Chapitre 15

Le poids de sa cape appuyait douloureusement sur son côté encore fragile mais il avait le cœur gonflé d'émotion. Il passa amoureusement ses mains sur le tissu épais. Cette cape était l'exemplaire original, celle que Maya avait cousue de ses propres mains peu de temps avant sa mort. Celle qu'il avait portée lorsque l'Arcadia s'était lancée pour la première fois dans sa quête à la recherche de la Liberté.

Harlock la conservait habituellement comme une relique, à l'abri dans le coffre qui renfermait les rares souvenirs qu'il n'avait pu se résoudre à abandonner. Parmi eux se trouvait le sabre que Tochiro avait laissé à l'intention d'Harlock lorsqu'il avait quitté l'Arcadia pour son dernier voyage. Il était toujours douloureux pour le pirate de se replonger dans ce passé qu'il tentait d'oublier mais pour la première fois depuis des années, il avait ressenti le besoin de porter la cape de Maya. Car aujourd'hui était un grand jour.

Aujourd'hui, l'Arcadia et son équipage, après avoir été presque anéantis, repartaient au combat. Leur capitaine vivait cet événement comme une véritable renaissance.

Après s'être recueilli solennellement dans la salle de l'ordinateur qui, il voulait le croire, accueillait à présent l'âme de son ami défunt, il s'engagea résolument en direction de la passerelle de commandement dans un déchaînement de cliquetis et de lumières.

C'est que ce vieil ami était également enthousiaste à l'idée de reprendre du service. Ces quatre dernières semaines avaient été éprouvantes pour tous. L'équipage avait besoin de retrouver un peu d'action pour se changer les idées et, surtout, tous étaient avides de prendre leur revanche sur les Sylvidres.

Les éperons métalliques résonnaient bruyamment dans les coursives, avertissant les hommes que leur capitaine était de retour. Il était temps pour Harlock de reprendre les commandes de l'Arcadia.

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« Tous les systèmes au vert, capitaine. Parés au décollage ! »

Harlock se leva lentement du fauteuil de commandement en bois sculpté. Il inspira profondément puis se dirigea vers la barre. Il s'immobilisa à quelque distance sans oser la toucher, prit le temps d'admirer le bois patiné au cours du temps par le contact de ses propres mains.

Le pirate ferma les yeux un instant. Il revoyait encore Tochiro le jour du lancement de l'Arcadia, le visage illuminé d'une joie pure, se tourner vers lui et lui adresser un encouragement d'un geste du pouce. Il s'était passé tant de choses depuis que le vaisseau avait pris son premier envol. Malgré les années, son ami lui manquait, aujourd'hui autant qu'hier.

Un silence de cathédrale régnait à bord, l'équipage partageant l'émotion visible de leur capitaine. Alors Harlock releva la tête et ouvrit son œil unique. De son regard perçant, il fit le tour de la passerelle, prenant le temps de saluer chacun de ses hommes d'un signe de tête pour les honorer.

Il posa ses mains sur la barre, la caressa un instant puis la saisit fermement. A ce contact, le vaisseau entier sembla frémir.

Moi aussi mon vieil ami, je suis heureux de te retrouver. Ensemble, nous partons à nouveau sillonner l'espace.

Alors il hurla presque : « Arcadia, en avant ! »

La réponse enthousiaste de l'équipage résonna sur le pont et le vaisseau se propulsa à la conquête des étoiles.

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L'endroit était sombre, sordide même. Des tables en bois grossières, pour la plupart inoccupées, étaient disposées dans les recoins de façon à ménager l'intimité des clients tout en offrant un espace dégagé au centre de la pièce. Quelques rares lampes suspendues au plafond noirci par la fumée diffusaient une lumière blafarde. C'était l'heure des loups. L'heure où se traitaient les meilleures affaires. L'heure où l'on n'était jamais sûr de repartir vivant.

Une silhouette revêtue d'une cape noire dont le capuchon masquait le visage poussa brusquement la porte de l'établissement. Son assurance indiquait qu'elle connaissait parfaitement les lieux. Elle se dirigea d'un pas rigide et lent vers l'une des tables où se tenait déjà une autre personne, d'allure légèrement plus frêle mais également camouflée sous une cape ample.

Les deux personnages se saluèrent respectivement d'un signe de la tête.

« Seul ? Tu es sûr qu'il n'est pas trop tôt ?

- Il n'est que temps.

- Soit. »

Cette conversation, volontairement laconique, était destinée à confondre de potentiels ennemis. Dans ce genre d'endroit, les murs avaient toujours des oreilles mais bien malin l'espion qui pourrait deviner le sens caché derrière ces paroles.

« Patron, une bouteille de Red Bourbon !

- Ça vient ! »

Un géant à huit bras s'approcha d'une démarche puissante et déposa devant eux une bouteille poussiéreuse au cachet de cire rouge ainsi que deux verres à la propreté douteuse.

« Dis-donc patron, vu le nombre de bras que tu as, tu pourrais au moins faire la vaisselle correctement.

- Et toi, soit tu es fou, soit tu cherches la mort. Ta mère ne t'a donc pas dit qu'il ne fallait jamais insulter un Octodian ?

- Ce n'était pas une insulte, c'était une plainte, Bobsdqildjavlb. »

Bob éclata d'un rire tonitruant.
De mémoire d'Octodian, Harlock était le seul humain à avoir jamais réussi l'exploit de prononcer son nom correctement. Il n'eut donc aucun mal à l'identifier.

« Ça alors gamin, tu aurais dû me prévenir que tu allais passer !

