Chapitre 8
Les yeux grand ouverts, il fixait le plafond sans vraiment le voir.
Depuis que le doc l'avait récupéré dans la chambre de Kei, il n'avait pas prononcé une parole ni fait le moindre geste. Il n'avait pas même cherché à s'enfuir. Il semblait qu'il ne reconnaissait personne.
Trois jours qu'il n'était qu'un corps vide, sans âme, ne répondant à aucune sollicitation.
« Il a trop supporté, sa raison n'en peut plus. C'est un cas typique de TSPT, ou Trouble de Stress Post-traumatique, qui dans son cas se manifeste par des symptômes d'évitement et d'engourdissement émotionnel.
Si le temps ne suffit pas à le sortir de cette apathie défensive, il faudra peut-être envisager un traitement aux électrochocs. A moins qu'un nouveau choc émotionnel suffisamment violent ne l'oblige à sortir de sa carapace.
De toute façon, pour l'instant, il est encore trop tôt pour prendre une quelconque décision. Les perfusions continuent d'alimenter son corps. Il n'y a plus qu'à attendre et espérer. »
Zéro sortit de la chambre, laissant Kei continuer de fixer avec tristesse le visage inexpressif de son capitaine.
0-0-0-0-0-0-0-0
Bordel, je suis où, là ?
Lorsqu'il avait ouvert les yeux sur ce monde étrange pour la première fois, Harlock avait en vain cherché un indice expliquant sa présence ici. C'était un endroit inquiétant.
Le seul objet sur lequel il pouvait poser ses yeux était une énorme bougie posée à même le sol. Le reste n'était que vide matériel absolu. Autour de lui, le faible halo diffusé par la flamme formait comme une hémisphère de lumière. Au-delà, c'étaient les ténèbres.
Il s'était approché du bord et avait constaté avec surprise que celui-ci était matérialisé par des parois solides et transparentes. Il en avait fait plusieurs fois le tour complet mais n'avait trouvé ni porte ni issue. Il avait fallu se rendre à l'évidence : il était prisonnier d'une cloche en verre.
« Holà, vous m'entendez ? Hey, y'a quelqu'un ? »
Il avait appelé, hurlé, juré pendant un temps qui lui avait semblé une éternité dans l'espoir d'attirer l'attention d'hypothétiques geôliers mais nul ne s'était manifesté. Il avait tenté de casser les murs de sa prison, s'était jeté comme un forcené sur la paroi de verre mais rien n'y avait fait. Résigné, il avait fini par capituler.
Il se sentait perdu et ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Il avait été grièvement blessé au cours de la bataille avec l'armada sylvidre. Cela, il en était sûr.
Et pourtant, toute trace de ses blessures avait disparu. C'était comme s'il avait avait rêvé le combat. Ou bien était-il en train de rêver en ce moment même ?
Tout cela était absurde. Si Miimé avait été présente, il aurait pu croire à un voyage astral. Il en avait déjà fait plusieurs fois la désagréable expérience mais toujours il avait senti la présence de la Jurassienne à ses côtés.
Cette fois-ci, c'était différent. Il était désespérément seul.
Assis à même le sol, les bras resserrés autour de ses genoux et le regard absent, Harlock fixait la flamme devant lui de peur que le néant alentour ne l'engloutisse. Il avait besoin de se rassurer.
- Merde, c'était quoi, ça ?
Un éclair avait jailli soudain au-dessus de sa tête et se propageait le long des parois. Le bruit puissant de l'impact résonnait encore dans le silence ambiant.
Alerté, le pirate s'était aussitôt mis en garde, prêt à se défendre. Un long moment s'écoula.
Plus rien.
Juste comme il allait finalement relâcher sa vigilance, un autre éclair apparut, suivi encore d'un autre. Bientôt, ce fut un véritable orage qui éclata à l'extérieur de la bulle de verre. Les arcs d'énergie se propageaient à la surface du bouclier à un rythme de plus en plus rapide. Combien de temps encore cet écran protecteur qui lui servait de prison allait-il tenir ?
Assourdi par le vacarme, il ne perçut pas tout de suite les sons inquiétants qui s'étaient mêlés au brouhaha général. Pourtant, un sifflement plus fort que les autres finit par capter son attention. On aurait dit... un animal en colère. Et il n'était pas seul.
