Bien que le capitaine ne soit pas encore complètement remis, il lui tarde de reprendre du service. Cette longue pause involontaire pour cause de convalescence est l'occasion de mettre en forme des idées qui lui trottent dans la tête depuis quelques temps.

Impatiente également, je poste ce nouveau chapitre dans la foulée. Ainsi, on se rapproche à grands pas d'un nouveau départ.


Chapitre 13

Il réalisa soudain qu'il se trouvait dans les airs, à plus de 100 pieds de haut.

L'altitude n'avait jamais effrayé le capitaine Harlock. Sauf que d'habitude, il se trouvait à bord d'un vaisseau quelconque qui lui permettait d'évoluer sereinement loin du plancher des vaches.
Cette fois-ci, il était livré à lui-même. Rien pour le retenir. La loi de la gravité se rappela brusquement à lui et il entama aussitôt une chute mortelle vers le sol.
Pris de panique, il agita frénétiquement les bras et reprit de l'altitude.

Impossible.

Il tourna la tête sur le côté et aperçut deux immenses paires d'ailes accrochées à son dos.

« Pincez-moi, c'est forcément un rêve. »

Il leva les yeux et réalisa qu'il n'était pas seul : des dizaines d'êtres hybrides composés comme lui d'un corps humain muni d'ailes de papillons volaient en formation serrée. Ils portaient des arcs en travers de la poitrine et affichaient un air déterminé.
Au sol, d'immenses troupes se déployaient et adoptaient une position défensive autour d'un château sorti tout droit d'un conte de fée. L'image d'une armée se préparant au combat s'imposa à l'esprit d'Harlock.

« Mais bordel, qu'est-ce que je fous là ? »

En se rapprochant un peu, il vit que les soldats au sol étaient en fait des oursons de toutes les couleurs. A la main, ils tenaient fièrement épées et lances marbrées de blanc et de rouge (et qui ressemblaient furieusement à des sucres d'orge géants). Une minorité d'entre eux, qui arborait des dessins étranges sur le ventre, se rassemblait en marge du gros des troupes.

Le capitaine s'éleva à nouveau dans les airs et put apercevoir au loin celles qui étaient la cause de ces préparatifs : une nuée de fourmis noires à la taille démesurée. Le claquement de leurs mandibules résonnait si fort qu'il était perceptible malgré la distance. Face à la supériorité numérique et militaire des envahisseurs, il n'était pas bien difficile de prévoir l'issue de la bataille. A n'en pas douter, le pirate se trouvait du côté des futurs vaincus.

Bientôt, la bataille fit rage.

Les fourmis découpaient en morceaux les pauvres oursons avec une facilité déconcertante. Elles saisissaient au vol d'un geste précis les papillons fragiles qui fondaient sur elles.

Et pourtant, alors que l'issue du combat ne faisait plus de doute, les événements prirent une tournure inattendue.

La petite troupe d'oursons aux dessins étranges s'était approchée furtivement des ennemies en les contournant par leur flanc gauche. Peu de temps avant d'engager le contact, dissimulés par la frondaison des arbres d'un petit bois adjacent, les soldats avaient sorti les épées de leurs fourreaux et avaient adopté une formation en boomerang.

Puis l'animal de tête se retourna, se redressa de toute sa hauteur, bomba le torse et fit jaillir de sa poitrine un arc lumineux qui retomba en pluie sur ses compagnons. Avec stupeur, Harlock vit les petits êtres grandir subitement et prendre la stature de guerriers redoutables.
Puis un second ourson projeta un deuxième arc-en-ciel au-dessus de leurs têtes et tous disparurent, devenus soudain invisibles.

La vague meurtrière s'abattit par surprise sur les ennemies et dévasta leurs rangs telle une lame gigantesque fauchant tout sur son passage. Les fourmis n'avaient eu aucune chance.

Le pirate secoua la tête, incrédule.

« Le pouvoir de se rendre invisibles, rien que ça... Drôlement pratique ! Ces petits animaux potelés ont des ressources insoupçonnées. Leurs adversaires viennent de l'apprendre à leurs dépends... »

Puis, sa curiosité satisfaite, il pesta à voix haute :

« Marre de cette activité psychique débordante ! Depuis que je connais Miimé, ce genre de rêves farfelus revient un peu trop souvent à mon goût. Il faudra que je lui dise ma façon de penser la prochaine fois que je la croiserai ! Sauf que pour ça, il faudrait déjà que je sache comment retrouver le chemin de mon lit... »

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« Et merde ! »

Bob se réveilla en sursaut au son des imprécations que servait copieusement Harlock. Visiblement, le pirate s'était cogné.

