Chapitre 5: Des lèvres sur des cicatrices
Carter finissait de ranger sa chambre. Son sac à dos était prêt et les valises que lui avait prêtées Barbara aussi. Elle se souvenait. Elle était arrivée dans cette maison avec un sac à dos à peine rempli et elle repartait avec deux valises. En fait, elle repartait avec bien plus que cela. En un mois Barbara lui avait beaucoup apporté. Elle avait permis à Carter d'analyser sa situation. Grâce à leurs discussions, elle avait progressé dans sa réflexion et mieux compris ses réactions mais aussi celle de son entourage.
Elles avaient beaucoup parlé de Lori et de ses problèmes.
Barbara l'avait ouverte à la psychologie, commençant doucement à l'initier aux théories.
Carter trouvait cela passionnant et elle avait finalement retiré un dossier d'inscription à l'université et demandé une bourse d'étude. Elle se disait que cela ne l'engageait en rien. Elle pensait très aléatoire la possibilité d'obtenir cette bourse.
Elle avait participé avec Barbara et toute la bande à une manifestation contre le racisme. Elle avait aimé ce rassemblement de gens unis par la même cause. Tout le monde se tenait par la main ou les bras et malgré la gravité du sujet, elle avait senti le bonheur des manifestants d'être ensemble. Nike leur avait fait promettre de venir aussi à la Gay Pride. « Vous verrez, il y a plus de musique, » dit-il en rigolant.
Par ailleurs, son travail à la bibliothèque se passait bien. Certes, le travail administratif était fastidieux mais elle aimait le contact avec les étudiants et quelques profs venaient déjà directement la voir s'ils avaient besoin d'effectuer des recherches. Et puis, Sally était là, elles s'aidaient mutuellement. Elle appréciait cette fille, simple, directe mais qui manquait énormément de confiance en elle.
Le week-end, elle faisait des extra au restaurant. Elle aimait son ambiance. Frederico était devenu son ami. Ils plaisantaient ensemble et s'entendait à merveille pour faire les pitres. Ils sortaient parfois ensemble avec sa compagne, Sofia et Thomas.
Thomas, elle se mit à sourire devant sa glace. Leur relation tout en restant amicale était devenu très proche. Elle ne pouvait pas se passer de lui et visiblement la réciproque était vraie. Ils se cherchaient tout le temps. Elle appréciait son intelligence, sa gentillesse, sa modestie. Il avait intégré la bande et rapidement tout le monde oublia qu'il n'était plus tout à fait un étudiant. Cela lui rappelait son amitié, sa proximité avec Maximilien mais pour l'instant sans les bénéfices. Surtout, elle ne voulait pas penser à cela.
Max, elle espérait qu'avec Taylor, tout allait bien, et qu'ensemble, ils avaient surmonté son absence. Peut-être même qu'ils ne pensaient plus à elle que de temps à temps.
Elle jeta un dernier regard à sa chambre, sans vraiment de mélancolie, elle avait hâte de rejoindre la coloc. Barbara, là encore avait été formidable. Elle avait coupé court à la culpabilité de Carter qui la laissé seule, en lui disant que c'était la meilleure chose à faire pour poursuivre sa quête de la liberté. Par contre, elle voulait la voir deux fois par semaine pour sa thérapie et cela n'était pas négociable. Barbara après avoir dit cela sur un ton sans appel, éclata de rire. « Ma puce, tu viens quand tu veux et si tu en éprouves le besoin. Garde les clefs, tu seras toujours chez toi dans cette maison. »
La sonnette retentit. Carter cria à Barbara, qu'elle savait à l'étage, « j'y vais, ça doit être le facteur. »
Si c'était le facteur, il avait changé de look. Carter reçut un choc, son cœur se serra.
Le garçon dans l'encadrement de la porte portait un costume clair élégant et décontracté sans cravate avec une chemise ouverte juste ce qu'il fallait pour montrer sa virilité. Des cheveux blonds cendrés encadrés un visage parfait avec un nez bien dessiné et une bouche qui laissait apparaitre des dents d'une blancheur éclatante. Grand, musclé, bronzé, on pourrait appeler cela une gravure de mode, un top, quoi. Il lança un regard bleu azur à Carter qui resta interdite.
Bien sûr la voix était à l'unisson du personnage, envoutante. « Bonjour mademoiselle, Madame Scot est-elle disponible ? »
Carter après quelques interminable secondes, balbutia un « oui, enfin, je pense, je … qui vous êtes ? Enfin, je veux dire qui la demande ? » Elle se sentait totalement ridicule et elle s'en voulait d'être aussi débile parce qu'un bellâtre était devant elle.
Le sourire ravageur toujours accroché aux lèvres, il répondit, « je suis son petit neveu, Shane, Shane Rockland. »
Carter arriva à lâcher la porte qu'elle tenait si serrée que ses ongles avaient marqués le bois et arriva enfin à faire une phrase construite, « Je vais chercher Barbara. » Elle tourna les talons puis d'un coup se ravisa, « excusez-moi, je suis stupide. » Elle pensa que cela, il l'avait déjà remarqué. «Entrez, ne restez pas dehors. Je reviens. »
Elle monta et trouva Barbara dans son bureau, « Il y a quelqu'un pour toi, il dit qu'il est ton neveu, un certain Shane Rockland. »
Barbara réfléchit, « oui ce doit être le fils d'une des filles de Lucy. Dis-lui que j'arrive.»
Carter redescendit et entendit rire dans le salon.