S'il devait en croire ses oreilles, il y avait à l'extérieur une colonie entière de ces créatures non identifiées et c'était apparemment le choc de leurs attaques sur le bouclier qui était la source des éclairs. Il n'arrivait pas à les apercevoir tant l'obscurité était épaisse à l'extérieur de la bulle mais au vu des cris stridents et hurlements qui lui parvenaient, il ne pouvait douter de leurs intentions belliqueuses.
Il était seul et sans armes. Il ne donnait pas cher de sa peau si la barrière venait à céder.
« Bande de lâches, montrez-vous ! Mais qu'êtes-vous à la fin ?
- Les fantômes de ton passé. »
Hein ? Harlock n'avait pas rêvé. Il avait entendu une voix lui parler. Et pas n'importe quelle voix. On aurait dit... Oui, il en était presque sûr.
Mais c'était impossible bien sûr.
« Tochiro, c'est toi ? »
Un rire qu'il aurait reconnu entre tous répondit à sa question cependant que la silhouette de son ami le plus cher, disparu prématurément, se matérialisait progressivement devant lui. Fidèle à lui-même, il était vêtu de son éternel manteau marron rapiécé et son large chapeau lui cachait entièrement le visage.
Quand il releva la tête, il arborait un sourire éclatant.
« Quel est ce prodige ? Tochiro, explique-moi. Tu es censé être mort. Comment... ?
- Harlock, je suis ravi de te revoir mais tu devrais savoir qu'il est hautement impoli de rappeler à une personne qu'elle est décédée. Ton sens du compliment ne s'est pas amélioré à ce que je vois ! »
Le capitaine esquissa un sourire malgré son inquiétude. Il était si heureux de retrouver l'humour particulier et l'éternel enthousiasme de son vieil ami, même s'il savait que tout cela n'était sans doute qu'une illusion.
Il reprit : « Où sommes-nous ?
- Tu le sais puisque c'est toi qui nous as conduits là.
- Pardon ? Ah non, Tochiro, ne commence pas toi aussi à parler par ellipses. J'ai assez de Miimé pour ça. Si tu sais ce qui se passe, explique-moi et tu ferais bien de te grouiller. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, la situation est un peu tendue.
- Ne t'inquiète pas, tu es en sécurité ici. Tu ne risques rien.
- Mouais, pas si sûr. Et ça ne m'explique pas où je suis ni comment je suis arrivé là.
- Voyons Harlock, nous sommes dans ton esprit, ça me paraît évident. Comment pourrais-je te parler sinon ?
- Dans mon esprit ? Alors rien de tout ça n'est réel et tu es toujours... mort ?
Le petit homme éclata d'un rire joyeux.
- Comment aurais-je pu revenir à la vie ?
- Ravi que ça te fasse rire à mes dépends, marmonna le capitaine d'un ton bougon.
- Allons, ne boude pas. Même si je ne suis pas vraiment là, je suis ravi d'avoir cette petite conversation avec toi. C'est que la mort est ennuyeuse, tu sais. Et puis pourquoi diable ce qui se passe dans ton esprit ne pourrait-il être réel ?
Pour répondre à ta question, Harlock, ton corps est toujours sur l'îlot de l'ombre morte, dans un piteux état je dois dire. Ces Sylvidres ne t'ont pas raté. Une nouvelle souffrance qui s'ajoute à toutes celles que tu as déjà vécues.
Jusqu'à présent, tu t'en étais toujours sorti en repoussant le souvenir des événements les plus douloureux, en les bannissant de ton esprit plutôt qu'en leur faisant une place en toi. Ce faisant, tu t'es endurci mais tu as aussi perdu petit à petit l'humanité qui était ta force et, surtout, tu as perdu ta capacité à aimer et à être heureux.
- …...
- Depuis de nombreuses années, ton esprit a patiemment construit une barrière mentale pour se protéger des expériences traumatisantes que tu as endurées mais le fardeau est aujourd'hui trop lourd à porter. La pression psychologique est écrasante. Il n'a plus la force de continuer à vivre dans ces conditions et s'est retranché dans le refuge mental que tu as créé à ton insu.
