"White walls surround us
No light will touch your face again
Rain taps the window.
As we sleep among the dead"
Les hauts-parleurs libéraient les paroles rythmées de la chanson tandis qu'elle se perdait dans l'écho de la petite pièce aux fenêtres et portes étroitement fermées. Seul le bruit d'une page feuilletée de temps à autre osait interrompre la douce ambiance prés-ce que mélancolique qui régnait. Non loin de ce doux raffut, un corps était allongé sur le lit aux couleurs neutres. On pouvait distinguer une tête à l'épaisse chevelure noire posée sur l'oreiller, d'ou s'élançait une voix féminine qui répétait faiblement les mots du chanteur.
Yumi chantonnait calmement les paroles de sa chanson préférée qu'elle avait finit par mémoriser au fil des mois sans jamais s'en lasser. Elle tenait dans ses mains ce qui semblait être un magazine érotique avec en couverture l'image de deux hommes partiellement-nus, s'embrassant avec fougue. La jeune fille semblait intensément concentrée sur ce qu'elle lisait/voyait, poussant comme simple signe de vie, de petits cris étouffés par sa main à chaque fois qu'une scène chaude passait sous ses yeux. Pourtant, elle ne semblait pas avoir peur de la possibilité que sa mère puisse entrer dans sa chambre à n'importe quel moment , du fait de voir son unique progéniture entrain de lire des mangas érotiques et gays.
C'était comme ça : sa mère était une femme au foyer, stricte et à l'esprit fermé. Elle passait la plus claire de son temps à chercher de petits boulots par-ci par-là à fin d'arrondir leur fin de mois. Yumi admirait vraiment sa mère pour sa persévérance, qualité qu'elle n'a pas d'ailleurs, mais des fois elle se mêlait trop de sa vie privée sous le titre ennuyant qu'on connait tous : applaudissez bien fort, j'ai nommé "je veux ton bien!".
Néanmoins, si sa mère avait gardé la beauté de sa jeunesse, Yumi elle était tout le contraire : ses cheveux négligés et constamment attachés en coup-de-cheval-bas ainsi son que look de parfaite amatrice de rock loin de toutes les jupes aux couleurs féminines lui valait bien le surnom de "la geek" au milieu de son entourage, du fait que tout le monde soit au courant à propos de sa cyberdépendance. Elle ressentait même de la fierté en entendant ce surnom prés-ce que familier.
L'ambiance devint un peu plus homérique au même moment ou la chanson s'accéléra, telle une vraie musique de rock. L'adolescente se surprit à suivre le rythme de plus en plus rapide, cognant fortement de son pied gauche contre le matelas. Sa tête ne tarda pas à rejoindre le mouvement sous forme de hochements réguliers. Yumi fut vite happée par cette vague de liberté qui l'envahissait pratiquement à chaque fois qu'elle écoutait du rock ou du metal. Soudain, des bruits de pas réguliers piétinant un à un les marches des escaliers la fit sortir de sa rêverie, et, l'alarme dans sa tête s'alluma brusquement : Merde! non seulement elle avait carrément oublier de baisser le son, mais en plus, son manga Yaoi était encore dans ses mains!
Elle ferma hâtivement le livre qu'elle lisait avant de le fourrer sous son oreiller d'un geste fluide, faisant mine d'être allongée dans une position nerveusement maladroite. Au même moment, la poignée de la porte tourna lentement avant de s'ouvrir, laissant place à la furieuse mère . Cette dernière s'approcha rapidement de l'ordinateur de sa fille, ou elle s'assit sur la chaise avant d'empoigner la souris et d'arrêter la stridente mélodie qui résonnait dans toute la baraque en un clique. Sans un mot ni un regard de plus, elle se leva, ne manquant pas de claquer bruyamment la porte.
