Chapitre 3
« Appel de la Reine Lafresia pour l'amirale Cathan. Le piège a fonctionné. L'Arcadia est à notre merci. Ordre à tous les vaisseaux des escadrilles trois, quatre et six, destruction immédiate de l'objectif. »
Le regard carnassier qui s'alluma dans l'œil de l'officier supérieur à l'annonce de cette heureuse nouvelle avait de quoi inquiéter l'ennemi le plus aguerri.
C'est que la commandante en chef des escadres avancées de l'Armada Royale sylvidre était la plus redoutable et la plus impitoyable des adversaires. Son impressionnant tableau de chasse, son grand sens tactique et son absence totale de pitié, même envers celles de sa propre race, faisaient d'elle la plus grave menace que puissent redouter l'Arcadia et son équipage.
« Message reçu. Avec grand plaisir, ma Reine. »
0-0-0-0-0-0-0-0
La morphine avait fini d'anesthésier l'épaule d'Harlock alors qu'une formidable poussée d'adrénaline envahissait son sang, lui redonnant toute sa vigueur. Maintenant que l'heure approchait, il avait hâte d'en découdre. Les pirates entendaient défendre leurs vies chèrement et faire regretter à ces plantes maudites l'enlèvement de Mayu.
Et si cette bataille devait être la dernière, ils feraient en sorte de la rendre légendaire !
Un rictus sauvage illumina son visage : « Arcadia... FEU ! »
Alors l'enfer se déchaîna autour d'eux.
Le vaisseau faisait feu de toute sa puissance, effectuant un véritable tir de barrage. Il était entièrement encerclé par la flotte sylvidre et subissait un assaut ininterrompu. Il rendait coup pour coup, encaissant infatigablement les coups ennemis, jetant le chaos sur son passage. Les explosions autour d'eux étaient incessantes, les tirs de canon et de lasers se croisaient en une myriade d'arcs colorés.
L'espace n'avait plus rien de sa noirceur et de son silence habituels. Il s'était transformé en un immense feu d'artifice, spectacle qui aurait pu offrir quelque saveur si les belligérants n'avaient été en danger de mort.
« Tourelles un et deux, concentrez le feu sur les croiseurs lourds, détruisez leurs systèmes de visée et leurs canons. Leurs tirs sont beaucoup trop précis. Nos boucliers ne résisteront pas longtemps à une telle puissance de feu.
Tourelle trois, tirs à longue portée. Descendez-moi ce destroyer qui a des artilleurs trop bien entraînés !
Batteries laser, tir rapproché. Arrosez les frégates et les corvettes. Envoyez toutes ces maudites plantes en enfer !
- Avec plaisir, capitaine ! »
Les nombreux impacts martelaient la carlingue, les sirènes d'alarme retentissaient de façon ininterrompue mais il semblait que le blindage et les systèmes internes du cuirassé devaient encore tenir. Décidément, l'Arcadia était un bâtiment d'exception.
Merci Tochiro, tu m'as fait le plus beau des cadeaux.
0-0-0-0-0-0-0-0
Les ennemis attaquaient en un flot ininterrompu. Malgré la résistance du vaisseau et la puissance de ses ripostes, les efforts des pirates semblaient inutiles. Ils ne pouvaient manquer de finir submergés par le nombre. Ce n'était qu'une question de temps.
Harlock jeta un regard furtif vers Kei et Yattaran qui s'activaient avec frénésie sur leurs consoles, cherchant désespérément à hacker le flux parasite qui les empêchait toujours de s'échapper en hyperespace.
Inutile de leur mettre la pression, ils faisaient visiblement leur maximum et étaient pleinement conscients de la gravité de la situation. Il fallait gagner du temps.
Le capitaine se tourna vers l'opérateur radar et l'interpella :
« Sabu, il faut absolument repérer le vaisseau amiral pour détruire son système radar et ainsi désorganiser leur attaque. Il doit certainement servir de relais de communication : une analyse spectrale devrait permettre de le localiser.
- Aye, Aye, capitaine.
Je lance un scan pour traquer les ondes molles de type hertzien, les plus utilisées pour les communications dans l'espace. La source du plus gros flux entrant et sortant nous permettra de localiser approximativement le vaisseau amiral. Il suffira ensuite d'affiner la position en balayant le secteur avec le radar à émissions pulsées. S'il y a trop d'interférences, on pourra toujours utiliser l'amplificateur à klystron. »
Le capitaine se contenta de hocher la tête. Il faisait toute confiance à son subordonné qui avait maintes fois prouvé sa compétence. Il n'eut pas longtemps à attendre.
« Ça y est capitaine, je l'ai ! Coordonnées 48.8738311/2.2950272000000496. Un destroyer dernière génération dissimulé au milieu de cuirassés lourds. »
Le pirate lança dans l'intercom :
« Harlock pour la soute B. Envoyez les missiles plasma longue portée, verrouillez le système de guidage inertiel sur la cible. Il faut absolument détruire leur système de transmission.