Shane s'était installé confortablement dans un fauteuil et elle trouva Sally à moitié allongée sur le canapé qui le badait en gloussant comme une dinde.
Cela énerva Carter, autant la désinvolture de ce Shane qui prenait ses aises que l'attitude de Sally qui était déjà prête à s'offrir sans retenue.
Sally remarqua Carter qui entrait dans le salon. « Je viens de faire la connaissance de Shane.»
Carter lâcha un « oui, je vois. Barbara descend. » Elle regarda Sally, « tu viens m'aider ? Ou tu restes couchée ? »
Sally se leva presqu'à regret, « J'arrive. » Elle regarda Shane, « je l'aide à porter ses affaires, elle vient habiter dans ma coloc. »
Sally rejoint Carter dans sa chambre, totalement surexcitée, « putain, il est canon. Tu le connais depuis longtemps ? »
Carter sur un ton qu'elle voulait le plus neutre possible répondit, « non, il est arrivé il y a 10 minutes. »
Sally se mit devant elle, « tu es sûre ? Tu n'aurais pas voulu le cacher à tes copines par hasard ? Avoue. »
Carter s'agaça réellement, « vous cacher quoi ? Je te dis qu'il est arrivé il n'y a pas 10 minutes. Et puis je n'ai pas vraiment besoin d'un autre mec dans ma vie. »
Sally se regarda dans la glace de l'armoire, « Cool, la voie est libre alors. »
Carter poussa un soupir, «bon, tu prends une valise ou tu prépares directement la liste de mariage. »
Sally réagit en minaudant, « ça va, calme toi, j'ai bien le droit de craquer sur un mec surtout s'il est mignon. » Puis plus sérieusement, « pourquoi tu râles ? Tu ne le connais pas et j'ai l'impression que tu ne l'aimes pas. »
Carter se radoucit, « C'est rien, je pense que c'est laisser Barbara seule qui me travaille plus que je ne veux l'avouer. »
Carter devait être honnête avec elle-même. Quand, elle avait ouvert la porte, elle crut un très court instant que Crash l'avait retrouvée. Cet infime moment avait suffi pour réveiller sa tristesse. Et elle en voulait à ce type d'avoir rouvert cette blessure. Et puis sa réaction devant lui avait été stupide. C'est vrai, il était beau, beau comme l'est Crash. Et surtout avec le même regard qui vous fait comprendre que résister est inutile. Merde elle avait le visage de Crash devant elle, « ça fait chier !» Elle empoigna son sac à dos et le jeta dans le coffre de la voiture de Sally.
Elle trouva Barbara assise sur le canapé, Shane était assis à côté d'elle et lui tenait les mains.
Elle aurait préféré lui dire au revoir seule à seule mais cela semblait compliqué.
Barbara l'appela, « Carter, viens, je te présente Shane, c'est le fils d'Alexandra, la fille ainée de Lucy. »
« Shane, voici Carter, la jeune fille la plus extraordinaire que je connaisse. » Shane lui décrocha le sourire le plus ravageur qu'il put. Carter resta de marbre. « Elle vivait ici, mais à partir d'aujourd'hui, elle va voler de ses propres ailes. N'est pas ma puce ? »
Carter lui sourit, « oui, et c'est grâce à toi. »
Barbara aperçut Sally. « Mais viens toi aussi, asseyez-vous, vous n'allez pas partir tout de suite. Prenez quelques minutes. »
Sally répondit immédiatement en s'asseyant sur le fauteuil le plus proche de Shane, « bien sûr, madame Scot, nous ne sommes pas pressée. »
Carter leva les yeux au ciel, mais puisque cela faisait plaisir à Barbara. Elle prit le second fauteuil.
«Shane me disait qu'il s'installait sur Atlanta pour son travail, c'est ça, Shane ? »
« Oui, Barbara. En fait, je développe un projet autour de l'importation et l'exportation de produits, en particulier avec l'Amérique Centrale et les Bermudes. Certaines entreprises du coin sont intéressées. J'ai donc décidé de m'installer ici. »
Carter se demandait comment on pouvait parler tout en gardant son sourire accroché aux lèvres, Shane, en tout cas, maîtrisait parfaitement cette technique. « Et quel type de produits ? » lui demanda-t-elle. Lui demanda-t-elle plus par politesse que par intérêt.
« Surtout des matières premières mais également des objets. J'ai des contacts dans ces pays et ils cherchent à écouler leurs marchandises et par contre, ils sont intéressés par les bibelots américains qui se vendent bien chez eux. »
Il regarda Barbara, « Maman m'a donné ton adresse et j'ai pensé venir te voir. »
Carter voyait que Barbara était heureuse, elle renouait avec sa famille.
Shane prit un air désolé, « je n'ai pas pu venir à l'enterrement de Lucy, j'étais en déplacement. »
Barbara lui tapota la main, « les enterrements, il faut les laisser aux vieux, comme cela ils s'habituent mais vous, vous êtes trop jeunes pour cela. Tu as bien fait de venir me voir. La maison est ouverte, tu viens quand tu veux et n'hésite pas si tu as un problème. »
Carter cru voir de la satisfaction dans le regard de Shane, qui reprit les mains de Barbara en lui disant merci.
Sally, bien sûr, voulait attirer son attention, « Donc, tu es tout seul sur Atlanta ? » dit-elle d'une voix triste.
Carter faillit s'étouffer le pauvre petit était seul. Elle trouvait Sally pathétique.
« Oui, mais ce n'est pas grave. J'ai l'habitude. J'ai quand même quelques connaissances avec lesquelles j'ai renoué des liens. Ne vous inquiétez pas.»
