dans celui de Bard. Il faut arrêter de vous torturer avec ça. C'est Bolg qui l'a tué.
-A cause de moi ! s'exclama Tauriel, le visage à présent livide. Depuis dix ans, elle n'avait reparlé à personne de ce qui s'était passé ce jour-là, à Ravenhill. Elle avait enfoui toute sa souffrance au plus profond d'elle-même et cela la consumait depuis tout ce temps. Si je n'avais pas été là ou si j'avais été assez forte pour combattre ce monstre, alors Kili serait encore en vie !
-Et si j'avais été soigneur au lieu d'être pêcheur, ma femme n'aurait pas été emportée par la maladie. Et si j'avais écouté Mithrandir et que nous avions quitté Dale pour retourner sur les bords du lac, il y a dix ans de cela, avant l'attaque des orques, beaucoup seraient encore en vie…
Tauriel était à présent au bord des larmes.
-Souffrir et vous lamenter n'est pas la solution de même que vous complaindre dans des vieux souvenirs d'un amour perdu. Je ne le connaissais pas mais je pense que Kili aurait voulu vous voir relever la tête et vivre votre vie pleinement. Vous méritez le bonheur en dépit de ce que vous pensez. Chacun de nous le mérite.
-Je ne sais pas si je peux…balbutia—t-elle. Les larmes coulèrent enfin. Sans retenue. Chaudes et libératrices. Comme si une part de la douleur accumulée coulait avec elles.
-Vous le pouvez et vous le devez. Pour Kili, ajouta Bard en essuyant du pouce la joue humide de Tauriel. N'attendez pas votre éternité, à l'abri, que l'orage passe. Remettez-vous à danser sous la pluie… et le soleil reviendra bien un jour.
-Je croyais que la sagesse grandissait avec l'âge, renifla la femme elfe en esquissant à présent une ébauche de sourire. Malgré mes deux cent cinquante ans, c'est vous qui semblez le plus sage de nous deux.
-Ce n'est pas pour rien que je suis roi, la taquina Bard.
-C'est juste grâce à moi, rétorqua Tauriel.
Bard prit la main de la jeune femme elfe dans la sienne et la serra chaleureusement. Tous deux se remirent à observer les préparatifs en contrebas.
-Merci, murmura l'elfe. Vous êtes un véritable ami.
-De rien ma chère, répondit Bard. Et je vais suivre votre conseil. Je vais aller demander à Aelys d'être ma cavalière ce soir.
Tauriel ne put s'empêcher de sourire à nouveau. Elle ne savait pas si le soleil allait vraiment revenir mais ce qu'elle savait à présent c'est que Bard avait raison : il avait finalement cessé de pleuvoir.
OoooooO
Fondcombe-
Estel but une nouvelle gorgée de vin. Il n'arrivait plus à détacher ses yeux d'Arwen. Il en oubliait même de manger. La jeune femme elfe semblait partager son trouble. A moins qu'il ne se fasse des idées ? Surement… Comment une créature aussi parfaite pouvait-elle s'intéresser à lui ? Elle était faite pour quelqu'un comme Legolas. Quelqu'un de son espèce, quelqu'un de son rang. Cette pensée lui arracha le cœur. Elrohir et Elladan discutaient avec Elrond des orques qu'ils avaient vus lors de leur voyage en Ithilien du Nord. Une ombre planait au fin fond du Mordor. Soudain, le regard d'azur de la jeune femme croisa le sien. Ses prunelles étaient magnétiques. Il sentit tout son corps parcouru d'un frisson puis, la seconde suivante, devenir aussi brulant que de la lave. Il avait perdu le fil de la conversation depuis plusieurs minutes déjà.
-Il faut nous rendre en Isengard. Il faut aller voir Saroumane, père.
Elrond posa sa main sur le bras d'Elladan avant de se lever de sa chaise. Tous les convives se figèrent. Estel sembla enfin sortir de la douce emprise qu'exerçait Arwen sur son cœur de mortel. D'autant plus que le regard du seigneur de Fondcombe se braqua fixement sur lui.
-Nous sommes cinq autour de cette table et ce que je m'apprête à vous révéler doit impérativement rester entre nous.
Les visages devinrent sérieux et tous voyaient bien qu'Elrond cherchait ses mots. Il inspira profondément avant de se décider à continuer.
-Le second âge de notre temps s'est conclu avec la défaite de Sauron contre l'alliance formée par les Hommes et les Elfes. Vous savez tous cela. Nous avons cru qu'il avait été anéanti quand Isildur a réussi à trancher son doigt et à récupérer l'anneau de pouvoir mais il semblerait que nous nous soyons trompés. Son essence maléfique a survécu et il s'est réfugié probablement au Mordor avant de regagner Dol Guldur. C'est là que, il y a dix ans de cela, Galadriel, Saroumane et moi l'avons à nouveau combattu pour venir en aide à Mithrandir retenu prisonnier là-bas. Galadriel a déchainé sa puissance contre lui et ses Nazgûls et l'a, à nouveau, chassé au-delà des Montagnes de l'Ombre. Et d'après ce que vous avez vu, il s'est basé encore une fois au Mordor. L'histoire se répète. Il réunit ses forces. Les orques sont attirés par son pouvoir démoniaque.
-Nous l'avons vaincu une fois, nous pouvons le refaire, déclara Elrohir.
Elrond soupira.