- On va faire de notre mieux, capitaine, mais le destroyer est en limite de portée pour ce type de guidage. Les gyroscopes risquent de subir une dérive sur une si longue distance. On va manquer de précision. »
Le silence se fit à bord, jusqu'à ce que l'artilleur reprenne la parole d'une voix excitée.
« Je crois que j'ai la solution ! On n'a qu'à utiliser les têtes anti-radar et envoyer une salve complète pour plus de sécurité. Le lancement se fera sous guidage inertiel, ce qui devrait permettre aux missiles d'éviter les autres vaisseaux et les débris majeurs. Dès qu'elles seront à proximité de la cible, les têtes devraient se verrouiller sur les ondes électro-magnétiques émises par le radar du vaisseau amiral et les remonter directement jusqu'au point d'impact.
- Entendu, procédez au tir dès que possible. »
Un soupçon d'impatience pouvait être entendu dans la voix d'Harlock.
« Missiles largués. Impact prévu dans deux point deux minutes. »
Quatre traînées de feu s'élancèrent à travers l'espace, porteuses de tous leurs espoirs. Il fallait espérer que le nouveau système de guidage serait assez performant pour permettre aux missiles d'arriver à leur destination. Leur hypothétique salut en dépendait.
A ce moment précis, une nouvelle sirène se fit entendre : l'alarme de proximité.
« Capitaine, six missiles à statoréacteurs et guidage radar sont en approche par notre hanche tribord !
Ils portent une tête nucléaire et sont verrouillés sur l'Arcadia !»
Et merde ! Chacun son tour on dirait. Bien joué, Amirale Cathan. Même en bon état, nos boucliers résisteraient difficilement à l'impact d'un seul de ces missiles. Six, c'est du gâchis.
« Larguez les paillettes de brouillage. Moteurs poussée maximum. On s'arrache !
- Les brouilleurs semblent inefficaces, capitaine ! On a toujours les missiles aux fesses ! Leur système de guidage utilise une longueur d'onde supérieure à celle des fibres de verre contenues dans nos leurres, ou bien ils sont équipés du système de visualisation de cibles mobiles, une contre-mesure diablement efficace. Dans tous les cas, on est marron. »
Dans un rugissement, l'Arcadia reprit sa course folle. Déjà les projectiles étaient sur eux.
0-0-0-0-0-0-0-0
Le commandant en chef des escadres avancées de l'Armada Royale sylvidre prit la parole.
« Amirale Cathan pour la Reine Lafresia.
Nous sommes la cible d'une salve de missiles ennemis de nouvelle génération. Leur système anti-détection nous a empêchées de les déceler suffisamment tôt et nos leurres sont inefficaces. Impossible de les déverrouiller ni de les semer.
Impact imminent. Nous sommes condamnées. L'exécution du plan devra se poursuivre sans nous. »
Puisque je dois finalement être vaincue, je suis heureuse que ce soit par un adversaire aussi exceptionnel que toi, capitaine Harlock.
Dommage, la destruction de l'Arcadia aurait été ma plus belle victoire mais un vrai guerrier doit accepter la défaite la tête haute.
« Gloire à notre Reine Lafresia ! »
0-0-0-0-0-0-0-0
Malgré l'intensité de l'activité qui régnait en ce moment sur la passerelle, l'équipage tout entier ne put s'empêcher de tourner la tête lorsqu'une explosion formidable attira leur regard, précisément à l'endroit où se trouvait le vaisseau amiral il y avait encore quelques instants.
Concentrés sur leur fuite en avant, ils n'avaient plus eu le loisir de suivre l'évolution de leurs propres missiles qui, visiblement, avaient fait mouche.
Au moment de l'impact, le champ magnétique qui contenait le plasma à l'intérieur des projectiles avait cessé d'exister. La matière hautement explosive s'était alors échappée en libérant une énergie et une chaleur formidables qui rappelaient celles d'un petit soleil. Le destroyer n'avait eu aucune chance, tout comme les cuirassés qui lui faisaient escorte.
La voix de l'opérateur radar se fit entendre, couvrant difficilement les acclamations de l'équipage :
« Le vaisseau amiral a disparu de mon scop radar. Destruction confirmée, capitaine ! »
A la barre, Harlock paraissait animé d'une force surnaturelle. Il émanait de lui une telle énergie, une telle volonté que nul ne semblait devoir lui résister. Il se concentra à nouveau sur sa course présente.
La destruction du vaisseau amiral était certes une heureuse nouvelle mais les alarmes qui résonnaient avec insistance lui rappelaient trop bien qu'il ne tenait qu'à un fil qu'ils ne subissent le même sort à très court terme.
