Chapitre 10 : Libre

Thomas tourne en rond dans sa cage. Il tape régulièrement contre les barreaux. Son dos le lance un peu mais ce n'est rien. Le médecin voulait l'emmener à l'hôpital. Mais il n'en était pas question. Il l'a recousu dans l'infirmerie du poste avec un minimum d'anesthésie. Il voulait garder toute sa conscience pour l'interrogatoire.

Il était deux, un latino ténébreux qui la jouait méchant et un brave quinquagénaire qui se voulait compréhensif. Thomas sourit, Ils croyaient avoir à faire à un pauvre africain clandestin. C'est bizarre comme le titre de professeur d'université change les choses même s'il n'est qu'un assistant. Bien sûr, ils n'ont rien montré mais leur ton est devenu moins agressif, plus policé.

Ces imbéciles comment peuvent-ils, un instant, imaginer que l'on puisse tomber dans leur piège grossier. Vouloir lui faire avouer que Carter est la chef de la bande, c'est crétin. Ils vont lui faire la même chose, ces salauds vont lui mettre la pression. Elle doit être épuisée, elle n'a pratiquement pas dormi.

Elle a vécu des choses terribles en 24h.

Mais elle ne craquera pas. Elle a une volonté hors du commun. Si elle vivait en Afrique, elle deviendrait une déesse. Cette fille a un don.

Il frappe de son poing les barres d'acier. Il ne veut pas qu'elle souffre.


Carter est effondrée sur la table. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Mais elle ne va pas leur faire le plaisir de craquer. Elle se redresse.

Suarez pose ses mains devant elle. Il parle avec une voix posée. « Carter, parle-moi du Pinky. »

Carter ouvre les yeux. « Le quoi ? »

« La boite de nuit, le Pinky. Que sais-tu de cet établissement ? »

Carter reprend sa respiration. « Rien. » En fait, elle s'aperçoit qu'elle ne connaissait pas le nom du lieu où elle a passé la nuit la plus angoissante de sa vie.

Suarez fait une légère grimace. « Ecoute Carter si tu veux que l'on te croit, il faut un peu nous aider. »

Carter soupire. « Ok, je sais que Shane fréquentait un club et qu'il y avait des amis. Je pense que c'est de cette boite dont vous parlez. »

Suarez ne la quitte pas des yeux. «Sais-tu ce qui se faisait dans ce « club » ? »

« Non, je ne sais pas »

« Tu es sûre, Carter ? Moi je crois le contraire. J'ai la déposition d'une certaine Shirley Maxwell qui spontanément ce matin est venu avec l'avocat d'une fondation déposer plainte pour viol en réunion. Elle affirme que les faits se sont produits au Pinky. Shirley est bien ton amie ? »

« Oui, mais je ne sais rien sur la boite. » Avouer c'était ouvrir la porte à son enlèvement et elle ne voulait pas que le nom de Frederico apparaisse.

« Très bien. Et si je te dis Gaucho, cela te parle ? »

Carter fait un gros effort pour ne pas réagir. Elle a un flash, la seringue que tenait Gaucho, l'aiguille qui se rapprochait. « Non, absolument pas. »

« Vois-tu, il a disparu avec deux de ses amis. Il était le gérant de cette boite. Il se trouve que dans la rue circule une histoire. Deux jeunes filles auraient été séquestrées par ce Gaucho. Malheureusement pour lui, elles sont protégées par des poissons bien plus gros que lui et il se serait fait dévoré tout cru. Il faut dire que ce monsieur faisait dans le trafic d'être humain. »

Carter regarde Suarez dans les yeux « Je suis désolé, je ne sais rien. » Puis l'image des deux pourris de la ruelle lui revint en mémoire. Elle hésite. Elle se dit que ces deux salauds doivent payer. Cela aidera Shirley.

Elle ajuste sa voix. « Détective Suarez, êtes-vous prêt à passer un accord avec moi ? »

Suarez marque son étonnement, il regarde Brosnam qui opine de la tête.

« Et quel serait cet accord ? »

« Je vous dis ce que je peux mais vous ne me posez plus de questions sur le Pinky. »

« Tu y va un peu fort, tu ne crois pas ? »

« C'est à prendre ou à laisser. Comme vous voulez. Mais si vous refusez, je ne dirai plus rien. »

Carter joue serrée, pourtant elle a le sentiment qu'il y a beaucoup de bluff dans les déclarations des deux hommes surtout dans celles de Brosnam.

Suarez rapproche sa chaise. «Ok, marché conclu. Alors que peux-tu dire ? »

Carter leur parle des soirées organisées, des filles droguées, des mineures, de Gaucho, de Shane qui rabattait les étudiantes, du chantage exercé sur elles. Elle ne fit aucune allusion à Sally. Par contre, elle donne une description très précise des types de la ruelle et le prénom de l'un d'entre eux, Charly. »

Suarez a l'air satisfait. « Merci mademoiselle Wilson. Cela nous sera très utile. Par contre, toujours rien sur ces deux jeunes filles enlevées. »

Carter le fixe. « Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

Il sourit. « Je comprends. » Il pose un doigt sur un de ses poignets et de son index suit les marques que les liens ont laissées.

Brosnam entre temps s'est assis « Vous avez beaucoup de chance mademoiselle Wilson que vos déclarations corroborent celle de vos amis et nos informations. »

Suarez continue. « On surveillait cette bande depuis un moment. Shane venait de sortir de prison. Il avait un sacré pédigrée. Mais on avait aucune preuve, votre intervention a précipité les choses. Vos déclarations et la plainte de mademoiselle Maxwell vont nous aider. Nous avons aussi la déposition de Monsieur Richard Cilley sur le trafic de drogue.» Son portable sonna. Il le porta à son oreille. Ce fut bref. Il dit simplement « Ok ».