« Qu'est-ce que tu fais debout au milieu de la nuit, gamin ? Je croyais que tu devais te reposer !

- Bob ? Qu'est-ce que tu fous encore là ? Décidément, pas moyen que tu me laisses tranquille ! Et arrête de m'appeler gamin ! »

Ah, il a un peu récupéré on dirait , pensa l'Octodian.

« Je te surveille bien sûr ! ajouta le géant à voix haute.
- Faut que j'aille dans la salle de l'ordinateur.
- A cette heure-ci ?
- A l'heure où c'est nécessaire, c'est à dire maintenant.
- Tu m'inquiètes, petit. Tu m'as l'air fébrile et tu as le regard fiévreux. Je ferais sûrement mieux d'appeler le doc. »

Petit ? De mieux en mieux !

Harlock se pinça l'arête du nez pour lutter contre la colère qui menaçait de l'envahir.

« Fous-moi la paix, Bob. Juste une idée subite qui ne peut souffrir aucun délai. De toute façon, le doc est pas en état. Il doit être en train de cuver quelque part. »

Il se déplaçait lentement en direction de la salle de l'ordinateur. Bob lui emboîta fidèlement le pas.

« Arrête de me suivre, j'ai pas besoin de toi !
- Mouais, tu disais pas ça tout à l'heure.
- Si, je disais exactement ça. C'est toi qui m'as pas laissé le choix. J'aurais très bien pu me passer de tes services ! »

Sacré gosse, il doute vraiment de rien...

Harlock avait conscience de n'être pas très crédible sur ce coup-là mais il s'en foutait. Il avait hâte de mettre à exécution ses idées.

Tochiro, j'ai de grands projets pour l'Arcadia. Je vais avoir besoin de ton génie !

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Après plusieurs heures d'attente dans le couloir, l'Octodian (qui n'avait pas été autorisé à rentrer dans la salle malgré son insistance) avait fini par perdre patience. Il avait appelé, tapé sur la cloison mais n'avait reçu aucune réponse et la porte était restée obstinément fermée. D'ailleurs, il n'entendait aucun bruit à l'intérieur. Il avait beau savoir que la pièce était insonorisée, ce silence n'était pas pour le rassurer.

De dépit, il avait fini par retourner au mess où, comme prévu, il avait retrouvé le docteur en train de ronfler sous une table. Le tirer de son sommeil éthylique s'annonçait une tâche ardue.

« Doc ! Doc ! Vous allez ouvrir les yeux, oui ?
- Mmmm, qu'est-ce qui se passe... ?
- Il se passe que le gamin est enfermé depuis des heures dans la salle de l'ordinateur et que... »

Zéro le coupa.

« Le gamin ? Tadashi ?
- Bordel, vous êtes vraiment imbibé si vous pigez pas ça. Je parle d'Harlock, bien sûr. Aucune idée de ce qu'il fout là-dedans mais il n'était déjà pas en forme avant d'entrer alors je suppose que ça n'a pas dû s'arranger. Mais vous allez réagir, oui ? »

L'Octodian n'avait pas dormi de la nuit, il n'avait pas la patience d'attendre que le médecin du bord dégrise tranquillement. Il lui balança une pleine carafe d'eau sur le visage, ce qui eut l'effet escompté en un temps record. Il attendit quelques instants que la litanie de jurons cesse et reprit tranquillement la conversation.

« Bien, je disais donc que...
- C'est bon, j'ai compris. Y'en a marre de ce patient récalcitrant. Peut jamais se tenir tranquille et laisser les bonnes gens profiter de leur petite fête. »

Le doc se releva péniblement, regarda l'étendue du carnage autour de lui le temps que son équilibre se stabilise. Le mess était dans un état cataclysmique et de nombreux pirates ronflaient encore dans des endroits incongrus.

Ouh la, ça a été une sacrée fête. Comptez sur des pirates pour trouver de l'alcool même quand c'est interdit ! Cela dit, j'en ai bien profité...

A cette pensée, le docteur sourit béatement.