Sally sortit de son sac un stylo et arracha deux bouts de papier, « voici mon numéro. », elle le lui tendit, « et marque moi le tien, quand on fera un truc avec la bande, je t'appelle. »
Carter n'en revenait pas.
Shane nota son numéro et le donna à Sally avec le regard du chat sur une souris.
Carter tourna la tête après tout, elle n'avait à juger l'attitude de son amie même si elle reléguait l'émancipation féminine au fond d'une caverne.
Elle se surprit à dévisager Shane du coin de l'œil. C'est vrai, il avait le même côté désinvolte que Crash quand elle l'avait rencontré, il sentait le souffre, l'aventure comme lui, sauf que Crash était un vrai voyou à l'époque. C'est normal que Sally craque. Au-delà de leur beauté, avec ce genre de type, on a l'impression que le monde vous appartient.
Carter osa enfin se poser la question qui lui faisait peur : Est-ce que cela suffit pour faire une vie ?
Une sonnerie de portable la sortit de ses pensées, Shane recevait un appel. Il fut très bref et ne dit qu'un « ok ». Il se leva, « je suis désolé, une urgence, je dois partir. Mais je reviendrai Barbara, promis.»
« J'espère bien. » dit-elle.
Il fit un signe de la main à Sally, « je t'appelle. »
Il fixa Carter avec intensité. « Je suis ravie Carter. Je suis sûr que nous serons amis. »
Ils sortirent sur le perron de la maison. Shane se dirigea vers un coupé sport décapotable allemand. Carter fit la moue, cela ne la surprenait pas. Sally par contre s'extasia devant l'engin automobile d'un rouge criant.
Il démarra et leur fit un signe par-dessus le pare-brise.
Carter regarda Sally, « bien, quant à nous, on va prendre ta bonne vieille Toyota. Tu en penses quoi, Sally ? »
Sally revint sur Terre et s'installa au volant en soupirant.
Carter embrassa Barbara. Elle n'avait pas fait un pas vers la voiture que deux chats se mirent devant elle. Tigrette et Roméo se collèrent contre ses jambes en ronronnant. Elle se baissa, les caressa, « vous aussi vous allez me manquer. Je vous apporterai des friandises la prochaine fois. » Tigrette la regarda intensément avec ses yeux bleus. Elle la prit contre elle, la chatte miaula doucement. «Merci pour tout ce que tu as fait pour moi. » Elle leva le regard vers Barbara, « tu avais raison, elle a un don. » Elle lui parla à nouveau à l'oreille, « je sais que tu comprends. Veille sur Barbara. ». Elle posa Tigrette, celle-ci dressa sa queue et partie vers le derrière de la maison, arrivée au coin, elle se retourna, lança un dernier regard vers Carter puis disparut.
Carter revint vers Barbara qu'elle enlaça tendrement. « Je ne sais pas ce que je serai devenue sans toi. J'ai eu beaucoup de chance dans ce bus. »
Barbara embrassa Carter, « Non Carter ce n'est pas de la chance. Si ce n'avait pas été moi, cela aurait été une autre personne. Tu as une qualité finalement assez rare Carter, tu aimes réellement les gens. C'est pourquoi, tu arrives à faire des rencontres et crois-moi, ce n'est pas fini. Ta vie ne fait que commencer.»
Elle monta dans la voiture et envoya un baiser à son amie.
Comme dans toutes les colocs, la question essentielle est : Qui nettoie la salle de bains ou plutôt qui ne la nettoie pas ?
Alma avait posé une pancarte sur les deux faces de la porte. « Nettoyer ou mourir ! »
Elle expliqua à Carter, « ces deux-là, » dit-elle en désignant Sally et Nike, « ce sont les rois de l'esquive. Ils sont toujours trop pressés pour le faire après leur douche. J'ai besoin de ton aide. Donc pas de nettoyage, pas d'eau chaude. » Elle fixait méchamment les deux accusés.
Carter essaya de garder son sérieux. Nike jouait avec son téléphone et faisait mine de rien entendre mais dès qu'Alma avait la tête tournée, il lui faisait des grimaces. Quant à Sally elle se défendit comme elle put d'une voix suppliante, « Tu le sais, je déteste ramasser les poils. »
Alma leva les yeux au ciel, « Mais enfin, techniquement ce sont tes poils. »
Sally penaude répondit, « Mais en fait quand ils sont tombés. Je ne sais pas reconnaitre les miens de ceux des autres. »
Alma était exaspérée, « c'est pour ça qu'il faut les ramasser après chaque douche. »
Carter n'arrivait plus à contenir son fou rire.
Nike jeta un œil au-dessus de son écran. « C'est bien ce que je pensais, je ne suis pas concerné. »
Alma s'étouffa. « Comment tu n'es pas concerné. Tu n'as pas de poils peut-être ? »
« Non, chère ami, je suis parfaitement imberbe. De toute façon, je me rase intégralement le corps. »
Alma explosa. « Et quand tu te rases, tu crois qu'ils vont où tes poils ? Qu'ils disparaissent par enchantement. »
Nike avec un aplomb extraordinaire répondit, « Mes poils sont très fins et s'évacuent parfaitement. Il n'en reste pas de trace.»
Alma s'avança vers Nike, qui eut un léger mouvement de recul. « C'est toi que je vais évacuer par la bonde de la baignoire si ça continue. Et puis, il n'y a pas que les poils, il y a les cheveux aussi. A moins que tu ne portes une perruque. Après tout est bouché.»
