Chapitre 10
Bob voyait avec stupéfaction l'astéroïde artificiel s'ouvrir lentement et dégager un passage dans lequel s'engagea résolument le Queen Emeraldas.
Tu es un sacré cachottier, gamin. Combien d'autres bases cachées as-tu ainsi à ta disposition ?
Dès qu'ils eurent débarqué, Tadashi s'élança vers l'Arcadia. Emeraldas avait eu beau leur faire un compte-rendu détaillé des événements depuis la bataille jusqu'à son dernier départ de l'îlot, il reçut un choc en voyant l'étendue des dégâts sur le vaisseau. Rien n'aurait pu le préparer à cette vision d'horreur.
« Tadashi, arrête de rêvasser. Occupe-toi d'organiser le transfert de matériel. Tout le monde à bord a été durement éprouvé. Ton énergie et ta jeunesse viennent à point nommé pour soulager les hommes. C'est le moment de prouver que tu es capable d'assumer des responsabilités importantes à bord. »
Le garçon se retourna avec empressement et se jeta dans les bras de la femme qui venait de parler.
« Kei, je suis si heureux de te revoir vivante. Emeraldas m'a dit que tu avais été gravement blessée. Comment vas-tu ? »
La navigatrice ébouriffa les cheveux du jeune homme d'un geste affectueux.
« J'irais mieux si tu arrêtais de m'étouffer. »
Tadashi desserra son étreinte et prit le temps de l'examiner de pied en cap. Il remarqua la cicatrice fraîche sur sa tête, partiellement recouverte par l'épaisse toison blonde.
« Tu as l'air plutôt en forme. »
Kei se contenta d'acquiescer.
« Le capitaine ?
- Tu vas bientôt pouvoir lui demander », répondit-elle en pointant du menton en direction de la plage.
En effet, le docteur Zéro s'avançait à leur rencontre, escorté de robots pour décharger le matériel médical dont il avait urgemment besoin : leur stock continuait à diminuer de manière inquiétante et le ravitaillement arrivait à point nommé.
Une petite silhouette à la chevelure bleue se précipita à la rencontre du doc et se jeta dans ses bras.
« Bonjour docteur ! Comme je suis contente de vous revoir ! »
Apparemment, la fillette allait beaucoup mieux. C'était une excellente nouvelle.
« Mayu, qu'est-ce que tu fais là ?
- Emeraldas m'a dit que mon parrain avait été blessé. Je ne peux pas le laisser tout seul. Qui va s'occuper de lui ?»
Le doc sourit, amusé. Cela faisait plus d'une semaine que le capitaine nécessitait une attention de tous les instants. Jamais encore patient ne lui avait donné autant de travail !
« Mais je croyais qu'un certain Bob devait prendre soin de toi sur H'LoneX ? demanda-t-il encore.
- Ben du coup, je l'ai amené. Comme ça, il peut quand même s'occuper de moi. C'est plus pratique comme ça, non ? »
Zéro leva la tête pour chercher du regard le Bob en question et reçut un choc en voyant un géant à huit bras le dévisager tranquillement, nullement dérangé par le regard incrédule du médecin.
Un Octodian ? Le capitaine a choisi un Octodian pour s'occuper de Mayu ?
L'extra-terrestre éclata de rire, parfaitement habitué à ce genre de réaction.
« Ça fait toujours ça quand on voit quelqu'un de mon espèce pour la première fois. »
Après tout, c'est futé : sa force surhumaine en fait sûrement un fantastique garde du corps, pensa le docteur.
La fillette retourna près du géant et lui prit la main.
« Allez Bob, on va voir mon parrain. Il va mieux, hein, Doc ? »
Zéro sentit une tension soudaine.
Cinq interlocuteurs, et non des moindres, attendaient anxieusement sa réponse. Sous leurs regards perçants, il se sentait encore plus petit que d'ordinaire. Il déglutit puis s'adressa directement à la fillette dans l'espoir (vain) de masquer sa nervosité.
« On peut dire ça, oui. Il s'est réveillé il y a trois jours de son long sommeil et depuis, il se repose. Ton parrain a été très courageux (et complètement inconscient !) mais il a été gravement blessé et il va lui falloir beaucoup de temps pour guérir. »
Mayu fit signe qu'elle avait bien compris.
« Tu devrais peut-être attendre quelques jours avant d'aller le voir. Son corps est recouvert de bandages, il est pâle et fiévreux. J'ai peur que tu sois impressionnée.
- Ben, pourquoi j'aurais peur de lui ? Il ne fait pas peur, mon parrain ! »
Le doc ne put s'empêcher de sourire encore une fois. Ils parlaient bien de la même personne ? Le grand capitaine Harlock, numéro de matricule S00999, le hors-la-loi le plus recherché de l'Univers qui terrorisait jusqu'aux bandits les plus aguerris ?
« Entendu, mais il ne faudra rester que quelques minutes. Il se fatigue vite et il a besoin de beaucoup de sommeil. »
La fillette acquiesça avec enthousiasme.
