Chapitre 5
« Miimé ? »
A ce moment, l'Arcadia passa enfin en hyperespace, les éloignant définitivement du champ de bataille et coupant par la même occasion la tentative de communication télépathique de la Jurassienne.
Miimé.
Il avait dû rêver. Elle était sans doute trop loin pour pouvoir communiquer avec lui.
Le capitaine se força à ouvrir les yeux. La douleur lui déchirait la poitrine. Il avait la respiration haletante et sentait le goût ferreux du sang dans sa bouche. Il tenta de chasser la faiblesse qui l'avait envahi mais un mal de crâne effroyable l'empêchait de se concentrer.
Tenir, il faut tenir. Les anéantir, toutes. Je ne dois pas faiblir. Je ne peux pas mourir si près du but.
Il y avait quelque chose d'anormal. Tout était trop calme.
Aux vibrations caractéristiques du métal sous son corps, il sentait que le vaisseau était enfin passé en hyperespace (Dieu soit loué) mais cela n'expliquait pas pourquoi les Sylvidres avaient disparu. Prudemment, retenant sa respiration pour ne pas crier, il réussit à s'asseoir en prenant appui contre le mur.
Il était seul.
Ou plutôt, il était le seul à être conscient.
Partout autour de lui, les corps inanimés de ses compagnons de bord jonchaient le sol. Certains gémissaient, d'autres étaient terriblement silencieux et immobiles. Harlock espérait qu'il y aurait des survivants.
Pour l'instant, il ne pouvait rien pour eux. Le doc était coincé malgré lui dans la salle de l'ordinateur et ses propres instructions couraient toujours : l'ordinateur n'ouvrirait pas les portes d'accès tant que les femmes-plantes ne seraient pas toutes éliminées.
Autour d'eux, quelques flammes éparses s'échappaient encore des cadavres aliens qui achevaient de se consumer. La porte blindée que les pirates avaient protégée de leur sang montrait de nombreuses traces d'impact, là où leurs ennemies avaient tenté de la faire sauter.
Il comprenait mieux la scène d'horreur qui les entourait : les Sylvidres n'avaient pas hésité à sacrifier les leurs en lançant des grenades à surpression pour tenter de forcer l'accès à l'ordinateur central. La porte avait tenu bon mais l'explosion avait fait un véritable carnage au sein des deux camps.
Heureusement, il était assez loin de la porte au moment de l'explosion, ce à quoi il devait certainement d'être encore en vie.
Il prit le temps d'inspecter rapidement ses blessures et frissonna en réalisant à quel point il avait frôlé la mort cette fois-ci : le tir laser était passé à un cheveu seulement de son cœur. Les Sylvidres avaient dû le croire mort, ce qui expliquait qu'il n'ait pas été achevé.
En revanche, il était loin d'être tiré d'affaires : il avait visiblement le poumon gauche perforé, plusieurs côtes brisées. Il porta la main à son ventre et la retira tâchée de sang. Du shrapnel ? Il n'avait plus qu'à prier pour que les éclats métalliques n'aient touché aucun organe vital.
C'était sans compter sa blessure à l'épaule qui se rappelait très vivement à lui maintenant que son taux d'adrénaline était retombé et que la morphine cessait de faire effet. Et puis il tremblait sans pouvoir s'arrêter : ce n'était pas bon signe. L'un dans l'autre, il était mal en point.
Il finit de déchirer un lambeau de sa chemise qu'il bourra dans la plaie à la poitrine (déversant au passage un chapelet d'injures) dans une tentative dérisoire pour stopper le saignement.
Où étaient donc passées ces maudites plantes ? Il savait que certaines avaient dû en réchapper : celles qui avaient lancé les grenades. Où étaient-elles allées ?
Soudain, la réponse s'imposa comme une évidence : puisqu'elles n'avaient pas réussi à défoncer la porte menant à l'ordinateur, la façon la plus radicale d'anéantir l'Arcadia restait d'armer le système d'auto-destruction qui était situé... en passerelle.
« KEI ! »
Il hurla sa rage, se força à se lever, remarquant alors seulement qu'il avait la cuisse transpercée de part en part. Il était incapable de se rappeler d'où venait cette énième blessure mais elle rendait la station debout et a fortiori tout mouvement encore plus douloureux, si tant est que cela fut possible.
Il n'aurait pas dû être capable de se relever, encore moins de se déplacer mais le danger encouru par le vaisseau et la jeune femme occultait tout le reste. Son cerveau était tendu vers un seul objectif : voler à leur secours. Rien d'autre n'avait d'importance. Douleur, choc, fatigue, peur : il refusait d'en tenir compte.