Carter les trouvait géniaux. Alma la supplia du regard. « Aide-moi car là je n'en peux plus. »
« J'ai peut-être une idée. Il existe des petites grilles qui se mettent sur l'évacuation. Elle récupère les poils et les cheveux, ensuite on n'a qu'à la prendre et jeter le contenu à la poubelle. »
Alma ouvrit ses yeux comme si elle avait eu une révélation. « Mais c'est une super idée. Tu passes un coup d'eau sur les parois et hop tout va sur la grille. Tu es extraordinaire. Je savais qu'on avait bien fait de te prendre avec nous. »
Nike replongea sur son jeu, « et bien tu vois, fallait pas s'énerver.»
Sally tout doucement dit, « mais la grille, il faut l'attraper avec les doigts.»
La maison d'un étage était une vielle bâtisse en bois avec un jardin sur le derrière et une véranda ouverte sur le devant qu'une bande d'herbe jaunie séparait de la rue.
Les pièces étaient grandes notamment le salon qui traversait tout le rez-de-chaussée. La cuisine donnait sur le jardin.
A l'étage, les chambres étaient réparties de chaque côté d'un couloir où on accédait par un escalier central situé au milieu de l'entrée. Deux données sur la rue, deux sur le jardin.
La salle de bains trônait en haut de l'escalier, première porte à droite.
Carter avait la chambre du fond à gauche dont les fenêtres s'ouvraient sur un parterre de très vieux rosiers avec de grosses branches torturées qui avaient pu se développer librement au grès de la lumière.
Une vigne vierge venait caresser le tout petit balcon qui s'ouvrait face à son lit.
Cela compensait les peintures écaillées, la tapisserie incolore et des meubles d'une époque très indéterminée.
L'armoire grinçait, les tiroirs de la commode, soit ne se fermaient pas, soit se fermaient définitivement, donc ils restaient ouverts. Par contre, le grand bureau, sous une fenêtre, tenait un pan de mur. Il était d'un bois patiné par le temps et dégageait une odeur ambrée. Elle s'assit devant et tournât la tête. Carter se vit dans la glace de l'armoire. Elle se sourit. Elle avait le sentiment d'être chez elle. Pour la première fois de sa vie, elle allait habiter dans une maison qu'elle avait choisie.
Sally avait la chambre face à la sienne. Elle était sortie faire des courses avec Alma. Carter dans le couloir vit la porte de Nike ouverte. Elle s'avança et frappa. « Oui, c'est toi Carter ? Entre, entre. »
Nike était sur son lit, les jambes croisés. Son ordi ouvert devant lui.
Des affiches de spectacles ornaient ses murs ainsi qu'un poster immense de Freddy Mercury.
« Assis toi, sur le lit. Je termine une fiche de lecture. »
Carter regardait ses doigts taper délicatement sur les touches. Il fit glisser la souris, enregistra son travail et ferma le capot. Il leva les yeux vers Carter.
« Alors, tu as fini de t'installer ? Ta chambre te plait ?»
« Oui, beaucoup, elle est grande et puis j'aime la vue sur le jardin. »
« Tant mieux, moi je préfère regarder la rue. » Il sourit, « on ne sait jamais un beau mec qui passe !»
Carter croisa une jambe sous ses fesses. «Tu sais ce que je ferai si je vois un beau mec dans le jardin ? Je te l'envoie. »
« Pourquoi tu aimerais plutôt avoir un moche, ou alors une fille ? » Il lui cligna de l'œil.
Carter rigola, « non, ni les uns, ni les autres. Je fais une pause. »
« Et que fais-tu du beau Thomas ? Je voudrais bien m'en occuper mais j'ai peur que ce ne soit pas possible. »
« Pourquoi, parce qu'il n'est pas gay ? » lui susurra Carter.
« Ho, qu'il soit hétéro n'est pas forcément une difficulté, au contraire. Non, le vrai problème, c'est qu'il est amoureux. » Nike la regarda en inclinant la tête. « Et toi, tu ne le serais pas un tout petit peu aussi ? »
Carter pinça ses lèvres, « C'est difficile. J'aime être avec lui, le sentir près de moi mais je n'arrive pas à prendre une décision. Je ne suis pas sûre de moi. »
« C'est à cause de ton copain, Crash, c'est ça. Je ne comprends pas. Tu as dit que tu ne savais pas où il était. Tu ne peux pas correspondre avec lui ? Pourtant même les militaires en mission peuvent contacter leurs proches. » Nike se reprit, « enfin, cela ne me regarde pas. »
Carter passa sa main dans ses cheveux, « j'ai coupé un peu les ponts avec mon ancienne vie. Et Crash en fait malheureusement parti. Et puis, cette décision avec Thomas n'aurait pas que des répercussions sur ma vie sentimentale.»
Elle soupira, « c'est l'histoire de ma vie, je dois toujours choisir et je ne veux, ni trahir, ni faire de mal à personne. Mais cela n'est pas possible. Alors, il faut que j'apprenne à faire les choses aussi pour moi ainsi je les ferais pour les autres. »
Elle continua. « Tout est lié, Thomas, mes études aussi. Si je décide de rester, cela va avoir des conséquences très importantes sur des gens que j'aime. Et si je pars, cela en aura aussi sur des gens que j'aime, ici. »
Nike lui mit sa main sur le genou, « Ma fille, parfois, il faut savoir être égoïste, comme tu viens de le dire très sagement. Tu dois faire ce que ton cœur te dicte, ce que tu as envie réellement de faire. »
Carter sourit, « justement, je travaille sur cela, savoir ce dont j'ai envie.»