« Une bonne nouvelle, leur patron vient d'être interpellé dans un aéroport privée.» Il continuait à sourire. « Les cartels mexicains ont du mal sur Atlanta. »

Brosnam fixe Carter dans les yeux, un peu agacé, « Par ailleurs de nombreuses personnes se sont, personnellement, portées garante de votre moralité et de celle de monsieur Sankara d'ailleurs. Même le Président de l'université d'Emory à appeler le Maire, pour vous dire. Et nous avons dans nos locaux deux éminents professeurs qui refusent de quitter les lieux tant que vous et vos amis ne seront pas libérés. Et ils sont accompagnés d'un avocat eux aussi. » Il souffla. « Vous pouvez partir, vous êtes libre. Par contre il faudra revenir pour la déposition en tant que témoin sur l'affrontement au sein du chantier et répondre de violation de domicile pour avoir pénétré sur celui-ci. » Il commence à ranger les dossiers sur la table. «A l'avenir ne jouaient plus aux justiciers vous et vos amis, faîtes confiance à la Police.» Il sourit, « et cela vous évitera d'être bousculée. Désolé mais nous devions être sûrs. »

Carter demanda doucement, « et pour le juge de Virginie ? »

Brosnam la regarda étonné. «Vous parlez de ce procès pour votre garde. C'est du civil en Virginie, cela ne concerne en rien la police d'Atlanta. On a déjà assez de boulot comme ça. »

Carter failli se pincer.

Suarez la dévisagea. « Je ne sais pas qui vous êtes mais il y a beaucoup de gens qui tiennent à vous. Et si cela vous intéresse, j'ai eu au téléphone un lieutenant de police de Virginie qui s'inquiétait beaucoup à votre sujet. Je l'ai rassuré et je crois qu'elle m'a demandé de vous embrasser. Donc si vous le permettez. » Il se leva et déposa un baiser sur la joue de Carter qui était interloquée. Il lui glissa à l'oreille, « je m'appelle Gilberto, et vous êtes une sacrée nana. Vous savez où me trouver à l'occasion. Et faites mes amitiés à Frederico.»

Carter, cette fois-ci sans menottes, fut emmenée dans une grande salle de réunion vitrée. Elle ne vit que Thomas assis, un bandage lui soutenait son bras gauche. Elle courut, ouvrit la porte et se jeta sur lui. Elle le couvrait de baisers. « Comment tu te sens ? Tu as mal ? Dis-moi. Je vais te soigner. »

De son unique bras valide, Thomas l'enlaçait. Il lui disait en riant, « Oui, Carter, tout va bien. Ne t'inquiète pas. » Et en lui mordillant l'oreille, il ajouta, « pour les soins, j'ai quelques idées. »

Elle posa ses lèvres sur les siennes. Elle aurait voulu que ce baiser dure des heures mais d'un coup, elle comprit qu'ils n'étaient pas seuls. Elle se tourna et se sentit un peu stupide. Douglas souriait d'aise avec à ses côtés le professeur Cromwell. Ce dernier déclara, « mon cher Douglas, avouez que cela nous change de nos cours parfois fastidieux. » Il s'adressa à Thomas, « mon cher ami, cette jeune fille est délicieuse. »

Puis elle vit Taylor, Max, Shirley, Vanina, Sally, Alma, Indy, Nike, tous, ils étaient tous là. Elle serra Taylor contre elle. « Je suis heureuse que vous soyez venus à Atlanta. Excuse-moi j'aurais aimé que cela soit moins violent.»

Son front se plissa. « Barbara, comment va Barbara ? » Elle se tourna vers Douglas.

« Elle va mieux Carter. Elle est faible mais elle est réveillée, c'est l'essentiel. »

« Je veux aller la voir, tout de suite. »

« Bien sûr, Carter, je vais t'accompagner.»

Elle regarda Taylor et Max. « Vous m'attendrez à la coloc, ok ? »

Taylor très sérieusement lui dit, « maintenant que je t'ai retrouvée, je ne te lâche plus. Je viens avec toi.»

Elle hésita puis d'une voix qu'elle voulait assurée. « J'ai appelé Maman tout à l'heure pour lui dire que nous t'avions retrouvé.» Elle marqua une pause. « Tu lui manques beaucoup et à Grant aussi.»

Carter regarda par la grande fenêtre qui apportait à cette pièce la clarté du soleil. Elle vit un ciel bleu sans nuages. Un oiseau planait, se laissant porter par le vent. Puis d'un mouvement d'aile, il accéléra pour partir plus loin.

« Dis-lui que je vais venir.» Un sourire serein éclaira son visage. « Maintenant, je peux. » Elle se tourna vers Thomas. « Dis-lui aussi que, peut-être, je ne serai pas seule. J'aimerai lui présenter une personne. Enfin si celle-ci le veut bien. » Thomas lui tendit sa main.

Elle étreignit tous ses amis. « Merci, à vous. »

Elle embrassa Nike et Shirley. « Vous avez beaucoup de courage. »

« Nous avons un bon exemple, » lui répondit Nike.

Mais elle ne le voyait pas, ni Ben. « Où est Crash ? »

Max lui expliqua qu'il était dans un hôpital pour faire un radio. « Mais ce n'est rien. Juste une vérification, Ben l'accompagne. Il nous rejoindra à la coloc.»


L'hôpital universitaire d'Emory pouvait apparaitre de l'extérieur vieillot, avec son architecture début de siècle, mais dès les portes coulissantes franchit, on pénétrait dans l'établissement le plus moderne de la ville.

Max avait vainement conseillé à Carter d'aller se coucher mais cela ne servirait à rien, elle ne pourrait pas dormir. Au contraire, elle se sentait parfaitement bien réveillée.

Elle remarqua que les gens la regardaient bizarrement. Elle s'aperçut alors qu'elle était couverte de poussière et que sa chemise déchirée, tachée de sang, pendait hors de son pantalon. Elle essaya de s'arranger, secoua ses vêtements mais le résultat ne fut pas extraordinaire. « Je m'en fous ! »

Carter suivait Douglas. Elle tenait la main de Taylor. Elle était soucieuse pour Barbara. Douglas l'avait prévenue. « Elle est encore faible, elle est fatiguée. Je ne lui ai rien dit pour toi mais elle pense beaucoup à Shane.» Il lui avait apparu inquiet pendant qu'il lui parlait. Carter n'arrivait pas à définir son intuition mais elle avait peur pour son amie.

Les couloirs lui semblaient interminables et l'ascenseur très lent.

Quand ils furent devant la porte, Carter respira un grand coup et ouvrit doucement la porte.

Elle découvrit des draps blancs qui recouvraient un petit corps frêle. Le chignon de Barbara avait disparu, un énorme bandage lui recouvrait la tête. Ses yeux étaient cernés d'une ombre. Ses mains posées sagement le long de son corps étaient maigres et les veines qui les parcouraient d'un bleu trop sombre. Le tuyau d'un goutte à goutte était accrochait à son bras.

Carter s'approcha, Barbara ouvrit ses paupières. Elle sourit.

