• Informations sur le chapitre :

11k908. Trop d'inspiration, désolée…

– Le chapitre entier parle de Yumi (Levi et Eren reviendront dans deux ou trois chapitres).

L'apparence de Sarah changera. Au prologue j'avais mentionné qu'elle était brune, mais finalement j'opte pour une rousse (toujours plus d'originalité – parce que j'aime les roux).

– De toute façon je prévois une correction voir une réécriture du prologue.

– Aidez moi à trouver un titre pour ce chapitre :s

– Pardonnez les fautes, je ne me suis pas correctement corrigée !

• Blabla de l'auteur et réponse aux reviews anonymes vers la fin.

Bonne lecture !


PARCE QUE (2)

A moins que je n'aie sniffé la plus pure MDMA qu'il soit, Sarah est bien là devant moi. Encore, je doute qu'une hallucination n'arrive à retranscrire aussi précisément les traits de son visage que je n'ai pas pu oublier. Un nez retroussé, des joues pâles envahies de grains de beauté, de petits yeux verts… et ces caractéristiques boucles rousses qui dépassent de son bonnet gris. Mes orbes sont le seul muscle de mon corps capable à bouger, et j'en profite pour la détailler des pieds au sommet, encore incapable d'y croire. Elle n'a pas changé. Absolument aucun détail ne manque depuis la dernière fois qu'on s'était vues il y'a un an, hormis le fait qu'elle me dépasse d'une tête maintenant. Putain, c'est elle. C'est Sarah. Mon corps encore chamboulé par le marathon que j'ai couru, la sensation d'humidité sous mes vêtements et dans mes mains sont des preuves que je ne rêvasse pas debout. D'accord, je veux bien croire qu'elle est là devant moi. Mais qu'est-ce qu'elle vient faire ici nom de dieu ? Pourquoi se pointe-elle en début d'année, dans une après midi aussi glaciale que celle ci, chez moi, dans mon couloir, près de la porte de mon salon, avec un stupide regard à la con ?!

Puis, une brusque réalisation choque mon cerveau déjà bien saccagé : le blanc qui vient de se creuser. Le genre de silence ou tout le monde attend que quelque chose se passe. Sauf que contrairement à toute à l'heure, la fuite est inenvisageable. J'ai envie de récapituler les événements de la journée pour être sure encore une fois que je ne rêve pas, mais je n'ai pas le temps de le faire. On doit se faire la bise. Je maudis la distance qui nous sépare parce qu'elle est courte. Trop courte pour que je puisse anticiper ses mouvements, réfléchir à notre proximité ou esquisser un sourire chaleureux. Mon visage est figé en une expression presque inhospitalière – et je suis bizarrement ravie de le savoir. Elle s'avance à son tour, indifférente, devinant ma banale intention de lui souhaiter bienvenue. Je maudis ma mère et ce moment précis, parce que je suis presque sûre qu'elle n'a pas envie de me faire la bise –pas autant que je le souhaite. Comme si nous étions forcées.

La minute d'après on se prend dans les bras, dans la médiocrité totale de ce moment surveillé par le doux regard de ma génitrice. Aucun sentiment n'anime ce câlin. Aucune joie, aucune tristesse, aucune culpabilité – ou si, peut-être un peu. Juste la superficialité et la platitude. Pas de mots doux murmurés, pas de souffles rieurs, pas de retrouvailles à la Disney. Juste le silence qui continue à happer la pièce. Son souffle régulier et tiède chatouille ma nuque, me procurant un énorme frisson qui s'étend jusqu'à mes orteils. Mes mains se baladent maladroitement sur son grand dos, mon indexe suit discrètement la route de sa colonne vertébrale trop droite pour être détendue. Pas plus pire que moi dont les mains ont décidé de se crisper sur le tissu moelleux de sa veste. On ne se fait pas la bise, trop crispées pour ça. Un câlin suffira, parce que je suis sure que je pourrai embrasser le vent au lieu d'atteindre sa joue.

Mes jambes sont sur le point de lâcher. Mes larmes vont me trahir, ainsi que le reste de mes membres qui manquent de s'écrouler par terre dans l'absurdité totale. Soudain, je reprends mes capacités respiratoires et le premier vrai réflexe que j'ai est de m'éloigner de deux mètres. Bien, on avance… Mon visage est toujours figé, autant que le sien. C'est drôle. On a l'air de deux insociables devant le regard de ma mère, qui croise soudainement les bras. Un rictus se dessine au coin de ses lèvres. Puis, d'un coup, une voix rieuse retentit dans le salon. Une voix qui manque de me faire pisser dessus tellement je suis surprise.

Sarah. Elle rigole comme si de rien n'était, et ses traits s'illuminent immédiatement. Ses lèvres écarlates s'étendent dans un sourire gêné. Le peu de neurones fidèles qui me restent se chargent d'évaluer la situation, et aussitôt, un troisième ordre retentit dans ma tête. Souris. Agis comme si de rien n'était. Alors j'obéis, je souris, je lâche même un pouf de rire parce que nous étions tellement anxieuses et gênées que ma mère a trouvé ça bizarre. C'est donc pour ça… Le regard de Sarah est toujours ancré dans le mien, indéchiffrable malgré toutes les nuances naïves et innocentes qu'elle conserve. Une once de malaise, non, deux, voir même plusieurs happent progressivement ses petits yeux verts. Je le vois car tout comme elle, je n'arrive pas à détourner mon regard du sien.

Sarah… tu… t'es devant moi putain. Bordel. Pourquoi t'es venue là, maintenant, ici, à me prendre dans tes bras puis rire pour camoufler ta gêne ? Pourquoi tu réagis comme si rien n'était ?! Qu'est-ce que tu fais là, pointée au mauvais moment, celui ou j'avais juste besoin de te sortir de ma tête ?!

Te sortir de ma tête… Parce que tu n'es plus Sarah.

Un jet d'eau glacial glisse le long de mon échine. Une douleur fulgurante mais surtout revigorante broie violemment mes os. C'est évident, non ? Toutes les questions que je m'étais posées sont stupidement rhétoriques, parce qu'au fond je connais la réponse à chacune d'elles, mais je n'ose pas me l'avouer. Parce que c'est à la fois beau et cruel de la voir devant moi. Beau parce que elle m'a manquée, que rien au monde ne prouvera le contraire, cruel parce qu'elle n'est pas celle que j'aurais voulu revoir. Sarah, ou est la vraie Sarah ? Celle qui me prenait chaleureusement dans les bras à chaque fois qu'on se voyait (suscitant l'hilarité de nos proches et même la jalousie de certains), celle qui lâchait un doux rire dans mon oreille, celle qui me faisait un signe de la main même si je suis à deux enjambées d'elle. La Sarah devant moi est juste une copie possédée par un démon triste.

Un rappel court, brutal mais suffisant pour me sortir de l'océan de rêveries dans lequel je me baignais.

« – Hey… Yumi ?!

Une main aussi blanche que le mur que je fixe commence à jouer devant moi, et je secoue brutalement la tête avant de sourire stupidement à la première venue.

– Oui ? Pardon ! Je suis tellement… choquée, disons !

– Heh, moi aussi !

Mon cul. Ton timbre gêné et ton sourire en disent long sur ce que tu penses réellement, Sarah.

– Que c'est mignon ! Si tu savais Sarah, Yumi me parlait de toi à longueur de journée pendant les vacances. Quand est-ce que Sarah viendra passer les vacances chez nous ?

Mes intestins commencent à faire des arabesques au même moment ou elle prononce la dernière phrase sur un ton parfaitement humiliant. Oh putain, pas ça. Elle n'va pas commencer ?! Je n'ai surtout, surtout pas l'envie de montrer à Sarah (d'une quelconque manière) qu'elle m'a manquée. Elle doit surement le savoir, mais je n'ai pas envie de l'exprimer, encore moins par une intermédiaire aussi risible que ma mère dans une période aussi sensible que celle-ci. Je dis bien sensible parce que, je le rappelle, nous sommes en froid. Officiellement, vous ne l'êtes pas. Elle ne sait pas qu'elle t'a blessée en te parlant. Tu es donc la seule à être froide, ici. Et puis vous n'êtes pas en couple, putain ! Si, elle doit certainement s'en rendre compte ! La manière dont j'ai raccroché la dernière fois ne peut duper personne. Qui te dit qu'elle n'as pas cru à une panne de batterie ?

– Moi aussi je voulais venir, mais je ne pouvais pas. Merci de m'accueillir ici, tata !

Putain, j'ai l'impression que sa voix est refaite au miel. C'est tellement sur-joué qu'on dirait un jeu d'acteur.

– Euh sinon, on est Lundi et euh logiquement, demain y'a école non ? Sarah ne va pas à l'école ? Surtout qu'elle habite à deux heures d'ici, c'est plutôt long...

Ma mère entre ouvre la bouche, sur le point d'expliquer, mais une voix neutre prend sa place.

– Mes professeurs de période matinale sont absents, enfin, introuvables. Ne t'inquiète pas je suis venue en métro ici pour emprunter quelques livres d'exercice, je ne risque pas d'être en retard pour demain. Je le peux, tata ?

Elle achève sa voix avec un pouf de rire accompagné d'un roulement d'yeux. Quant à moi, j'ai juste une envie : lui coller une baffe pour la touche de cynisme dans ses derniers mots.Exactement. Je m'inquiète du moment de ton départ parce que j'insupporte ta présence et tes faux sourires de merde.