Tu ne peux plus fuir. Si tu souhaites retourner dans le présent et avoir un futur, tu n'as plus le choix : tu dois maintenant embrasser ton passé et accepter d'affronter les fantômes qui le peuplent. »
Harlock médita un instant ces paroles puis frissonna malgré lui : sa vie tourmentée avait été marquée d'événements horribles, les vivre à nouveau serait une véritable torture. Il ne pouvait s'y résoudre, quel qu'en soit l'enjeu.
« Et si je ne le souhaite pas ?
- C'est ton droit. Tu peux rester ici à l'abri aussi longtemps que la flamme de ta vie continuera de brûler.
- La flamme de ma vie ? Harlock eut une hésitation. Tu veux dire... cette bougie ?
- Oui, cette bougie est la flamme de ta vie. Tu as pu constater qu'elle était bien protégée. Tes fantômes ne peuvent l'atteindre. Mais si tu décides de te cacher ici, alors, dans le monde des vivants, tu ne seras plus qu'un corps sans lumière attendant la mort à petit feu. »
Un silence pesant s'installa. Puis le pirate répondit :
« J'ai trop souffert, Tochiro. Je suis brisé. N'ai-je pas gagné le droit de me reposer enfin à tes côtés ?
- C'est ton choix. Mais réfléchis bien : n'y a-t-il rien au-dehors qui puisse t'apporter encore du bonheur ? Personne qui te soit cher et qui t'attende ? »
Les images mentales de plusieurs personnes se bousculèrent dans son esprit. Celle d'une jeune femme blonde s'y attarda plus que les autres. Harlock jura intérieurement. Tochiro le connaissait trop bien et trouvait toujours le point sensible.
Ce dernier ménagea une petite pause avant d'ajouter, avec une pointe de théâtralité non dénuée d'ironie :
« Trouve le courage d'ouvrir ton cœur à la peur et à la douleur et tu deviendras invincible car elles n'auront plus de prise sur toi. Tu seras à nouveau libre. Libre d'aimer et d'être heureux. N'est-ce pas ce que tu souhaites ? »
Le capitaine ne répondit pas mais les paroles de son ami faisaient écho à ses désirs les plus profonds. Il était las de toute cette noirceur. Il avait cru s'être engagé sur une pente sans retour mais voilà qu'on lui offrait une nouvelle chance ?
Un long moment s'écoula encore, pendant lequel le petit homme avait sorti de son manteau rapiécé cinq petits objets en forme d'os qu'il lançait dans les airs avant de les rattraper avec dextérité. Ce jeu appelé osselets était paraît-il l'un des plus anciens divertissements de l'humanité. Un sourire satisfait illuminait son visage à face de lune : Harlock était muet, le regard fixe. Il suivait de son doigt le tracé de la cicatrice qui lui ornait la joue gauche, signe chez lui d'une intense concentration.
Tochiro connaissait par cœur son ami, il savait qu'il lui suffisait maintenant d'attendre.
Sa patience fut effectivement récompensée lorsque le capitaine, vaincu, finit par lâcher un profond soupir : « Entendu. Montre-moi la sortie. »
Il eut un rire triomphant. Il avait encore gagné !
« Tu as créé cette barrière mentale, toi seul peut la détruire. Il te suffit juste de vouloir sortir. De le vouloir vraiment. Une fois dehors, cherche la lumière. Tu y trouveras ce que tu avais perdu. »
Harlock, en bon cartésien, détestait les devinettes. Il pesta contre son ami mais déjà la silhouette du petit homme s'estompait doucement. On aurait dit un nuage soufflé par la brise.
Juste avant qu'il ne disparaisse tout à fait, le pirate l'interpella une dernière fois.
« Tochiro, attends. Où sont mes armes ? »
Une voix lointaine, comme venue d'outre-tombe, lui répondit : « Pourquoi aurais-tu besoin de tes armes ? Il n'y a que des morts ici !
- Mon esprit, mes règles du jeu ? »
La voix sembla soupirer, résignée : « Ton esprit, tes règles du jeu. Entendu. »
Le cosmodragon et le sabre laser réapparurent à la ceinture du capitaine.
« Mais n'oublie pas, tu ne trouveras au-dehors de cette bulle que ce tu apporteras avec toi. Ne désespère pas et rappelle-toi que tu portes aussi en toi des souvenirs heureux. Sers t'en comme d'une force. La victoire est dans l'acceptation.
Bonne chance. »
0-0-0-0-0-0-0-0
C'était le cœur de la nuit.