Si la jeune fille n'avait pas piqué un fard monumentale comme chaque ado, c'est car la scène ridicule qui venait de se passer sous ses yeux faisait partie de son quotidien. Elle savait que le pire restait à venir : demain, c'était la rentrée des classes et première année au lycée, en quelque sorte. Comment pouvait-elle supporter cette torture de 11 (ou 10?) mois alors que son cartable lui-même n'était pas prêt ? Mais bon, voyons le bon côté des choses : sa mère n'avait pas vu son précieux bijoux -le magazine de BL- . À vrai dire, si elle avait autant peur que sa mère ne découvre sa véritable passion, c'est surtout à cause du fait qu'elle tolérait déjà assez mal les jeans déchirés, faisant sans cesse la remarque à sa fille qu'elle avait "un look de rebelle" et que cela nuirait à sa réputation de "bonne élève". Mon dieu, tout cela sonnait si niais! une phrase digne d'une personne atteinte d'un sérieux complexe.
Elle abandonna toute idée de continuer à lire son magazine, le moral bien bas pour ça -gâché par la venue soudaine de sa mère-. D'une certaine mollesse, elle tendit sa main vers sa table de chevet à fin d'attraper son "téléphone" -un vieux nokia lumia 520- qu'elle déverrouilla. Pendant un court instant, ses pouces bougèrent habilement sur l'écran tactile. Le fameux bruit du "bip" lors d'un appel résonna faiblement et elle porta le téléphone à son oreille.
Comme toutes les filles de son âge, Yumi avait plein de proches. On comptait parmi eux son amie Sarah, une jeune blonde d'origines marocaines qui avait récemment déménagé en France avec sa famille à cause de quelque problèmes financiers. Elle l'avait rencontré dans un Manga Coffee, et voyant le fait qu'elles se croisaient pratiquement à chaque rayon -ou portaient simultanément leur mains au même manga- les deux jeunes filles s'étaient échangées leur numéros de téléphone. Croyant au début que ça ne serait qu'un nom futile qui prendrait encore -et comme toujours- de la place sur son son répertoire Yumi avait vite oublié Sarah ..
Jusqu'au jour ou un grave problème éclata avec sa mère : elle avait débranché les câbles de son ordinateur, et confisqué les câbles suite à une mauvaise note -14/20 en maths-. La chose à ne surtout pas faire subir à une cyber-addicte, car rapidement, la jeune brune rentra dans un état de crise. Elle cherchait à appeler son amie Mélissa -une vieille connaissance-, mais elle avait appuyé par erreur sur le nom de la blonde qui l'avait écouté sans rechigner tandis qu'elle déballait son long monologue ponctué de larmes et de reniflements. Elle ne savait même pas pourquoi elle se confiait à elle..
Rha.. quand elle y-repensait, le hasard faisait bien les choses! Car maintenant et malgré la distance Sarah occupait une grande partie dans la vie de Yumi -vive les réseaux sociaux!-
- Putain t'es sérieuse là ?! tu restes sans appeler pendant 3 jours et là tu oses composer mon numéro comme si de rien n'était ! Mais vas-y, je t'encules bien profondément!
À peine le bip raccroché, qu'une voix enfantine et remplie de reproches résonna de l'autre bout du file. La geek ne put que qu'acquiescer un sourire bête alors que son amie continuait de lui gueuler dessus telle une grande soeur inquiète.
- On se calme, choux-fleure !
- ... Attend.. choux-quoi ?
Un grand blanc prit place dans la discussion, avant que les deux filles n'explosent de rire en parfaite synchronisation.
- Excuse, ma choux-fleure ~ mais je t'ai surtout appelé car j'ai les nerfs à fleur de peau..
- Encore l'expresdsion "à fleur de peau"? D'abord choux-fleure, et maintenant ça! T'as pas un potager à la place de la peau que je sache, du-con!
Un nouveau ricanement secoua la brune. Décidément, la blonde était irrécupérable. Elle avait tendance à se poser des questions idiotes et dénuées de sens.. mais au fond, c'est ce qui faisait que ses blagues étaient inévitablement drôles -même si elles atteignaient un niveau de nulitée attristant parfois- .