Nike s'allongeât sur le lit, « la vie est trop compliquée, c'est épuisant. »
Carter l'imita, « tu as raison. Et toi, pas de copain ? »
« Non, pas vraiment. Tu sais les mecs gays sont comme les hétéros, ils veulent bien baiser mais pas s'engager.»
Carter se tourna vers Nike, « Si je comprends bien, on est la coloc la plus tranquille du campus. Sally aussi est célibataire. Et Alma, j'ai l'impression qu'elle est seule? »
Nike rit, « houlà, Alma se méfie des hommes. Et si elle a des aventures, elle est toujours d'une grande discrétion. Non dans la bande, la seule vraiment macquée c'est Vannina avec son australien. Au grand désespoir de Shirley d'ailleurs.»
« Pourquoi, Shirley est gay ? », Carter était étonnée. « Elle ne laisse rien paraître et il m'a semblé la voir avec un mec la dernière fois. »
Nike sourit, «Shirley va où ses sentiments la portent. Mais elle est très amoureuse de Vannina sauf que celle-ci est une pure hétéro. »
« Je vois. Dur pour elle. Bon, puisqu'on est dans le people, et Indy ? »
Nike mit ses mains sur son visage, « Mon Dieu, Indy c'est un oiseau migrateur mais qui ne rêve que d'une chose c'est de se poser et de faire son nid. Le problème, c'est qu'il ne se livre pas. Du coup, il ne trouve que des filles qui se pâment en voyant sa belle gueule mais pas forcément ce qu'il y a derrière. Et les autres le fuient car elle le trouve superficiel. Heureusement, il n'est pas gay, cela m'évite d'y réfléchir. » Il rit, « C'est mon seul vrai ami mec. »
Ils entendirent du bruit au rez-de-chaussée, les filles avaient dû rentrer.
Ils descendirent et virent des sacs dans l'entrée. Carter les récupéra et les mena à la cuisine. Nike sortit pour aider Alma et Sally.
Carter les vit revenir avec trois sacs chacun. Sally avait l'air épuisé. « Elle m'a achevé, on a à bouffer pour au moins 6 mois. »
« Et c'est très bien, comme ça. J'en avais marre de devoir toujours courir à l'épicerie du coin parce qu'il manquait un truc. Et puis c'est plus cher. » Alma avait l'expression conquérante.
Nike s'inclina, « merci déesse de la fécondité, ainsi ton peuple pourra croitre et prospérer en mangeant … putain c'est quoi ça ?» Il sortit un sachet translucide où une sorte de masse verte faite de filaments était compactée.
Alma le lui prit des mains, « Ce sont des algues. C'est très nourrissants et sains.»
Nike pris un air désespéré, il regarda Carter, «Tu as déjà mangé un truc comme ça ? »
Carter se mit à rire, « non, à vrai dire je préfère les oignons grillés. Mais bon, on peut toujours gouter. »
« Je te remercie de ton ouverture d'esprit Carter.» Alma lui fit un bisou.
« En plus, ça fait pas grossir. » surenchérit Sally.
Nike totalement dépité, joint ses mains en levant les yeux au plafond, « Saint Burger King, protégez moi des impies végétariens. »
Pendant qu'ils rangeaient, Carter proposa de faire un thé, proposition unanimement acceptée.
Une fois que les conserves et les boites trouvèrent leur place sous l'autorité vigilante d'Alma, tout le monde se retrouva dans le salon, soit sur l'énorme et vieux divan soit sur des poufs qui étaient éparpillés dans toute la pièce.
Nike regarda sa montre, « Va pas falloir tarder, ce soir, répet. Si on est en retard, Indy va « criser » encore une fois. Tu viens avec nous Carter ?»
« Bien sûr, en plus Indy veut que je sois là, il m'a envoyé un texto. Vous savez pourquoi ? »
Alma haussa les épaules, « aucune idée, il travaille sur un nouveau concept. Il écrit toujours de nouvelles chansons et à une idée toute les minutes. En tout cas, cette fois ci il ne m'a rien envoyé. »
Carter était suspicieuse, elle fronça ses sourcils, « tant qu'il ne me demande pas de chanter. »
La salle de répét était en fait un sorte de grand garage que prêtait à Indy, un motard à l'âge incertain, au teint buriné, au collier de barbe et aux tatouages évocateurs fait de croix, de tête de morts et autres Satan et Freddy. Assis sur un rocking-chair devant la porte de sa baraque, sa bécane devant lui, il leur fit le signe du diable tout en buvant une nouvelle gorgée de sa Bud.
Indy était à l'intérieur. Il avait déjà tout préparé. « Super, vous êtes tous là. »
Vannina, derrière sa batterie, réglait la tension de ses drums.
Shirley regroupait les câbles des projos pour éviter qu'ils trainent.
Indy leur demanda de se rapprocher. Il sortit des feuilles d'une pochette, « Voici les textes et les musiques. Certaines vous les connaissaient. Il les tendit à Alma, Nike, Vannina, Shirley et Sally. Il regarda Carter et lui donna un texte.
Elle était interloqué, « mais je ne plaisantais pas Indy, j'ai une voix affreuse et je ne joue d'aucun instrument.»
Indy pris un air malicieux et pointa son doigt sur elle. « Tu te sous-estimes. Tu as une voix profonde, grave, enivrante. Tu ne vas pas chanter, tu vas dire des textes. » Son regard était lumineux.