En dépit de toute raison, et malgré le risque évident au niveau médical, Kei n'avait pu se résoudre à laisser Harlock dans cet état de prostration sans tenter quelque chose. Après tout, le doc avait dit que la santé du pirate n'était plus en danger vital, non ?
Discrètement, elle avait réussi à l'installer dans un fauteuil à gravitation et l'avait conduit jusqu'à la plage. Elle espérait qu'une fois sorti de cette infirmerie qu'il abhorrait, le contact du vent frais sur sa peau, l'odeur de la mer ou la vue de l'Arcadia éveilleraient ses sens et le ramèneraient à la réalité.
Tout ce temps elle lui avait parlé, avait essayé par tous les moyens d'attirer son attention mais jusqu'à présent, ses efforts étaient restés vains. Elle se tut.
Debout face au blessé, dans un silence que seul rompait le bruit des vagues qui venaient s'échouer sur la grève, elle sentit le désespoir l'envahir. Ses épaules s'affaissèrent. Quelques larmes discrètes s'échappèrent de ses paupières.
Elle s'aventura à poser ses mains tremblantes sur les épaules du pirate et le secoua doucement.
« Capitaine, tu m'entends ? Réveille-toi, je t'en prie... »
Sans résultat.
Les larmes coulaient maintenant en un flot ininterrompu. Elle raffermit sa prise, continua de secouer Harlock, plus vite, plus fort.
« Capitaine ! Capitaine ! »
Toujours aucune réaction.
Brisée par le trop-plein d'émotions de ces derniers jours, la jeune femme finit par céder au stress et à la panique qui menaçaient de la submerger. Une colère soudaine, une rage profonde l'envahirent, si bien qu'elle finit par perdre le contrôle d'elle-même. Comme prise d'hystérie, entraînée dans une spirale ascendante de violence, Kei semblait incapable de s'arrêter.
« Espèce de lâche ! Sylvidra avait raison, tu n'es pas à la hauteur ! Les Illumidas auraient dû nous achever dès le début. Si c'est pour abandonner maintenant et échouer finalement à sauver l'humanité, il eut mieux valu mourir dès le début. Ça nous aurait épargné toutes ces souffrances, toutes ces morts inutiles.
Sans toi, la lutte est perdue d'avance. Nous sommes condamnés. Tu nous as trahis ! Tu as trahi la Voix de l'Arcadia libre ! Souhaites-tu donc rendre vaine la mort de cette femme que tu aimais tant et qui est morte au nom de la Liberté ? Et le professeur Oyama qui s'est sacrifié pour te protéger ainsi que l'Arcadia ? Nous sommes tous prêts à mourir pour que tu vives, tu n'as pas le droit de renoncer !»
Elle marqua une pause. La voix brisée, elle avait du mal à poursuivre.
« A quoi cela sert-il de m'avoir rappelée si c'est pour m'abandonner maintenant ? Je ne pourrai plus vivre sans toi. Je te hais ! »
Alors, dans un geste de désespoir, elle gifla le pirate.
Elle se figea brusquement et porta la main à son visage, horrifiée par son geste.
Puis elle poussa un petit cri surpris : Harlock l'avait saisie aux bras.
Son regard était toujours lointain mais n'était plus vide : on pouvait y lire une tristesse infinie. Quelle était la cause de ce revirement de situation quand toutes ses tentatives précédentes avaient échoué ? Il semblait que l'évocation de la mort de sa bien-aimée et de celle de son ami le professeur Oyama le faisaient réagir.
Les souvenirs, voilà le levier dont elle pouvait se servir pour le tirer de sa prostration !
Le cœur empli d'un espoir nouveau, elle continua de pousser le pirate dans ses retranchements : Illumidas, Sylvidres, Alberich puis à nouveau Tochiro et Maya... Tout plutôt que de le laisser apathique, même si elle devait pour cela le faire souffrir un peu plus.
0-0-0-0-0-0-0-0
Tout d'abord, rien ne semblait avoir changé. La muraille de verre était encore en place et il ne voyait pas comment sortir de là. Les spectres qui s'étaient immobilisés durant l'entretien qu'il avait eu avec son ami reprenaient maintenant leurs attaques sur le dôme avec une ardeur renouvelée. Il était toujours prisonnier.