Puis il remarqua un petit bout de femme visiblement en colère qui le regardait les bras croisés. Miss Masu n'avait pas l'air de bonne humeur. Après tout, l'Octodian avait raison : il était largement temps de s'éclipser.

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Miimé avait consenti à accompagner le doc jusqu'à la salle de l'ordinateur pendant que Bob la relayait auprès de Mayu. Zéro savait très bien qu'elle était la seule à avoir quelque influence sur le capitaine. La Jurassienne s'arrêta devant la porte et projeta son esprit jusqu'à toucher celui du pirate. Ce dernier était tellement occupé qu'il ne se rendit pas compte de sa présence avant qu'elle ne l'interpelle.

« Harlock ?
- Miimé ?
- Bob et le doc voulaient juste s'assurer que tu allais bien.
- Encore ? J'ai besoin qu'on me foute la paix. J'ai une tonne de travail à faire. »

Miimé sourit.

« Entendu. »

La femme n'insista pas et, se retournant vers le doc :

« Il va bien, même si je sens qu'il est épuisé. Il travaille sur un projet spécial et il ne laissera personne le déranger jusqu'à ce qu'il ait terminé. »

Zéro frissonna : cette façon de communiquer mentalement avec le capitaine le déstabilisait, sans compter que son tête-à-tête avec la Jurassienne le mettait particulièrement mal à l'aise. Il n'avait jamais pu s'habituer vraiment à son allure spectrale ni à ses yeux pénétrants.

Il déglutit et parvint à articuler :

« Il a besoin de son traitement. Et dans son état, il ne doit pas rester debout si longtemps. Je parie qu'il n'a ni mangé, ni bu. Mais je suppose qu'il est inutile de protester ? »

Miimé se contenta de sourire légèrement.

Le doc secoua la tête, irrité.

« Vraiment, comment espère-t-il guérir en jouant ainsi avec sa santé ? J'en ai plus qu'assez de me battre avec lui. Après tout, qu'il se débrouille. Je file prendre une bonne douche chaude et je repasserai plus tard. »

Le sourire de la femme s'élargit.

« Je vous appellerai. Et ayez confiance en lui : il est obstiné mais il sait ce qu'il fait.
Du moins, la plupart du temps... » ajouta-t-elle, amusée.

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Elle sentait la concentration du capitaine se relâcher. Des images décousues et incongrues apparaissaient spontanément au milieu des schémas et notes techniques qui avaient occupé son esprit jusque là. Il était temps de prévenir le doc.

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Le sas d'entrée s'effaça devant Miimé. A part Harlock, elle seule à bord avait libre accès à la salle de l'ordinateur. Le docteur la suivit précipitamment à l'intérieur.

« Capitaine, vous m'entendez ? »

Zéro posa la main sur le bras de son patient qui reposait assis, les yeux fermés, adossé contre la colonne centrale de l'ordinateur.

« Capitaine ?
- Mmmf, dormir... »

Le doc se détendit, soulagé.

Harlock délirait légèrement.
La main posée délicatement sur la tempe du capitaine, Miimé pouvait sentir la chaleur anormale de la peau sous sa main. Des pensées complètement décousues peuplaient son demi-sommeil : de petits oursons colorés dotés de pouvoirs magiques, des papillons géants, des fourmis carnivores et des épées en sucre d'orge. C'était pour le moins déconcertant.
La fièvre était certainement responsable de ce défilé d'images surréalistes mais elle trouvait le contraste avec l'habituelle austérité du capitaine particulièrement savoureux.

L'extra-terrestre se mit à rire doucement.
Comme en réponse, un concert de cliquetis et de lumières enfla autour d'eux.

Le doc regardait anxieusement autour de lui.
Pour avoir passé une grande partie de la dernière bataille coincé dans cette salle, il pouvait affirmer avec certitude que l'intelligence artificielle qui animait l'ordinateur central avait quelque chose de... différent.

C'est comme si elle avait conscience de ce qui se passe et qu'elle était capable de réagir seule. On jurerait presque que l'ordinateur est vivant et qu'il... rit?

Le docteur frissonna. En tant que médecin, il avait un esprit scientifique et tout phénomène qui dépassait son entendement purement cartésien était pour lui source d'inquiétude. Il préféra ne plus y penser.