« OK. Mais après, je pourrai aller voir les autres pirates ? J'ai amené des cadeaux pour tout le monde. Et puis je voudrais aussi me baigner et visiter l'île. Je n'ai jamais vu un endroit aussi beau ! Je sens qu'on va bien s'amuser pendant ces vacances ! Miimé, tu viens avec nous ? »
La Jurassienne leur emboîta le pas sous le regard pensif de Zéro.
Finalement, la venue de Mayu est une très bonne chose. Sa jeunesse et son insouciance arrivent à point nommé pour apporter un peu de distraction et remonter le moral des troupes qui en a bien besoin.
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Mayu passa sa petite tête par la porte entrebâillée. Le silence et l'obscurité à l'intérieur de la chambre l'impressionnaient un peu, même si elle aurait refusé de l'avouer.
« Parrain ? »
Elle s'aventura un peu plus loin, laissant l'Octodian et Miimé à l'entrée.
La lueur de la lampe de chevet éclairait doucement le visage creux et les traits tirés du blessé. Ce dernier était adossé contre une pile d'oreillers, les yeux fermés, une tablette de contrôle posée sur ses genoux.
Sur le mur en face de lui, un écran à plusieurs interfaces affichait de nombreuses données techniques et diffusait une lueur bleutée. Visiblement, le pirate s'était endormi au milieu de son travail.
« Parrain ? »
Mmmm ? Je connais cette voix. Mais elle ne devrait pas être là. Je suis encore en train de rêver ?
Harlock lutta un instant pour chasser le sommeil et trouver la volonté de soulever les paupières.
«Mayu ? C'est bien toi. Qu'est-ce que tu fais là ?
- Tu es déçu de me voir ?
- Non. Juste surpris. Tu devrais être à l'abri avec Bob, au Metal Bloody Saloon. »
La fillette, gênée, tira la langue avec espièglerie.
« Je n'ai désobéi qu'à moitié. »
Le pirate soupira.
« Faut que tu m'expliques. Je suis trop fatigué pour jouer aux devinettes.
- Disons que je suis la moitié qui a obéi. Le saloon, lui, n'a pour des raisons évidentes pas pu nous suivre. »
Harlock chercha du regard qui avait parlé et, bien sûr, il ne fut pas surpris de découvrir l'Octodian : sa voix caverneuse était reconnaissable entre toutes. A côté de lui se tenait sa compagne extra-terrestre qui le fixait avec une émotion visible.
« Tu sais, parrain, je vais beaucoup mieux. Je fais encore quelques cauchemars la nuit mais Miimé dort dans ma chambre et elle m'aide à faire de jolis rêves.
Et puis Tonton Bob est épatant. Avec ses huit bras, il fait des tours de magie sensationnels. Il reçoit plein de gens rigolos dans son bar : il y a tout le temps des bagarres, on ne s'ennuie jamais. Il me fait aussi l'école : je compte le stock de munitions et je lis les étiquettes sur les bouteilles d'alcool. J'ai même eu le droit de tirer avec son pistolet laser. Il a dit que je me débrouillais très bien et il a promis que je pourrais continuer d'apprendre pour devenir un jour une pirate, comme toi ! »
Le barman s'était approché, visiblement gêné, et essayait maladroitement de changer le sujet de la conversation :
« Euh, Mayu, on pourra peut-être parler de ça plus tard ? Le docteur a dit que ton parrain était fatigué. Si tu lui offrais plutôt ton cadeau ? »
Harlock avait beau être affaibli, le regard qu'il lança à l'Octodian était parfaitement éloquent : le sujet n'est pas clos, tu ne t'en tireras pas comme ça !
Puis le pirate reporta son attention sur la fillette qui tenait un gros paquet dans ses petites mains.
« Bob m'a dit que c'était ton pêché mignon. J'ai pas bien compris ce que ça voulait dire mais j'en ai goûté au saloon, c'est délicieux. Je suis sûre que tu aimeras.
- J'en suis sûr aussi. Tu veux bien enlever l'emballage pour moi ? »
Les yeux brillants d'excitation, elle s'exécuta et dévoila le plus gros assortiment de barres de chocolat que le pirate ait vu au cours de sa vie.
« Ça, c'est une sacrée surprise. Merci ! » Je l'apprécierais encore plus si seulement j'étais capable de le manger.
En effet, depuis qu'il s'était réveillé, il avait la plus grande peine à avaler quoi que ce soit. Effet combiné des drogues qui le rendaient nauséeux et de ses blessures au ventre, la machine digestive avait du mal à se remettre en route.
Harlock écarta lentement son bras droit. La fillette, heureuse, vint s'y blottir avec un tout petit trop d'enthousiasme. Une méchante grimace prit place sur le visage émacié du pirate, le temps que la douleur s'estompe.