« Ho ! Ma puce, je suis tellement contente de te voir. C'est gentil de visiter ton amie.» Sa voix était claire malgré tout.

« Je suis venu dès que j'ai pu. Je suis désolé, j'aurais aimé venir plus tôt. »

Carter pris un fauteuil qu'elle approcha du lit. Douglas et Taylor étaient contre le mur.

«Il vaut mieux que ce soit maintenant. Je n'étais pas présentable. » Elle rit. « Regarde Douglas, il ne s'en est toujours pas remis. » Elle lui chuchota, « il a cru que c'était la fin.»

Elle s'arrêta sur Taylor. « Mais qui est cette charmante jeune fille ? » Elle la détailla. « Blonde, l'air doux et intelligent. L'allure timide mais dont on sent la détermination. Mon Dieu, Carter que je suis heureuse pour toi. »

« Barbara, je te présente Taylor. »

Taylor fit les trois pas qui la séparaient du lit. Ainsi c'était cette femme qui avait aidé sa sœur. Elle lui en serait éternellement reconnaissante. Elle aima Barbara dès cet instant.

« Bonjour madame.»

Barbara sourit. « Je suis ravie de vous rencontrer Taylor. Je vous connais bien, vous savez. Une personne qui vous aime plus que tout au monde m'a beaucoup parlé de vous. Par contre Carter, veux-tu me rendre un service ?»

Carter se précipita. « Bien sûr Barbara de quoi as-tu besoin ? »

« Demande à ta sœur de m'appeler Barbara et de me tutoyer. » Elle rit et se mit à tousser.

Carter l'a pris par les épaules, Douglas accourut pour la soulever et lui remonter le coussin.

Barbara se calma. « Vous voyez Taylor comme on prend soin de moi. J'ai beaucoup de chance.»

« Tu devrais moins parler et te reposer. » Lui dit Douglas comme on gronde un enfant.

« Jeune étudiant présomptueux, est-ce ainsi que l'on parle à son professeur ? » Répondit Barbara en fronçant ses sourcils.

« Non, c'est ainsi que parle un ami à une amie qui sort du coma et qui est encore fragile. »

« M'empêcher de parler, c'est m'interdire de vivre. » Elle toisa Douglas. « Et puis tu le sais je dois avoir une conversation avec une amie. Je te rappelle que tu as insisté pour que je le fasse, tu m'a même gentiment menacé et tu as raison.»

« Excusez-moi donc tous les deux, mais j'ai besoin de quelques minutes avec toi, Carter. »

Carter ne comprenait pas. Elle vit Douglas entrainer Taylor dehors.

Barbara la fixait, elle avait la même expression chaleureuse que le premier soir dans le bus.

« Oui, je sais, ça fait très cérémonial mais j'ai plusieurs choses à te dire. Avant tout comment vas-tu et Thomas ? Je me suis beaucoup inquiété. » Elle regardait sa chemise.

La surprise de Carter était visible, « de quoi parles-tu ? »

« Un très gentil policier est venu me voir. Il m'a posé des questions sur l'agression. Je lui ai dit que Shane en était l'auteur. Ensuite il m'a parlé de toi. J'ai compris qu'il te soupçonnait d'être sa complice. Il était jeune et face à une psy un peu perverse, il ne faisait pas le poids. Il a fini par tout me raconter. Et je lui ai affirmé que tu étais honnête et droite. Je crois qu'Il m'a cru.»

Elle marqua une pause. Elle demanda à Carter un peu d'eau.

« Je sais que Shane est mort. Ce garçon n'a pas eu de chance. Il a fait tous les mauvais choix. Je sais aussi les risques que tu as pris avec Thomas. » Elle fixa Carter. « J'ai vu Frederico, tu penses bien que dès qu'il a appris pour moi, il est venu en courant. A nouveau, tu as vécu quelque chose de très difficile.»

Carter allait l'interrompre mais d'un signe elle l'arrêta. « Je suis sensée ne rien savoir mais Frederico m'a parlé. Il s'inquiète pour toi. Il veut être sûr que tu iras bien. Je l'ai rassuré et je le suis aussi, tu es entouré de gens qui t'aiment. Tu retrouves ta famille. C'est la meilleure thérapie. »

Elle lui prit la main. « Mais ma puce, je voulais surtout te parler d'une chose qui me concerne. » Elle passa sa main sur le drap comme pour le défroisser. « Quand je me suis réveillé ici, j'ai beaucoup réfléchis. J'ai pensé que je devais la vérité aux gens que j'aimais. J'ai parlé à Douglas et il m'a convaincu que je devais également te parler. Voir la mort t'ouvre l'esprit.»

Elle essaya de se remonter sur son coussin. Carter l'aida. Elle ne disait rien, elle savait qu'elle devait laisser Barbara continuer.

« Voilà, je suis atteinte d'un cancer depuis plusieurs mois. » Carter se crispa. « Au début, je me suis battue mais peu à peu, j'ai baissé les bras. A quoi bon survivre, si c'est pour souffrir. Le soir où nous nous sommes rencontrées, j'avais décidé d'en finir. En plus de la maladie, Il y avait ce courrier avec le passé qui remontait. Tout cela était trop lourd à porter. Et puis, tu es arrivée dans ma vie et tu m'as donné la force par ta seule présence. J'ai pensé que tu étais un cadeau du ciel et maintenant j'en suis persuadée. »

Carter était très émue, elle serrait fort la main de Barbara.

« Je voulais te remercier et ne t'inquiète pas, maintenant j'ai envie de vivre. »

Carter ne savait pas quoi lui dire. Ça lui vint comme ça, sans réfléchir. « Je t'ai fait comprendre un jour que je n'avais pas besoin d'une troisième mère par contre, j'aimerai que tu sois ma grand-tante pour toujours.»

Elle posa ses lèvres sur sa main puis leurs regards se mélangèrent.

« Je n'ai pas fini. Tu me connais, je suis bavarde. » Elle poussa son petit rire. « Gloria, mon aide-ménagère m'a porté mon courrier tout à l'heure. Je sais c'est bizarre mais je crois qu'elle ne savait pas quoi faire pour moi et elle a bien fait. Regarde dans le tiroir de la table de nuit. »

Carter y trouva deux enveloppes, l'une avait l'en-tête de l'université, l'autre était d'un bleu très clair.

Barbara lui dit, « tu peux lire en premier celle de l'université. » Barbara avait le sourire aux lèvres.