« Allons, debout capitaine. Je ne sais pas quelle folie vous a conduit ici en pleine nuit mais ça fait des heures que vous êtes enfermé. Vous ne pouvez pas rester là. Vous devez regagner votre chambre pour vous reposer : un repas et un léger somnifère vous aideront à récupérer pour le reste de la journée. »

Le mot somnifère finit de réveiller Harlock. Il ouvrit les yeux, vit Zéro penché au-dessus de lui et se recula aussi vite qu'il le put.

« Ne me touchez pas !
- Holà, du calme, je veux juste vous aider à vous relever et à marcher jusqu'à votre lit.
- Et m'injecter un somnifère dès que vous le pourrez ! »

Zéro comprenait volontiers sa méfiance : il avait effectivement abusé de ce procédé à de nombreuses reprises, la dernière remontant à moins de quinze jours.

« Voyons, capitaine, il est évident que vous en avez besoin. Vous êtes visiblement épuisé mais je ne suis pas assez fou pour vous endormir contre votre gré à moins que ce ne soit une absolue nécessité : je tiens à rester vivant ! »

Le pirate avait réussi à se redresser. Il vacilla légèrement sur ses jambes avant de se stabiliser et secoua la tête plusieurs fois pour s'éclaircir les idées. Puis il regarda droit devant lui, à nouveau pleinement alerte. Un peu trop même.
L'excitation de ces dernières heures le gagnait à nouveau : son regard brillait intensément et il sentait son rythme cardiaque s'accélérer.

« Miimé, dis à Yattaran, Kei, Machi, Bob et Emeraldas que je veux les voir immédiatement dans mon bureau. »

La Jurassienne le fixa dans les yeux quelques instants puis opina et partit sans un mot.

Le doc sembla retrouver sa voix :
« Capitaine, je proteste. Vous tenez à peine sur vos jambes. Dormez quelques heures en attendant que la fièvre retombe. Vous n'êtes pas en état de faire quoi que ce soit dans l'immédiat.
- Ça devra attendre, il y a plus urgent. »

Harlock récupéra un prisme de données qu'il mit dans sa poche.

« Au moins, prenez le temps de manger un peu pour reprendre des forces !
- Doc, fichez-moi la paix ! Je vous promets de manger après la réunion. Vous pourrez même me shooter si ça vous fait plaisir mais en attendant, laissez-moi faire mon travail sans vous en mêler ! »

Le capitaine se montrait implacable. Son nouveau projet ne devait souffrir aucun délai, il y veillerait personnellement.

Zéro s'approcha du capitaine. Son patient aboya : « N'approchez pas ! Et sortez la main de votre poche ! »

Le doc fut tellement impressionné par le ton autoritaire et menaçant qu'il faillit lâcher la seringue qu'il tenait effectivement à la main. Il ne comprenait pas. D'où venait cette rage soudaine qui le gonflait d'une énergie nouvelle ?

« Pas de panique, capitaine, (il tenait la seringue bien en évidence) juste votre traitement habituel, la dernière prise a cessé de faire effet depuis longtemps. Pas de sédatif. Je vous le promets.
Maintenant, si vous tenez vraiment à rester encore plusieurs heures debout - ce que je déconseille formellement - je ne vois pas la nécessité pour vous de souffrir plus que nécessaire. Vous allez avoir besoin de concentration et j'essaye de vous aider à tenir le coup alors arrêtez de jouer les paranos !
- Mouais... Disons que je n'oublie pas facilement. »

Il consentit néanmoins à recevoir l'injection non sans lancer un regard féroce au praticien pour le mettre au défi de tenter le moindre coup fourré. Bien fou celui qui s'y risquerait dans un moment pareil.

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Pfff, il est vraiment trop grand ce vaisseau...

Quand le capitaine arriva enfin à la grande cabine, toutes les personnes convoquées étaient déjà présentes. Emeraldas était appuyée contre la cloison, les bras croisés et le visage fermé. Elle semblait de méchante humeur.

« Depuis quand tu me donnes des ordres, Harlock ? Et vue ta tête, tu devrais être couché. On dirait que tu as passé la nuit à faire la java. Tu t'es finalement décidé à boire ? »

Bob enchaîna aussitôt, plus pour le plaisir de râler que par réelle contrariété.

« Pareil, gamin, je proteste. Je suis là en qualité d'invité. Je ne reçois pas d'ordres de toi ! »

Le pirate ne se laissa pas démonter.