A ce moment, un cri strident retentit dans les appartements. Une horrible bestiole à plumes noires s'agita sur son perchoir.
« Tori-San, Tori-San ! Je suis si heureuse de te revoir ! »
L'Octodian saisit cette opportunité pour écourter la visite de la fillette. Même si Harlock semblait heureux de voir sa filleule, sa vitalité l'épuisait visiblement.
« Mayu, pourquoi tu n'irais pas jouer sur la plage avec l'oiseau du capitaine ? Je suis sûr qu'il a très envie de voler au grand air. Je te rejoins dehors dans quelques minutes et nous irons à la découverte de l'île. »
Dès que la fillette eut quitté la chambre, le capitaine reprit d'une voix faible :
« Bob, qu'est-ce que tu fous là ? C'est pas un endroit pour la petite.
- La faute à ta filleule. Quand Emeraldas est venue chercher Miimé et Tadashi, elle a refusé de rester en te sachant blessé. Tu m'avais chargé de la protéger, j'étais obligé de la suivre.
- Tu parles, tu ne supportais pas de la laisser s'éloigner de toi. Sacré Bob, je savais que tu t'attacherais vite à elle mais pas à ce point." Et bien sûr, tu t'inquiétais pour moi.
Il demanda encore, sa curiosité éveillée malgré tout :
« Dis-moi. Où est-ce que tu as pu trouver un pareil stock de chocolat ? Et qu'est-ce que tu vas me demander en échange ?
- Business is business. Je ne partage pas mes secrets d'approvisionnement.
Concernant ta deuxième question, les Sylvidres sèment la terreur et nuisent donc à mes échanges commerciaux. Débarrasse-moi d'elles et je t'approvisionnerai en chocolat jusqu'à la fin de tes jours.
- Mmmff », souffla Harlock en esquissant un rictus, ce qu'il regretta aussitôt. Contracter les abdominaux était certainement une mauvaise idée. Son corps entier se raidit et il dut bloquer sa respiration un instant. « Bordel, me fais pas rire, Bob. »
L'Octodian fut impressionné. Il scruta avec attention l'étendue des blessures sur le corps du capitaine.
« Vous n'avez plus de stock de morphine ?
- Suis déjà à la dose maxi. »
Le géant soupira, visiblement peiné.
« Elles t'ont vraiment pas raté, hein, gamin ? Ça a été une sacrée boucherie, cette bataille... »
Le visage d'Harlock s'assombrit un peu plus.
« Je suppose que ceux d'entre nous qui sont encore vivants peuvent effectivement s'estimer heureux. Tous n'ont pas eu cette chance... »
A ce moment, le géant surprit un regard rapide entre la Jurassienne et le pirate. Il comprit qu'ils avaient hâte de se retrouver en tête à tête.
« Bien, je te laisse te reposer. Je vais faire un tour avec Mayu et voir si je peux trouver à m'occuper sur l'Arcadia. Puisque je suis là, ce serait dommage de laisser quatre paires de bras au repos. »
Puis il ajouta, retrouvant une pointe de son habituel ton provocateur :
« Au passage, je découvrirai bien quelques-uns des nombreux secrets de ton vaisseau ! L'espionnage technologique est un marché hautement lucratif et en pleine expansion ! » Il marqua une pause. « Prends soin de toi, gamin. »
La porte se referma.
Quand ils furent seuls, la femme aux cheveux bleus s'approcha enfin.
« Il était vraiment très inquiet pour toi, tu sais. Et moi aussi. »
Le pirate eut un sourire fatigué. « Je sais. Tu m'as manqué, Miimé. »
La Jurassienne se tenait maintenant au bord du lit. Elle fixa Harlock un instant en une interrogation muette, lut l'assentiment dans son regard. Alors elle s'assit tout contre lui, posa sa main contre sa joue. Il se laissa faire, encore trop perturbé pour refuser l'aide psychique de Miimé. Il lui ouvrit spontanément son esprit, impatient de partager avec elle ces souvenirs qui l'étouffaient.
Un instant elle faillit être submergée par la violence des émotions puis elle reprit le contrôle, explora pas à pas l'esprit d'Harlock. Elle découvrit l'horreur des événements vécus depuis son départ : la douleur, la peur, la culpabilité qui lui rongeaient le cœur. Alors la Jurassienne se mit à irradier une lumière vive qui se propagea jusqu'au corps du capitaine pour lui apporter soutien et réconfort.
En fouillant un peu plus profondément, Miimé découvrit, ensevelis sous toute cette noirceur, deux souvenirs lumineux à la chaleur réconfortante : l'enfant-capitaine et sa joie de vivre, Kei veillant le blessé avec affection.
Elle se servit de ces pensées positives pour envelopper l'esprit du pirate qui, bercé par cette caresse, finit par s'endormir à nouveau.
Surprise, je pensais avoir déjà posté ce chapitre. Du coup, je vais poster le suivant rapidement parce qu'il est temps qu'Harlock commence à reprendre du service.
