Chapitre 1

Harlock leva machinalement les yeux au ciel mais la couche de nuages s'était épaissie et bloquait la vue. L'avertissement de Miimé venait trop tard.
Pas le temps de se réjouir d'avoir récupéré sa filleule. La menace qui pesait sur eux nécessitait une riposte immédiate.

« Miimé, tu vas emmener Mayu sur la planète H'LoneX. J'ai promis à Tochiro que sa fille vivrait, je ne peux pas la perdre maintenant alors que nous venons juste de la récupérer. Bob saura prendre soin de vous. Il la cachera et la protégera le temps que nous... »

La Jurassienne ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase.

« Non !

J'ai fait une promesse moi aussi, celle de ne jamais te quitter et de te protéger quoi qu'il arrive. Tu auras besoin de moi. Je ne veux pas t'abandonner, surtout en cet instant critique. Envoie quelqu'un d'autre. »

Une vague de froid intense et soudaine avait pénétré Harlock jusqu'au plus profond de son être, manifestation psychique de l'émotion violente ressentie par Miimé. Il était inhabituel qu'elle le contredise, surtout avec autant de fermeté. Elle n'allait pas être facile à convaincre.
Le temps pressait. Ce n'était pas le moment de discuter.

« Miimé, je t'en prie ! Mayu ne supportera pas le combat à venir. Tu vois bien dans quel état lamentable elle se trouve. Elle aura besoin de tes dons. Toi seule peut la soulager et l'aider à surmonter le traumatisme qu'elle vient de subir. »

La Jurassienne sentit qu'il ne changerait pas d'avis. Elle reprit néanmoins d'un ton suppliant :
« Alors laisse-nous au moins venir sur l'Arcadia. Je pourrai m'occuper de vous deux en même temps. »

Implacable et désireux de regagner son vaisseau au plus vite, Harlock refusa d'argumenter plus avant.

« Non, je ne peux pas prendre ce risque. Cette bataille sera... différente, je le sens. »

La Jurassienne le regarda avec désespoir. Il savait que cet affrontement risquait d'être le dernier. Les forces en présence était tellement inégales. Comment un seul vaisseau, même aussi exceptionnel que l'Arcadia, pourrait-il survivre à un tel rapport de force ? Il lui demandait de l'abandonner à un moment critique.

Cette séparation lui déchirait le cœur mais au fond d'elle-même, elle savait qu'il avait raison. La fillette, dans son état de détresse, ne supporterait certainement pas le choc émotionnel d'un tel combat et ce quelle qu'en soit l'issue.
Mayu incarnait le symbole de leur lutte à tous : les enfants étaient l'avenir de l'humanité. Sur eux reposaient les espoirs d'une Terre enfin libre. Leur sort était prioritaire.
La mort dans l'âme, elle finit par acquiescer.

Elle regarda le capitaine étreindre tendrement sa filleule. Il venait tout juste de la retrouver pour la reperdre à nouveau. Mayu, encore sous le choc, ne proféra pas un son. Elle se contenta de poser sa tête sur la poitrine de son parrain, refusant de le laisser s'éloigner.
Miimé songea que le destin était décidément bien cruel envers le commandant de l'Arcadia. Elle toucha à nouveau l'esprit du pirate.

« Promets-moi de ne pas mourir. Tu sais que je ne te survivrais pas. »

Harlock la fixa sans bouger pendant quelques secondes. Les yeux jaunes de la Jurassienne brillaient d'une telle intensité que son regard était difficile à soutenir, même pour lui qui avait la réputation de ne jamais baisser les yeux.

« Je ferai tout pour sauver l'Arcadia. »

Son timbre était ferme, dénué de toute crainte. Malgré tout, il gardait l'espoir de survivre à cette bataille. Fidèle à lui-même, il lutterait jusqu'à son dernier souffle sans jamais capituler.

Légèrement rassurée, Miimé jeta un dernier regard éloquent au pirate. « Ceci ne sera pas un adieu, j'ai confiance en toi. »
Puis elle prit la fillette dans ses bras et s'éloigna vers les chasseurs.