Carter sortit la lettre et la déplia. Elle était adressée à Barbara, écrite à la main par le président d'Emory qui l'informait, elle n'osait pas croire ce qui était écrit, que le dossier d'admission en première année de psychologie ainsi que celui concernant la bourse de mademoiselle Wilson Carter avaient reçu un avis favorable de la commission et que celle-ci serait convoquée pour un entretien d'évaluation.

Carter leva les yeux de la lettre et regarda Barbara. Cette dernière avait ce regard rassurant et chaleureux qui réconforterait toujours Carter. « Il faudra travailler ton entretien mais je te le jure, je serais présente le jour de la remise de ton diplôme. »

Carter était sans voix. Elle avait du mal à retenir ses larmes. « Je ne sais pas si je suis un cadeau, j'ai souvent cru le contraire mais je suis sûre par contre d'avoir rencontré une fée. Tu as changé ma vie Barbara. »

Elle lui tapota la main. « Maintenant le plus dur reste à faire, 5 ans d'études au minimum. »

Carter grimaça. « Oui, je m'en doute. »

Elle prit la lettre bleue. « Et celle-ci c'est quoi ? » Elle était épaisse.

Barbara à son tour fut émue. « Regarde.»

Carter sorti plusieurs feuilles, qu'elle déplia. Elle crut reconnaitre une écriture qu'elle avait déjà vue. Elle lit la signature, Angela.

« Barbara ce n'est pas ….» Elle vit ses yeux briller, « c'est ton Angela ! Mais comment est-ce possible ? »

« J'ai commencé à faire des recherches et j'ai pris les services d'une officine chargé de retrouver les personnes disparues. Ils m'ont donné une adresse, j'ai écrit, et voilà.»

« Elle habite près de Memphis. Elle vit seule. Elle est musicienne. Elle a été chanteuse. Tu te rends compte tout ce temps, elle était à moins de 6h de route de moi. »

« Vous allez vous revoir alors ? »

« Oui, enfin, dès que je pourrais sortir de ce lit et faire le voyage. »

Elles entendirent une voix, Douglas était dans l'encadrement de la porte. « A moins que ce ne soit le voyage qui vienne à toi. »

Il laissa passer une jeune femme, enfin c'est ce qu'on pouvait croire en voyant la silhouette de cette personne. Si ce n'était ses cheveux blancs, rien ne laissait déceler son âge. Son visage allongé était d'une finesse incroyable, ses yeux noirs en amandes étaient lumineux.

Elles restèrent un moment sans rien dire, elles se regardaient sans bouger comme si le rêve qu'elles vivaient pouvait s'évaporer en un instant.

Angela s'avança, Barbara lui tendit la main et 60 ans d'attente furent balayés par un baiser.

Carter sortit doucement de la chambre.

Elle fixa Douglas. « Tu étais au courant ?» Il fit oui de la tête avec un regard malicieux.

« Et tu l'a appelé ? » « Oui, ce matin. Visiblement, elle a pris le premier avion. » Il était heureux. « Je me suis dit que ce serait le meilleur remède pour Barbara. »

Carter rit. « Tu es redoutable.»

Douglas la prit par l'épaule. « Et tu ne m'a pas vu en tant que prof, jeune étudiante.»


Dans la voiture de Douglas qui les ramenaient à la maison, elles étaient à l'arrière collées l'une à l'autre. Le professeur avait déclaré qu'il était fier d'être le chauffeur de deux jeunes filles aussi jolies.

« Cela a dû être dur pour maman. » Carter caressait les cheveux de Taylor qui avait posé sa tête sur son bras.

« Elle s'inquiétait mais je crois qu'au fond d'elle elle savait que tu saurais te débrouiller.»

« Et Grant. Je pense souvent à lui. »

« Il a eu des moments difficiles. Il disait que si tu étais partie c'était de notre faute. Que nous avions été trop égoïstes avec toi. Chacun voulant sa Carter et personne ne pensait, à ce que toi tu souhaitais vraiment. »

Taylor releva les yeux. « Il avait raison. »

Carter sourit et arrangea une mèche de Taylor. « Papa a du faire le tampon, comme d'habitude. Il me tarde de le voir. Le procès a été éprouvant pour lui aussi. C'est horrible ce que lui a fait subir Lori. »

Taylor se raidit, Carter le sentit. Elle remonta sur le siège et regarda Taylor dans les yeux. « Qu'est-ce qu'il y a ? » Taylor fuyait son regard. « Il y a un problème avec Papa ?»

Elle se tourna franchement vers sa sœur. « Et bien parle ! »

Taylor se redressa, et doucement, «Papa a quitté la maison ou plutôt Maman lui a demandé de le faire. »

Carter ne comprenait pas. « Mais pourquoi ? Tout s'arrangeait. Le procès était suspendu et Ben refusait le test de paternité.»

« Le fait qu'il est refusé ne veut pas dire qu'il ne soit pas notre frère. Carter, Benjamin est notre frère, tout concordait. Papa l'a avoué à maman, il a revu Lori après notre naissance. Mais il ignorait l'existence de Ben.» Elle sentait sa tristesse revenir, « J'ai cru comprendre qu'à cette époque, Papa était pris entre nos naissances, des problèmes avec Maman, grand-mère qui le critiquait tout le temps et ses échecs dans la littérature. Lori était son moyen de respirer. »

Quelques semaines auparavant Carter se serait effondrée, mais elle n'était plus la même. Elle vit des larmes dans les yeux de Taylor. Elle prit sa main. « C'est leur choix. Ecoute, nous continuerons à les aimer comme avant et avec le temps les choses peuvent s'arranger. Maman est meurtrie mais je suis sûre qu'ils s'aiment malgré tout. Et il vit où ? »

« Dans un appartement en ville. En fait, Ben habite avec lui. Je crois qu'il veut se rattraper. Le plus étonnant c'est qu'il est disponible pour nous comme il ne l'a jamais été. Je crois même qu'il s'est remis à écrire. »

Carter serra Taylor contre elle. « Peut-être est-il maintenant libéré de tous ses secrets. Cela expliquerait qu'il se sente mieux. Papa avait trop de mensonges en lui. » Elle lui fit un clin d'œil. « Crois-moi, rien n'est perdu. »

Taylor se blottit encore plus. « C'est bon de te retrouver. »

Carter en rentrant dans le salon eut une impression bizarre. Elle voyait réunie dans cette pièce, son ancienne et sa nouvelle vie. Elle s'aperçut en fait que les deux étaient liées. L'une ne pouvait pas exister sans l'autre.

