Chapitre 9
Odeur de la nuit. Vent sur mon corps. Bruit des vagues.
Au fur et à mesure que son cerveau engourdi traitait les informations reçues, Harlock tentait de reprendre ses esprits. Il avait l'impression de sortir d'un très long sommeil.
Sa mémoire refusait de fonctionner.
Ou plutôt si. Maintenant qu'il était un peu plus lucide, des flashs lui revenaient en une succession d'images désordonnées et chaotiques.
L'attaque suicide des Sylvidres... L'équipage succombant sous le nombre des assaillantes... Kei blessée... Lui-même luttant désespérément contre la mort après avoir abattu les dernières Sylvidres...
Plus récemment, Kei plongée dans le coma, mourante... La certitude toute neuve qu'il ne pouvait vivre sans elle et qu'elle avait besoin de lui... La douleur pour se traîner à son chevet et la ramener parmi les vivants... Et puis le néant.
Quelques bribes de souvenirs épars s'imposèrent encore ici et là mais il les revoyait de manière détachée, comme s'il avait été témoin de la vie d'un autre. Le docteur Zéro, Masu, Kei lui parlaient mais il n'entendait pas leurs paroles.
Il y avait eu également une longue chevelure rousse. Emeraldas ?
Tout cela était très confus. Et cela n'expliquait toujours pas ce qu'il faisait sur la plage en pleine nuit. Aux dernières nouvelles, il aurait dû être à l'infirmerie, sous la surveillance sévère du docteur Zéro.
Non, il ne comprenait pas et n'avait pas la force de s'en soucier outre mesure.
Pour la première fois depuis ce qui lui semblait être une éternité, et contre toute attente, il se sentait détendu. Il ressentait une impression de légèreté, comme si un lourd fardeau avait été retiré de ses épaules. Il savoura la quiétude de cet instant en observant le ciel artificiel au-dessus de sa tête.
Il n'aurait su dire combien de temps s'était écoulé lorsqu'un mouvement léger en périphérie de son champ de vision finit par attirer son attention. Il tourna péniblement la tête, retenant au passage un gémissement.
Maintenant qu'il y pensait, si son esprit était apaisé, son corps, lui, n'était que meurtrissures. Il avait l'impression d'avoir fait un saut warp sans protection (ça lui était déjà arrivé une fois en compagnie de Kei et ça n'avait pas été une expérience agréable). Ou bien d'avoir servi de cible dans la salle d'entraînement au tir de l'Arcadia (en cela, il n'était pas si loin de la réalité). Bref, il était dans un état lamentable. Cela finissait par devenir une habitude.
Il se concentra à nouveau sur le stimulus qui avait en premier lieu attiré son attention et distingua à peu de distance le contour d'une silhouette qui lui tournait le dos, debout, face à la mer. Ses vêtements déchirés flottaient dans le vent.
Avec effort, son œil unique accommoda.
Alors il réalisa.
Il réalisa et il se maudit pour ce qu'il avait fait à la femme qu'il s'était juré de protéger.
Une vague de remord se répandit dans tout son être, achevant de le sortir de sa torpeur muette.
Lentement, maîtrisant la douleur que lui provoquait chaque mouvement, il parvint à s'asseoir.
« Kei ? »
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Harlock s'éveilla pour la deuxième fois au bruit d'une voix grommelant une suite de mots qui paraissait dénuée de sens.
« Tous fous... Ils n'ont quand même pas... Mais qu'est ce qu'ils ont dans la tête... A croire qu'ils le font exprès... Plus jamais on ne m'y reprendra... Fichus pirates... »
Il se concentra sur l'origine de cette voix qui lui était familière et finit par l'associer au doc. Ce dernier semblait très en colère et, par conséquent, il se prépara mentalement à passer un mauvais quart d'heure.
Cette pensée le fit sourire intérieurement. Finalement, rien n'avait vraiment changé et les vieilles habitudes reprenaient le dessus. Vue la situation actuelle et les épisodes traumatisants qu'ils venaient tous de vivre, l'ire du doc était presque une source de réconfort.
Zéro pourrait ronchonner autant qu'il le pouvait, ses sautes d'humeur ne faisaient que trahir son attachement aux membres de l'équipage qu'il disait maudire. Cette fois encore, que seraient-ils tous devenus sans lui ?