Et elle tourne la tête vers ma mère, la fixant d'un regard aussi attendrissant que celui d'un chaton.

– Ah oui, bien sur !

– Merci ! J'espère que je ne dérange pas ? Après tout Yumi a l'air d'être fatiguée…

Elle met l'accent sur son regard vert tendrement inquiet.

– Pas le moindre du monde, Sarah ! Tu es ici chez toi ! réplique ma mère d'un ton exagérément mielleux.

C'est trop pour moi.

– Je peux te parler quelques secondes, Sarah ? Dis-je d'une voix toute à fait maîtrisée.

– Humpf, je ne suis pas sûre d'avoir le temps de –

– Un instant, le temps que ma mère cherche les livres ! On ne sera pas longues, man' ! »

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, je brave une nouvelle fois les limites de la distance personnelle et j'empoigne sa main. La poigne est ferme, presque brutale et je l'entends distraitement couiner de douleur tandis que je la traîne sans pression jusqu'à ma chambre sous les protestations de ma mère. Je crie à cette dernière qu'on ne sera pas longues et je l'entends pester, mais je suis trop préoccupée par Sarah.

On arrive dans ma chambre. Mon souffle est irrégulier, mon cœur bat plus fort que la normale. Je ferme précipitamment la porte de la pièce derrière nous mais Sarah l'ouvre presque aussitôt, comme gênée par la soudaine intimité qui s'est générée. J'hausse un sourcil, sur le point de la refermer, puis m'arrête en me rappelant que ma mère trouverait ça louche. Bon, lâche cette foutue porte et expliquez-vous maintenant. J'entre ouvre les lèvres sur le point de commencer mon monologue accusateur mais elle me devance :

« – Yumi, ce n'est vraiment pas cool de ta part, je dois partir dans un quart d'heure et–

– Je m'en bats les couilles.

Un silence suit mon interruption prononcée sur un ton plus hautain que prévu. Sarah hausse un sourcil, à la fois surprise et inquiète de cette attitude incongrue. Du moins, elle en a l'air, parce qu'au fond je sais qu'elle connait la raison de mon comportement subtile. J'étale brutalement la paume de ma main contre la porte, la claquant d'un coup sec. Ses doux yeux verts suivent le mouvement tandis que des signes de protestation déforment déjà ses traits, mais je suis plus rapide qu'elle et je penche la tête en disant d'un ton réprimandant :

– Qu'est-ce qui te prend ? Je te dérange ? T'as un problème avec moi ? C'était prévu qu'on aille à la Japan Expo toi et moi. Nous sommes en Octobre ! C'était notre seule chance, hormis celle-ci, de nous rencontrer ! Pourquoi t'es pas venue me voir comme d'habitude ? Je te dérange ?

Je me répète, improvisant au possible mes questions. Elle roule des yeux et lâche un long soupir. Oh, tu te décides enfin à t'exprimer, poulette ?

– Et pourquoi c'est toujours moi qui viens te ramasser ? Bouge ton cul, pour une fois ! De toute façon je n'avais pas le temps de le faire, j'étais complètement dépassée par la rentrée. Allez, laisse-moi passer.

Le ton mielleux de Barbie a disparu, laissant place à l'hostilité et la froideur.

Aie. Ses mots bien trop douloureux ont les mêmes répercussions qu'un grincement de craie sur un tableau. Je sens quelque chose se déchirer au fond de moi de manière agonisante, mais mon esprit défensif, à présent mordu par l'adrénaline ne laissera pas passer cette humiliation. Non, cette fois ci, je ne passerai pas mes journées à pleurer, fixer mon plafond et écrire dans un putain de carnet à cause de cette conne qui ne veut pas avouer. Avouer quoi ?

– Non. Pourquoi est-ce que t'es froide avec moi ? On n'est pas sensées être amies, toi et moi ?! Putain mais…

J'ai tellement de choses à lui dire que je ne sais même pas par quoi commencer, alors je décide de poser le résumé de tout ceci.

– Putain mais t'es passée ou, Sarah ?

– Je suis devant toi, répond-t-elle en haussant un sourcil, un rictus narquois sur les lèvres.

AHAH. Absolument très drôle. Je suis morte de rire, je me roule par terre, je me chie dessus. Je me mords la lèvre. Ne pas la gifler, ne pas la gifler, ne pas la gifler…Mon poing commence à se serrer et desserrer tout seul au même moment ou elle s'éloigne de deux pas. Elle se fout littéralement d'ta gueule. Quoi, elle a peur ? Mon aura meurtrière est-elle si palpable ?

Et c'est là que je me rends compte que la seule manière de me calmer, c'est de lui donner une gifle ou l'injurier des pires noms de mammifères. Lui retirer son bonnet, repeindre les murs avec ses cheveux. C'est l'une des trois, ou les trois simultanément. Mais je ne peux pas le faire. Ce n'est pas l'envie qui manque, mais le timing plutôt mauvais de la situation. Pour la première fois de ma vie, j'arrive à me dire que je la déteste. Que j'ai envie de lui faire du mal comme elle l'a fait.

Soudain, elle croise les bras et écarte les jambes, respire lentement l'air lourd de la chambre en me fixant d'un regard faussement indifférent qui a pour seul but de m'énerver, me pousser à bout. Elle adopte une posture ironiquement bagarreuse, comme un chat tendu qui s'apprête à se jeter sur sa proie. Alors je l'imite. Mes traits s'éteignent soudainement, passant miraculeusement d'une colère sourde à une platitude meurtrie. Mes yeux rétrécissent, mes prunelles enveloppées de noir s'agrandissent et mes poings se décontractent.

L'atmosphère de la chambre devient atrocement palpable au point de l'étouffement.

– Hum ?

Onomatopée qui fait l'effet d'un chalumeau sur mon sang. Un rictus se dessine imperceptiblement sur mes lèvres, se voulant arrogant.

– Pourquoi t'es debout comme ça, tu cherches la bagarre ?

– Je te retourne la question, dis-je en écarquillant les yeux.

Elle glousse, mal à l'aise face à cette situation plutôt enfantine.

– Je ne suis pas venue ici pour me battre avec toi ou quoique ce soit (elle détend ses épaules et baisse les bras), Il faut que tu comprennes que j'ai besoin de solitude de temps à autre. Y'a des moments dans la vie ou je suis comme ça…je… (Elle bafouille en expirant), je deviens insupportable.

– Ah ça pour être insupportable, tu l'es.

Boum. Elle arque un sourcil, soudainement furieuse et s'approche d'un pas.

– Tu me fais chier, tu n'essaies même pas de comprendre – !

– C'est toi qui me fais chier (elle écarquille les yeux en reculant une nouvelle fois) ! Tu viens chez moi, tu rentres, tu précises à chaque phrase que t'es pressée de partir comme si t'essayais de m'esquiver puis tu finis en douceur en- (j'inspire puis continue à la fusiller du regard) – en débarquant comme ça pour emprunter un putain de ton condescendant à la con… puis me sourire en croyant que ce que tu viens dire va tout justifier. Sais-tu que j'ai poireauté pendant tout le weekend en me demandant quelle mouche t'as – ?!

– Mais je ne veux plus te parler, c'est aussi simple que ça, merde ! T'es trop… (Elle lève les bras pour me désigner maladroitement)… t'es trop présente dans ma vie !

Second silence. On écarquille simultanément les yeux, toutes les deux choquées. Hein ? Trop présente ? Mais qu'est-ce qu'elle raconte encore comme connerie ?

– Les filles ?! Qu'est-ce qui se passe, ça va ? J'entends des cris ! Sarah, viens ici j'ai trouvé les livres que tu cherchais !

La porte est subitement ouverte et manque de rencontrer ma tête. Je m'éloigne, brutalement remise à ma place par l'intervention de ma mère qui rentre dans la chambre. Elle fronce les sourcils, oscille ses yeux entre moi et Sarah en s'attardant un peu plus sur moi –retransmettant un message codé du style « on en parlera plus tard ». Sarah reprend ses esprits aussi violemment que je le fais et s'approche immédiatement de ma mère pour lui sourire, l'air de rien.

– Il n'y a rien, tata ! Je vous suis, ou sont les livres ?

– Vous en êtes sures ? dit ma mère sur un ton plaisantin.

– T'inquiète maman, il n'y a rien ! »

Et dans le feu de mes paroles prononcées d'un ton exagérément angélique, je jette un coup d'œil à Sarah dans le vain espoir qu'elle acquiesce ou me regarde en retour. Or elle ne fait rien. Elle semble hors-sujet, ses yeux rivés sur le visage de ma mère comme si elle n'assumait pas ma présence. Ma mère remarque la mensongère ambiance détendue qui règne dans la salle et décide d'abandonner ses questionnements –elle aura tout le temps de le faire à table. Elle sort de la chambre et Sarah manque de rentrer dans son dos, tant elle est pressée de quitter la pièce.

Et plus le bruit de leurs pas s'étouffe, plus je me dis que j'aurais dû la baffer pour noyer ma conscience embrasée par le chagrin… et la haine.


« – Qu'est-ce qui s'est passé toute à l'heure avec Sarah, Yumi ?