- Tais-toi l'aubergine!
- Et pourquoi avoir choisit le surnom "aubergine".. hein, petite perverse?
Yumi arriva sans grande difficulté à percer l'arrière-pensée de son amie et éclata de rire, vite suivie de Sarah. Même à travers le téléphone, elle arrivait à connaître les mots clés pour la faire sourire, et ce en comptant seulement sur le timbre de sa voix. C'était comme une connexion privée -bordel, le niveau de cyberdépendance est-il si élevé?- auxquelles chaque amies séparées par la distance avaient le droit.
- Plus sérieusement Sarah. Je veux m'évader loin d'ici.. surtout avec la rentrée, ça craint putain! Je ne suis pas sure de survivre à cette première année de lycée.
- Pas la peine de m'en dire plus sur le caractère merdique de ta mère, et aussi le fait que tu oublies toujours de baisser le son de ton ordinateur!
- Heureusement que tu me connais, pas la peine de te sortir les archives. Dis, la Japon-expo est dans une semaine, tu-..
- J'y serai, bébé. Mon cosplay de Ymir est en cours de préparation.
- Oh la chance. Tu crois que tu pourrais-
- Oui, je pourrais demander à ma mère de demander à ta mère de te laisser y-aller avec moi. Le rituel, quoi.. je ferais tout pour te revoir ! (annonça-t-elle d'une voix joyeuse)
Yumi sentit son coeur se réchauffer rien qu'en sentant l'évident enthousiasme de son amie. Oui vraiment, elle avait de la chance d'avoir Sarah. Cette fille la comprenait parfaitement, elle s'était même surprise une fois à se demander si elle n'était pas sa moitié perdue? M'enfin bref, elle n'avait pas vraiment le temps de se poser de telles questions.
La discussion avec Sarah continua pendant 5 longues heures sur Messenger -la discussion par téléphone étant coûteuse-. Au bout de 18h, la mère de Yumi l'interpella violemment pour qu'elle vienne manger. Elle poussa un soupir : elle préférait manger dans sa chambre, devant son PC, car elle savait que les repas avec sa mère finissaient en de longs discours foireux sur les études et l'utilisation modérée d'internet..
Yumi ne remarqua même pas la tronche de déterrée qu'elle tirait, ni le fait que Sarah lui ai envoyé un screen de sa mine affreuse. Après avoir passer 10 bonnes minutes à se quitter -passées dans la plus grande niaiserie-, elle daigna enfin quitter son portable à fin de se re-vêtir de son masque de fille ordinaire. Seule Sarah avait le droit de voir ses grands sourires et ses moments de faiblesses, ces petites facettes cachées de sa personnalité -comme par exemple le fait qu'elle soit une perverse de première
renommée- . Les autres n'avaient droit qu'à de simples regards, ou des sourires beaucoup trop simples pour être "réels".
Arrivée à leur modeste cuisine, elle se dirigea vers les ilots à fin de sortir un plateau. Hors de question de dîner avec sa mère. À peine s'était-elle saisie de l'objet plat, qu'un bras apparut dans son champ de vision et le plateau lui fut confisquée violemment.
- Soit on mange en famille, soit on ne mange pas.
L'adulte avait caché la langue planche sur l'un des hauts ilots, de façon à ce que ça soit hors de portée. Sa fille était plutôt petite et elle comptait profiter de cette particularité, pour une fois.
Yumi, elle, commençait à dangereusement bouillonner de l'intérieur. Pour qui se prenait-elle?! à longueur d'année, elle se permettait de lui mettre la pression sur ses études arrivant même jusqu'à lever la main sur elle et là, elle débarquait pour jouer le rôle de super nanny dans le plus grand des calmes !