Il partit vers les instruments, en faisant de grands gestes avec ses bras, « Nous allons intégrer des textes récités entre les chansons ainsi nous construirons une histoire. Cela va créer une unité dans le spectacle.»
« Et Carter sera le récitant, elle fera le lien. Elle sera l'âme du spectacle, celle qui vous mène vers le nirvana. »
Carter ne savait pas quoi faire, Indy était surexcité et elle ne voulait pas le décevoir, « tu sais je ne suis jamais montée sur scène à part pour les spectacles scolaires et encore, je faisais toujours l'imbécile. »
D'un coup Indy tourna un projo allumé vers elle, Carter fut un moment aveuglé.
« Regardez comme elle prend la lumière. Son visage est régulier, fin, doux. Son regard est profond. » Il s'avança vers elle. « Putain Carter arrête de croire que tu ne sais pas faire les choses. Tu es notre muse. »
Vannina s'approcha d'elle, « il a raison, tu es superbe. »
Sally lui arrangea les cheveux, « avec un léger maquillage, tu vas être canon. »
Alma lui dit, « allez, on essaye. »
Carter se retrouva sur la scène, sans vraiment s'en apercevoir. Elle commença à lire le texte qu'elle découvrait au fur et à mesure. Il était sombre et pourtant une douceur s'en échappait. C'était l'histoire d'une enfant qui ne croyait plus au conte de fée. Elle pleurait sur ses illusions perdues. Peu à peu, Carter se laissa porter par les mots. L'enfant rencontra un être magique qui la fit voler et l'emmena vers les étoiles. Elle continua et une mélancolie infinie l'enveloppa. L'enfant avait peur d'être si haut mais un arc en ciel la protégeait. Elle avait oublié les projos, le micro, elle était totalement absorbée par le récit. Une main se tendit vers l'enfant. Elle hésita puis la saisit et sa vie s'éclaira. Carter lut les dernières lettres, Amour.
Elle entendit ses amis l'applaudir, elle situa des silhouettes à l'entrée du garage. Elle plissa ses yeux. Le motard était visiblement en extase. Il poussait des yeah et des fuck sonores. Puis elle vit Thomas qui s'approchait de la scène. Elle ne réfléchit pas à son geste, elle sauta, se précipita vers lui, et elle l'embrassa….
….. La main fine de Thomas lui caressait les cheveux. Elle était blottie contre lui comme un petit animal apeuré. Comme cet oiseau qui sort du nid et prend son premier envol. Une fois posé, il se dit qu'il a été fou de se jeter dans le vide et pourtant maintenant il est heureux car il peut découvrir le monde.
Carter remonta vers le visage de Thomas, elle espérait qu'elle ne le rendrait jamais malheureux. Elle remarqua ses yeux luisant de bonheur. Elle mordit sa lèvre inférieure, son regard devint pointu et elle l'embrassa à nouveau.
Elle entendit très loin la voix d'Indy, « qui avait raison ? Bon, on la finit cette répétition ! »
La peau noire de Thomas brille à la lumière de la pleine lune. C'est sa première nuit dans cette chambre et elle la passe avec un homme. Ils se sont aimés avec une fougue, une passion qu'elle-même ne soupçonnait pas posséder.
Carter sent le regard de Thomas sur son corps nue, elle rit un peu gênée, « nous étions si pressés que tu as gardé ton tee-shirt.»
« Non, en fait je suis frileux.» Il détourne les yeux.
Elle se couche sur lui, il la prend dans ses bras. Elle les sent puissants. Son désir est intact, le sien également, elle le sent.
Il la bascule sur le dos et l'embrasse tendrement. Elle caresse ses épaules musclées puis descend sur ses fesses. Il veut l'aimer à nouveau. Elle se laisse aller, son corps lui appartient. Elle remonte ses mains, les passe sous le tee-shirt. Elle sent la rugosité de la peau, des boursouflures irrégulières, des crevasses. Il se cabre, se relève, et s'assoit sur le bord du lit. Carter reste sans bouger. Thomas a la tête baissé.
Elle s'approche de lui lentement, lui passe la main autour du cou. Il se pousse, évite le contact.
Elle comprend. Assise, les jambes sous ses fesses, elle lui parle doucement malgré sa peur. «Thomas, que se passe-t-il ? Pourquoi me repousses-tu ? Explique-moi, ce sont des cicatrices ? Tu as eu un accident ? »
Thomas ne bouge pas, il reste silencieux.
Elle poursuit malgré tout. « Thomas, parle-moi. Je suis avec toi. »
« Mais pour combien de temps ? » Son regard est dur, mais surtout désespéré. « Les rare filles qui comme toi, un jour, ont caressé ma peau m'ont quitté. Pas le premier soir, non, elles me disaient que ce n'était pas grave. Mais ensuite l'idée même de me toucher à nouveau les révulsait. » Il se lève et prend ses affaires. « Il vaut mieux que je parte. J'ai cru que c'était possible, que j'en étais capable mais quand j'ai senti tes mains …. Je suis désolé. »
C'est un cri qui sort de la bouche de Carter. «Non, tu ne peux pas partir comme cela et me laisser seule. » Carter s'est mise debout sur le lit, elle le domine. « Crois-tu réellement que je sois une femme comme les autres. Crois-tu que si je me suis donnée à toi ce soir, ce n'était qu'une simple passade ou par jeu. » Ses yeux sont en feu, sa mâchoire volontaire est crispée. Thomas voit cette femme nue dont tous les muscles sont tendus par une volonté inébranlable.