Super. Elle recommence à me faire chier. Je pose brutalement ma cuillère de soupe dans le bol, balançant quelques goutes chaudes sur mon visage. Je croise les bras près de mon assiette pour me pencher un peu plus vers l'avant, et me remets à fixer ma mère. Elle fait la même chose, s'attendant à une explication rationnelle.

J'esquisse un étrange sourire, au courant de sa prochaine déception.

– Rien.

– Comment ça, rien ?! Je vous ai entendues dire des mots grossiers, toute à l'heure ! D'ailleurs depuis quand tu dis une chose aussi vulgaire que…

Elle baisse le ton en me fusillant du regard. « Que je m'en bats les…. » Elle ne prononce pas le mot tant attendu et réajuste sa position comme si nous étions en public, puis continue à me réprimander. « Ce n'est pas comme ça que je t'ai éduquée ! Seigneur, je commence à penser que tu dérailles…» Elle fait mine de prendre sa tête dans ses mains dans un scénario terriblement exagéré.

LOL est le premier mot qui, aussi kikoo soit-il me vient à la tête. Ah, chère maman. Si toi, tu as eu une adolescence restreinte dans un village sexiste à l'autre bout du monde moi, je vis dans une société aussi pourrie que la tienne voir même plus. Mais s'il y'a bien une chose qui nous différencie, qui cause nos conflits, c'est la paranoïa constante des avis du gens. Là ou tu es prête à déménager pour les prêchés des autres, moi je m'en contre bats les couilles de leurs avis. Et oui. Ah… Je baisse hâtivement les bras pour mieux cacher les jointures blanches de mes doigts, faute d'une dangereuse tension qui grandit dans mon corps. Si je ne me lève pas, là toute de suite, je risque de balancer mon assiette par terre et je n'ai pas envie de m'enfoncer dans la merde. Même si mon esprit a un désir fou de s'extérioriser en ce moment même.

Dix ans passés à répéter cette phrase. Elle n'en a pas marre ?

Désolée de te décevoir mais ta fille est une adolescente.

– Je m'en fous, une fille n'est pas sensée dire ce mot ! Je te rappelle que tu as une réputation à –

– Quoi, une réputation à tenir ?! J'en ai marre de ta putain de connerie de –

– Quoi qu'il en soit ! Je ne veux plus que tu rodes avec Sarah. Moi et sa mère ne nous entendons pas très bien, et puis, elle connait tous tes secrets… ! La moindre embrouille et elle pourra les révéler à sa mère ! Tu imagines, ça ?! Apprendre des secrets que moi-même j'ignore de toi de la bouche d'une autre ! Encore je suis ta mère, je suis sensée être ta seule et unique meilleure amie! Regarde Lucie et Marie, sois comme elles ! Le moindre faux pas leur coûte très cher ! Mais non, Yumi Kairi préfère se confesser à ce genre de… (Elle affiche une expression dégoûtée) de fillettes… ! Tu ne connais même pas ses fréquentations et ce que disent les gens d'elles! Oh mon dieu Yumi, tu imagines si elle sort avec des garçons ou encore pire, des filles ! Je suis sûre que c'est elle qui t'a influencée pour acheter des –

– TA GUEULE !

Contrôle-toi. Assis-toi, tu sais très bien que gueuler ne servira à rien avec elle ! Les larmes me montent aux yeux et une boule trop familière manque de me bloquer la respiration. Non pas de tristesse, mais de déception. C'est moi qui suis déçue finalement. Parce que j'ai tellement, tellement, tellement de choses à lui dire en face que je ne sais pas même pas par ou commencer et comment formuler. Elle m'oppresse tellement. Elle me fait tellement chier, elle me pourrit tellement la vie, que je… que je ne sais même pas comment le lui dire. Parce que qu'importe le langage et le ton employés, elle restera bornée. Elle passera à côté de la plaque, ignorera l'état de sa fille pour se concentrer encore et toujours sur l'image qu'elle renvoie. Elle m'épuise.

Dans un élan de rage je pousse ma chaise et détourne le dos dans le but de sortir. Seulement, je l'entends faire de même et je me mets soudainement à courir dans le couloir jusqu'à ma chambre. Merde ! Elle court elle aussi, et je manque de lâcher un cri tant le taux d'adrénaline manque d'exploser mes veines. A la dernière seconde, celle ou elle manque de m'attraper par ma queue de cheval, je ferme violemment la porte à clefs. De l'autre côté j'entends des cris, des ordres d'ouvrir ce satané bois qui me sépare d'une punition imminente et surtout, des coups de poings qu'elle commence à donner à la porte pour me foutre la pression.

Dans un second élan contrôlé par la panique, je me retourne, trouvant n'importe quel objet pour faire taire cette voix inhabituelle qui m'incite à ouvrir la porte et lui faire face. C'est facile. Ouvre la porte, laisse la rentrer puis exprime-toi ! Tu en as tellement envie depuis si longtemps ! Si tu le fais à ta façon, ta mère te comprendra et les tensions entre vous disparaîtront ! Tais-toi ! Ce n'est qu'un piège ! Aucunement ! Si ! Dans le feu de l'action, je me précipite sur mes écouteurs qui gisaient sur le sol, abandonnés depuis un bout de temps puis prends mon téléphone et mets une chanson au hasard. Mes doigts tremblent sur le tactile, mon corps entier est prisonnier de spasmes perpétuels qui réduisent mes jambes en gelée. Je prends un souffle grelottant, j'inspire un air chaud qui glace inexplicablement mon corps avant de m'asseoir sur le lit. Je tiens fermement le téléphone dans ma main, insouciante de l'écraser puis fixe nerveusement la porte comme si mon pire cauchemar se trouvait derrière.

– Yumi, ouvre immédiatement cette porte !

Je déglutis, entre ouvre la bouche pour maîtriser l'intonation de ma voix et crie à mon tour.

– Va-t-en !

Don't know what you're expecting of me

Put under the pressure, of walking in your shoes…

Le hasard ne pouvait pas mieux tomber. Ces paroles qui s'expriment pour moi, cette chanson qui me calme fortement parce qu'elle traduit tout ce que je veux dire depuis longtemps est exactement ce qu'il me faut en ce moment même. Mes oreilles sont soudainement plus attentives envers les mots qui émanent des écouteurs –comme si elles cherchaient désespérément une autre voix à intercepter plutôt que celle qui crie derrière la porte, mes muscles se détendent, mon dos se courbe et les bruits derrière le mur s'estompent peu à peu, jusqu'à finir noyés dans le silence complet qui signe une paix temporaire. La voix qui me hantait s'éteint, et c'est seulement là que ma respiration reprend son court.

Cette situation va durer combien de temps exactement ? Jusqu'à ma majorité ou jusqu'au jour ou je disjoncterai et que je commettrai accidentellement un crime ? Aucune des deux réponses ne m'enchante –même si les deux sont fortement envisageables, un institut de rééducation me semble plus hospitalier que cette maison. Tu dis n'importe quoi, demain tu auras tout oublié ! Oui, c'est vrai. Parce que je dois le faire. Si je continue à tout retenir à l'intérieur, je suis sûre que les médecins découvriront une nouvelle capacité du corps humain qu'est d'exploser en mille morceaux à cause d'un excès d'adrénaline ou d'hormones mécontents. Tu n'as pas le droit de te plaindre ! Oh ? Tu trouves ? Dis-toi qu'il y'a des gens qui vivent une situation mille fois pire que la tienne ! Je m'en fous des gens ! Ce n'est pas la fille de la voisine qui va venir me réconforter les jours ou j'ai juste envie de me poignarder ! Arrête d'exagérer ton cas ! Mais je n'exagère rien du tout ! Putain, tais-toi, tu me saoules. Avoir des conflits avec ma propre conscience. C'est ce qu'il me reste de mieux à faire !

Dans une troisième et dernière vague de fatigue, je m'écroule sur mon lit. Ma tête est plus lourde que le restant de mon corps –à tel point ou j'ai juste envie de me décapiter pour me débarrasser de son poids l'ombre d'une seconde, mes pieds n'existent qu'à travers mes yeux. J'use de la dernière force qu'il me reste pour lorgner paresseusement mon cartable, et je pense à deux choses. La première me fatigue parce que je me rappelle que j'ai école demain –et que je n'ai pratiquement rien mangé ce qui annonce une belle tronche au réveil, et la deuxième me rappelle que j'ai un journal intime caché quelque part soigneusement entre mes livres. Entre les deux, l'une est plus réconfortante que l'autre. Ca me fait sourire, un peu. Dans une tentative d'évasion de l'instant réel, mon cerveau se met à imaginer passionnément les dialogues que j'ai eu l'habitude d'écrire et dont le second interlocuteur est normalement muet –parce qu'une feuille n'a pas assez de neurones pour former une phrase.