Il louvoya férocement pour passer entre les deux cuirassés lourds qui lui barraient la route, les arrosant au passage de toute la puissance de ses canons. Puis à la dernière minute, il infléchit sa course, éperonnant volontairement le système de propulsion du vaisseau situé sur son flanc tribord et continua à pleine puissance pour passer sur son avant au moment même où les missiles à tête chercheuse allaient impacter.
Les moteurs en flammes et dans l'impossibilité de bouger, le cuirassé mutilé se retrouva soudainement pris entre les missiles et leur proie initiale. Les projectiles, incapables de réajuster leur trajectoire en un si court laps de temps, percutèrent le vaisseau sylvidre de plein fouet.
La déflagration qui en résulta fut terrible, explosion combinée des six têtes nucléaires et des réserves de trioxyde de xénon du système de propulsion magnéto-plasmique du vaisseau ennemi. Un front de flammes, se déplaçant à une vitesse supersonique, provoqua une onde de surpression qui rasa tout sur son passage.
L'Arcadia était trop proche.
Elle fut prise dans le souffle violent et un choc terrible ébranla la structure métallique jusque dans ses entrailles. Malgré son blindage ultra-performant, le vaisseau pirate roula et tangua dans un bruit macabre de tôles froissées.
Une lumière orange aveuglante envahit la passerelle cependant qu'une langue de feu les engloutissait. L'équipage fut brutalement projeté à terre.
Quand le chaos se fut un peu estompé, Harlock tenta de reprendre ses esprits. Point positif : il était toujours vivant. Et son équipage aussi à en juger par les grognements qu'il entendait autour de lui.
Le vaisseau gîtait par le travers, signe que les compensateurs de gravité inertiels étaient inopérants. Les lumières s'éteignirent brièvement avant de se rallumer : le générateur de secours venait de prendre le relais.
Le capitaine se redressa tant bien que mal et porta la main à son front : elle était couverte de sang. Il s'essuya brièvement sur sa manche et balaya le problème d'un revers de la main. Il avait d'autres chats à fouetter.
« Rapport des dégâts ! »
Depuis la passerelle jusqu'aux entrailles de l'Arcadia, les rapports fusèrent, clairs et concis, symptomatiques de la redoutable efficacité de l'équipage.
Rompus de longue date aux aléas de la vie de pirate, les hommes (et femmes) gardaient leur sang-froid même dans les situations les plus critiques, confiants en leur capitaine.
« Générateurs principaux hors-circuits, dérivation des générateurs auxiliaires sur le circuit principal en cours. Propulsion opérationnelle à 28%.
- Boucliers arrière et latéraux totalement détruits, bouclier avant opérationnel à 19%, compensateurs de gravité inertiels désamorcés. Réinitialisation en cours.
- Tourelle un entièrement détruite. Canons des tourelles deux et trois massivement endommagés. Tubes lance-missiles bâbords faussés, inopérants. Batterie laser bâbord détruite. Puissance de feu globale réduite à 8%.
- Blindage externe fortement endommagé, nombreuses brèches dans les secteurs 2, 6, 8 et 10. Dépressurisation. Sas d'accès verrouillés. Incendies dans les secteurs 4 et 7, sous contrôle. »
Au fur et à mesure que les rapports tombaient, le visage d'Harlock s'assombrissait. Le tableau n'était pas brillant mais au moins, ils restaient manœuvrants. On ne pouvait pas en dire autant des nombreuses épaves calcinées qui les entouraient.
Cette partie de l'espace était en train de se transformer en véritable cimetière spatial : plus de la moitié de l'armada était hors d'état de nuire, des escadrilles entières étaient détruites, victimes de la puissance de feu de l'Arcadia et des formidables explosions qui venaient de se produire. Le vaisseau amiral avait disparu.
Le reste de la flotte aurait les plus grandes peines du monde à être opérationnel en l'absence de consignes de leurs supérieurs hiérarchiques et était incapable de bouger ou de verrouiller une cible dans ce ramassis de carcasses métalliques. C'était déjà quelque chose.
Il était perdu dans ses pensées lorsque Sabu l'interrompit soudain :
« Capitaine, des chasseurs se jettent sur l'Arcadia. Ils sont trop légers pour être arrêtés par le bouclier. On dirait un commando suicide. Mais qu'est-ce qu'elles espèrent ces diablesses ? Ce n'est pas leurs barques volantes qui vont nous détruire là où les vaisseaux lourds échouent ! »
Et merde, il ne manquait plus que ça.
« Batterie laser tribord, tir de barrage. Elles cherchent à nous aborder pour nous détruire de l'intérieur. Priorité absolue : empêchez-les de venir au contact.
- Impossible, capitaine. Elles se déplacent trop vite et elles sont trop proches de nous. Nos systèmes de visée n'arrivent pas à verrouiller les cibles, répondit le chef artilleur depuis sa console de contrôle.