Et puis il entendit un bruit différent qui lui fit tendre l'oreille. On aurait dit une personne qui hurlait. Une personne en colère. Une femme.
Intrigué, il tenta de localiser l'origine de ces cris et, ce faisant, il s'aperçut soudain qu'une issue venait de se matérialiser devant lui. Il hésita encore quelques instants pour rassembler son courage puis il prit une profonde inspiration, dégaina et s'avança résolument. La porte s'effaça d'elle-même à son approche et un souffle glacial lui fouetta le visage.
Alors les souvenirs honnis s'abattirent sur leur proie et les armes d'Harlock entamèrent leur ballet sanglant.
0-0-0-0-0-0-0-0
Kei observait avec stupeur son capitaine réagir enfin à ses sollicitations.
Harlock, quant à lui, semblait pris de démence. Il s'était redressé et avait porté les mains à son crâne.
« Taisez-vous ! Laissez-moi en paix ! Arrêtez de me torturer ! »
Il était prêt à tout pour faire cesser cette voix qui le harcelait et les visions d'horreur qu'elle avait déclenchées. Il saisit fermement les bras de Kei, resserra son emprise, lui arrachant au passage un cri de protestation.
« Capitaine, arrête, tu me fais mal ! »
Harlock gémissait et sifflait comme un animal blessé. Son visage se tordait en une grimace grotesque, reflet des tourments qui agitaient son esprit et qui le faisait ressembler plus à une bête sauvage qu'à un être humain. Les blessures du corps étaient devenues secondaires face aux blessures de l'âme. Comme possédé, envahi par une force nouvelle qui lui faisait oublier la douleur physique, le pirate secouait sa victime en tous sens. Ivre de rage, il finit par la plaquer au sol et lui arracha ses vêtements.
Kei avait peur.
Elle essaya de se dégager mais Harlock était beaucoup plus lourd qu'elle. Elle était impuissante. Étroitement serrée contre ce corps qui l'écrasait, elle fut surprise de sentir le membre durci du capitaine contre son bas-ventre. Une érection était une évolution plus qu'inattendue de la situation présente. Un réflexe biologique provoqué par l'afflux brutal d'émotions ?
Cela lui rappelait ce vieux livre d'histoire, découvert dans un des placards de l'internat qu'elle fréquentait durant son adolescence et qui décrivait les derniers soubresauts obscènes des condamnés par pendaison. A l'époque, cette anecdote découverte par hasard et les illustrations qui l'accompagnaient avait bien fait rire ses camarades de chambrée.
Aujourd'hui, Kei n'avait pas envie de rire.
Le docteur avait parlé de choc émotionnel ? Alors elle se résolut à tenter le tout pour le tout, même si c'était sans doute une folie.
Elle déglutit avec effort puis cria pour se donner du courage :
« Tue les démons, combats tes souvenirs, tu dois vivre pour l'avenir, vivre !
Prends-moi et vis ! »
0-0-0-0-0-0-0-0
Harlock la pénétra. Brutalement. Mais ses yeux étaient loin d'ici.
Kei n'était pas là.
Elle n'existait pas car si les deux corps étaient étroitement liés, leurs esprits vivaient des réalités différentes. Aux yeux du capitaine, seuls étaient présents les démons qui l'assaillaient.
Il se servait de son membre comme d'une épée, attaquant sans relâche, pourfendant les monstres revenus du néant pour le tourmenter. Ces souvenirs qu'il avait profondément enfouis au plus profond de son âme, il aurait voulu les refouler à nouveau mais il n'y arrivait pas. Son esprit ne lui obéissait plus. Les images tournaient en boucle, le torturaient sans répit. A chaque fois qu'il croyait vaincre un ennemi, d'autres surgissaient.
Il continuait à lutter, vaillamment. Il ne pouvait pas abandonner. Il n'en avait pas le droit.
0-0-0-0-0-0-0-0
Haletant, Harlock profita d'une accalmie pour reprendre son souffle, effondré à même le sol. Il était épuisé.
Une clarté intense filtrait à travers les nuages noirs. Tochiro avait dit : « Cherche la lumière... »
Il se releva alors avec effort et suivit cette lumière qui le guidait.
Une silhouette apparut soudain sur un promontoire rocheux, reconnaissable entre toutes avec sa petite taille et son large chapeau.