Arrête d'exagérer ton cas ! Mais oui, bien sur. Mon cul. Cette phrase refait inévitablement le tour de ma mémoire, se superposant aux autres, et je ne peux m'empêcher de penser à sa véracité. Réfléchissons : j'ai seize ans, je vais dans un lycée ou certains gens m'aiment (du moins je crois) et d'autres me détestent (ça j'en suis sûre !). Et c'est globalement réciproque pour moi. Jusque là, rien d'anormal, tout le monde a des admirateurs et des haïsseurs. Ensuite, j'ai une mère surprotectrice et conservatrice, quoiqu'aimante. Oui, ça aussi c'est beaucoup trouvable dans les cas semblables au mien (vivre avec l'un des parents uniquement) et d'un point de vue extérieur je peux comprendre ma mère. Je suis sa fille unique, elle n'aura plus la chance de se remarier et avoir d'enfants, elle m'a élevée et m'a aimée pendant des années. Je suis sa fille quoi, et c'est normal qu'elle ait autant peur pour moi. Seulement, elle n'a juste pas su l'exprimer correctement et le fait parfois de manière abusive –une partie de mon âme en est convaincue malgré les atrocités qu'elle m'a faites subir. Bien, ça aussi ce n'est pas très anormal… puis, j'ai un père qui s'en contre fout de moi et qui ne respecte pas la pension du divorce. On peut faire abstraction de ce détail parce qu'il ne me concerne plus –le divorce de mes parents ne m'a jamais affectée, ma mère a su combler le vide que n'importe quel enfant réclamerait et puis, nous avons assez d'argent.

Enfin, mon souhait le plus cher était de voir deux garçons se mettre ensemble –et c'est arrivé grâce à un petit coup de pouce de ma part. Je souris rien qu'en y pensant. L'Ereri me fera toujours de l'effet. Tout de même, un souhait si profond dont tu ne tires aucun profit est un peu bizarre. Après tout, la mise en couple d'Eren et Levi ne concerne qu'eux… tu n'as rien gagné à part un peu de fangirlisme comme dit-on. Les gens convoitent une promotion, le respect d'autrui, une relation meilleure, pas quelque chose qui concerne les autres.

Je m'en fiche ! L'Ereri est jusqu'à maintenant la seule chose qui arrive à bouger inconsciemment les commissures de mes lèvres. Tiens, je souris, là maintenant ! Je viens de m'en rendre compte ! Et bientôt, c'est un pouf de rire se joint à la partie. Tu es pire qu'une gosse. Tu ris parce que tu viens de sourire… attends, cette phrase n'a aucun sens. On s'en fout, je souris ! Enfin, je ris ! Mon regard semble retrouver quelques nuances et cette fois-ci, c'est mon corps entier que je ne sens plus, pas seulement mes pieds. Ma tête est la seule partie expressive de ce cadavre étalé en étoile de mer, mes yeux se remettent à contempler presque amoureusement le plafond.

Et c'est sur une image peu catholique d'Eren et Levi s'embrassant à pleine bouche, la bave traversant leurs cous, les yeux clos que je ferme mes paupières.

Un retour à la normale, quoi. Parce que je dois le faire.


19 Novembre.

Ca fait une semaine que je n'ai pas écrit. Puis un jour un problème a éclaté avec ma mère et j'ai regardé mon cartable en me remémorant ta présence inerte. Pour la première fois, aussi subite soit cette déclaration, je te remercie de ton existence parce qu'elle me permet de garder la tête claire –très égoïste comme cause. M'ouais, m'ouaisBref, commençons !

Ce matin j'ai pris une décision plus ou moins importante. Déjà, ça commence comme un film de guerre, du style « J'étais trop jeune, Jow…». Ferme-la et laisse-moi finir !

Suite aux derniers événements et l'incertitude qui me range quant à la gravité de mes problèmes, j'ai décidé de commencer à consulter un(e) psychologue. Bien sur, ma mère ne sera pas mise au courant. C'est le premier truc que tu trouves à dire ? Bah oui, parce qu'elle est la cause principale de cette rébellion secrète ! Bref, comme je disais, je vais chercher un hôpital dans ce satané trou paumé qui me sert de ville et vu que les services médicaux sont gratuits –ou pas chers dans le pire des cas–, ça m'arrangera parfaitement ! Sauf que, Einstein, il ou elle va te demander de ramener ta mère pour comprendre vos conflits.

Justement vu que c'est un(e) psychologue, il (elle) comprendra si je lui explique que je fais ça en cachette ! Et si cette personne est trop sérieuse et qu'elle insistera à voir tes parents ? Je renoncerai dans ce cas-ci, et un autre : celui ou les frais deviennent trop chers –parce qu'il se trouve que je suis privée de mon argent de poche depuis un certain magazine trouvé. Ce n'est qu'un projet secondaire après tout, ça me tient un peu à cœur mais sans plus. Je ne sais pas de quoi tu parles –et je ne veux pas le savoir au cas où tu aurais la mauvaise idée de me raconter ta vie– mais vu le contexte je dirais que c'est un livre érotique ? Ca ne m'étonnerait pas... Enfin, quoiqu'il en soit, tu n'as qu'à promettre à ta mère de ne plus y retoucher. Haha, tu es bien naïf toi ! La quasi-confiance que ma mère avait placée en moi a disparu depuis ce jour. Et oui tu as raison, c'est un magazine plus ou moins adulte avec du contenu érotique gay.

Oui, je l'assume et oui, je t'emmerde et je m'en bats les couilles de ton avis –parce que j'en ai déjà reçu un… et il était très négatif – Je n'ai encore rien dit… je vais signer une pétition contre la discrimination des carnets à fin de faire régner la démocratie. Navrée mais il n'y a pas de réseau dans mon cartable, de plus tu y resteras séquestré jusqu'à la fin de tes jours– pardon, de tes pages. Rajoute à ça le fait que je suis la seule à contrôler tes paroles. C'est bien mon enfant, tu viens de te rendre compte que tu es schizophrène. Oh, n'exagérons rien ! Pourquoi pas… Handicapée sociale ? Agoraphobe ?Non ! Adolescente en pleine crise ? M'ouais, c'est très Doctissimo comme terme.

Va te faire foutre. Je ne suis pas d'humeur bavarde, je n'ai pas envie de causer du problème avec ma mère mais une chose est sûre : je vais poser une question à ma ou mon psychologue. Et cette question est… Non, pas de roulements de tambour pour tes annonces merdiques. Tss, tu fais chier. Pour la peine, je ne te dévoilerai pas la question. Ah ? Je m'en branle je suis un cahier. Je suis très sérieuse. Même si tu n'as pas de cerveau et que tu es bel et bien un cahier.

A plus !

Eh attends ! T'as pas le droit de me laisser en plan !

Connasse.


« – Franchement, tu dois absolument me donner l'adresse de ton fournisseur de drogue.

– Ta gueule.

Et Enzo explose d'un rire aussi amical que moqueur, comme s'il s'était retenu de le faire depuis toute à l'heure. Mes dents grincent, sachant pertinemment que je ne pouvais pas lui en vouloir. N'importe qui aurait fui en me remarquant : des cernes énormes d'écrivain compulsif, des jambes qui tiennent à peine debout comme si j'avais parcouru la distance d'un nomade, et des cheveux aussi bordéliques qu'Einstein. Sauf qu'au lieu de réfléchir à la relativité ou autre connerie du genre, j'ai passé la nuit précédente sur mon téléphone à écrire avec un clavier des plus merdiques, le troisième chapitre de ma fiction gay. Peu glorieux, non ?

Ca, c'est une chose. L'autre étant que je suis surprise de la façon dont Enzo me parle, comme s'il était passé à côté de mon magnifique marathon –j'aurais tout de même voulu qu'il me félicite. Le fait qu'il ne se soit pas imaginer des scénarios farfelus alimentés par la fourberie de ses amis me rassure, et d'un autre côté, je ne peux pas m'empêcher de penser au grand espoir que se serait fait Marco s'il était à la place d'Enzo. Le câlin qu'on s'est échangé l'autre fois a été piétiné par les derniers événements qui animent ma vie, comme la réalisation de l'Ereri, Sarah et…

Sarah.

« Je ne veux plus te parler, merde ! » Ces paroles aussi dévastatrices et blessantes puissent-elles être, ont à la fois refroidi mais ranimé quelque chose au fond de moi. La lame qui a transpercé mon cœur au moment ou elle a prononcé ces mots est toujours bien ancrée et je suis parfaitement consciente du temps qu'il faudra pour la retirer, mais si la majorité de mon esprit est gravement touchée, une part de lui reste intacte. Je souffre évidemment, mais l'espace de quelques minutes, j'arrive à mettre mes sentiments de côté pour réfléchir à tout ceci de manière objective. Comme si mon cerveau avait un mot à dire sur la situation, un mot qui n'enviait rien à mes maux de cœur malheureusement omniprésents. Peut-être devrais-je laisser le temps à ma blessure de cicatriser, de s'effacer ne serait-ce qu'un peu pour penser calmement à tout ça. Je suis persuadée que la solution n'est pas dans les larmes, les cris, la douleur (car ça n'a jamais été le cas) mais dans une bonne prise de décision.

Encore faut-il que je sois d'accord avec mon fort intérieur. Et c'est la que ça se complique. Je sais que tôt ou tard, qu'importe soient mes réflexions, j'arriverai toujours à la même conclusion : quitter Sarah. La railler de ma liste d'amis, de mes souvenirs, déplacer son numéro dans la liste noire (notre unique moyen de contact) et laisser le temps faire les choses. Et d'un côté, je sais que c'est la bonne décision à prendre, mais d'un autre… il m'est tout simplement impossible de faire ça. Je suis flashée sur elle, pire qu'un appareil électronique. Et en plus –

– Yumi ?

Je sursaute, brusquement ramenée à la réalité par la voix angélique de mon chou à la crème. Eren, quoi. Je lève la tête, et ma santé mentale a le regret de prendre en charge ces magnifiques yeux verdoyants qui me fixent innocemment, dès une heure matinale. Ces mêmes yeux verts qui se détournent des miens, et ce même visage auquel elles sont attribuées devient un peu pourpre – Merde.