Le capitaine se promit de lui offrir le reste de la bouteille de saké que Tochiro lui avait donnée lors du lancement de l'Arcadia. Ce jour-là, les deux amis avaient trinqué ensemble au succès de leur croisade pour la Liberté. Harlock avait conservé religieusement le reliquat du précieux breuvage, le réservant pour une occasion qui ne s'était jamais présentée. Jusqu'à ce jour.
Le sauvetage in extremis du vaisseau et de son équipage lui semblait être une situation suffisamment remarquable.
Le pirate se résigna finalement à ouvrir l'œil et tourna légèrement la tête vers Zéro, signalant au passage son réveil par un grognement sourd.
Pfff, je sens que la convalescence va être longue...
Il mit un peu de temps à réaliser qu'il se trouvait dans ses appartements privés, situés au bout de la plage. Il ne se souvenait pas comment il était parvenu jusqu'ici, encore une fois, et il commençait à se lasser d'être incapable de penser correctement. Il avait l'impression de vivre dans un brouillard permanent.
Il fit un effort pour tenter de rassembler ses esprits, n'y réussit qu'à moitié puis se résigna. Il soupira. Puis il prit conscience de la douce chaleur de Kei contre son bras. Ça, au moins, c'était bien réel.
Encore à moitié assise dans le fauteuil qu'elle avait dû tirer près du lit, le haut de son corps reposait maintenant sur le bord du matelas, sa tête tout contre celle du capitaine et sa main posée sur son bras. Elle avait dû le veiller jusqu'à ce que le sommeil ne réclame son dû et avait fini par s'endormir dans cette position peu confortable.
Son attention attirée par le bruit léger, le doc tourna la tête, nota que son patient était réveillé et ayant trouvé un exutoire à son emportement, il reprit de plus belle :
« Capitaine, vous avez décidé de me faire mourir de peur ? Vous vous rendez compte du mal que je me donne pour vous garder en vie, vous et votre équipage de fous à lier ? Vous étiez encore à moitié mort il y a quelques jours et vous vous adonnez maintenant à une partie de jambes en l'air avec Miss Kei qui, je vous le rappelle, était elle-même dans le coma il y a peu ? »
L'expression d'Harlock se renfrogna à ces mots et il baissa les yeux.
« Mais qu'est ce qui m'a pris de m'embarquer dans pareille aventure ? Il faut croire que l'alcool dont vous vous imbibez vous a grillé les neurones ! »
Ça, c'est l'hôpital qui se fout de la charité ! remarqua avec ironie le blessé.
« Certes, vous avez toujours eu du mal avec la notion de repos total mais cette dernière folie dépasse les bornes. A moins que vous ne cessiez de saboter volontairement mes efforts pour vous soigner, je vais songer sérieusement à donner ma démission ! »
Ouh la, il est sacrément remonté. Je ferais bien de faire profil bas...
Le débit de paroles du doc ne lui laissait aucune possibilité de répondre aux questions mais cela ne le gênait pas, au contraire : Harlock n'était pas vraiment un être loquace. Il attendit donc stoïquement que passe l'orage, s'inquiétant légèrement pour la tension du docteur. Il ne l'avait encore jamais vu dans un tel état d'agitation.
Et pourtant, ce n'était pas la première fois qu'il était source d'exaspération pour le médecin de bord de l'Arcadia. Son passé de pirate avait fourni moult occasions de revenir blessé, voire à moitié mort et son aversion pour tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un soin faisait de lui le plus têtu et le plus effroyable patient dont un homme de l'art puisse rêver.
Il était devenu le roi de l'évasion des infirmeries et autres institutions médicales et avait acquis à ce petit jeu une solide réputation. Apparemment, il avait dépassé le seuil de tolérance du doc !
Cette pensée le fit sourire à nouveau et un petit rire faible lui échappa.
Puis il ferma les yeux à nouveau. Il était si fatigué.
« … ? »
Le doc en fut stoppé net dans son élan.
Les yeux écarquillés d'abord, sous l'effet du choc (il n'avait plus entendu le pirate rire depuis si longtemps), il se détendit enfin et s'autorisa lui aussi un sourire. Puisque le capitaine semblait sorti de son apathie, tout allait pouvoir rentrer dans l'ordre à présent.