Harlock se tourna alors vers la jeune femme blonde qui se tenait à proximité, sûr de sa réponse avant même d'avoir pu poser la question.

« Kei ? »

Elle se contenta de refuser d'un signe de tête, devinant sans peine les intentions de son commandant. Le capitaine souhaitait la protéger et elle lui en était reconnaissante mais, fidèle au règlement du vaisseau, elle était libre de faire ce qu'elle voulait à bord. Et s'il devait mourir, elle souhaitait mourir à ses côtés.

Le pirate n'était pas surpris. Il poussa un soupir résigné puis s'adressa au plus jeune membre de son équipage : « Tadashi, tu vas accompagner Miimé et Mayu.

- Mais, capitaine... »

Un regard glacial le figea sur place. Le jeune homme ne put s'empêcher de baisser les yeux. Certes, son subordonné pouvait théoriquement refuser d'obéir mais Harlock abusait éhontément de son aura de capitaine pirate pour l'impressionner.

Une touche de flatterie à présent :
« Les vies de Mayu et Miimé comptent plus que tout. Tu es mon meilleur pilote de spacewolf, je te fais confiance pour les mener à bon port. Profite de notre décollage pour t'éclipser discrètement. Dès que tu le pourras, passe en hyperespace pour te rendre sur H'LoneX. Sur place, Miimé te guidera. Tu seras libre de nous rejoindre une fois ta mission remplie. Je compte sur toi. »

Résigné, l'adolescent finit par acquiescer.

Harlock ne prit pas même le temps de regarder le chasseur s'éloigner. Il sauta dans son spacewolf et mit les gaz. Il avait au moins réussi à sauver la vie de cette tête brûlée de Tadashi, sans compter celles de Mayu et Miimé. C'était déjà une petite victoire. Suivi du reste de l'escadrille, il se hâta de regagner le bord de l'Arcadia.

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Dès son arrivée au hangar, il se précipita en passerelle. Sans surprise, son second l'y attendait en sifflotant, sa dernière maquette à la main. Rien ne semblait pouvoir altérer l'inébranlable flegme du petit homme.

« Où en est-on, Yattaran ? »

Le premier lieutenant souriait de toutes ses dents.

« On a connu des jours meilleurs, capitaine. C'est une véritable armada qui s'apprête à nous tomber dessus : destroyers, croiseurs lourds, cuirassés plus une multitude de frégates et de corvettes. J'ai bien l'impression que toute la flotte sylvidre s'est rassemblée pour nous exterminer.
Le point positif, c'est qu'on doit bigrement les faire flipper pour mériter un tel déploiement de force. Tâchons de ne pas les décevoir, hein, capitaine ? »

Le pirate ne prit pas la peine de répondre, trop occupé à répertorier mentalement les différentes options qui s'offraient à lui. Malheureusement, elles étaient réduites.
Leur meilleure chance, bien qu'il haïsse cette idée, était de s'échapper en faisant un saut warp au plus vite mais il fallait d'abord quitter l'atmosphère et regagner l'espace. Et pour cela, il leur faudrait se frayer un chemin à travers la flotte ennemie.

Il se tourna vers Kei. La jeune navigatrice, qui officiait également comme lieutenant en second de l'Arcadia, s'était déjà jetée derrière sa console et pianotait furieusement sur l'écran tactile.

Malgré l'urgence du moment, Harlock ne put s'empêcher de repenser à son refus de quitter le vaisseau. Il n'avait jamais douté de sa fidélité mais ne l'en respectait que plus. Son cœur se serra à l'idée qu'elle risquait de mourir prochainement.

Il fut interrompu dans ses pensées par l'intervention de l'opérateur radio :
« Capitaine, nous avons une communication entrante en provenance de la surface.

- OK. Transfère-la immédiatement sur l'écran principal. »

Le visage de Lafresia apparut soudainement sur la passerelle. Elle... souriait ? C'était de mauvais augure. Harlock se prépara au pire.