– Oh, pardon Eren ! J'étais… perdue dans mes pensées.

Quelle phrase très cliché.

– Hum, tu ferais mieux de te dépêcher, les portes vont fermer, dit-il d'un ton indifférent.

– Ah, euh, oui !

Et je le devance sans le remercier, tout en jurant contre Enzo qui s'en contre fiche de me prévenir. Franchement, il y'a des fois ou j'ai besoin d'emmener mon réveil matin avec moi dans ma poche, et le régler de façon à ce qu'il sonne toutes les cinq minutes à fin que je ne divague pas.

Justement, cette misérable impression de ne plus faire partie de ce monde (mentalement parlant) me dérange. Tout le monde ou presque me l'a fait remarquer. Je ne suis plus la collégienne débordée d'énergie qui court partout dans la cour, parle aux autres, échange des photos de mangas imprimées avec ses amis, zieute discrètement son couple favori ou Marco. J'ai la sensation, ces derniers temps, que je suis devenue une fille plus morne, solitaire, observatrice silencieuse et désintéressée de tout ce qui se passe devant elle. Et je sais que c'est temporaire. Soit mes périodes rouges approchent, soit c'est à cause de mes problèmes passagers. C'est surement ça, ça doit l'être.

– Putain, fais attention ou tu vas.

Mon cerveau m'indique la présence d'une autre voix familière. Levi. Je secoue la tête, me remettant de mes pensées pour la deuxième fois et m'agenouille immédiatement pour ramasser son classeur ou son cahier. Or, il n'y a rien par terre. Ridiculement assise à genoux, mon regard vagabonde curieusement sur le sol, à la recherche de …

De quoi, déjà ?

– Tss, je peux savoir ce que tu fais par terre, à lécher mes baskets ?

Je me relève brutalement, gênée, et je m'agrippe aux lanières de mon cartable pour éviter de me triturer les mains.

– Euh, j'ai- j'ai fait tomber tes affaires, non ? … Tu les as ramassées ?

Je le vois rouler des yeux, et c'est là que je me rends compte que ses mains sont vides.

– Tes neurones ne sont pas complètement réveillés, à moins qu'on te les ait confisqué la nuit.

– Hein ? demandai-je, apparemment hors-champ.

– Ce que tu peux être longue à la détente. Tu m'as juste percuté, maintenant dégage.

Et il n'attend pas que je me bouge, il le fait en me basculant légèrement sur le côté. Quant à moi, je n'arrive pas à comprendre cette magnifique conversation sans queue ni tête que je viens d'avoir avec lui. Très bien ? Quel était le but ? M'humilier en montrant à tout le monde que je suis tête en l'air ? Ouais, il a raison, je sais. Atteinte d'Alzheimer à quinze ans, bientôt sur vos journaux ! Arrête de dramatiser ton cas. T'es juste maladroite et précipitée. Détends-toi, ce n'était qu'une blague. Toutefois, je devrais réellement faire plus attention à mes actions si je ne veux pas me payer une seconde honte. Ma maladresse est l'une des causes qui m'empêche d'aller en médecine.

Le médecin m'ordonnerait de lui passer un scalpel, sauf que, maladroite et conne comme je suis, je lui demanderais de répéter sa question parce que je ne l'ai pas entendu ! Et ainsi de suite jusqu'à ce que le patient meurt d'attente ! Oui ça existe la mort d'attente. Soixante six millions de français meurent chaque jour par sa faute, mais ressuscitent après.

– Mademoiselle ! Vous êtes devenue folle, vous riez toute seule dans un couloir maintenant ? En classe ! Que je n'vous revois plus !

Oh putain. Pas une troisième fois ! Je lève ma tête qui est restée jusque là baissé, et je vois une femme plus âgée me regarder d'une lueur frôlant la moquerie.

– Tu n'es pas bien dans ta tête, toi…

Je pouffe de rire pour détendre l'atmosphère, mais ma gorge émet juste un son honteux, comme un canard qui s'étouffe. Alors je lui souris, encore plus mal à l'aise que toute à l'heure, et je l'entends étouffer un pouf de rire. Pour la suite, j'ai couru jusqu'au hall, souhaitant oublier ma honte le plus vite possible. Putain mais qu'est-ce qui me prend, ce matin ? J'ai l'habitude de divaguer, mais aujourd'hui c'est juste exceptionnel ! Trois humiliations en une demi-heure, j'ai battu mon propre record !

La classe entière, y compris notre instituteur de mathématiques monsieur Smith qui inscrivait la date, se tourne vers moi. Je m'arrête au seuil de la porte, bredouille une excuse comme quoi la surveillante avait besoin de moi puis gagne ma place sous le regard du professeur, camouflé par des lunettes. Petra me souhaite un bonjour tout à fait aimable, et j'esquisse un sourire extrêmement forcé et rapide pour répondre. Et je me rends compte que je l'ai peut être vexée, qu'elle l'a mal pris, alors je re-souris avec plus d'amabilité. Sauf qu'au lieu de trouver ça mignon, elle hausse un sourcil et me reluque le temps de deux secondes interminables. Et je détourne le regard, gênée, humiliée même. Reprends-toi ! J'essaie putain, j'essaie ! Mais rien n'y fait ! Comme si mon corps faisait exprès de se ridiculiser !

– Hum, à présent je vais distribuer les notes du devoir. Silence, et inscrivez la correction avec moi. Si je passe vers la fin de la séance et que je remarque que vous n'avez pas fini, c'est moins deux ! Vos notes sont assez catastrophiques comme ça…

Mon cœur rate un battement, et un soudain chahut règne dans la classe, comme à chaque fois qu'un professeur nous annonce la remise des notes. Mon corps, fidèle à lui-même, se transforme en gélatine fondante. Mon pied gauche commence à taper silencieusement contre le sol, les bouts de mes doigts –mes ongles– rejoignent ma bouche et mon autre main agrippe le stylo pour écrire la correction. Sauf qu'elle est moite, ce qui fait que l'objet glisse de ma main et atterrit au sol. J'aurais pu le rattraper, l'empêcher de tomber vu sa descente extrêmement lente mais je l'observe tomber sans rien faire. Stupidement, mais surtout inconsciemment. Et Petra se charge de le ramasser pour moi. Elle réajuste la mèche de ses cheveux, me tend le stylo sans un mot et je le prends, aussi silencieuse que toute à l'heure.

– De rien, dit-elle narquoisement.

Merde.

– Oh pardon – enfin, hum, merci et désolée !

Elle recommence à me regarder, et mes mains deviennent aussi moites que toute à l'heure. Tellement moites que je les fais passer sur mes cuisses couvertes d'un jean noir pour les sécher. Elle suit le geste de ses yeux noisettes indifférents, et je souris intimidée, parce qu'elle doit trouver ça dégueulasse.

– T'es sûre que ça va ? dit-elle en relevant la tête.

Je reste silencieuse. Est-ce que ça va ? En temps normal, j'aurais répondu oui, mais quelque chose au fond de moi m'incite à répondre différemment pour justifier mon comportement bizarre. Et c'est là que je me rends compte que ça devient grave. Mon cerveau, ce matin, est comme un employer qui a pris un congé maladie et qui a prévenu ses collègues (mon corps, mon esprit) sans son patron (moi).

– Honnêtement, je ne sais pas… je ne me sens pas bien, je n'ai pas bien dormi. T'inquiète pas, ça va.

Ne t'inquiète pas. Tiens, cette phrase me rappelle quelqu'un. Quelqu'un qui doit ressembler à Petra, en ce moment. Quelqu'un qui s'en foutait de mon état d'esprit mais qui a quand même posé la question, juste pour me faire chier. Quelqu'un que j'aurais souhaité voir il y'a longtemps, mais que je déteste à présent. Oui, je déteste ce quelqu'un. Et inutile de préciser son identité, parce que c'est bien évidemment cette salope de grosse pute de –

– Hey, Yumi !

Quelque chose ou quelqu'un me tape désagréablement l'épaule, et j'ai le réflexe de m'écarter immédiatement en fusillant la personne du regard. Petra me regarde, à la fois inquiète et surprise, puis me murmure.

– Tu n'as encore rien écrit, le prof' a presque fini ! »

Je me retourne immédiatement vers le tableau, le cœur soudainement serré. Oh putain, il a déjà fini d'inscrire les deux premiers exercices ! Alors que je n'ai même pas écrit la date !


« – Yumi, franchement, est-ce que tu boudes pour un quinze ? C'est bien, un quinze en math ! Surtout au lycée, n'oublie pas que c'est difficile !

– Ce…

Ce n'est pas ça ? Ne dis pas ça, dis autre chose ou elle va te faire chier.

– Je sais mais… (J'hausse les épaules, tendue) je m'attendais à mieux !

Lucie appuie son bras contre mon épaule, ce qui me fait pencher vers elle. Elle me murmure, moqueuse.

– Comme si tu pouvais avoir une meilleure note. Haha !

Et elle rigole, petite sotte comme elle est. Je m'éloigne d'elle, agrippe les lanières de mon cartable sans afficher la moindre expression et m'avance rapidement.