« Fermez-la, on a du boulot. »

Au ton de sa voix, l'assemblée comprit immédiatement qu'il se passait quelques chose d'important. Il n'eut plus besoin d'intervenir : tous le regardaient avec attention, prêts à écouter ce qu'il avait à dire.

Il se tourna à nouveau vers le reste de l'assemblée.

« J'ai eu plusieurs idées concernant les réparations de l'Arcadia. La dernière bataille a clairement révélé que, si nous avons certainement le vaisseau le plus puissant de l'univers connu (il jeta un coup d'œil d'excuse à la pirate rousse qui n'avait pas bronché), nos armes et notre dispositif de défense ne sont pas encore suffisamment performants pour vaincre l'armée sylvidre. Il faut envisager une refonte totale de nos systèmes. Ça faisait longtemps que j'y réfléchissais sans trouver de solution. C'est maintenant chose faite. »

Il inspira profondément.

« Nous allons installer un tranchoir de proue capable de découper la coque de n'importe quel vaisseau, ce qui nous permettra de forcer tout barrage ennemi en infligeant un minimum de dégâts à l'Arcadia. »

Il regarda tout à tour chacun des cinq interlocuteurs qui lui faisaient face et qui le scrutaient, rendus muets par la surprise. Puis, comme prévu, les protestations et récriminations fusèrent.

Yattaran et Machi étaient les plus qualifiés pour tout ce qui touchait à l'ingénierie du navire. Ils envisagèrent tout de suite les répercussions d'une telle manœuvre :

« Mais c'est de la folie, capitaine : aucune lame ne pourrait résister à de tels chocs sans se briser ou se déformer. En plus, pour que l'effet tranchant soit efficace, il faudrait une poussée bien supérieure à celle dont nous disposons actuellement, ce qui ferait griller nos moteurs. Sans compter que la pression exercée sur le blindage au moment de l'impact provoquerait à coup sûr des déformations ou des ruptures de la coque du vaisseau, surtout dans l'espace où elle enregistre des écarts extrêmes de températures.

- Du calme ! Je suis au courant de tout ça. Il est évident que l'Arcadia devra subir des modifications en profondeur. C'est justement parce que nous sommes en cale sèche et que le vaisseau a subi d'énormes dommages structurels qu'il faut en profiter pour l'améliorer de manière drastique. »

Harlock déposa le prisme de données à la surface de son bureau et laissa glisser ses doigts sur le panneau tactile transparent qui recouvrait le bois lustré. Alors, l'un des carreaux de verre de la galerie de poupe s'éclaira : la vue sur l'extérieur s'effaça et révéla un écran de présentation. Les données sur lesquelles il avait travaillé toute la nuit s'affichèrent.

« Bien.

L'ordinateur a lancé une analyse s'appuyant sur le modèle classique de poutre-navire. Le principe d'équivalence a permis de mettre en relation les efforts de cohésion et le tenseur de contraintes appliqués à la structure du vaisseau au moment de l'impact. Pour que la proue puisse résister aux ruptures de flexion et de cisaillement, et surtout de flambage et de déjettement, il faudra en modifier sensiblement la charpente.

L'effort violent dû à l'éperonnage devra être réparti sur une surface de coque suffisante pour éviter au maximum toute déformation sensible ou déchirure du bordé. Les couples principaux devront être remplacés et les membrures qui supportent les tôles du bordé entre les ponts seront renforcées. Il faudra également améliorer le blindage extérieur en lui ajoutant une fine couche d'alliage duranium/tritanium léger et augmenter la puissance des boucliers avant. »

Le capitaine coupa court à une nouvelle vague de protestation.

« Machi, comme tu l'avais si justement remarqué, il nous faudra une propulsion plus puissante pour augmenter l'efficacité de l'effet tranchant de la lame tout en gardant un maximum d'énergie disponible pour la manœuvre. Voici les propositions de modification de nos moteurs pour les booster à 150% de nos capacités actuelles. Il faudra bien sûr modifier le système de refroidissement en conséquence. »

Les deux ingénieurs ouvraient des yeux ronds en réalisant l'énormité de la tâche qui les attendait.

« En ce qui concerne la lame du tranchoir, elle devra être rétractile pour que l'Arcadia conserve une maniabilité maximale et également pour préserver le secret de cette nouvelle arme le plus longtemps possible. Il faudra donc adapter la proue du vaisseau pour dégager un espace suffisant. »

Il ne tint pas compte des grimaces que faisaient les pirates en face de lui en voyant la longue liste des travaux à faire s'allonger au-delà de toute raison.