Mais tout de suite, elle remarqua son absence.

Elle s'approcha de Max. « Ou est Crash, il est toujours à l'hôpital ? »

Max jeta un regard vers Ben. « Je ne sais pas, Carter. »

« Comment tu ne sais pas ? » Elle s'avança vers Ben, « Qu'est-ce-que vous me cachez ? »

Elle revint vers Max. Il n'arrivait pas à la regarder en face. « Ecoute, on va pas recommencer notre petit jeu. Max, nous ne sommes plus des ados. Je suis sérieuse, où est Crash ? »

Max eut un sourire un peu forcé. « De toute façon, je n'ai jamais pu te cacher quoi que ce soit. » Il respira. « Crash est parti. »

« Comment parti, où, quand ? »

Le silence s'était installé. Ben continua. « Quand on est sorti de l'hosto, il nous a demandé de le déposer à la gare routière. »

Jessy se poussa, Carter s'assit sur le canapé. « Non, cela ne peut pas se terminer comme ça. Je dois lui parler. » Elle le disait pour elle-même. Elle ne pouvait imaginer que son histoire avec Crash puisse s'évanouir comme cela, comme si rien n'avait compté. Elle le voyait seul, malheureux.

Thomas s'accroupit devant elle. « Il n'est peut-être pas trop tard. Je peux t'amener à la gare routière si tu veux. »

Carter leva les yeux vers lui, de son index elle dessina sa bouche. « Non, pas toi. Je dois clore mon passé Thomas et je dois le faire seule.»

Max regarda sa montre, il sortit les clefs de la voiture. « Viens on y va. On a peut-être une chance. »


Les rues défilaient. La nuit était tombée et les enseignes lumineuses essayaient désespérément d'égayer cette nuit d'un mois d'août qui n'en finissait pas de promettre un peu plus de fraicheur. Les nuages s'amoncelaient au-dessus de la ville. L'orage peut-être n'était pas loin. Carter regardait droit devant elle. Elle était déchirée. Pour la première fois de sa vie, elle était consciente qu'elle faisait du mal à une autre personne. Et là, elle ne pouvait pas accuser qui que soit, ni les circonstances. Nul n'était en cause qu'elle. Elle était la seule responsable.

« Comment est-il ? Très mal, n'est-ce pas ? » Sa voix était sourde.

Max se tourna vers elle. «Il fait face. Oui, il a mal. Mais Crash est un battant, tu le sais. »

Carter se pinça les lèvres. « Je sais. Il a l'habitude des coups durs. J'ai toujours eu peur d'en être la cause et aujourd'hui, c'est à nouveau le cas. Je l'ai fait souffrir plus qu'il ne m'a fait souffrir.»

Max lui caressa le genou.

Carter retrouva la gare routière mais elle était bien différente de celle qu'elle avait connue à son arrivée. La foule était compacte. Les bus faisaient un ballet de machine de fer dans la fumée des pots d'échappement et les coups de klaxons. Ils arrivaient, partaient dans les annoncent des hauts parleurs qui couvraient les voix des passagers qui s'interpellaient.

Carter essayait de se frayer un chemin parmi tous ces voyageurs surchargeaient de valises et de sacs. Elle voulait trouver un panneau annonçant les départs. Max lui fit un signe, « Ici !» Face aux annonces lumineuses, elle chercha la ligne pour Richmond. Elle trouva enfin celle qui passait par Fort Bragg.

Quai 26. « Max, il part dans 5 minutes. » Elle courut. Elle avait besoin de voir Crash pour lui, pour elle, pour eux.

Le bus était devant elle. Elle en fit le tour, regardant vers toutes les vitres, la tête levée. Elle sautait. Pourquoi fabrique-t-on du verre fumée ? Elle ne voyait pas à l'intérieur.

Elle voulut monter dans le bus mais le chauffeur l'en empêcha. « Vous ne pouvez pas sans billet. Je suis désolé. De toute façon, je pars dans deux minutes.»

Elle était sur les marches. Elle cria, « Crash !» Le chauffeur lui fit un geste d'impuissance.

Elle baissa la tête. Elle descendit. Elle ne comprenait que trop bien pourquoi des larmes lui montaient aux yeux.

« Je suis là, Carter. »

Elle se retourna doucement. Crash se tenait devant elle. Il avait remis son uniforme. Son visage était grave.

Elle le trouvait si fatigué. « Crash, je ne pouvais pas te laisser partir comme ça. Je suis tellement désolé du mal que je te fais. » Il était devant elle, presque contre elle.

Il approcha une main hésitante et prit une mèche de cheveu qu'il replaça derrière son oreille.

« Tu ne dois pas t'en vouloir. Tu n'y peux rien. Tu m'a beaucoup donné Carter. Tu as changé ma vie. Sans toi que serais-je devenu ? » Il marqua une pause. « Tu l'aimes beaucoup cela se voit et il t'aime comme un fou. »

Carter s'approcha, et se mit contre lui. « Je ne t'oublierai jamais, Crash. Merci. » Il n'arriva pas à l'entourer de ses bras.

Une voix s'immisça, « hé, les amoureux, je peux pas attendre plus longtemps. »

Crash eut un sourire amer. Il frotta le dos de Carter. Elle s'écarta et le regarda « Donne-moi de tes nouvelles. Promis. »

Crash toucha son front. « Oui, bien sûr. Peut-être pas tout de suite, mais oui, je le ferai.»

Il monta sur les marches puis se tourna. « Carter, je vais m'en remettre. Ne t'inquiète pas. Merci à toi aussi. Sois heureuse. » Il était sur la dernière marche, Carter lui cria, « prend soin de toi.» Il tourna son visage éclairé par un grand sourire, il lui fit un signe de la main et la portière se referma.

Carter regarda le bus s'enfuir dans la nuit de l'avenue. Max s'approcha d'elle et la prit dans ses bras. Elle pleurait son adolescence qui partait avec ce bus.

L'orage gronda, d'un coup la pluie se mit à tomber, forte et dru. Les quais se vidèrent en un instant. Il ne restait plus que deux silhouettes immobiles, l'une grande et forte semblait protéger la seconde mince et frêle.

Dans la voiture, on n'entendait que le bruit des essuies glaces qui faisaient une musique répétitive.

« Max, … », des gouttes d'eau coulaient des cheveux de Carter sur son cou. Elle ne s'en apercevait pas.