-En ce temps-là, les Hommes et les Elfes étaient unis, plus nombreux et plus puissants qu'aujourd'hui. Isildur a eu de la chance de pouvoir venir à bout de Sauron et malgré l'opportunité qu'il a eue de détruire l'anneau du Seigneur des Ténèbres…Il a failli.
A ces mots, Estel baissa la tête.
-A présent la menace est de retour. Le peuple des hommes est affaibli. Le royaume de Numénor a été anéanti. Le Gondor périclite aux mains des intendants. Le Rohan a perdu sa gloire d'antan et les territoires de l'ouest sont peuplés de paisibles paysans. Beaucoup des nôtres ont décidé de rejoindre Valinor. La Terre du Milieu est à nouveau vulnérable.
-Les hommes sont divisés et les nains pansent encore leurs blessures. Nous ne pouvons pas nous engager sans avoir l'appui de tous les peuples, déclara Legolas.
-Dain est certes impétueux et colérique mais il reste un roi remarquable. Il tient Erebor d'une main de fer. Quant à Ecthelion du Gondor, il se terre à Minas Tirith et semble aveugle à ce qui se passe de l'autre côté des montagnes, ajouta Elladan.
-Le peuple des hommes ne peut se rallier sans un chef digne de ce nom. Il ne suivra pas Ecthelion, ni même Fengel du Rohan, soupira Elrohir.
Elrond leva les yeux vers Estel.
-Ils suivraient un descendant d'Isildur, lança-t-il à brule-pourpoint. Toi, Estel.
Le cœur du jeune homme manqua un battement.
-De quoi parlez-vous Monseigneur, je ne comprends pas, articula-t-il avec peine en dévisageant tour à tour ses voisins de table. Mais ni Legolas, ni les fils d'Elrond ne semblèrent surpris par les paroles du maitre des lieux. Seule Arwen semblait aussi circonspecte que lui. Ses mains se mirent à trembler et elle dévisagea le jeune homme comme si elle venait de découvrir le plus précieux des trésors.
Elrond posa ses deux mains à plat sur la table.
-Je t'ai recueilli ici à Fondcombe avec ta mère alors que tu avais deux ans. Elle avait peur pour ta vie et a demandé mon aide. Ton véritable nom est Aragorn, fils d'Arathorn. Tu es bien un Dunedain du Nord mais tu es surtout le descendant d'Isildur et des Numénoréens.
Un silence de plomb tomba sur l'assistance durant de longues secondes.
-Vous saviez ? fit soudain Aragorn en se tournant vers ses compagnons.
Elrohir et Elladan acquiescèrent sans un mot, comme soulagés que le secret fût enfin révélé. Legolas lui adressa un sourire de réconfort.
-Mon père m'a envoyé à votre rencontre après la bataille des cinq armées. Un Dunedain du Nord nommé Grand-Pas, fils d'Arathorn. Je ne pensais pas vous trouver si vite ici à Fondcombe et je ne pensais pas surtout trouver un enfant de dix ans.
-Et jusqu'à aujourd'hui vous n'avez pas daigné me faire part de tout cela ? fit Aragorn sur un ton de reproche.
-Je me suis dit que si le seigneur Elrond avait préféré me cacher votre réelle identité, et vous laisser dans l'ignorance par la même occasion, il devait avoir une bonne raison pour cela. Mon père et lui semblent prendre plaisir à cultiver le mystère, ajouta Legolas en lançant un regard en coin à son hôte.
-Aragorn, enchaina Elrond sans s'en préoccuper le moins du monde, vous êtes un adulte à présent. Vous pouvez prétendre au trône du Gondor et…
Le jeune homme se leva soudain brusquement, le visage livide et les poings serrés.
-Pardonnez-moi, j'ai besoin d'être seul un instant, fit-il avant de quitter la terrasse prestement.
OooooooooooO
Arwen s'approcha doucement de lui. Elle savait qu'elle le trouverait là. Il avait senti son parfum bien avant de la voir debout, à côté de lui. Il regardait la fresque représentant son ancêtre brandissant l'épée brisée face à Sauron. Seule la lumière lunaire éclairait faiblement ce sanctuaire dédié au souvenir.
-N'en voulez pas à mon père, murmura-t-elle. Il vous aime comme un fils. S'il vous a caché la vérité jusqu'à aujourd'hui c'est pour vous protéger. A présent, il estime que vous êtes digne d'embrasser votre destinée.
-Vous saviez, vous aussi ?
-Non je l'ignorais, répondit-elle en soupirant. Sa voix était mélodieuse comme le son du ruisseau du jardin à l'est du palais et plus douce qu'une brise d'été. Mais quand je vous ai vu pour la première fois, tout à l'heure, sur le balcon…j'ai su que vous étiez…
Le jeune homme se retourna vers elle et plongea ses yeux dans les siens. Elle perdit momentanément le fil de ce qu'elle voulait dire tant son regard vibrant semblait vouloir l'engloutir dans des abysses d'azur.
-…que vous étiez un cœur pur et courageux.
Aragorn se retourna vers le présentoir recouvert de velours bleu. Les fragments de Narsil, l'épée brisée d'Isildur étaient déposés là.
-Et si moi, je ne me sens pas prêt à embrasser ma destinée ? La tristesse dans sa voix toucha la jeune femme elfe en plein cœur.
Il pivota soudain vers elle, la salua poliment d'un signe de tête avant de la laisser seule face aux vestiges du passé, baignant dans un diaphane rayon de lune.
OoooooO