Elle descend du lit, se met devant lui, « Ce soir, en étant dans tes bras, j'ai trahie beaucoup de chose. J'ai trahie un homme qui m'est cher, j'ai trahie ma vie d'adolescente. J'ai accepté d'être égoïste, de penser à moi, à mon plaisir et j'en étais heureuse mais sais-tu pourquoi ? »
Elle le toise, le fixe. Il est incapable du moindre mouvement.
« Parce que je t'aime. En 24 h, ma vie à totalement basculé pour la troisième fois de ma vie. Tu veux connaître la vérité. Je ne suis pas la petite nièce de Barbara. Elle m'a récupéré à la dérive dans un bus de nuit. J'ai fui ma famille, j'ai fuis les êtres que j'aimais pour tenter d'arrêter leurs souffrances et la mienne. Et le soir même de mon arrivée, j'ai croisé ton regard et depuis, il me brule. Je ne sais pas ce qui m'arrive et pourquoi mais je peux t'assurer que si tu passes cette porte, tu ne me reverras jamais même si je dois en mourir de chagrin. Non, je ne suis pas une fille comme les autres, en tout cas pas comme celles que tu as connues.»
Carter s'assoit sur lit, des larmes coulent, elle est épuisée.
Thomas est désemparé, son cœur bat trop vite. Il hésite. Il met ses mains sur le bas du tee-shirt puis le retire d'un seul mouvement.
Il est debout, nu devant Carter. Il ne s'était plus mis totalement nu devant une autre personne depuis 10 ans.
Elle le regarde. Sa tête est baissée, ses bras inutiles pendent le long de son corps. Elle se lève, s'approche de lui. Elle caresse son torse. Elle voit sur le côté de son ventre, une marque comme un petit trou au bord irrégulier. Il a un tatouage sur le cœur, un nom, Nelson, accompagné d'une croix.
Elle passe sa main dans son dos. Il trésaille. Délicatement, ses doigts suivent les cicatrises comme pour les apprivoiser. Elle se met derrière lui. Elle embrasse ses muscles, sa peau.
« Non, Carter !» Il veut prendre sa main pour la faire revenir, elle le retient. Dans un souffle elle lui dit, « Si » et continue avec sa bouche à découvrir ces plaies qui ne sont toujours pas refermées.
Elle l'entoure maintenant de ses bras, se met sur la pointe de ses pieds et viens à son oreille, « Que t'est-il arrivé ? Qui as pu te faire cela.»
Thomas prends ses mains dans les siennes, ils les serrent. Il fixe le mur face à lui. « J'ai été un enfant soldat en Ouganda. »
Carter resserre son étreinte, et toujours à son oreille, « mon dieu, mais tu avais quel âge ? » Elle pose sa tête sur le dos de Thomas. Et pour la première fois, il ressent de la chaleur sur ses plaies. Alors il se livre à la seule personne qu'il est arrivé à aimer depuis 10 ans.
C'est une longue confession, dure et dont les meurtrissures resteront gravées en lui à jamais. Mais enfin, il peut les partager.
« Je vivais dans un village de pécheur au bord d'un grand lac. Nous étions heureux, nous ne manquions de rien. J'avais un frère et trois sœurs. Il y avait une école, mes parents étaient très fier car j'étais le meilleur élève, meilleurs que les plus grands. J'avais 9 ans, je courrais dans la forêt avec mon frère, Nelson. Il avait 13 ans, il était grand et puissant. Je faisais des bêtises avec mes sœurs. J'aidais mon père quand il rentrait de la pêche. J'allais chercher de l'eau pour ma mère.
Ils ont arrivés une nuit par bateau. Ils devaient venir du Congo. Ils ont pillé le village, tué les hommes et emmené les femmes et les enfants. Je n'ai jamais revu ma mère et mes sœurs. »
Thomas sentait des larmes dans son dos, et jamais des larmes n'avaient été aussi apaisantes.
« Nelson m'a entrainé dans la forêt et nous nous sommes cachés. Pendant des jours, nous avons erré. Nous étions affamés. Nous mangions des racines. Nous sommes tombés sur un groupe de rebelles. Ils nous ont dit que c'était les hommes du gouvernement qui avaient attaqué notre village. Ils nous ont enrôlés. Ils nous ont appris à nous battre. Nous avons pillé, massacré. Nous avions la haine en nous, une folie meurtrière. J'avais une Kalachnikov, elle était presque aussi grande que moi. Nous étions drogués. La vie, la mort, cela n'avait aucun sens pour nous. Il y avait des dizaines d'enfants. Toutes les semaines, ils en mouraient et tous les semaines, ils en arrivaient. Les filles étaient souvent livrées aux soldats, d'autres combattaient. »
Thomas repris sa respiration, il était en apnée.
« Nelson m'a toujours protégé. Rapidement, il devint un des leaders du groupe. Beaucoup le craignait car il était fort au combat et il n'avait peur de rien. Alors que souvent les petits comme moi étaient violentés par les plus âgés, personne n'osait me toucher. Lors des affrontements, il me faisait rester derrière lui. »
« Un jour, Nelson m'a apporté des livres de classe qu'il avait trouvé lors d'une attaque. Tu dois continuer à apprendre m'a-t-il ordonné. Je lui ai obéi. Je le faisais en cachette. Et à chaque razzia, il ramenait tous les livres qu'il trouvait. Il essayait au maximum de me laisser en arrière et il m'interdit de prendre à nouveau de la drogue.»
Les yeux de Thomas le piquaient, sur le mur, les images défilaient.