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« Rendez-vous dans une heure à la sortie de la ville, dans la forêt derrière la colline. Ne tardez pas, je n'attendrai pas. »
Sur ces mots, Emeraldas sortit du Metal Bloody Saloon à grandes enjambées, laissant Miimé, Tadashi et Bob se remettre de cette visite surprise.
Enfin, la longue attente était terminée. Les nouvelles restaient alarmantes mais ils allaient pouvoir agir et se rendre utiles.
Mayu tira sur la jambe de pantalon de l'Octodian pour attirer son attention.
« On va voir mon parrain Harlock, c'est bien ça ? »
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Bip, bip, bip...
Il entendait un ronronnement continu de machines auquel se superposait un bruit rythmique et régulier : l'écho de sa pulsation cardiaque enregistrée sur l'électrocardiogramme.
Bordel, c'est pas vrai ! Pas encore !
Il avait déjà du mal à reprendre pied avec la réalité, le fait qu'il se trouve dans un endroit différent chaque fois qu'il ouvrait les yeux n'était pas pour l'aider.
Il souleva les paupières et, comme prévu, reconnut sans peine la blancheur immaculée de l'infirmerie. Il n'avait jamais supporté cet endroit mais aujourd'hui plus encore, il ressentait un besoin pressant, presque bestial de fuir. Son aversion pour ce lieu tournait à la phobie, conséquence logique des nombreux traumatismes qui l'y avaient conduit trop souvent, surtout ces derniers temps.
Il entendit d'ailleurs que son rythme cardiaque avait considérablement augmenté en même temps qu'il arrivait à cette réflexion. Il se força à respirer profondément et à ralentir sa respiration.
Il voulut bouger le bras droit : sanglé. Et sanglé serré à en croire la tension exercée par la lanière sur son poignet. Il vérifia les chevilles par réflexe mais sans se faire d'illusions. Il avait pu constater que le doc était particulièrement irrité contre lui, il n'avait certainement rien laissé au hasard.
« Doc ? Doc, vous êtes là ? ».
Ou bien Zéro avait d'autres chats à fouetter, ou bien il faisait exprès de le laisser patienter, petite vengeance mesquine pour les troubles qu'il venait de lui causer.
Point positif : pour la première fois depuis bien longtemps, il pensait avec lucidité. C'était bon signe. En même temps, si ses souvenirs étaient plus clairs, la plupart étaient très désagréables...
Et puis il y avait toutes ces questions que son cerveau avait occultées jusqu'à présent mais qui l'assaillaient en bloc maintenant qu'il allait mieux.
« Doc ? Y'a quelqu'un ? ».
Toujours rien. Il sentit la colère monter en lui.
Il allait devenir fou s'il ne faisait rien. Il commença à tirer sur ses liens et la douleur fut instantanée.
Oups, élément à ne pas oublier : je suis blessé et dans un sale état. Si la tête semble aller mieux, le corps a morflé.
Il se concentra tour à tour sur chaque partie de son corps, essayant de faire un diagnostique rapide de sa condition. Tant qu'il ne bougeait pas, la douleur restait diffuse même si elle semblait augmenter de minutes en minutes. L'effet des calmants devait être en train de s'estomper.
Combinant ses souvenirs épars du combat et les informations que son corps lui faisait parvenir, il dressa une petite liste mentale :
Jambe, épaule, bras, poitrine, abdomen. Ouch, pas joli, joli tout ça. Par quel miracle suis-je toujours vivant ?
Il avait eu beaucoup de chance : la chance que la base spatiale créée par Tochiro soit équipée d'une technologie de pointe, celle d'avoir un médecin si dévoué et compétent (même s'il ne le lui avouerait jamais, de peur qu'il n'abuse encore un peu plus de son autorité et ne devienne tout à fait tyrannique).
En parlant du docteur, où diable était-il donc passé ?
« DOC ! DOC ! ».
Le volume sonore n'était pas aussi élevé que ce qu'il aurait souhaité mais c'était tout ce que son corps affaibli avait réussi à produire.
Ce qu'il n'avait pas prévu en revanche, c'est que cet effort provoqua une quinte de toux qui lui déchira la poitrine, lui brûla les entrailles. Il fallut plusieurs minutes qui lui semblèrent interminables pour que les spasmes cessent.