« Oui, Carter. »

« Je n'ai pas envie de rentrer tout de suite. Tu pourrais rouler un peu.»

« Bien sûr. »

La voiture faisait le tour de la ville. La conduite au hasard se transforma en ballade touristique.

Ils passèrent devant le building Coca-Cola qui arborait fièrement sa capsule rouge.

Puis défila le parc du centenaire, l'immeuble de la CNN. Max continuait à rouler.

Carter vit inscrit sur un panneau, Martin Luther King Jr, National Historic Site. En face du bâtiment un mausolée de marbre blanc s'élevait. « S'il te plait, arrête-toi. »

La pluie s'était arrêtée. L'eau faisait des petites rigoles sur les pavés où se reflétaient les lueurs des rares lampadaires et des panneaux lumineux. Debout devant le monument, elle s'adressa au Révèrent. Elle voulait comprendre. Elle voulait une réponse.

Elle serrait ses poings. Ce bus que la nuit avait englouti, avait ouvert une nouvelle porte dans son avenir et cela lui faisait peur.

Elle leva les yeux vers le ciel. « Révèrent, j'ai ce sentiment étrange en moi, qui grandit chaque jour, que je n'arrive pas à expliquer, comme une évidence, que ma vie m'appartient, que je peux décider. Mais je doute encore de moi, de mes capacités. Ai-je fais le bon choix ? Je suis partie, suis-je obligée de revenir ? J'ai peur de faire encore souffrir. Comment fait-on pour reconnaitre la bonne route ? Je ne veux pas faire le chemin à l'envers pourtant je ne veux pas abandonner ceux qui m'aiment. Je veux juste aller plus loin. Est-ce mal ? Que dois-je faire ? »

Elle regarda le tombeau. «Quel est la réponse, s'il vous plait ? »

Dans le noir, elle ne l'avait pas remarquée, elle s'approcha du tombeau et lut l'inscription, « Enfin libre, enfin libre. Merci Dieu tout puissant. Je suis enfin libre. »

Elle resta quelques secondes immobile.

Elle posa sa main gauche sur le marbre lisse et mouillé. « Merci Pasteur King.»

Elle retourna vers Max qui l'attendait près de la voiture. Elle le prit dans ses bras. « C'est bon d'être ton amie. »

Elle leva les yeux vers lui, ils étaient clairs et brillants. « Max, je vais bien, je suis heureuse. »

Max resserra son étreinte. « Je le sais, maintenant.»

Pendant que Max conduisait, elle envoya un texto. « Je rentre, tu m'as attendu ? »

Dans la seconde, elle reçut la réponse. « Je suis là. »


Il était allongé sur le lit, Anna Karenine à la main. Il n'avait plus son bandage.

Elle enleva ses tennis et trop flémarde, elle garda ses vêtements presque secs de toute façon. Elle vint se mettre contre lui.

Il continuait à lire. Ils ne se parlèrent pas mais Carter vit un petit sourire aux commissures des lèvres de Thomas.

Elle s'aperçut que ses pieds étaient tout petits à côté des siens, cela l'amusa.

Elle frétillât pour être encore plus contre lui. Il passa son bras autour de son cou.

Là, comme ça sur son épaule, elle était bien, calée, elle pouvait rester ainsi toute la nuit.

Elle le vit sous ses yeux, elle plissa ses lèvres, son regard devint plus pointu. Elle commença à jouer avec son bracelet. Elle le trouvait bizarre, fait de différentes étoffes torsadées entre elles où étaient accroché des objets miniatures hétéroclites. Elle les égrenait, un lion, un couteau, un masque tribal, une dent, des bout de bois découpé en formes bizarres et de métal également, et « qu'est-ce que c'est ? » Elle reconnue la douille d'une balle.

« Thomas, c'est quoi, ce bracelet ? Je ne le connais pas et il y a … une balle. »

Thomas la laissait s'amuser avec son bracelet. Dans une autre vie, loin d'ici, c'est tabou qu'une personne touche votre fétiche mais aujourd'hui, c'est Carter, elle pouvait toucher à tout ce qui lui appartenait.

« C'est mon amulette. »

Elle ne voulut pas sourire. « Ton amulette ! Tu es superstitieux ? »

C'est lui qui sourit. « Les occidentaux ne croient pas à ces choses car ils se sont éloignés du sens des symboles. »

« Carter, cette amulette est une déesse, ma déesse, celle qui me protège. Chaque objet représente ce que je suis ou ce que j'ai vécu. Elle m'a accompagné pendant tous les combats de mon existence et elle me permet de rester debout.»

« Tu veux dire que tu lui dois la vie. »

« Peut-être Carter. En tout cas j'ai le sentiment qu'avec elle, aucune balle de la vie ne peut me tuer tant que je respecte les valeurs qu'elle représente.»

« Comme celle de Shane, ce matin. Pourtant il était devant toi. » Carter tressaillit. Elle s'en voulait, ils avaient presque réussi à oublier.

« Je ne sais pas, je le constate.»

« Carter, on ne peut pas tout expliquer. Il n'y a pas que les balles mais tous les évènements mauvais qui peuvent arriver dans une existence. Je crois surtout qu'elle me protège de moi-même, elle me rappelle d'où je viens et pourquoi je dois me battre. »

« Quand j'ai mis mon bracelet au poignet et que je me suis avancé vers lui, je l'ai fait sans crainte car j'étais animé par quelque chose de plus grand que ma seule vie. »

Pour Carter c'était une évidence. « Pour nous protéger, pour me protéger. »

Thomas ne bougea pas, mais ses yeux étaient plein de tendresse. Il se mit face à Carter. « C'est Nelson qui a tressé ces tissus, c'est lui qui mettait au fur et à mesure que je grandissais, les symboles. Courageux comme le lion, tranchant comme le couteau, le masque pour les racines, la dent pour l'éternité. » Il enleva le bracelet. « Regarde, le dessin de ce bois représente la bonté, celui-ci en forme d'étoile, la sagesse, celui en fer en forme de cœur lié, la compréhension. Ils ont tous une signification. A chaque fois que Nelson me voyait acquérir une nouvelle qualité, il créait un symbole. La balle, c'est pour ne pas oublier que la vie est précieuse. »

Carter posa ses mains sur celles de Thomas, en le faisant, elle remarqua quelque chose. Elle mit son doigt sur un des symboles, il avait une forme équivoque. « Thomas, c'est un phallus, c'est un sexe, c'est ça ? » Ses yeux commencèrent à rire. « Et quelle qualité est-il censé représenter ? » Elle avait pris un petit air malicieux.