« J'ai grandi entre la haine et la violence mais peu à peu je me suis rendu compte que tout cela était horrible. Je supportais de moins en moins le sang. Et j'étais convaincu que nos chefs nous mentaient. Des hommes blancs amenaient des armes et repartaient avec des caisses dont je ne connaissais pas le contenu. »
« Un jour, nous avons attaqué un convoi militaire. Ce fut un massacre. Nous devions achever les blessés avec les machettes. Mais il y a avait des civils, des familles, des enfants. Notre capitaine a demandé à un petit garçon de tuer son père. Il lui a mis une machette dans la main. L'enfant était tétanisé. La machette est tombée au sol. Alors le capitaine l'a ramassé, il a pris son père par les cheveux et lui a tranché la tête devant lui. Nous étions tous recouvert de sang. Et les hommes riaient. Puis il m'a demandé de faire la même chose à l'enfant. »
Thomas sentit des ongles s'enfoncer dans les paumes de ses mains.
« Carter, je n'ai pas pu. Le sang poisseux coulait de la machette sur ma main, j'ai cru que jamais je ne pourrais décoller mes doigts. Il était à genoux face à moi. Il pissait de peur. Non, je ne pouvais pas. » Thomas avait la fièvre, il tremblait. De grosses gouttes de sueur glissaient sur sa figure. « Le capitaine a posé son arme contre ma tempe et m'a dit de le faire ou il tirait. C'est Nelson, c'est mon frère qui la fait. »
Thomas s'est effondré sur le lit. Carter se couche sur lui, et lui parle doucement, « je suis avec toi, je t'aime, je suis là, maintenant, avec toi. »
Le visage caché, Thomas poursuit cette descente en enfer.
« Le capitaine dit à Nelson qu'il m'épargnait parce qu'il était un de ses meilleurs hommes mais que la prochaine fois, il me tuerait. Pour faire un exemple, il a décidé de me fouetter. »
« Nelson était impuissant. J'ai reçu des coups de fouet. J'ai senti ma peau partir en lambeaux. J'ai perdu connaissance.»
Carter pour chaque coup de fouet, posait ses lèvres sur une plaie et à chaque baiser, la douleur de Thomas s'estompait.
«Nelson m'a soigné et a décidé que nous devions nous évader. Nous savions que s'ils nous reprenaient ce serait la mort mais qu'avions-nous à perdre. Au bout d'un mois, dès que j'ai pu suffisamment marcher, nous avons attendu la nuit et nous nous sommes enfuis. Nelson savait qu'il y avait un camp de réfugié tenu par les forces de l'ONU à quelques jours de marche. Nous avons couru dans la forêt sans nous arrêter. Nous ne dormions que deux heures et repartions aussitôt. Mais je sais que Nelson ne dormait pas. J'étais épuisé, il m'a porté sur son dos. Puis un matin, nous avons entendu du bruit, ils nous avaient retrouvés. »
« Nous avons commencé à tirer protégé par le tronc d'un arbre mort. Nous étions sur une colline, en contre-bas, il y avait une route. Nelson m'a ordonné de la rejoindre. Je ne voulais pas le laisser. Il m'a dit que c'était la route qui menait au camp et qu'il aurait peut-être des soldats. »
« Les autres se rapprochaient, les balles sifflaient. J'avais peur. Alors j'ai couru vers la route, j'ai dévalé la pente de la colline. J'entendais Nelson tirer. Puis d'un coup, j'ai eu mal au ventre mais j'ai continué à courir. »
Thomas reprend sa respiration.
« Sur la route, j'ai vu de la poussière, j'ai couru encore plus vite. Il y avait des véhicules de l'armée et de grandes voitures noires. Je me suis écroulé devant elles. Je criais que les rebelles allaient tuer mon frère. Des militaires sont sortis, ils voulaient me faire dégager. Mais un homme en costume est venu vers moi. Il m'a demandé où était mon frère, j'ai montré la colline. Il a donné l'ordre aux soldats de grimper. Je me suis levé malgré la douleur et j'ai essayé de les suivre mais je suis tombé. L'homme m'a dit que j'étais blessé, que je ne pouvais pas marcher. Je l'ai défié du regard et me suis levé à nouveau, il m'a retenu avant que je ne tombe encore. Alors, il a déchiré sa chemise, il m'a fait un pansement. Il m'a pris dans ses bras et il m'a monté sur la colline malgré mon poids, malgré la chaleur, malgré le sang qui coulait sur son costume.
Thomas s'est retourné, il regarde Carter. Elle pleure. Il est inondé de baisers, il est inondé de caresses.
« Nous avons retrouvé mon frère derrière le tronc de l'arbre. Il avait la tête tournée vers la route et il souriait. Ses yeux étaient déjà vitreux. L'homme m'a ramené à sa voiture et ne m'a jamais quitté. Je l'appelle père maintenant. J'avais 13 ans, Carter.»
Il prend son visage et l'embrasse, l'embrasse encore. Carter sent ses baisers, elle veut être aimée et elle veut aimer. A son tour, elle embrasse, à son tour elle caresse. Elle le désire, il veut répondre à son désir. Elle est sur lui, les mains sur sa poitrine, elle sent ses cuisses contre les siennes. Il voit posé sur lui, un corps gracile et fin. « Aimons-nous, Thomas ». Elle sent son désir, il sent son amour. Elle s'offre, il s'abandonne. Ensemble, sans rien oublier, ils se livrent, plus de défense, plus de barrières. Ils se laissent une chance de pouvoir vivre.