Au moins, cela avait eu l'effet escompté : le docteur Zéro était à ses côtés, inquiet, et lui soutenait les épaules pour lui permettre de mieux respirer.
« Calmez-vous capitaine, de petites inspirations, prenez votre temps. »
Finalement, il put se rallonger mais il gardait les traits crispés, la respiration hachée et le teint pâle. Il ferma les yeux quelques minutes pour reprendre son souffle et calmer les tremblements incontrôlés qui l'agitaient.
C'est pire que ce que je pensais...
Au bout d'un moment, il put enfin reprendre la parole, d'une voix faible mais dont le timbre trahissait néanmoins une mauvaise humeur évidente : « Doc, enlevez-moi ces foutues sangles ! ».
Zéro ne put s'empêcher de sourire : cette irascibilité était le signe évident que son patient allait mieux. Puis il rassembla son courage.
Ça y est, le moment des explications est venu. Cela peut devenir houleux. Il va falloir jouer serré.
Sur ces pensées, le docteur Zéro entama les négociations :
« Bonjour Capitaine. Au ton de votre voix, je déduis que vous êtes redevenu vous-même. Ravi de vous voir de retour parmi les vivants.
- Hmmpf. »
Toujours aussi loquace ! remarqua le médecin.
« En ce qui concerne vos liens de contention, vous vous doutez bien que je n'accepterai de les enlever que contre la promesse expresse que vous ne chercherez pas à vous enfuir ».
Il souligna cette dernière phrase d'un sous-entendu sarcastique qui n'échappa pas au pirate.
Ce dernier était en position de faiblesse et ce maudit docteur le savait. La mort dans l'âme, Harlock n'eut d'autre choix que d'acquiescer pour le moment, se promettant de trouver une occasion de retourner la situation au plus vite.
Avant de poursuivre, le doc jugea utile de préciser :
« A tout hasard, je vous préviens que j'ai dans ma poche une seringue de sédatif et que je n'hésiterai pas à l'utiliser au moindre geste douteux de votre part. »
Zut, je suis devenu trop prévisible.
« Bien, je suppose que vous avez des tonnes de questions à me poser. Pour ne pas vous fatiguer inutilement, je vais vous faire directement un compte-rendu des événements puis vous pourrez m'interroger pour compléter. En contrepartie, vous serez tenu de m'écouter jusqu'au bout, que mes paroles vous plaisent ou non. Est-ce que nous sommes d'accord ? »
Mais où se croit-il, bordel ? Marchander avec son capitaine !
L'œil mauvais, Harlock se contenta de hocher imperceptiblement la tête.
En quelques minutes, il prit connaissance des principales informations qui lui faisaient défaut.
« L'attaque remonte à six jours. »
Le pirate eut un sursaut. Déjà ?
« La note du boucher* est assez lourde : nous devons déplorer la perte de six hommes d'équipage et seuls cinq hommes s'en sont sortis tout à fait indemnes, dont Miss Masu et moi-même. La plupart des blessés est en bonne voie de guérison et ne devrait garder que des séquelles minimes. Yattaran a eu la permission de se lever et effectue en ce moment même un diagnostique complet des systèmes du vaisseau en compagnie de Machi. »
Pour ce que le médecin en savait, les dégâts majeurs concernaient surtout l'armement et les boucliers, en plus de dommages structurels en profondeur. Le système de navigation semblait opérationnel. Il avait vaguement entendu parler d'une tourelle arrachée et d'un canon à plasma qui aurait implosé mais cela dépassait son domaine de compétences. Il faudrait attendre le compte-rendu détaillé des deux spécialistes pour estimer la durée des réparations.
« Quant aux Sylvidres, Lady Emeraldas a indiqué lors de sa dernière visite qu'elles se faisaient discrètes en ce moment. »
Était-ce pour se remettre, comme eux, des dégâts occasionnés par la dernière bataille ou pour concocter un nouveau plan retors ? Seul l'avenir pourrait apporter une réponse. En attendant, Harlock était rassuré de savoir qu'aucune menace immédiate n'était à signaler alors que l'Arcadia était bloquée sur l'îlot pour une période encore indéterminée.
La situation est grave mais pas aussi désespérée que je ne le craignais, pensa-t-il avec soulagement.