– Eh, attends-moi !... F… Franchement, Yumi… Merde, attends-moi ! »

Je marche à toute vitesse, l'obligeant à faire de même. Mais petite et frêle comme elle est, elle s'essouffle bien vite, sans arriver à me rattraper. Je suis la meilleure à ce sport : marcher rapidement. Des années d'entraînement, tout ça pour éviter l'encombrement dans les rues et rentrer rapidement pour manger et profiter du wifi.

Immiscée dans la cour, perdue dans une foule innombrable de personnes, semée par Lucie, je m'avance lentement. Mes sens sont au garde à vous, je compte minutieusement mes pas et mes yeux ne sont ni trop baissés ni trop relevés, juste assez pour évaluer ou je marche et voir mon entourage. Même Levi ne ferait pas une telle chose, surtout que ça doit être franchement flippant pour mon entourage. Cette fois-ci, je ne divaguerai pas, je ne ferai pas de conneries et personne ne se moquera de moi. Je le jure sur la tête de mon carnet ! Pendant une bonne dizaine de minutes, je marche comme un robot solitaire, sans amis. Des fois Marie et Lucie passaient devant moi, chuchotaient entre elles puis explosaient de rire. D'autres fois je voyais Marco qui me suivait du regard, à la fois surpris et amusé par mon étrange démarche.

Puis, il y'avait Levi et Eren. Mon cœur rate un battement pour l'énième fois de la matinée. Levi et Eren que j'ai vu partir derrière un mur qui mène aux escaliers du deuxième étage, endroit assez désert pendant les récréations. Levi et Eren qui font-je-ne-sais-quoi mais j'ai ma petite idée. Levi et Eren que je suis comme un bon toutou dont on veut se débarrasser, mais qui revient, un peu plus tenace à chaque fois. Comme un boomerang. Je m'approche du lieu de leur présumé rendez vous, lentement, les mains crispées sur les lanières de mon sac. Je compte reproduire la scène des vestiaires, c'est exactement ça –mais en évitant au possible une épistaxis. Mes oreilles ne captent aucun son, mes yeux ne voient rien d'autre qu'une silhouette semblable à celle de Levi, adossée contre le mur. Mon cerveau fait immédiatement le rapprochement avec le fait qu'il puisse attendre Eren, et je continue à m'avancer, désireuse de voir s'il est à ses côtés…

Et la déception vient tel un missile qui réduit mes espoirs à l'inexistence lorsque je me rends compte que c'est Mikasa. Dans ma tête, commencent à s'entre choquer des injures toutes moins polies et aimables les unes que les autres – le principe même d'une insulte. J'ai presque envie de me saisir du ciseau rouillé qui a servi à me couper la mèche, et lui faire la même chose pour l'unique plaisir des espoirs que je me fais ! Je me retourne tout en pensant au fait que je devrais cesser de me faire de faux espoirs, et …

« Aie »

Encore ! Une vraie maladroite ! Je lève la tête, une boule à la gorge, prête à présenter mes excuses. Des excuses qui ne sortiront jamais étant donné que mes cordes vocales ont décidé de me lâcher. Je remarque avec horreur que j'ai fait tomber Eren par terre, et que Levi venait à peine de l'aider à se relever tout en me lançant un regard noir et des mots incompréhensibles, aussi outrageux que ceux que j'avais adressé à Mikasa. Je distingue les mots « conne », « attention », « vrai boulet », et c'est tout. Merde, pardon… désolée…

Parce que tout s'est estompé, après. Les battements de mon cœur, mes cinq sens, les gestes de Levi, ses lèvres, le regard colérique d'Eren, la soudaine marche précipitée de Mikasa, les yeux des autres. Tout s'est arrêté, comme si on avait appuyé sur pause. Sauf moi. Je suis la seule créature active dans ce monde alternatif de statuettes. Je me lève, je prends le temps de fixer les autres, puis de me regarder dans ce pathétique état. Et le bouton est appuyé à nouveau, m'obligeant à faire une marche arrière et retourner dans ma position initiale. Comme si tout n'était qu'un songe. Une réalité ou j'aurais pu rattraper mes erreurs.

Lorsque je percute à nouveau les vagues électriques de la réalité, je me rends compte que rien ne s'est arrêté. Que Levi continue à m'insulter, qu'Eren le retient en me zieutant méchamment, que Mikasa s'approche dangereusement de moi, qu'un groupe de gens s'était formé pour l'unique plaisir de me voir ridiculisée. Je ne sens même plus la puissante prise de Mikasa sur mon col, d'Eren qui se reprend soudainement, qui intervient pour la calmer, mais seulement de la douleur dans mon fessier lorsqu'elle me relâche vulgairement par terre. Et des rires des autres à la vue de mon postérieur poussiéreux, mes cheveux désordonnés, ma mine abattue et parfaitement conne.

Hey ! Ma gorge se serre atrocement. Chut, tais toi, ce n'est pas le moment ! Mes poumons se compressent sous l'effet de l'air retenu, suivis d'un haut-le-cœur, tandis que mes entrailles font le tour de mon abdomen comme un tour de lessive ou de grand-huit. Je deviens soudainement apte à sentir la terre tourner à une vitesse phénoménale. Ce n'est pas le moment putain ! Va aux chiottes ! Mes lèvres se tordent, les larmes miraculeusement retenues brûlent mes yeux. Elles sont si nombreuses que je les vois flotter dans mon champ de vision. Dégage ! Les moqueries n'ont pas cessé, tout le monde trouve ça marrant, personne ne veut m'aider. Personne ne se sent obligé de le faire. Je les regarde, incrédule, comme une innocente enfant qui vient de découvrir la véritable face du monde. Alors j'attends. J'attends quelqu'un qui me tendra la main, qui m'aidera à me relever, qui me défendra parce que je ne peux pas le faire. Je veux le faire, mais j'en suis incapable. Je me mettrai à crier, ridiculement, à leur ordonner de se taire et ils redoubleront de méchanceté.

Ma vision, quoique brouillée, enregistre chaque bouche qui s'est ouverte en me voyant. Chaque rire, chaque paire d'yeux, chaque visage. Et dans le processus, j'aperçois effroyablement tous ceux que je considérais comme proches : Enzo, Marco, Marie, Lucie, et même Petra. Lily est là bien sur, elle ne rate aucune miette du spectacle, se délectant de cette opportunité pour se venger mais ce n'est pas elle que je blâme. Je blâme les autres, ceux qui rient sans retenue, qui continuent à se moquer sans une once de compassion, mais surtout, ceux que je considérais comme mes amis.

Il n'y a que peu de personnes, peut-être dix ou vingt qui formaient un cercle, mais j'ai la saumâtre impression d'être le centre de tous les regards. Et j'ai envie de m'enterrer six pieds sous terre, n'en ressortir que le lendemain.

Soudain, je me lève bruyamment, sans me préoccuper de mon apparence, de l'état de mon jean, de mon visage, de mes yeux, de mes cheveux, de mon corps, de ma marche, de moi, des regards, des autres. Mes jambes me relâchent sous le coup de l'angoisse, de l'anxiété, et je tombe encore. Merde ! Les rires s'intensifient au même rythme que mes larmes qui coulent sur le sol poussiéreux, telle une douce pluie incontrôlable. « Elle est vraiment stupide, elle ! On dirait un agneau qui vient de naître, hahaha ! » Entendis-je. Ne les écoute pas, fonce ! Je me relève précipitamment, baisse mon visage, insouciante de bousculer les autres et me rue vers les vestiaires à l'autre bout de la cour tandis que les surveillantes s'incrustent pour ordonner aux élèves de revenir aux classes.

PDV Narratrice :

Et pendant ce temps ou chaque lycéen retourne à ses occupations non sans ragoter à propos de cette fille, aussi gauche qu'un handicapé ou un nouveau né sauvage, un énorme sanglot éclate entre les quatre murs du cabinet des toilettes. S'en suit une série déchirante de larmes, d'apitoiement sur son propre sort, comme une âme qui s'extériorise. Elle se calme le temps d'une seconde, se rappelle inexorablement de toutes ces bouches écarquillées, tous ces rires insolents, tous ceux qu'elle connaissait et qui se sont moqués d'elle. Et ses sanglots sont aussi longs que les précédents, tandis qu'elle enfonce ses poings dans ses orbes, comme si elle voulait se crever les yeux pour effacer ce signe de faiblesse qu'elle devait s'interdire à l'école.

La cloche sonne, tout le monde reprend les cours, mais elle ne sortira que quinze minutes plus tard après qu'elle ait fini d'asperger ses yeux d'eau, d'essuyer son visage avec sa veste pour finalement repartir dans une énième contemplation de ce portrait vainement façonné. Et au milieu de toutes ces gouttes salées que sa bouche goûte inconsciemment, de toutes les atroces rougeurs qui recouvrent ses joues, son nez, ses yeux, elle sourit. Elle sourit, non pas pour se redonner confiance, pour se convaincre qu'elle est belle, qu'elle n'est pas stupide, qu'elle devrait oublier, mais pour maquiller ses traits. Pour arracher sa véritable peau et retourner dans son déguisement de lycéenne parfaite. Puis, elle finit par abandonner, par soupirer bruyamment, par se dire qu'elle n'y retournera jamais parce qu'elle n'est pas assez naturelle. Alors elle prend la décision de rester ici pendant deux heures, quitte à supporter l'odeur nauséabonde, à se cacher des autres, à étouffer ses démons qu'elle blâme d'avoir fait surface au mauvais moment.

Parce qu'elle doit le faire.

