Zofra : Merci beaucoup ! J'espère que tu apprécieras ce nouveau chapitre autant que le premier, moins introspectif et beaucoup plus descriptif.


Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être, ni même de l'endroit où il allait, et il savait encore moins le temps qu'il lui faudrait pour y arriver. Ce qu'il savait en revanche c'est que ce qu'il cherchait c'était un endroit où il pourrait passer la nuit.

Mais si jamais le jour se levait avant qu'il ait eu le temps d'en trouver un ?

Alors il continuerait de chercher jusqu'à ce qu'il en trouve un, car ce dont il avait besoin c'était d'un endroit où dormir.

Pourquoi ne pas dormir par terre ?

Parce qu'il n'y survivrait pas.

Et alors ?

Et alors il ne pourrait pas faire son spectacle à… euh…

Comment s'appelait cet endroit déjà ? Il savait que c'était son chez lui, la ville où son ancien lui-même avait vécu et était né. Un sinistre cloaque urbain qui déprimait tous ceux qui le voyait, mais qui pour autant restait à jamais gravé dans le cœur de chacun de ces habitants, un peu comme une merde sous une chaussure. Ce n'était pas une ville pour ceux qui voulaient vivre des vies honnêtes et sans histoires, sans parler de ceux qui cherchaient à garder leur intégrité morale ou physique. Ce n'était pas non plus une ville qui faisait naître de l'espoir ou qui redonnait foi en l'humanité, à l'extrême limite quelques sectes satanistes pouvaient peut-être y trouver de l'inspiration pour leurs psaumes.

C'est alors qu'il se souvint du nom de la ville, c'était les adorateurs du diable qui lui y avait fait penser. En effet, le prince des Enfers était souvent représenté avec les attributs d'un bouc, et cette ville maudite, c'était l'endroit où il avait élu domicile. C'était la maison du Bouc, Goat Home en anglais.

Gotham. Gotham City.

Il se mit à rire hystériquement en pensant à tous les jeux de mots qu'il pourrait faire sur ce nom, il se força cependant à continuer d'avancer… en direction de l'enfer sur terre.

Mon diable ce que c'est drôle !

Au bout de quelques minutes il se calma, il poussait toujours quelques ricanements de manière intermittente, mais rien de vraiment dérangeant dans sa quête d'un abri. Le truc c'est qu'il n'y avait pas grand-chose ici, à part des usines, des raffineries et quelques entrepôts en mauvais état. Oh bien sûr, juste sur sa gauche il y avait la ville qui s'étendait à perte de vue, et où l'on pouvait trouver tout ce qu'on voulait, si on savait où chercher. Le seul problème c'est que pour y aller, il fallait traverser les eaux glacées de la Gotham River, et que d'ici au pont le plus proche, il devrait boiter pendant au moins un kilomètre et demi, peut-être même plus. Et il lui resterait encore à traverser le pont, et une fois en ville il faudrait toujours qu'il trouve un endroit convenable où il pourrait se reposer. Bien que son esprit fût encore frais et alerte, son corps lui était en bout course, il devait lutter avec toutes les forces qui lui restaient pour ne pas tourner de l'œil. S'il continuait comme ça, il s'effondrerait avant même d'avoir atteint le pont.

L'Homme comprit alors qu'il avait besoin d'un véhicule, et vu qu'il ne risquait pas de tomber par hasard sur un hors-bord abandonné avec le plein d'essence, ou en tout cas pas un avec une couleur marrante, il décida de s'éloigner du fleuve à la recherche d'une voiture.

Une fois qu'il eut franchit non sans difficultés le petit talus bordant le fleuve, il se retrouva au milieu d'une vaste prairie éclairée seulement par la lune et les étoiles. Le paysage était parsemé de dizaines d'édifices sinistres tombant de vétusté, piégés dans des îlots de désindustrialisation qui étaient eux-mêmes séparés et isolés par l'océan d'ombres aux reflets verts que constituait la large plaine herbacée. Les seules usines qui subsistaient ici avaient été fermées depuis longtemps et les bâtiments furent laissés à l'abandon dans un état de dégradation avancée. La désolation ambiante était renforcée par le silence pesant qui régnait sur les alentours.

Il sut tout de suite que cela jouerait à son avantage : même si cette zone avait été désertée par la civilisation il devait bien y avoir des routes qui subsistaient, et sans doute quelques pauvres âmes égarées continuaient à les emprunter pour éviter d'avoir à subir les embouteillages quasi-systématiques du périphérique, et comme il n'y avait aucun témoin dans les parages il allait pouvoir exercer son humour sur eux en toute tranquillité.

Il choisit de se diriger vers les ruines les plus proches et qui s'étendaient sur une large friche industrielle droit devant lui. Même si on pouvait se rendre compte de son délabrement à des kilomètres à la ronde, ce n'est qu'une fois qu'il fut arrivé à un jet de pierre du site qu'il put vraiment se rendre compte de l'ampleur des dégâts laissés par le temps :

Le métal s'était oxydé, le béton s'était fissuré, les vitres s'étaient brisées, et plusieurs lampadaires s'étaient effondrés. Mais l'Homme était beaucoup plus intéressé par la camionnette désossée qui gisait dans un coin, car elle confirmait sa théorie que ce lieu était connecté à une route qu'il pourrait rejoindre pour ensuite réquisitionner la première voiture venue.

Continuant de scruter l'endroit du regard à la recherche de quelque indication de direction, il ne vit que de nouvelles traces de dévastation laissées par la corrosion qui lui firent songer qu'on ne verrait pas la différence si les lieux avaient été bombardés ou incendiés avant d'être abandonnés et rendus à mère nature.

Peu à peu la végétation reprenait ses droits, le lierre et la vigne-vierge se disputaient les restes de ce complexe autrefois florissant, tandis que le gazon bien coupé s'était transformé en un parterre de fougères et d'herbes hautes, ici et là le bitume était fendu par des graminées, et les arbres isolés qui dans une autre vie avaient servis d'ornementations à un bien triste endroit, poursuivaient anarchiquement leur croissance.

On se doutait que du temps où le site était en activité, il n'avait sûrement jamais été d'un grand réconfort pour la vue de ceux qui y travaillaient, mais aujourd'hui il donnait à tous ceux qui le contemplaient cette impression morbide d'observer un cadavre en train de pourrir à l'air libre, l'effroyable rappel du destin de toutes choses.

Malheureusement l'Homme n'avait pas le temps de s'attarder devant cette vision idyllique, les carcasses de bétons lui bloquait la vue et il devrait s'en éloigner s'il voulait trouver une solution à son problème.

Il contourna la clôture rongée par la rouille, à moitié défoncée et trouée par endroits qui encerclait le périmètre quand il aperçut finalement une route, ce qui aurait pu le faire sourire comme un vautour affamé devant une charogne si son visage n'était pas déjà figé de manière permanente dans cette même expression.