Bon, comme annoncé précédemment, il y a dans cette histoire un peu trop de romance à mon goût et ça traîne en longueur mais maintenant que c'est lancé, difficile de faire machine arrière. Certains apprécieront peut-être ce chapitre, d'autres feront comme moi et se dépêcheront d'aller au suivant :)


Chapitre 14

« Kei, Kei. »

Si seulement il pouvait marcher plus vite... Il boitait aussi vite que son corps affaibli le lui permettait mais ça lui faisait un mal de chien.

Bon sang, combien de temps encore à supporter ce corps brisé ? Mmmff...

« Kei, attends-moi !

La jeune femme s'était arrêtée mais elle continuait de lui tourner volontairement le dos. Il ralentit sa progression et lorsqu'il arriva finalement à son niveau, il avait l'impression d'avoir couru un marathon. Il dût prendre plusieurs inspirations avant d'être en mesure de parler.

« Kei, voudrais-tu me suivre ? J'ai besoin de te parler.

- Désolée capitaine, je suis attendue. Machi m'a demandé de le rejoindre. Un problème récurrent sur le nouveau système de refroidissement des moteurs qu'il souhaite me montrer.

Harlock retint un soupir.

- Très bien. Passe me voir quand tu auras fini. Je t'attendrai dans mes quartiers. »

Il fit demi-tour et s'éloigna pesamment. Kei se retourna pour l'observer un instant.

Il a l'air si fatigué : il ne se ménage pas assez. Combien de temps encore avant qu'il ne recouvre la santé ? Quelles séquelles gardera-t-il ?

Elle se mordit les lèvres, faillit courir après lui, se retint de justesse puis reprit la direction de la salle des machines en agitant sa chevelure blonde.

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Elle frappa à la porte du capitaine. Pas de réponse. En temps normal, elle aurait fait demi-tour, respectant l'intimité de son supérieur mais l'inquiétude la poussa à entrouvrir légèrement la porte pour jeter un coup d'œil. Après tout, il lui avait demandé de passer, non ?

Harlock était allongé sur son lit et semblait endormi. Attendrie, elle se risqua à avancer jusqu'à son chevet. Ce n'est que lorsqu'elle fut suffisamment proche qu'elle put se rendre compte que son sommeil était loin d'être paisible : il était couvert de sueur, s'agitait comme s'il cherchait une position confortable sans en trouver et quelques plaintes discrètes lui échappaient de temps à autres. Il avait un teint maladif, les joues creusées et les cernes qu'il portait sous les yeux semblaient encore plus profondes lorsqu'il dormait.

Encore une séance de régénération laser. Je ne comprends pas pourquoi le doc l'autorise à faire des séances si rapprochées. Ça le fatigue tellement. Connaissant le capitaine, il ne lui laisse certainement pas le choix...

La jeune femme savait qu'elle ne pouvait rien faire pour le soulager. De son doigt délicat, elle survola sans les toucher les nombreuses cicatrices fraîches qui parcouraient son corps : elles étaient rouge vif et les chairs autour étaient largement tuméfiées. Les blessures internes ne devaient pas avoir meilleure allure. Ces symptômes étaient la conséquence habituelle du traitement destiné à accélérer la régénérescence cellulaire et la cicatrisation.

Ce traitement permettait de diminuer par deux, voire trois la durée normale de guérison mais la contre-partie n'était pas anodine. L'injection préalable d'un catalyseur cellulaire était nécessaire. Le produit se répandait dans tout l'organisme via le système sanguin mais, en plus d'accélérer la reproduction cellulaire, détruisait tout ce qui n'était pas d'origine organique naturelle. Les produits chimiques de synthèse tels que antidouleurs et antibiotiques n'y résistaient pas, ce qui rendait le patient vulnérable.

Surtout, le traitement était énergivore. Chaque nouvelle cellule régénérée puisait un peu plus dans les maigres réserves du pirate et il avait perdu énormément de poids. Lui qui était d'une nature sèche à la base, on pouvait maintenant compter toutes ses côtes et les clavicules pointaient sous sa peau, comme prêtes à percer.

Il y a quelques années, Kei avait elle-même eut à subir un traitement laser à la suite d'une méchante blessure reçue au cours d'un abordage. Le souvenir qu'elle en avait était cuisant : une impression de chaleur était rapidement apparue au niveau de la plaie puis s'était accentuée jusqu'à donner l'impression d'être brûlée au fer rouge. La sensation avait duré plusieurs heures après la fin de la séance sans que rien ne puisse la soulager. Vue l'étendue et le caractère invasif des blessures du capitaine, il devait vraiment passer un sale moment.

Kei jura. Sans l'urgence liée à l'imminence de l'invasion de la Terre par l'armée sylvidre, Harlock n'aurait pas eu à insister pour recevoir ce traitement, et encore moins à un rythme aussi soutenu.

Maudites plantes, je vous le ferai payer !