« Tochiro ! »
Au loin, son ami le salua d'un geste de la main. Le capitaine courut pour le rejoindre tout en sachant pertinemment ce qui allait se passer. Il avait déjà vécu cette même scène tant de fois dans les cauchemars qui hantaient son sommeil. Il ne pouvait rien faire : le petit homme était rongé par la maladie, il allait mourir.
Harlock était condamné à le voir s'étioler, se dessécher jusqu'à n'être plus que poussière, dispersé à travers le vide intersidéral. Son impuissance à le sauver le tuait à petit feu.
Était-il donc destiné à souffrir éternellement ? N'avait-il pas droit à un peu de répit, un peu d'espoir ? Qu'avait-il fait pour mériter tant de souffrance ? Et les voici qui revenaient en force, ces persécuteurs de l'au-delà. Ils se jouaient de lui, se moquaient de sa détresse, lui promettaient mille tourments à venir.
Son cœur se déchirait, saignait un peu plus. Il sentit le vide, froid et obscur, remplir insidieusement tout son être.
0-0-0-0-0-0-0-0
Elle avait mal.
Il la soulevait, butait en elle. Chaque coup qu'il portait à ses ennemis envoyait des vagues de douleur aiguë dans son bas-ventre. Son dos, sa tête heurtaient brutalement le sol. Il la secouait, l'écrasait. Elle n'arrivait plus à respirer. Elle avait l'impression que sa tête allait exploser.
Elle serra les dents. Elle n'abandonnerait pas, elle l'aiderait à vaincre. Sans relâche, elle lui parlait, l'appelait. Elle l'implorait de lutter, de reprendre espoir.
Il souffrait tellement. Il criait les noms maudits, les noms aimés et perdus à jamais. Il pleurait, de rage et de désespoir.
0-0-0-0-0-0-0-0
Un nouveau rayon de soleil vint lécher son visage. Rester c'était mourir.
Alors il se leva mécaniquement et suivit une nouvelle fois cette lumière qui l'appelait. Au bout du chemin, une femme l'attendait patiemment.
Maya...
Un ange au sourire triste, comme teinté de regrets. Ses yeux bleus, ses longs cheveux blonds. Il courut pour la saisir dans ses bras mais chaque fois qu'il croyait la tenir, elle lui échappait, insaisissable. Il entendit sa voix s'estomper alors qu'elle l'exhortait à reprendre la lutte, à ne jamais abandonner.
Il tendit ses mains vers elle : elles étaient couvertes de sang.
Il l'avait tuée. Tuée de ses propres mains. Elle était morte par sa faute. Ils étaient tous morts par sa faute. Tous ceux qu'il n'avait pas pu sauver.
Tochiro. Maya. Ses hommes d'équipage. Morts sous ses yeux parce qu'il n'avait pas été assez fort pour les protéger.
Ces soldats ennemis, dont le seul crime était d'avoir obéi aux ordres de leurs supérieurs.
Et ces femmes et ces enfants, humains, sylvidres et tant d'autres encore. Oh, comme ils avaient raison de le maudire. Lui qui s'était juré de défendre les innocents, de combien d'entre eux avait-il involontairement provoqué la mort ?
Dommages collatéraux.
Le terme était tristement banal, le crime impardonnable.
Tout cela au nom d'une idée, un concept, un idéal. Liberté.
Comment un simple mot pouvait-il être responsable de tant de chaos ? Que faudrait-il encore sacrifier en son nom pour que cessent enfin ces guerres meurtrières ?
Il était pris dans une boucle éternelle, une course sans fin. Il s'était perdu en elle, cherchait désespérément une sortie sans en trouver. Il n'avait plus rien du fier hors-la-loi à la volonté de fer. Son âme était déchirée. Il perdait pied, il ne voulait plus se battre.
0-0-0-0-0-0-0-0
Les sensations se faisaient diffuses, il sombrait dans l'inconscience. Il flottait dans le vide à présent, seul face à l'Arcadia en ce jour maudit où il avait rendu le corps de Maya à l'espace, sa dernière demeure. Un hommage final à la Liberté qu'elle chérissait plus que tout.
Dans son cercueil de verre, le visage de sa bien-aimée apparut une dernière fois. Elle avait les yeux grand ouverts et le regardait sereinement. Il tendit la main pour la rejoindre. Il aurait voulu s'allonger à ses côtés, ne plus la quitter, se reposer enfin.