Thomas rougit. « En fait, il représente la fécondité. »

« La fécondité. » Elle ferma ses lèvres qui tombèrent légèrement et elle remua la tête de haut en bas. « C'est intéressant. Et Nelson l'a créé à quelle occasion ?»

Thomas était un peu mal à l'aise. « Quand je suis devenu pubère, enfin quand il s'en est aperçu. » Il n'osait plus regarder Carter en face. Il se sentait ridicule de réagir comme cela.

Carter jouait avec lui. Elle le trouvait complètement craquant. Elle décida de pousser son avantage.

« Et c'est tout, il ne s'est rien passé d'autre ? »

« Comment ? » Thomas faisait celui qui ne comprenait pas.

« Je ne sais pas, puisque tu avais le symbole, tu n'as pas voulu savoir s'il était efficace. » Carter se rendit compte qu'elle disait des choses très osées et qu'elle adorait ça.

Thomas un peu contraint haussa légèrement les épaules. « Et bien … Il y avait une fille. »

Carter sourit doucement. « Et alors ? »

Thomas capitula. « Ok, elle était plus vieille que moi et je la trouvais très jolie. Elle combattait comme un garçon. Je crois que Nelson lui a parlé. Un soir elle est venue me rejoindre. J'étais pétrifie au début puis peu à peu … » Il se tut et devint sérieux. « Elle est restée dans notre case pendant longtemps. Mais j'ai compris que Nelson l'aimait alors je n'ai plus voulu. Il y avait d'autres filles dans le camp. Elle se faisait appeler Makéda parce que c'est le nom de la reine de Saba. Elle disait venir d'Ethiopie. Elle était grande et mince. Elle a disparue lors d'une attaque. »

Il s'aperçut que Carter redevenait triste. « Non, ce n'est pas ce que tu crois. Je sais que mon frère à favoriser sa fuite. Il a dit qu'il l'avait vue tomber sous les balles mais il mentait. Je l'ai aperçue traverser la rivière et se cacher dans les roseaux. S'il ne l'a pas suivie, c'est pour rester avec moi. Ce bracelet, c'est le lien qui m'unit à lui. Il est tout pour moi. Et demain, j'y rajouterai un symbole pour toi.»

Il s'approcha de Carter. « Je t'aime. » Il avança ses lèvres. Elle coucha sa tête sur le coussin, elle ferma les yeux et … s'endormit.

Thomas se mit à rire. Il posa le bracelet sur la table de nuit. Il déshabilla Carter lentement pour qu'elle soit plus à l'aise. Puis vêtements sales par vêtements tachés, il la retrouva nue sans vraiment le vouloir. Il regarda son corps. Il sentit son cœur se gonfler. Il déposa un léger baiser entre ses seins puis il remonta le drap sur elle. Il se déshabilla à son tour et se coucha à ses côtés. Il était le plus heureux des hommes.

Dans la nuit, un bus s'éloignait d'Atlanta. Des larmes coulaient sur un visage appuyé contre une vitre.

Un portable était posé sur des genoux, la photo d'une jeune fille brune au sourire lumineux était affichée. Un doigt éteint le téléphone.

Il n'avait jamais autant souffert.


Du bruit dans le couloir réveillèrent Thomas et Carter.

Elle se frotta les yeux. Il s'étira.

« Bonjour monsieur. »

« Bonjour mademoiselle »

Elle regarda sous le drap. « Dites-moi, je ne me souviens pas m'être déshabillée hier soir. »

« Vous avez une excellente mémoire. »

Carter plissa ses yeux. « Je vois et c'était agréable. »

Thomas la prit dans ses bras. « Le plus beau moment de ma vie. »

« Je me suis endormi trop vite hier soir, dommage, » constata Carter

« Ma foi, tu étais très fatiguée. »

« Mais ce matin, je me sens en pleine forme. » Ses doigts couraient sur son torse.

Thomas lui fit remarquer que c'était plutôt l'après-midi.

« Aucune importance. » Très lascivement, elle glissa sa main sur son ventre.

Deux petits coups frappés à la porte les interrompirent.

Carter haussa les épaules et Thomas répondit par un « tant pis. »

« Oui ! » Elle était bien obligée de répondre.

Taylor passa la tête. « Je ne vous dérange pas. Vous dormiez encore ?»

« Non, pourquoi ? » Elle prit le bouquin qui se trouvait sur la table de nuit avec désinvolture. « On parlait d'Anna Karenine. »

Taylor ne savait pas si sa sœur plaisantait. « Anna Karenine, c'est intéressant.» Elle la regarda. « Tu ne m'avais pas habitué à cela. » Ses yeux exprimaient beaucoup d'interrogation.

Carter éclata de rire. « Allez viens ! » et se poussa pour lui faire une place sur le lit.

Thomas toussa. « Carter !» Il tenait le drap contre lui.

Carter réagit, « heu, oui, non, excuse nous, deux petites minutes. »

Taylor comprit, se cacha les yeux et referma très vite la porte.

Thomas se leva et alla fouiller dans son sac. Il en sortit un short et un tee-shirt.

Carter le regarda faire, elle aimait beaucoup ses fesses. Elle ouvrit son armoire, elle poussa des vêtements qui de toute façon étaient déjà en boule. Et dis d'une petite voix, « je crois que tu pourrais peut-être mettre tes affaires ici. »

Thomas accroupit, se tourna, il se leva et s'approcha d'elle. « Oui, j'en serai très heureux. »

Ils s'enlacèrent et commencèrent à se caresser. D'un coup Carter sursauta, « merde ma sœur ! »

Elle attrapa au vol un top et un shorty, regarda si Thomas était habillé et alla ouvrir la porte.

« Excuse-nous ! » Elle sauta sur le lit et fit signe à Taylor de s'asseoir.

Ils se retrouvèrent tous les trois en tailleur sur le lit.

« Alors, vous êtes bien installés ?» demanda Thomas.

« Oui, c'est cool, » répondit Taylor. « Nike est vraiment sympa de nous avoir laissé sa chambre. Il dort chez Indy. Ben a dormi sur le canapé en bas.»

Elle regarda Carter. « Et toi, comment tu vas ? »

« Ca va Tay, je vais bien, très bien même. »

Taylor hésita à le lui demander devant Thomas, Carter le comprit. « Tu peux parler Taylor, Thomas sait tout de moi. Enfin presque … » Elle lui jeta un regard coquin. Thomas fit la moue.