Deux larmes coulèrent sur les joues de la jeune fille. Elle soupira doucement et repoussa de ses doigts délicats les mèches trempées de sueur qui tombaient sur le front du pirate.

« Pourquoi me fuis-tu ? »

La voix du pirate la fit sursauter. Il la fixait intensément, parfaitement éveillé.
Elle piqua un fard et balbutia :

«Capitaine je... je pensais que tu dormais.

- Impossible avant encore plusieurs heures », répondit Harlock d'une voix blanche.

Elle reprit, concernée : « Pourquoi toutes ces séances ? Elles te détruisent à petit feu plus sûrement qu'elles ne te guérissent. »

Harlock posa un doigt sur les lèvres de la jeune femme pour la faire taire, puis il replaça une des mèches blondes derrière son oreille.

« C'est mon problème. Et n'essaye pas d'éluder ma question. »

La jeune femme hésitait, visiblement mal à l'aise.

« Kei, j'ai besoin de savoir. » Sa voix était implorante. « S'il te plaît... »

Depuis qu'Harlock avait repris ses esprits, la jeune femme était tiraillée entre son sens du devoir qui lui dictait de garder ses distances et son irrésistible envie de céder à ses inclinations. La bataille du cœur contre la raison. Certes, ils avaient passé quelques jours très intimes au début de la convalescence du capitaine mais elle avait repris ses distances dès que Miimé était retournée à ses côtés.

Elle avait alors résisté stoïquement à la tentation, même quand il fut évident que le pirate recherchait sa présence. Elle avait senti sa déception lorsqu'elle ignorait volontairement ses appels muets, se contentant de maintenir des relations strictement professionnelles en espérant qu'il finirait par renoncer. Mais maintenant, sous le regard perçant du capitaine, elle n'avait plus vraiment le choix. Après tout, s'il insistait...
Elle prit une grande inspiration et capitula :

« J'essaye juste de te protéger.

- Me protéger ?

- Te protéger de toi-même. Je ne suis pas digne de toi. Pas digne du grand capitaine Harlock. J'ai peur de ne pas être à la hauteur, de ternir ta réputation. En comparaison de... Maya, qui suis-je ? »

Le pirate sembla digérer ces mots quelques instants. Il commençait à comprendre le fond du problème.

« Autre chose ?

- Et bien, l'équipage ? Une relation entre un capitaine et son lieutenant nuirait à l'autorité du bord, non ? »

Elle ne lui disait pas tout, il le voyait à son regard fuyant.

« Et... ?

- Et puis... il y a Miimé. Vous êtes si proches l'un de l'autre. Elle est tellement.. Elle est plus... »

Elle laissa la phrase en suspens, incapable de poursuivre.

Harlock ajouta : « C'est tout. »

C'était une constatation cette fois-ci et non plus une question.

« N'est-ce pas assez ? »

Le pirate se prit à espérer mais se força à garder un ton neutre et dénué d'émotions.

« Alors... ce qui s'est passé sur la plage n'est pas la raison de ton éloignement ? »

Kei, intimidée, se contenta d'esquisser faiblement un signe de dénégation. Elle refusait toujours obstinément de le regarder.

Harlock s'autorisa alors un sourire fatigué. Le sentiment de culpabilité qui l'étouffait commençait à refluer : le soulagement dans sa voix était évident.

« Kei, tu te poses bien trop de questions. Les choses sont assez compliquées à bord en ce moment pour ne pas créer de nouveaux problèmes qui n'ont pas lieu d'exister.

Pour commencer, ma réputation ne regarde que moi. Je te rappelle également que sur ce vaisseau, tout le monde est parfaitement libre de faire ce qu'il veut, y compris toi et moi. Et j'ai parfaitement confiance en l'équipage : aucun d'entre eux n'en aurait une moins bonne opinion de nous. D'ailleurs, je crois pouvoir dire que ça ne surprendrait personne.

Quant à Miimé, tu as deviné je pense à quel point elle lit en moi comme dans un livre ouvert. »

Il lui releva de force la tête.

« Miimé est ma confidente et bien plus : sa présence m'est devenue indispensable. Nous sommes liés à vie. Mais cette forme de communion psychique est très éloignée d'une relation humaine. Elle ne m'apportera jamais le genre de bonheur que tu es capable de m'apporter.
Elle sera heureuse si je le suis et réciproquement. Je te demande juste de ne pas chercher à l'éloigner de moi : son équilibre en dépend. Elle est la dernière de sa race, il ne lui reste rien à part notre attachement mutuel. »

Kei ne réagissait pas. Elle semblait figée, digérant les paroles du capitaine qui, pour une fois, avait bien du mal à rester impassible.