« Humains, vous êtes tombés dans mon piège. J'espère que vous allez apprécier ma dernière surprise. Cette fois, vous êtes pris, vous n'en réchapperez pas. Votre vaisseau, aussi formidable soit-il, ne sera pas de taille à lutter contre mon armada. Vous n'avez aucune échappatoire. »

La reine émit un rire sardonique et coupa la communication avant que quiconque ne puisse réagir.

Le pirate jura intérieurement. Surprise ? Qu'avait-elle voulu dire ? Pendant qu'une partie de son esprit cherchait la signification cachée de ces paroles, l'autre se concentrait sur l'exécution de la tactique qu'il avait adoptée.

« Kei, tiens-toi prête à rentrer dans l'ordinateur les coordonnées des différents sauts jusqu'à notre point de repli. Nous allons forcer le passage et nous passerons en hyperespace dès que nous aurons atteint une altitude suffisante.

- Négatif, capitaine. Un des vaisseaux ennemis émet un champ électromagnétique parasite qui perturbe notre système de navigation. Les Sylvidres veulent nous bloquer ici. Il s'agit sûrement d'une pollution par rayonnement ionisant mais je n'arrive à déterminer ni la fréquence ni le type de modulation. Nous travaillons à le contrer mais tant qu'il sera en place, nous agirons en aveugle. Tenter un saut warp dans ces conditions serait suicidaire. »

Harlock jura bruyamment. C'était donc cela, le piège dont avait parlé la reine sylvidre.

Lafresia, je regrette déjà de t'avoir épargnée. Je te jure que tu me paieras ça, et plus vite que tu ne le croies. Tochiro, mon vieil ami, je vais avoir besoin de toi pour nous sortir de là. Je compte sur toi.

Dans tous les cas, il fallait tenter de regagner l'espace avant d'engager le combat. Ils y seraient plus libres de leurs manœuvres : « Moteurs poussée maximum, transférez toute l'énergie disponible sur les déflecteurs avant, on force le barrage et on fait le ménage dès que nous serons à portée de tir !

- Tous les systèmes au vert, Capitaine. Parés à la mise en route ».

Harlock attrapa la barre à deux mains et grimaça de douleur. Fichue épaule.

Même s'il n'y avait guère prêté attention jusqu'à présent, il n'était pas sorti indemne de son incursion à travers la base sylvidre.

« Arcadia, en avant ! »

Il fit pivoter le vaisseau sur lui-même puis le lança à bâbord toute, plongeant droit sur l'arrière-garde de la flotte.

Il sentait un liquide chaud et poisseux imprégner le tissu sur sa poitrine. Quelle guigne, ce n'était pas le moment. Ce tir de blaster allait le gêner. Il avait déjà perdu pas mal de sang.

Il détestait l'idée de faire volontairement appel au doc, surtout en passerelle et devant Kei qui n'allait pas manquer de s'inquiéter, mais il n'avait pas vraiment le choix : il ne pouvait risquer de perdre ses forces à l'aube d'une bataille qui s'annonçait terrible, ni quitter son poste en cet instant critique.
Il appuya sur l'intercom : « Le doc est demandé en passerelle. »

A ces mots, Kei tourna vivement la tête vers lui. Le capitaine pouvait sentir son regard le scruter de pied en cap. Elle remarqua rapidement la tache sombre et humide qui se développait sur ses vêtements. Elle étouffa un cri et fit mine de se lever.

Harlock la rabroua sèchement.

« Reste à ton poste. Le doc arrive. Trouve plutôt comment bloquer ce foutu champ électromagnétique. Un saut warp est la seule façon de nous échapper de ce trou à rats. »

D'un air résigné, elle acquiesça et se retourna vers sa console. Il fallait absolument qu'elle et Yattaran, avec l'aide de l'ordinateur central, trouvent au plus vite une parade au piège tendu par les Sylvidres.

La lutte était trop inégale. S'ils n'arrivaient pas à passer en hyperespace rapidement, ils étaient condamnés.