Zéro reprit : « Le Queen Emeraldas est reparti pour reconstituer nos stocks de pièces de rechange, de matériel médical et de nourriture. Au passage, il doit passer par H'LoneX pour donner notre position à Miimé et Tadashi et les autoriser à rejoindre notre bord. Si j'ai bien compris, Mayu est censée rester auprès de votre contact sur place. Un certain Bob ?»
Harlock était inquiet pour la santé mentale de la fillette qui semblait avoir été durement éprouvée par son enlèvement. Il aurait voulu pouvoir la tenir dans ses bras pour la rassurer mais il faudrait attendre pour cela. Il espérait que Miimé aurait réussi à la soulager un peu.
Miimé... Elle lui avait tant manqué depuis son départ forcé. Elle avait le don de réussir à l'apaiser et sa présence à ses côtés lui avait fait cruellement défaut.
Le pirate digéra pendant quelques instants ces informations, l'air préoccupé. Puis son visage se ferma un peu plus. Kei... Peut-être les choses auraient-elles été différentes si Miimé était restée ?
Enfin, il ne servait à rien de ressasser le passé. Le mal était fait. Nul n'y pourrait rien changer.
Zéro, qui pendant tout ce temps avait minutieusement scruté le visage de son patient, crut deviner la source de cette nouvelle inquiétude. Il toussota légèrement pour se donner une contenance puis se lança.
« Bien, puisque vous n'aborderez pas le sujet, je prends l'initiative.
Je reviens de soigner Miss Kei et je peux vous rassurer immédiatement. Elle va aussi bien que possible vue la situation. Concrètement, sa fièvre est tombée et elle devrait marcher sans difficulté d'ici un ou deux jours. »
De pâle, le visage du capitaine devint blafard. Visiblement, il n'avait pas réalisé qu'elle aurait des séquelles physiques.
Zéro poursuivit néanmoins, décidé à crever l'abcès au plus vite.
« Miss Kei m'a raconté ce qui s'est passé sur la plage.
Son intervention a provoqué une reviviscence forcée des scènes traumatiques, récentes et anciennes, que vous refouliez. Il s'agit d'une épreuve particulièrement pénible, ce qui explique la brutalité de votre réaction.»
Le pirate ne se souvenait que vaguement de tout ça, comme s'il s'était agi d'un mauvais rêve. Il garda un silence obstiné.
Elle vous a entendu parler pendant... l'acte. Vous combattiez vos vieux démons, trop nombreux et trop traumatisants pour les épaules d'un seul homme. Le corps de Miss Kei n'était que l'instrument. Vous n'êtes jamais qu'un humain, capitaine, même si on pourrait parfois en douter. »
Harlock restait impassible.
Sentant son impatience monter, Zéro termina son plaidoyer :
« Sans cet incident, nul ne sait quand, ou même si vous auriez réussi à refaire surface. Il n'y a pas un seul membre de l'équipage qui ne serait prêt à se sacrifier pour vous sauver, Kei encore plus que les autres. Vous n'ignorez pas la nature de ses sentiments à votre égard depuis qu'elle a embarqué ? »
Il marqua une pause.
« Et il me semblait au vu des derniers événements qu'elle n'avait pas tout à fait tort d'espérer ? »
A ces mots, Harlock soupira mais garda les yeux baissés. Quoi qu'en dise le doc, et malgré toutes les bonnes excuses qu'il lui trouvait, il avait bel et bien abusé de la jeune femme.
Zéro avait lui aussi été éprouvé par ces jours de stress et il accusait la fatigue. Son self-control laissait à désirer. Il finit par exploser, laissant sa colère jaillir face à l'obstination de son commandant.
« Capitaine, elle savait ce qu'elle faisait et vous étiez en état de choc ! Vous n'êtes pas responsable de vos actes ! Alors vous allez me faire le plaisir de vous expliquer avec Miss Kei ! Vous vous sentez coupable, elle se sent coupable de savoir que vous vous sentez coupable ! Vous allez maintenant arrêter vos conneries et vous comporter en adultes responsables ! L'Arcadia a désespérément besoin de retrouver son capitaine et si un peu de chaleur humaine peut apaiser nos cœurs en ces temps troublés, vous n'allez quand même pas nous priver de ce bonheur ? »
Il s'arrêta soudain, à bout de souffle et estomaqué de sa propre audace. Il se demanda quelle allait être la réaction du capitaine. Son caractère ombrageux était légendaire...