- Tu sais quoi?! j'en ai marre. Non seulement tu viens me faire chier pendant tous les vacances, mais en plus tu te permets de me dicter mon mode en vie. Mais allez vous faire foutre! Je- . . .
La colère avait prit possession d'elle, et elle perdait petit à petit le contrôle de sa voix. Elle était en colère, et il y'avait mille et une choses dont elle voudrait lui en parler. Oh oui. Alors pourquoi les mots pesaient-ils sur sa langue? Entre deux souffles légèrement saccadés, elle continua sa plainte :
- Je dîne ou je veux, t'as pas à me donner des ordres et faire comme si de rien n'était, putain.
Et c'est sur ces derniers mots crachés avec rage au visage de sa propre mère que Yumi rejoignit sa chambre, seul refuge quand tout allait mal.. elle ferma la porte à clefs, plus par réflex que par habitude cette fois-ci, avant de s'affaler sans plus attendre sur son lit moelleux. Ses jambes étaient étendues tout le long du lit, tandis que sa main reposait entre ses bras croisés, sa tête profondément enfouit dans le matelas à l'odeur du.. du sommeil, de la paresse, oui. Elle eut un rire amer. Quand elle pense que demain elle devra déserter ce nid si douillet à fin de rejoindre une chaise en bois complètement inconfortable avec en bonus, un chwin-gum collé en dessous.
Toutefois, le bon côté des choses dans cette rentrée qui s'annonçait -plus foireuse que jamais- était qu'elle allait de nouveau les surveiller. Non, pas le chat de l'année dernière qu'elle avait suivit jusqu'à se perdre complètement, ou encore le chien qu'elle nourrissait comme elle pouvait à chaque fois qu'elle le voyait errer dans les rues.
Elle allait surveiller quelqu'un, et pas n'importe qui ..
Eren et Levi étaient les deux garçons les plus réputés de sa classe. Leur beauté, charisme et caractère avait fait bombe au-près des éléves -notamment la gente féminine qui bavait sur eux- . Yumi n'était pas l'une de ces filles en chaleur. Elle ne s'imaginait pas être en couple avec l'un des deux, ce qu'elle voudrait plutôt, c'est de les voir tout les deux en couple.
Oui, de voir ces deux là se chamailler ou tout simplement se parler amicalement la rendait en extase totale. "Ils sont si mignons!" songeait-elle à chaque fois qu'elle les voyait se tourner autour.
Elle espérait tellement, mais tellement de les voir sortir ensemble! un vrai fantasme.
Pour ce qui est des deux princes, Eren est un brun d'environ 1m70. Ses yeux verdoyants et luisants de mille nuances sont sûrement sa première cause de célébrité. Ces même grandes orbes étaient encadrés par une touffe de cheveux bruns en sauvagerie constante et comme pour mettre la cerise sur le gâteau, sa peau était d'un teint parfaitement hâlé.
Quant à Levi, il n'était pas moins populaire que son (petit)-ami : malgré sa petite taille, sa chevelure noire corbeau coupée à la undercut et ses yeux vitreux et intimidants d'un pâle près-ce que maladif, il faisait tempête dans toutes les classes. Comme si les deux amis étaient en une harmonie contradictoire, même au niveau de la personnalité. Eren était certes impulsif mais restait gentil. À ses côtés, Levi avait l'air d'un démon sociopathe.
Rien qu'en songeant à ce couple, Yumi oublia tout le malaise qui l'avait enchaîné il y'a quelque secondes et, plongea sa tête dans son oreiller, étouffant un ''cri de fangirl''. Elle ferait tout pour les voir ensemble, temps que sa mère ne soit au courant de rien. Ils étaient sa seule source de bonheur dans une telle société, alors, autant en profiter ! elle se promit de commencer son plan dès demain .
Prisonnière de la fatigue – et de la faim – , Yumi laissa sa tête reposer contre son doux oreiller, fermant ses paupières exténuées. L'année promettait d'être longue.