- Alors tous au hangar de décollage. Escadrille des Spacewolves, combat rapproché ! Restez au maximum sous couvert des boucliers de l'Arcadia. »
Ou de ce qu'il en reste, songea avec amertume le pirate.
La voix du docteur Zéro grésilla à son tour dans l'intercom :
« Capitaine, j'ai un début d'incendie dans l'infirmerie avec cinq blessés dont trois graves. Deux morts. Je suis obligé d'évacuer. J'attends vos instructions. »
Deux morts. Qui ?
« Capitaine ?
- Transportez les blessés dans la salle de l'ordinateur central. Puisque nous risquons d'avoir de la visite, c'est l'endroit le mieux sécurisé de tout le vaisseau. Tâchez d'emmener un maximum de matériel médical. Il y a aussi des blessés en passerelle et nous sommes loin d'être sortis d'affaire.
- Entendu et bonne chance à vous. »
Pendant ce temps, les chasseurs légers qui avaient pu décoller (plusieurs appareils avaient été endommagés lors des attaques sur les hangars) se confrontèrent immédiatement aux astronefs sylvidres.
Ces derniers, peu résistants, étaient aisément détruits par les armes des pirates mais il semblait pourtant qu'il en revenait en vagues incessantes.
Malgré leur vaillance, les pilotes étaient submergés par le nombre. Il fût bientôt évident qu'ils étaient condamnés à succomber, tôt ou tard.
« Capitaine, elles sont trop nombreuses. Il en sort de partout. On est en train de se faire descendre.
- OK, rentrez immédiatement. On va couvrir votre retour avec les lasers. »
D'une voix de laquelle il s'efforçait d'effacer l'urgence qu'il ressentait, Harlock interrogea :
« Kei, dis-moi que tu as trouvé comment bloquer ce foutu flux parasite ! Ça va devenir critique !
- On y est presque, capitaine. J'ai réussi à isoler le type de modulation du rayonnement. Ne reste plus qu'à trouver la bonne fréquence et nous serons en mesure d'émettre un contre-champ qui inhibera la pollution.
Les coordonnées du saut de repli sont pré-rentrées dans l'ordinateur. On va y arriver. Bientôt. »
Légèrement rassuré par cette nouvelle, il saisit à nouveau l'intercom et s'adressa à son équipage d'une voix ferme :
« A tous les hommes. Nous serons bientôt prêts pour un saut warp. Pourtant, en ce moment même, les Sylvidres cherchent à forcer nos sas d'entrée pour nous aborder. Leur objectif est vraisemblablement l'ordinateur central. Si elles le détruisent, nous sommes perdus. Alors tous à vos postes, en tenue de combat et pas de quartier.
C'est notre vaisseau, nous le défendrons jusqu'au bout. Il en va de notre vie et de notre honneur !
ARCADIA, A LA MORT ! »
Alors que les pirates se précipitaient dans les coursives en poussant des hurlements sauvages, Harlock, pris d'une impulsion subite, alla jusqu'à la console de la navigatrice. Sans dire un mot, il la serra dans ses bras un instant fugace puis lui souffla à l'oreille :
« Le sort de l'Arcadia est entre tes mains. Et Kei, ... ne meurs pas. »
Il s'échappa soudain, courant pour rejoindre ses hommes. D'une voix forte où perçait la détermination, on put encore l'entendre lancer derrière lui :
« Tochiro, verrouille les sas d'accès de la salle de l'ordinateur et de la passerelle. Ne les ouvre sous aucun prétexte tant qu'il restera une Sylvidre vivante à bord. »
Il ajouta : « Et protège-la. Je te la confie ! »
Déjà les lourds panneaux blindés se refermaient derrière lui, scellant l'accès à la passerelle désormais vide à l'exception d'une jeune femme blonde au visage baigné de larmes et dont les doigts volaient furieusement sur sa console.
0-0-0-0-0-0-0-0
Note pour la suite : A qui s'étonnerait de voir si rapidement un nouveau chapitre, je résisterai à la tentation de me faire passer pour un auteur supersonique (c'est tout le contraire) !
Achever cette fic avant de la publier était une exigence que je m'étais posée pour m'assurer que j'étais capable d'aller au bout de l'aventure.
La suite devrait donc venir rapidement, sous réserve que mes nombreuses activités annexes m'accordent le temps d'une relecture minutieuse.
P-S : Pour les lecteurs curieux, les coordonnées GPS du vaisseau amiral correspondent dans la vraie vie à l'emplacement de l'Arc de Triomphe, au centre de la Place de l'Etoile (Paris). Je trouvais le symbole approprié !
Second P-S : Et oui, l'amplificateur à klystron et la propulsion magnéto-plasmique existent bel et bien. Scotchée.