C'était comme s'il était devenu un être mécanique : une machine ne ressent rien, elle n'a qu'à obéir aux ordres. Même très endommagée, elle peut être utilisée sans vergogne jusqu'à rendre l'âme. Dans le cas présent, son cerveau dirigeait, les jambes suivaient.
Si Miimé avait été présente, elle aurait été fière du contrôle psychique qu'il exerçait sur son propre corps, même si c'était de manière tout à fait inconsciente et uniquement mû par le désespoir.
Un bruit lointain d'explosion suivi d'échanges de tirs laser le stoppa net dans sa progression. Le sas de la passerelle n'avait pas résisté.
Il reprit sa démarche claudiquante à travers les coursives. Il y était presque.
Tiens le coup, Kei. J'arrive.
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Au-delà des débris elles étaient trois, qui lui tournaient le dos.
Maintenant !
La première s'embrasa avant même d'avoir perçu sa présence. Il lui avait tiré dans le dos, comme un lâche. Son honneur le désertait en même temps que le sang qui s'échappait de ses blessures. Il n'avait plus la force.
Profitant de l'effet de surprise, il réussit à se jeter à terre au moment où les deux guerrières restantes se retournaient. Il tira au jugé à l'aide de son cosmodragon (il n'avait pas retrouvé son sabre laser, certainement enfoui sous les corps qui jonchaient la coursive) mais ne put éviter une rencontre brutale avec le montant de la porte.
Le tir surpuissant traversa sans peine la femme soldat avant de finir sa course dans une des consoles qu'il pulvérisa.
Recroquevillé sur le plancher métallique, le capitaine n'arrivait plus à bouger. Cette dernière attaque l'avait achevé. Son cosmodragon gisait à quelques mètres de lui : il n'avait pu maintenir sa prise au cours de sa chute.
Une. Une seule. La dernière.
Elle lui faisait face, le regard froid, dénué de crainte. Elle se savait victorieuse et savourait cet instant.
Il allait mourir. Il enrageait.
Parcourant une dernière fois du regard cette passerelle qui avait été toute sa vie, Harlock distingua une silhouette allongée, face contre terre. Elle portait une combinaison rose et sa chevelure blonde était teintée de rouge.
Son cœur se serra. Ce n'était pas possible.
Kei ne pouvait pas mourir.
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Elle avait beau être Sylvidre, elle était assez expérimentée pour avoir appris à déchiffrer les émotions humaines. En suivant le regard de l'homme qui gisait à ses pieds et en voyant l'expression torturée qui était soudainement apparue sur son visage, elle comprit sans peine la nature des sentiments que le pirate éprouvait pour la jeune femme.
Elle éclata d'un rire sardonique, leva son arme, visant délibérément le corps de Kei qu'elle s'apprêtait à achever. C'était trop tentant.
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Non. Pitié. Donnez-moi la force.
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Juste avant de tirer, elle se retourna pour jouir pleinement de la détresse du pirate et ce fut la dernière chose qu'elle fit avant que ses yeux ne se ferment pour toujours.
Comme mû par un ressort, Harlock avait bondi sur son ultime adversaire, la saisissant à bras le corps. L'élan les fit tomber tous deux à la renverse. La Sylvidre tira.
Le pirate enregistra le nouvel impact mais refusa de lâcher prise. Utilisant le poids de son corps, il la maintenait sous lui. Alors, il dégagea sa main droite, dégaina le poignard qu'il dissimulait toujours dans sa botte et l'enfonça dans le torse de son ennemie avec un regard féroce.
C'était fini.
Il roula tant bien que mal sur lui-même pour échapper aux flammes qui dévoraient le cadavre, ce qui provoqua un accès de douleur qui le paralysa un instant. Il resta sur le dos, incapable de bouger, luttant pour respirer.
Puis il tenta de se mettre à quatre pattes mais son bras gauche refusait de fonctionner. Ça n'avait plus d'importance.
Il se traîna à terre, s'aidant de son bras et de sa jambe valides pour ramper. Sa progression était laborieuse et il laissait dans son sillage une longue traînée de sang.
Plus que quelques mètres. Juste un peu plus. Un dernier effort.
Enfin, il parvint jusqu'au corps de la jeune femme. Elle n'avait pas bougé.
« Kei, Kei, tu m'entends ? »
Sa propre voix lui semblait lointaine et rauque. Elle rompait le silence pesant qui s'était installé dans tout le vaisseau, contrastant avec le vacarme de la violente bataille qui venait de s'y dérouler.
D'une main hésitante, il attrapa le poignet de la jeune femme et retint sa respiration quelques instants. Il exhala en gémissant lorsqu'il sentit le pouls faible mais régulier sous ses doigts. Elle était vivante.
Alors il se laissa enfin aller et s'allongea à ses côtés, brisé. Tochiro, sors-nous de là.
Il ferma les yeux.