Elle secoua doucement la tête et murmura d'une voix douce :
« Laisse-moi partir. Tu n'as plus besoin de moi, je te libère. Elle t'attend. Elle t'aidera à oublier tes tourments. Vivez et soyez heureux, vous le méritez.»
0-0-0-0-0-0-0-0
Cela faisait longtemps maintenant qu'il gisait à terre, sans bouger, et il s'étonnait de n'avoir toujours pas été achevé par ses ennemis. Les spectres continuaient pourtant leur danse macabre autour de lui mais il ne sentait plus rien.
Enfin pas tout à fait. Chaque fois que l'un d'entre eux passait à proximité, un souffle léger le frôlait comme une caresse mais la douleur attendue ne vint jamais.
Depuis qu'Harlock avait cessé de se défendre, les fantômes avaient également cessé d'attaquer.
« Tu ne trouveras que ce que tu apporteras avec toi ». Il comprenait enfin les paroles de Tochiro.
Sa peur et sa propre combativité avaient provoqué l'attaque des spectres. Depuis qu'il avait cessé de lutter, les souvenirs maudits étaient devenus impuissants. Son vieil ami avait eu raison, comme toujours : nul besoin de fuir, les morts ne pouvaient plus lui faire de mal.
Allongé sur le dos, les bras en croix et les yeux fermés, Harlock soupira d'aise. Cela faisait si longtemps...
Puis il prit conscience d'une présence bienveillante à ses côtés.
« Je t'ai attendu longtemps. Tu m'as manqué. Mais je savais que tu viendrais me chercher, un jour. »
Une grande clarté filtrait à travers sa paupière fermée, cette même lumière qui l'avait guidé à plusieurs reprises. Alors il ouvrit les yeux.
D'abord ébloui, il finit par distinguer les traits d'un garçon d'une dizaine d'années, penché au-dessus de lui. Son regard franc et pur le pénétrait intensément. Son visage, qu'une large cicatrice traversait, était baigné de larmes mais son œil unique respirait la confiance et la sérénité.
Cet enfant dégageait une force peu commune.
Harlock ne pouvait croire ce que sa vue lui dictait.
« Qui es-tu ?
- Je suis la part d'enfant en toi que tu avais perdue en même temps que ta joie de vivre. J'ai passé de nombreuses années, seul, abandonné dans ce lieu obscur au milieu des fantômes de ton passé mais j'espérais que tu trouverais un jour le courage de les affronter et que ce jour-là, tu viendrais me chercher. »
Il se dirigea à pas lents vers Harlock qui s'était redressé et qui avait ouvert les bras pour y accueillir l'enfant. En le serrant contre lui, une intense sensation de chaleur et d'espoir s'empara du pirate.
Surpris, il réalisa que l'enfant se fondait en lui, que son petit corps semblait absorbé par le sien. Il sentit sa présence envahir son essence profonde et apaiser son cœur éprouvé. Il fut bientôt gonflé d'une énergie nouvelle, celle de la jeunesse qu'on lui avait arrachée trop tôt.
Sa peine s'envola. Il était en train de renaître.
Une voix infantile et radieuse résonna depuis l'intérieur de son corps :
« Je suis toi. Tu es moi. Nous sommes à nouveau un. Emmène-nous loin d'ici, vers la lumière.»
0-0-0-0-0-0-0-0
Quelques dernières larmes roulèrent sans bruit sur les joues du pirate. Une voix familière résonna à ses oreilles, douce et féminine :
« Capitaine. Harlock. Je suis là, tu n'es pas seul. Chut. C'est fini. Ça va aller. »
Il ouvrit les yeux, son regard s'éclaircit. Maya ? Non, Maya n'était plus.
Alors il la vit, enfin. Kei.
Il voulut l'appeler mais il était épuisé. Il sourit et referma les yeux, emportant son nom sur ses lèvres.
Bon, promis, après ce "breakdown" total, le capitaine ne chutera pas plus bas. Il faut bien que les ennuis aient une fin (quoi qu'avec Harlock, on n'est jamais bien sûrs...). Quant à l'épisode de la plage avec Kei, ne me demandez pas d'où ça vient, je n'en sais rien moi-même.