Quelque part, elle espère que quelqu'un remarque sa présence, qu'un élève prétexte une allée aux toilettes pour la voir, la réconforter, parce que tout le monde l'a vue y entrer. Une demi-heure s'écoule. Elle s'est enfermée dans le cabinet, assise par terre sur son cartable, à renifler maintes et maintes fois. Elle avale sa douleur, cligne des yeux plusieurs fois pour faire taire les picotements puis inhale bruyamment. Rien n'y fait. La boule continue à s'imposer dans sa gorge et dans son ventre, et ses jambes fondent pour devenir une lourde masse sans os ni muscles. Elle ne sent rien, aussi physiquement que mentalement. Un corps et une âme rendus frigides par une simple humiliation. Tomber dans la cour, ça arrive à tout le monde non ? Alors pourquoi doit-elle toujours dramatiser son cas et accuser les autres de trahison, un mot bien trop grand pour qualifier quelques rires moqueurs ? Après tout, qui ne s'est déjà pas moqué d'un ami qui trébuche ? Personne. Elle-même se serait un peu moquée de la personne, mais elle l'aurait aidé au final. Elle l'aurait défendu.

Déjà, pourquoi ne s'est-elle pas défendue ? Pourquoi est-ce qu'elle est restée par terre, comme une conne, à attendre que quelqu'un l'aide ? Se lever, jeter un regard noir à tout le monde, montrer son majeur puis s'enfermer dans les toilettes aurait été une mesure moins extrême que celle de rester par terre, à fixer sagement les autres. C'est peut-être ça qui a nourri leur hilarité, le fait qu'elle n'ait montré aucune défense, qu'elle soit restée par terre sans rien dire ni exprimer, qu'elle ait pleuré. C'est même surement ça. Ils ont vu en elle une fille fragile, pleurnicharde et susceptible sous ses grands airs gentils et nonchalants. Et c'est ce qui la dérange le plus, c'est ce qui lui donne tant envie de revenir en arrière pour effacer le moment ou elle a percuté Eren, ou toutes ses connaissances (et non pas proches) ont confirmé sa véritable nature.

Et effacer une image aussi croustillante que celle-ci de la tête des gens est aussi irréaliste que trop beau.

PDV Yumi :

La cloche sonne, et il ne reste plus qu'une heure avant midi. Je soupire pour la énième fois, fatiguée, affamée, mal dans ma peau. Et c'est pile au moment ou je me lève, prête à rejoindre les cours et affronter les moqueries coûte que coûte que deux voix bien distinguées font irruption.

« – Puisque je te dis qu'elle n'est pas là, Marie !

– Mais elle ne peut aller nulle part ! Je l'ai vu entrer ici, elle ne peut pas aller bien loin !

Les voix inquiètes de ses deux amies la figent sur la place. Je m'arrête instantanément, à moitié assise et adossée contre le mur des toilettes, le cartable dans la main et entre les jambes, la bouche entre ouverte et le visage rouge tourné vers la porte. Alors, elle est passée ou leur hilarité de toute à l'heure ? Facétieuses comme elles sont, elles auraient mieux fait de rester dans la classe à rire d'elle et de ma maladresse d'agneau, non ? On tue la victime puis on cherche à faire les témoins innocents, hein ? Et bien désolée de te le dire, mais c'est raté. J'ai une folle envie d'écouter quelque chose de croustillante venant de toi, Marie, comme une parole bien acérée et piquante qui coupera une bonne fois pour toutes les ponts de cette satanée relation entre nous. Ou même l'un de tes fameux rires moqueurs et forcés, Lucie. Ca me fera deux connes en moins, tiens. Je serai blessée, mais surtout ravie.

Mon corps se met momentanément à trembler. Trembler, mais de quoi ? De tristesse ? La tristesse dans cette situation, après ce qu'elles m'ont fait, est un autre synonyme de la bêtise. L'excitation ? Parce que pour la première fois de ma vie je vais confirmer l'hypocrisie de ces deux filles que je fréquente depuis cinq ans ? Peut-être, mais pas que. Je suis littéralement entrain de bouillir à l'approche de ce moment ou je sortirai du cabinet. Ce moment où je serai comme une feuille entre les mains d'un juge : une preuve irréfutable qui marque la condamnation définitive de tous ces faux rires et mensongères paroles rassurantes.

– Je vais fouiller les cabinets, tu commences par la gauche et moi par la droite !

Merde ! Dans un élan de panique, je vérifie immédiatement la serrure de mon cabinet. Fermée. Putain, ne refais plus ce coup là. Oui mais elles vont surement se douter de quelque chose ! Elles n'ont qu'à dire que la porte est bloquée. Plus facile à dire qu'à faire. La poignée tourne subitement, m'arrachant un frisson d'effroi. Je tourne la tête dans tous les sens, et tout ce que je trouve de mieux comme cachette, c'est cette vieille cuvette de toilettes sale et infestée de microbes. Aucunement le temps de réfléchir : je profite du vacarme qu'elles font en essayant de serrer la poignée pour poser mon cartable sur le haut de la cuvette puis m'accrocher aux murs serrés. Vas y, n'aies pas peur ! Tu peux le faire ! Je prends une profonde inspiration, appuie aussi fermement que possible mon pied gauche contre le bord puis pousse immédiatement mon corps vers l'avant. A présent je suis debout sur le siège glissant des toilettes, et je m'accroche instantanément aux murs, tentant tant bien que mal de calmer les tremblements nerveux de mes jambes. Calme-toi ! Tu vas tomber ! Comme si c'était facile ! J'ai beau répéter la phrase « calme-toi » à mon cerveau, l'adrénaline (ou je ne sais quel hormone) continue à mordre violemment mes muscles, les transformant en confiture visqueuse. Je souffle bruyamment pour écarter ce maudit cheveu qui m'aveugle, tandis qu'elles beuglent à leur tour :

– Essaye de voir si il y'a des pieds! Je suis sûre que c'est elle qui a fermé la porte ! Yumi, si tu es là, sors !

Comme s'il suffisait de demander.

– Non mais t'es folle, le sol est complètement crade, hors de question ! Et puis n'oublie pas que nous avons cours dans moins de trente secondes !

Je ne distingue plus vraiment les voix, mais ça ne peut être que Lucie. Il n'y a qu'elle qui s'inquiète pour les cours.

– Justement ! Arrête de faire ta chochotte et descends voir, tu pourras t'asseoir sur mon cartable !

– Putain…

L'une d'elles semble retirer son cartable et le jeter lourdement au sol. J'entends un soupir désagréable, puis perçois une grande ombre se dessiner sur le sol, juste en dessous de moi. Le silence s'en suit. Retiens ta respiration ! – Et j'obéis à cette voix divine qui semble me vouloir tout le bien du monde. Je me charge de bloquer le bruit de ma respiration qui, dans cette quiétude accablante, risque d'être mon pire dénonciateur.

Une seconde, puis deux, puis d'interminables chiffres défilent devant mes yeux. Lorsque retentit finalement ma victoire.

– Y'a rien.

Je reprends silencieusement un souffle, un léger rictus se dessinant sur mes lèvres tandis que je l'entends se lever.

– Pff, franchement, tout ça pour ça.

Oh.

– Tss, t'as raison. J'espère qu'elle n'va pas jouer sa nunuche et pleurer chez la surveillante. Autrement on est foutues…

– Oh tu la connais, elle n'oserait pas, haha ! »

Le rire que j'ai tant voulu entendre est comme un arc qui tire une flèche dans mon cœur, ou un doigt qui appuie subitement sur la gâchette. Mais la douleur n'est que secondaire face à cette révélation de la plus haute importance. Une nunuche plaintive qui ne vaut pas la peine qu'on s'inquiète pour elle. Voilà ce que tu étais et ce que tu resteras à leurs yeux, contente ? Employer le verbe '' restera '' est une grosse bêtise, très chère. Je l'étais, mais à partir de maintenant je ne le suis plus. Et tu veux la preuve ? T'as pas les couilles, elles ont raison. La dernière fois que tu l'as fait contre Lily, tu t'es juste ridiculisée.

Tu veux la preuve, oui ou merde ? … Pourquoi pas.


« – Marie Beaufort, Lucie Ajir, Enzo Belaidi, Marco Quizer, et…

Et ? Je soupire, mécontente d'en arriver là.

– Eren Jaeger et Levi Ackerman.

La surveillante générale, une femme voilée au caractère fort, se charge d'inscrire les noms que j'ai donnés sur une feuille. Et lorsqu'elle lève la tête vers moi, je la vois très sceptique.

– Et alors ? Je ne vois pas ce que la direction peut faire pour vous, mademoiselle.

– Co-Comment ça ? Ces élèves se sont moqués de moi ! Ils m'ont humiliée !

L'évidence.

– Et alors ?

Et alors ? Elle se fout de moi ? Elle croise les mains derrière son dos et me regarde sévèrement.

– Vous êtes au lycée, vous n'êtes plus une gamine. Vous êtes sensée savoir vous défendre toute seule, et je ne vais pas réprimander un groupe de gens presque adultes pour des enfantillages.

Hein ?!

– Parce que vous croyez vraiment que se moquer des autres a un âge ?!

Je me lève, emportée par ma colère et ma forte envie de fracasser tout ce qu'il y'a dans ce bureau. La plus âgée me fusille du regard et ordonne fermement :

– Calmez-vous immédiatement, ou vous rejoindrez cette liste.