« En revanche, la composition de la lame en elle-même est problématique. Toutes les simulations ont effectivement montré qu'aucun des alliages d'acier contemporains ne résisterait à un tel choc. Il faudra donc utiliser un métal dont on retrouve trace dans l'histoire de la Terre : le wootz, ou acier de Damas. Il était utilisé au Moyen-Orient pour fabriquer des lames particulièrement résistantes.

Le wootz est un acier à haute teneur en carbone mais dont la concentration y est hétérogène. Il possède à l'état naturel une précipitation grossière de cémentite, composé très dur mais cassant. Le travail de forge est assez proche de celui qui permettait de fabriquer les célèbres katanas des samouraïs.

Comme celui de Tochiro...ajouta-t-il in petto avec un léger pincement au cœur.

Il consiste à homogénéiser au maximum le minerai par pliages successifs pour obtenir une alternance de couches microscopiques à pauvre ou forte teneur en carbone. On obtient alors un acier superplastique ayant une structure de matériau composite, combinant la malléabilité des aciers faibles en carbone pour absorber les chocs et la dureté des aciers plus riches en carbone qui permet à la lame de garder son tranchant. »

Il ajouta :
« Malheureusement, l'utilisation du wootz a disparu au 20ème siècle suite à l'épuisement des filons de minerai de fer qui contenaient ces éléments. »

Il se tourna vers l'Octodian :
« Bob, je vais avoir besoin que tu repartes avec Emeraldas dès aujourd'hui. Je veux... (il se reprit) Je voudrais que tu relances ton réseau de contacts et que tu trouves au plus vite une source d'approvisionnement. »

L'extra-terrestre faillit s'étouffer en entendant la mission qu'on voulait lui confier, surtout en considérant le tonnage nécessaire pour fabriquer ce qui promettait d'être la plus grande lame jamais forgée.

« Mais bordel, où veux-tu que j'en trouve, surtout dans une telle quantité, si les gisements sont épuisés ?

- D'après notre bibilothèque, plusieurs planètes minières ont des compositions et des fonctionnements physiques relativement proches de ceux de la Terre et sont donc susceptibles de contenir des gisements de wootz. Il me faudra aussi des stocks de duranium et titanium mais ça, ça devrait être plus facile à trouver. Tu t'es assez vanté des capacités de ton réseau. Débrouille-toi.

Je veux aussi que tu récupères un maximum d'infos sur les activités des Sylvidres et que tu en profites pour lancer quelques contre-rumeurs à propos de l'Arcadia : que nous sommes à nouveau totalement opérationnels et en route pour une mission quelconque. Nous devons limiter au maximum les débordements de hors-la-loi et autres raclures en attendant de pouvoir leur prouver que le vaisseau et son équipage font toujours partie de l'équation. »

Il se tourna vers la pirate rousse :

« Emeraldas, j'ai besoin que tu déposes Bob sur H'LoneX. Voici également une liste des pièces électroniques de pointe dont nous aurons besoin et que tu pourras trouver je pense sur Alpha du Centaure. Et si tu pouvais te montrer un peu aux yeux des Sylvidres pour qu'elles ne croient pas avoir le terrain libre ? Ne cherche pas l'engagement si tu n'as pas un rapport de force suffisant. Nous avons désespérément besoin de toi et du Queen Emeraldas. »

Il était temps maintenant d'introduire l'idée qui lui était venue lors de ce rêve saugrenu...

« Kei ?

- Capitaine ?

- Je te charge également d'une mission de la plus haute importance : tu vas aider à paramétrer la synchronisation d'un réseau de projecteurs holographiques. Je veux rendre l'Arcadia invisible ! »

Ces paroles firent l'effet d'une bombe.

« Invisible ?

- Oui, invisible. Un bouclier de camouflage holographique qui permettra à l'Arcadia de se fondre dans n'importe quel environnement et nous masquera donc à la vue de nos ennemis. Le camouflage fonctionnera grâce à des projecteurs holographiques externes fixés sur la coque et à un programme d'imagerie adaptatif capable d'analyser l'environnement immédiat du vaisseau.