« Ok. » fit Taylor. « Et, … enfin, à la gare routière ? Ce ne fut pas trop… dur. »

Carter respira. « Oui, ce fut difficile. Crash est très malheureux. J'espère qu'un jour nous pourrons être ami. Je tiens à lui. C'est un garçon merveilleux. Mais je ne pouvais pas faire autrement.» Elle sourit à Taylor en la regardant dans les yeux. Taylor saisit l'allusion, le sujet était clos.

Thomas ne voulait pas laisser s'installer un climat pesant entre Carter et sa sœur.

« Tu sais, j'ai réfléchie à notre conversation. Je crois que tu as intérêt à prendre économie appliquée en matière principale et finance internationale en option dès la première année. »

Carter secoua la tête. « De quoi tu parles ? »

« Des études de ta sœur. Elle commence économie et finance l'année prochaine. »

Carter se tourna vers Taylor. « C'est vrai, tu as été admise ? »

« Oui, Berkeley m'a acceptée. »

Carter tomba dans les bras de sa sœur. « C'est super. Je suis tellement heureuse pour toi.»

Thomas continua. « Taylor et moi, nous avons beaucoup parlé, notamment de ses études. »

Carter prit un air suspicieux. « Que des études ? Cela signifie-t-il également que maintenant, tu connais tous mes secrets ? »

Thomas la poussa. « Tous. »

Taylor s'exclama. « Ce n'est pas vrai, je n'ai rien dit. »

Thomas fixa Carter. « Donc il y a des choses que je ne connais pas. » Il l'attrapa et commença à la chatouiller. « En Afrique, nous avons des tortures très raffinées pour faire parler les gens. » Il cri tout en maintenant Carter, qui riait en demandant à Taylor de l'aide. « Amenez moi un crocodile ! »

Taylor se décida à intervenir. Elle s'accrocha aux bras de Thomas pour qu'il lâche Carter.

Celle-ci n'arrêtait plus de rire, Thomas hilare, la souleva et se mit debout sur le lit avec Taylor qui ne lâchait rien et riait autant que sa sœur.

Thomas s'arrêtât brusquement. Il regardait la porte, Carter et Taylor firent de même. Max était rentré dans la chambre et semblait totalement surprit voire ahurie.

Taylor la première se remit à rire. « Max, si tu voyais ta tête. »

Max la regarda, il eut un petit rictus. Il s'empara de Taylor et elle se retrouva portée comme Carter.

Les twins, en même temps déclarèrent. « Qu'on nous emmène prendre notre déjeuner. »

Ainsi deux princesses furent descendues au salon et déposées délicatement sur le canapé.

Max et Thomas partirent en cuisine pour préparer thé et café comme tout bon valet sait le faire.

Tout le monde était réuni même Sally qui semblait plus sereine.

Dès qu'elle vit Carter? Alma se précipita sur elle. «Carter, tu as du courrier.» Elle lui tendit une enveloppe blanche. « Ça vient de la fac. » Elle était excitée, ils regardaient tous Carter.

Carter prit l'enveloppe et la posa sur ses genoux. « Mais tu ne l'ouvres pas ? » lui demanda Alma.

Carter respira. « Je sais ce qu'elle contient. »

Taylor n'osait pas bouger. « Tu t'es inscrite à la fac ? »

Elle prit sa sœur par la main. « Viens, il faut qu'on parle. »

Elles passèrent par la cuisine, en profitèrent pour prendre leurs mug et Carter l'entraina dans le jardin.

Une vieille balancelle offrait encore des coussins où l'on pouvait s'asseoir. Une table rouillée d'un vert passé depuis bien longtemps avait échoué juste à côté.

Le parfum des roses embaumait l'air. L'herbe avait un peu jaunie avec la chaleur mais de petites fleurs blanches égayaient le sol.

Taylor n'était pas rassurée, elle s'assit. Le balancelle grinça mais se laissa faire. Carter resta debout. Son image diaphane d'une jeune fille pieds nus en tenue légère se découpait sur un mur de roses rouges éclatantes qui s'agrippaient à la façade de la maison.

Elle tenait l'enveloppe dans une main, de l'autre elle posa sa tasse sur la table. « Tay, je vais rentrer avec vous chez maman comme je te l'ai dit.» Taylor se sentit soulagée, elle sourit. Carter fit un geste, « attends, mais je ne resterai pas. Je reviendrai ici. »

Le sourire s'était effacé. « Tu ne veux plus vivre avec nous ? »

« J'ai déposé un dossier d'inscription et une demande de bourse en fac de psycho. Dans ce courrier, il est noté que je suis acceptée sous réserve d'un entretien d'évaluation. Mais quel que soit le résultat de cet entretien, je reviendrai.»

« C'est pour Thomas, n'est-ce pas ? »

Carter sourit. « Non, ce n'est ni pour Thomas, ni pour la fac, je reviendrai pour moi. Parce que c'est ce dont j'ai envie. Même si Thomas n'existait pas, même si je devais rester serveuse, c'est ici que je veux vivre. »

Taylor devint triste. « C'est normal, tu as beaucoup souffert à la maison. »

« Non, ce n'est pas la raison. J'ai dépassé tout cela. » Elle se rapprocha de sa sœur, « Tay, cela n'a rien à voir. J'ai juste envie pour l'instant de vivre ma vie, ici. »

« Maman et Grant le comprendront, ne t'inquiète pas. »

« Je l'espère. J'irai les voir et ils pourront venir. Comme ils pourront aller à Berkeley pour toi. »

Taylor secoua la tête. « Je suis stupide. J'ai cru que ta fugue ne durerait qu'un moment et que tu finirais par rentrer. C'est vrai, je pensais que si tu restais mon départ serait moins dur pour eux, avec tout ce qui arrive. Excuse-moi. Une fois de plus je n'ai pas fait preuve d'un grand sens psychologique.»

Elle prit la main de Carter qui souriait toujours. « Et cet entretien, il est quand ? »

« On va le savoir tout de suite. » Carter ouvrit l'enveloppe et fit presque tout de suite la grimace, « la semaine prochaine. »

Elle se ressaisit. « Ok, il ne me reste plus qu'à bosser. » Elle regarda Taylor, « vous pourrez rester ? »

« Bien sûr, nous sommes en vacances, nous.»

« Il y a autre chose. »

« Quoi, Carter ? »

« Prête-moi ton portable, je voudrais appeler Maman. »