– …

Je baisse le regard et reprends place, puis l'affronte une nouvelle fois. Le sérieux de la situation est concret dans mes yeux. Elle soupire, retire ses lunettes pour les regarder puis les remets en esquissant une drôle de grimace. Je croise les bras, insoumise à ses propos, et têtue comme je suis je ne sortirai pas de ce bureau jusqu'à obtenir ce que je veux.

– Si vous y tenez tant, je peux les réprimander.

– Je ne pense pas que des réprimandes soient suffisantes, madame.

– Ce n'est pas à toi de me dicter ce que je dois faire, dit-elle en ayant recourt à son autorité.

Ne flanches pas, tu es si près du but ! Je poursuis audacieusement, quitte à jouer avec le feu.

– J'en ai toute à fait conscience et je m'excuse de mon insolence, mais ces simples moqueries que vous jugez enfantines ont causé des suicides.

Elle hausse un sourcil, amusée par ce qui semble une dérision de ma part.

– C'est malpoli d'évoquer un tel sujet pour des fins personnels, mademoiselle. Fais attentions à ce que tu sors de ta bouche.

– Ca peut passer pour un reproche, mais j'ai l'impression que vous, les surveillants, vous ne vous cassez pas la tête à comprendre vos élèves. Nous ne sommes pas aussi matures que vous, vous savez. Certains comme moi sont susceptibles et prennent les moqueries très au sérieux. Et puis, nous sommes dans un établissement qui civilise les élèves avant de leur enseigner des cours.

Continue comme ça, tu me plais.

– Votre devoir est de nous éduquer avant tout. Et les moqueries font partie de l'impolitesse. Bien que les adolescents sont très moqueurs dans leur genre, votre but est de –

– C'est bon, tais-toi. Ce que tu peux être bavarde ! Et puis, je rêve ou tu es entrain de me donner des cours sur ma propre fonction ?!

Merde. J'obéis, quelque peu intimidée. Je l'ai énervée.

– File en cours, maintenant !


Pense au bon côté des choses, elle n'a pas dit non ! Et elle n'a pas dit oui non plus.

Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que la terre entière s'écroule sur ma putain de tête ? Qu'est-ce que j'ai fait à ce bon dieu pour qu'il me fustige autant ?

Je trace mon chemin hors de l'école, seule, à me remémorer la honte de toute à l'heure. Oh tu connais le proverbe : mieux vaut être seul que mal accompagné. Je n'ai pas besoin d'un tel cliché pour marcher seule dans la rue. Je suis habituée à le faire parce que… parce que j'ai faim, et je suis fatiguée. Voilà. Quelle bonne idée tu tiens là… rentrer chez toi alors que tu ressembles à Dracula. J'ai parfaitement conscience de mon état déplorable, et c'est pour ça que je ne vais pas rentrer chez moi. Je me dirige vers un endroit bien meilleur que ça. Comment ça ? Attends, tu vas ou, là ? Tu verras. D'accord, toutefois, si tu as la mauvaise idée de te jeter du pont sur lequel tu marches présentement, n'oublie pas de préciser dans ton testament que tu avais une bonne conscience. Quel égoïsme monumental ! J'prends ça pour un compliment. Je n'ai pas encore écrit mon testament, t'inquiète pas. Tu n'as aucun testament à faire, normal. Tout d'même, tu vas déléguer tes magazines érotiques à Eren et Levi pour qu'ils s'en inspirent et … Je m'en contre bats les couilles d'Eren et Levi. Oh, pardon, j'avais oublié.

« – Euh, excusez-moi –

– Pas l'temps.

Aucune once de respect, j'vous dis. Je regarde méchamment l'homme à la cravate qui vient de partir, puis me détourne pour continuer mon chemin, dans l'espoir de trouver un passant plus gentil qui m'indiquera la direction à prendre. Parce que là, je commence à geler sérieusement dehors, et je n'ai que trente minutes exactement pour accomplir ma mission. A retenir : un homme à la cravate est un employé bourgeois, donc toujours pressé.

– Excusez-moi ?

– Oui ?

Enfin ! Je souris gentiment à cette fille aux allures d'étudiants et demande.

– Connaissez-vous – enfin, pourriez-vous m'indiquer le chemin pour aller chez la clinique Stohess ?

Elle me dévisage, perplexe devant une telle demande de la part d'une adolescente mais se contente de répondre aimablement.

– Bien sur (elle se retourne, et je la suis du regard), continuez tout droit jusqu'à la prochaine avenue. Vous arriverez dans une rue pleine de petits stands et puis… (elle lève la tête et semble réfléchir un peu, avant de continuer) et puis je ne vous cache pas que je ne m'en souviens plus trop. Demandez à des passants, ils connaissent surement l'emplacement !

– Merci beaucoup, c'est déjà assez !

Je lui fais un grand sourire, et alors que je suis sur le point de continuer mon marathon effréné, je sens une grande et chaude main se poser sur mon épaule. Je me retourne, intriguée. La femme est toujours là, et me regarde curieusement de ses grands yeux noisette.

– Tu cherches qui exactement ?

De quoi elle se mêle ? J'adopte un ton méfiant.

– Euh, c'est pour rien, enfin…

– Le psychologue, c'est ça ?

Et elle esquisse un étrange sourire, me laissant ahurie. Je souris, forcée.

– Héhé… comment vous avez su… ?

– J'ai l'habitude d'accueillir des petits fayots qui ne disent rien à leurs parents.

Et elle me fait un clin d'œil amusé, tandis que tout s'éclaircit dans ma tête. Oh la putain de chance !

– Je- (je hoquette, surprise) j'ai trop d'chance ! Mais – comment -

Elle rit, et la pureté de ce son m'indique qu'elle est aussi douce et gentille que Petra.

– Un psychologue n'en est pas un s'il ne peut pas lire dans les yeux des inconnus.

Expérimentée en plus –bien que rien ne le prouve ! Je me retourne immédiatement vers elle et m'empresse de lui demander avec de grands yeux ambitieux.

– Je ne veux pas vous retarder plus que ça, alors, pourriez-vous me donner vos horaires de visite ? J'ai vraiment besoin d'votre aide…

Exactement.

– Bien évidemment ! Attends un petit instant !

Elle fouille dans la poche de sa chemise, au passage impeccablement repassée, puis finit par me tendre une carte que je saisis fermement dans ma main. Je jette un bref coup d'œil aux inscriptions : Madame Carolina, disponible tous les mercredis de 15h à 17h dans la clinique Sainte-Rose. Quoi ? Tu ne connais pas cette clinique, demande lui ! Pas la peine, l'adresse y est inscrite, et je suis d'autant plus confiante parce que c'est à côté du lycée. Oh, parfait alors ! Ça m'arrange, je n'ai pas cours les mercredis soirs. Je la remercie chaleureusement et on se quitte au beau milieu de ce pont.

Je vais devoir chercher des excuses pour justifier mes sorties quotidiennes, mais ça ne me pose aucun problème. C'est pour la bonne cause, celle de garder une mentalité plus ou moins saine et comprendre ce qui trotte dans ma tête. Je suis, pour la première fois de la journée, très fière de moi-même et un sentiment d'évasion et de rébellion fait pousser deux grandes ailes dans mon dos. J'ai accompli quelque chose. Je le sens, je le sais.

Parce que je dois y croire.


DEMAIN, LUNDI, 2 OCTOBRE : C'EST MON ANNIVERSAIRE !

Wow. Les chapitres deviennent de plus en plus longs et ça m'arrange pour tout vous dire, parce que j'ai tellement de choses à raconter ! J'ai décidé de mettre l'Ereri de côté pour me focaliser sur le point fort de cette histoire : Yumi, mais ne vous inquiétez pas, je prépare très prochainement une surprise concernant nos deux tourtereaux de cœur :) C'était prévu qu'il ne reste que cinq chapitres ou moins, mais finalement je crois que je vais largement dépasser la vingtaine voir la trentaine de chapitres, jusqu'au jour ou je me dirai « merde, faut vraiment que je boucle ce projet ! ». Rien n'est encore sur !

Dîtes-moi tout (j'entreprends la technique Easyan pour connaître vos appréciations):

– Le dialogue avec Sarah ? Pas trop court, pas trop incompris ? Quelles sont les causes qui la poussent à réagir ainsi à votre avis ? Je veux voir si le suspens a bien fonctionné.

– Le passage avec sa mère ? Je me sens obligée de parler et préciser à chaque chapitre le contrôle malsain qu'elle veut détenir sur elle.

– Aviez-vous ressenti de la peine en lisant le passage « discrimination de Yumi », une surprise-pas-si-surprenante en découvrant la trahison de ses amies ?

– Le passage chez la directrice ? Croyez-vous qu'elle a une chance ?

– La rencontre avec la psychologue, serait-ce le début d'une nouvelle ère ?

Krissement : L'époque ou je mangeais les lecteurs est passée xD c'est le règne de la démocratie !

Cobra : Joli tout ça ! Ne t'inquiète pas, nous sommes tous des putains de tarés ici… UN FANBOY ? Je n'y crois pas ! J'appelle Hanji pour t'enfermer dans son laboratoire
et faire des copies infinies de ton cerveau pour les distribuer sur tous les mecs de la planète (y compris ta troisième personnalité )).

Merci pour le support, à la prochaine !