- C'est une idée brillante, capitaine, mais ils détecteront les ondes émises par nos communications et l'ensemble des systèmes.

- Non, nous allons installer un système d'annihilation d'ondes. L'ordinateur travaille encore sur la réalisation du module autonome qui sera chargé de traiter en temps réel les ondes émises par le vaisseau mais il fonctionnera sur le principe d'interférence utilisé en mécanique ondulatoire. Il sera efficace aussi bien sur les ondes lumineuses que les ondes électromagnétiques et les ondes sonores.

Chaque onde émise par le vaisseau sera immédiatement doublée d'une contre-onde parasite de même fréquence mais de phase différente pour créer un effet de fading. Il s'agira dans ce cas d'une interférence destructive : les ondes se superposeront en anti-phase et s'annuleront. C'est le principe des casques anti-bruit utilisés en salle des machines. Les signaux émis par l'Arcadia seront alors quasi indétectables pour un vaisseau situé à l'extérieur de notre bouclier de camouflage.
Seul un vaisseau situé à très faible distance et doté d'un scanner particulièrement performant pourra éventuellement capter quelques ondes résiduelles qui, avec un peu de chance, seront attribuées à des phénomènes naturels. Tout dépendra alors du degré de vigilance et de méfiance de nos ennemis.

- Fantastique, capitaine ! J'ai hâte de voir la tête de ces foutues plantes quand on fera tomber le bouclier de camouflage pour les arroser à bout portant ! » s 'exclama le premier lieutenant.

Les hommes du bord jubilaient. Emeraldas acquiesçait en souriant, toute animosité évanouie à l'idée du bénéfice qu'elle tirerait à appliquer ces transformations à son propre vaisseau. Cela pourrait équilibrer un peu plus le rapport des forces en leur faveur !

« Je dois avouer que quand tu veux, tu as du génie, gamin. »

Harlock n'avait ni l'envie ni le courage de réagir aux propos de Bob. Il voulait en finir au plus vite : il avait de plus en plus de mal à se concentrer et à trouver ses mots.

« L'inconvénient de ce bouclier, c'est que l'imagerie holographique requiert une grande quantité d'énergie et qu'il faudra installer un générateur supplémentaire pour l'alimenter, au détriment d'une partie de notre espace de stockage. Il faudra le placer à l'arrière du vaisseau, dans le hangar 6, ce qui contre-balancera l'excès de poids à l'avant dû à lame de proue.

Quand le bouclier de camouflage sera désactivé, nous pourrons dériver ce générateur sur le système principal de propulsion, ce qui nous donnera une bonne partie de l'énergie supplémentaire requise lors des manœuvres d'éperonnage.

Ce mode furtif sera un avantage tactique certain, très pratique pour les missions d'espionnage et pour se placer stratégiquement avant d'engager un combat mais il deviendra inopérant dès que les premiers tirs révéleront notre position : la matrice holographique ne résistera pas si elle reçoit un excès d'énergie concentrée. Dès que nous subirons le feu ennemi, elle cédera. Alors la puissance de feu de l'Arcadia entrera en jeu.

Je vous rappelle qu'il ne nous reste maintenant que douze jours pour avancer au maximum les travaux. Au-delà, il nous faudra absolument faire une sortie, aussi furtive soit-elle, pour montrer que nous existons toujours. Puis nous chargerons les minerais et reviendrons ici pour forger la lame, la fixer et renforcer le blindage externe. »

Un silence pesant s'installa, finalement rompu par Yattaran qui demanda timidement :

« Comment vous sont venues ces idées, capitaine ? »

Harlock haussa les épaules.

« La magie de Noël ? »

Je ne vais quand même pas leur parler de ce rêve hallucinant ! Ma réputation a déjà assez souffert : inutile de dévoiler l'origine douteuse de mon inspiration.

Pendant que l'assemblée experte autour de lui parcourait à nouveau les notes sur des tablettes personnelles afin de vérifier que tout était clair, Harlock s'efforçait de rester éveillé. Cela allait bientôt devenir une tâche insurmontable. Il luttait pour garder l'œil ouvert et son cerveau tournait à présent au ralenti. Il avait tout donné pour faire aboutir le projet au plus vite mais comme à chaque fois que la tension retombait, il était brisé de fatigue.