Par le passé, il avait maintes fois eu l'occasion de démontrer la parfaite maîtrise de ses émotions, lui qui était capable de rester stoïque même dans les situations les plus désespérées. Année après année, il avait appris à enfermer ses sentiments de plus en plus profondément, à tel point qu'il avait craint parfois d'en perdre la capacité à ressentir des émotions. Quelque part, même s'il était conscient que c'était un raisonnement malsain, l'idée ne lui déplaisait pas totalement. Lorsque la vie ne réservait plus que des souffrances, était-ce vraiment un acte de lâcheté que de chercher à s'en échapper ?

Récemment, les choses avaient changé. Il avait fait le choix de vivre à nouveau mais après ces longues années de reniement, il ne savait plus vraiment comment gérer les émotions fortes qui l'assaillaient. Accepter de se dévoiler était une épreuve bien plus difficile qu'il ne l'avait imaginée. On pourrait dire qu'il manquait de pratique, tout simplement. Il connaissait pourtant Kei depuis suffisamment longtemps pour être assuré de ses sentiments mais il avait du mal à maîtriser l'appréhension qui s'était emparée de lui, appréhension doublée d'un sentiment grandissant de panique à l'idée qu'il puisse être rejeté juste quand il était enfin prêt à donner.

Un instant il fut tenté de masquer sa gêne derrière une ironie qu'il savait maîtriser à la perfection, prévoyant sans peine que la jeune femme démarrerait au quart de tour mais il renonça rapidement. S'il voulait obtenir une réponse honnête, il devait laisser à Kei le soin de prendre l'initiative. Il se contenta donc d'attendre en espérant réussir à cacher, avec un succès relatif, le tumulte intérieur qu'il ressentait.

Contrairement à Harlock, Kei ne cherchait à dissimuler le cheminement de sa pensée. Il était facile de lire sur son visage la succession d'émotions qu'elle ressentait, ses espoirs, ses doutes, son indécision. Et puis enfin, alors que le pirate commençait à désespérer et à se refermer pour mieux se protéger, il vit un changement s'opérer dans le regard de la jeune femme. De songeur, celui-ci devint mutin. Ce regard-là, le capitaine le connaissait bien. Ils étaient revenus en terrain familier et il commença à reprendre espoir.

« Et quid de mon mauvais caractère ? demanda la jeune femme en croisant les bras d'un air de défi.

- Parce que tu penses pouvoir m'impressionner ? En matière de mauvais caractère, je pense que tu ne m'arrives pas à la cheville. » fanfaronna-t-il.

Pour être tout à fait honnête, par expérience, Harlock savait la jeune femme capable d'entrer dans des colères terribles et dans ces moments-là, même lui hésitait à la contredire. Mais bien sûr, il n'accepterait jamais de le lui avouer. Il s'était certes promis de faire des efforts pour être plus transparent avec son entourage mais il y avait des limites à ce qu'il se sentait capable d'accepter. Et puis les vieilles habitudes étaient dures à tordre...

Kei restait songeuse. La patience du pirate fut finalement épuisée.
Il passa outre ses bonnes résolutions et la pressa d'un « Et bien ? » impatient, doublé d'un soupçon d'agacement.

Alors les yeux de la jeune femme s'animèrent :

« Et bien, fin de la conversation. Tu as besoin de repos pour guérir au plus vite... » Le visage d'Harlock s'assombrit. Pitié, pas un deuxième docteur !

Puis le teint de la jeune femme s'empourpra violemment, ce qui provoqua un haussement de sourcils interrogateur chez le capitaine.
Elle posa avec hésitation une main délicate sur le torse du pirate et s'aventura à la faire glisser doucement vers le bas de son ventre. Elle avait à nouveau baissé les yeux, confuse et les joues écarlates, mais elle trouva néanmoins le courage d'ajouter d'une voix gourmande :

« ... parce que tu ne sais pas quels fantasmes tu m'as inspirés depuis que je suis montée à bord. Maintenant que tout devient possible, je vais avoir du mal à être patiente. »

Ces paroles rendaient soudain les perspectives d'avenir bien agréables...
Harlock, soulagé, ne put résister à la tentation de profiter de la gêne de son lieutenant pour la taquiner un peu. Il reprit d'un ton faussement offensé :

« Voyons Kei, tu disais que je devais me reposer ! Sans compter que ce genre d'activité n'entre pas vraiment dans mon programme de convalescence. Tu vas encore m'attirer les foudres du doc ! »

La jeune femme était dubitative, elle prit le temps de peser ces mots. Elle se doutait que le capitaine, comme à son habitude, se jouait d'elle. Elle hésita puis, dans le doute, retira sa main. Elle affichait une mine contrite tout à fait charmante.

Alors le visage du pirate s'éclaira. Il attrapa de son bras valide le cou de la jeune femme et l'attira doucement vers lui. Il prit le temps de la regarder droit dans les yeux pour lui prouver que, cette fois-ci, il la voyait vraiment.

« Merci Kei. Merci pour ce que tu as fait pour moi sur la plage, ce jour-là. »

Puis leurs lèvres se trouvèrent et les mots devinrent inutiles.