Mais... c'est qu'il rougissait, ma parole ! On aurait dit un enfant pris en faute ! Le grand capitaine Harlock, aussi émotif qu'un jeune damoiseau dès qu'on le prenait par les sentiments ? Ça, c'était un scoop !
D'ordinaire, le pirate avait une telle emprise sur lui-même qu'il réussissait à garder son visage impassible en toutes circonstances. Même s'il savait que cette perte inhabituelle de contrôle était à attribuer à l'état de faiblesse actuel du blessé, le doc avait subi trop de frustration au contact de son effroyable patient pour ne pas profiter éhontément de la situation.
Il prit le temps de savourer cette petite victoire.
Les bras croisés, bombant le torse, il fixait son supérieur d'un air suffisant.
Le silence s'installa, s'intensifia au point que Zéro commença à se sentir mal à l'aise. Sa raison lui rappelait que, même diminué, le capitaine restait le capitaine et que si ce dernier n'était pas réputé pour son sens de l'humour, il avait en revanche la rancune tenace.
Finalement, le doc jugea plus prudent de ne pas pousser son avantage plus avant.
« Et maintenant, qu'est-ce que je vais faire de vous ?
- Tout ce que vous voudrez pourvu que je quitte ce lieu maudit », grommela le pirate.
Le docteur eut un sourire en coin qui mit la puce à l'oreille d'Harlock.
Et merde, je me suis fait avoir.
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Assigné en résidence surveillée dans ses quartiers, visites seulement sur autorisation, traitement médical à prendre scrupuleusement et alcool interdit.
Harlock trouvait cette pénitence particulièrement injuste : Zéro avait profité de sa vulnérabilité pour le piéger. C'était une bassesse indigne d'un homme d'honneur.
Tout en poussant le fauteuil gravitationnel (pour une fois, le blessé n'avait pas cherché à protester, conscient de sa faiblesse), le doc exultait à l'idée de tenir le capitaine à sa merci. Enfin, après tant d'années, il tenait sa revanche !
En arrivant, l'appartement semblait vide mais on pouvait entendre un bruit d'eau qui coulait dans la salle adjacente. Zéro affaissa les épaules et prit une expression résignée.
« Miss Kei était censée se reposer en attendant mon retour. Décidément, vous êtes aussi têtus l'un que l'autre ! Je vous jure que vous finirez par avoir ma mort sur votre conscience.»
Il vérifia que son patient était confortablement installé dans son lit puis, poussant son avantage jusqu'au bout, il ne put s'empêcher en repartant de lancer un regard entendu en direction de la salle de bains et d'ajouter d'un ton grivois : « Et bien entendu, vous gardez votre épée au fourreau jusqu'à nouvel ordre ! »
Il eut la satisfaction de voir qu'il avait fait mouche : Harlock lui jeta un regard furibond. Son unique œil noisette semblait lancer des éclairs.
L'Arcadia avait bel et bien retrouvé son capitaine !
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Ça lui apprendrait à faire des efforts ! Voilà qu'on se moquait ouvertement de lui. Décidément, son aura en avait pris un sacré coup lors de cette dernière bataille. Il allait falloir rétablir un semblant de hiérarchie au plus vite.
Puis le pirate inspira, se calma aussi vite qu'il s'était emporté. D'une voix hésitante, il souffla : « Doc ? »
Zéro s'arrêta sur le pas de la porte, se retourna.
« Merci. »
Retrouvant son sérieux, le médecin porta deux doigts à son front en guise de salut.
« Toujours un honneur. », ajouta ce dernier avant de s'éclipser.
Un rire discret attira alors l'attention d'Harlock. Il se retourna et vit Kei, les cheveux ruisselants et le teint frais qui le regardait en souriant. Finalement, la convalescence s'annonçait plus agréable que prévue.
* The butcher's bill - ou note du boucher - est une expression imagée d'origine anglo-saxonne et utilisée dans la marine à voile pour désigner les pertes humaines à l'issue d'une bataille (butcher=guerre/combat, bill=bilan/facture). Cette expression aurait été inventée par Lord Nelson lui-même lors des guerres napoléoniennes.