Pour ne pas sombrer, il s'efforça de feuilleter l'énorme livre de bord en cuir relié qui trônait sur son magnifique bureau ouvragé et qu'il n'avait pas touché depuis la bataille. A une époque où prédominait le traitement numérique des données, l'usage du papier était tout à fait rétrograde. Les difficultés d'approvisionnement en avaient même fait un article de luxe mais Harlock était très attaché à cet élément essentiel de la tradition navale.

De manière générale, il limitait au maximum l'introduction d'attributs modernes dans ses quartiers de peur de polluer ce petit musée personnel rempli de meubles authentiques. En rompant volontairement avec les normes contemporaines, il avait l'impression illusoire de rompre également avec le chaos qui régnait en souverain en ce trentième siècle.

Il se redressa sur son siège : il était dangereusement prêt de s'effondrer. Ses oreilles bourdonnaient et il voyait des étoiles danser devant son œil. Il fallait finir cet entretien au plus vite.

« Des questions ?

- Et bien... »

Yattaran, toujours plongé dans l'étude des données techniques, commença à demander quelques précisions. Il releva la tête pour regarder le capitaine, remarqua son visage décomposé et renonça immédiatement à finir sa phrase. Il avait bien assez à faire dans l'immédiat. Les détails pouvaient attendre un peu.

« Capitaine, si vous permettez ? »

Harlock acquiesça faiblement et les congédia d'un geste de la main.

« Allons-y les gars, au boulot ! »

Un à un, les deux lieutenants et le chef machiniste quittèrent la pièce. Le pirate regarda Kei s'éloigner, cherchant à accrocher son regard mais à aucun moment elle ne se retourna.

Bob, resté en arrière, prit la parole :

« Je vais faire ce que je peux, gamin, mais je ne te promets rien. Contacte-moi dès que tu quitteras l'îlot et que tu pourras à nouveau communiquer librement, je te dirai où j'en suis. Mais tu ferais bien de te rétablir au plus vite : les dealers de matériaux rares sont généralement les pires de leur espèce. Tu auras besoin d'être en pleine possession de tes capacités où ils ne te rateront pas.

- Il n'y a rien que tu ne m'apprennes. C'est mon problème, pas le tien. Trouve-moi le wootz et ce qu'il faut pour le blindage et je m'occupe du reste. Je garde Mayu, tu dois pouvoir être libre de tes mouvements et elle a encore besoin de Miimé.

- Prend soin de toi, gamin. Et prend soin aussi de la gamine. »

Emeraldas, qui avait attendu la fin de l'échange sur le pas de la porte, se contenta de saluer Harlock d'un signe de tête et de lancer :

« Je te ramène la marchandise dès que je peux. En attendant, je vais aller secouer un peu la ruche sylvidre. J'ai besoin de m'amuser un peu ! »

Le capitaine réussit à esquisser un sourire fatigué.

« Fais-toi plaisir... »

Enfin, c'était terminé. Il avait réussi à tenir, tout juste. Les yeux clos, il entendit vaguement la voix forte de Bob résonner dans le couloir.

« Il est mûr à point, Doc, vous pouvez aller le cueillir ! »

Le rire de l'Octodian s'éloigna.

Le capitaine se pencha en avant et laissa le haut de son corps reposer sur son bureau. Il eut encore le temps de percevoir Zéro grommeler :
« Me suis encore fait avoir. Il n'a toujours rien avalé. Et puis il aurait au moins pu avoir la décence de tenir jusqu'à son lit avant de s'effondrer. C'était quand même la moindre des choses. Marre de le porter !

- Dormir, enfin... »

Le pirate se relâcha tout à fait, comme un automate qu'on aurait brusquement débranché.


Comme annoncé au tout début de cette fic, bien que l'action soit contemporaine de la série Albator 78, j'avais volontairement choisi d'utiliser la version "Albator 84" de l'Arcadia. Dans ce chapitre, les transformations apportées par Harlock (avec l'aide de Tochiro) au vaisseau servent de transition entre les deux séries.

Pour les personnes intéressées, la description du wootz (ou acier de Damas) est fidèle à la réalité (du moins telle que je l'ai comprise). Les propriétés physiques de cet acier, liées à ses concentrations hétérogènes en carbone, sont fascinantes. Et les lames obtenues ont vraiment une allure magnifique. Suis bien tentée d'acquérir un petit couteau...

Quant à l'équipage en manque d'action, dès les réparations terminées, il va enfin pouvoir reprendre du service !