- Et j'aurais eu droit à un magnifique comité d'accueil dans ce repaire de crapules. Merci, mais non merci !

- Bah, t'es pas joueur. »

Harlock secoua la tête, agacé. Mais à quoi pense-t-il, ce gros tas de muscles ? Il sait pourtant que je suis pas vraiment en état pour des bagarres de saloon et encore moins pour faire face à des chasseurs de prime.

« Et j'ajouterai que ce bar est un établissement honorable ! Tu vas me vexer, gamin.

- Arrête de m'appeler gamin ! » commanda le pirate en sifflant à voix basse.

A ce moment, un petit rire discret se fit entendre. Le géant se tourna vers la deuxième silhouette qui était restée étonnamment discrète jusqu'à présent. Une main fine et délicate attrapa une longue mèche rousse rebelle qui s'était échappée du capuchon et la fit rapidement disparaître.

« My lady, je suis ravi de vous revoir si vite. Il faut fêter ces retrouvailles dignement ! »

Sur ces mots, il sortit un troisième verre d'un repli de son tablier, déboucha la bouteille et se mit en devoir de faire le service.

Harlock faisait tourner délicatement le liquide pour en admirer la robe ambrée. Cela faisait plus de quatre semaines qu'il n'avait pas touché une goutte d'alcool. Il n'aurait jamais cru cela possible. Certes, ce n'était pas vraiment une décision volontaire : son corps avait tellement souffert qu'il avait de lui-même fait comprendre que ce serait une très mauvaise idée de boire dans son état.
Son unique tentative, récente, pour partager une coupe de vin avec Miimé s'était soldée par de cuisantes conséquences. Du coup, il hésitait ce soir à porter le verre à ses lèvres. D'un autre côté, ne pas boire dans un bar ne manquerait pas d'éveiller les soupçons. Peut-être que ce serait plus facile cul-sec ?

Emeraldas, devinant son embarras, vint à sa rescousse et intervertit subrepticement leurs deux verres. Harlock avala les dernières gouttes qui traînaient au fond de celui de la jeune femme, ce qui suffit à faire protester son estomac qui se crispa douloureusement.

Bon sang, comment est-ce que je peux d'ordinaire descendre des bouteilles entières de ce tord-boyau ? Ça vous ramone la tripe ! Mais ça a un bon petit retour en bouche. Il faudra que je m'y remette.

La voix de la femme rousse vint troubler sa méditation.

« Et bien, Bob, ta galanterie n'excuse pas le fait que tu ne m'aies pas reconnue immédiatement. Tu n'es vraiment pas physionomiste. Après le temps qu'on vient de passer ensemble, je vais me sentir vexée.

- Hey, vous moquez pas. Plus de la moitié de ma clientèle se dissimule sous des capes. Comment suis-je censé savoir qui vous êtes ? »

Emeraldas renchérit sur le ton de la plaisanterie :

« La voix douce et délicate d'Harlock, peut-être ? »

L'octodian se contenta de hausser les épaules.
Le pirate en question les interrompit impatiemment. Et sa voix n'était ni douce, ni délicate.

« Trêve de plaisanterie, Bob. Je suis passé voir si tu prenais bien soin du colis que je t'ai confié il y a quelques jours.

- Le colis ? »

Le pirate, exaspéré, leva les yeux au ciel.

« Ah oui, le colis. Faut pas m'en vouloir si mon cerveau a du mal à suivre, gamin. On est au milieu de la nuit et je suis debout depuis les aurores. C'est qu'on ne peut pas tous passer notre temps à faire ce qui nous chante. Y'a des gens honnêtes qui doivent travailler pour vivre, ici.

- Arrête tes jérémiades, Bob. Tu parles trop. Tu dois sacrément t'ennuyer pour avoir un tel débit de paroles. Tu devrais te trouver une femme.

- Ah, ah, elle est bien bonne celle-là ! (L'Octodian sembla considérer un instant la suggestion.) Après tout, tu n'as peut-être pas tort...

- Le colis ?

- Ok, ok. Suivez-moi. »

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Sa chevelure bleue étalée sur l'oreiller, Mayu dormait paisiblement. Harlock s'approcha doucement et s'assit au bord du lit. Il replaça une mèche rebelle derrière l'oreille de la fillette et enserra ses petites mains dans les siennes.

Il resta ainsi de longues minutes, silencieux et immobile. Elle était sûrement en train de rêver : un sourire éclairait son visage enfantin. Elle avait la tête ronde et était plutôt petite pour son âge, ce qui était étonnant si on considérait la silhouette élancée de sa mère qui se tenait appuyée contre le cadre de la porte. Elle avait plus pris de son père.

La naissance de Mayu avait toujours été un mystère pour Harlock. Tochiro était un génie, petit homme jovial au grand cœur mais au physique ingrat. Emeraldas était une femme superbe mais également la femme pirate la plus terrible de l'univers, redoutée par tous et réputée ne ressentir aucune émotion. Contre toute attente, un amour sincère et fort était né entre ces deux personnes que tout opposait. Emeraldas sur le Queen, Tochiro sur l'Arcadia, ni le temps ni la distance n'avaient réussi à les séparer. De cet amour improbable était née une petite fille : Mayu.

Les deux premières années de sa vie furent aussi les plus heureuses pour ses parents et pour lui-même, son parrain. Les Illumidas avaient été vaincus, les Sylvidres ne s'étaient pas encore manifestées. Sans parler de paix, c'était certainement la période la moins tourmentée qu'Harlock ait connue à bord de l'Arcadia. Ils avaient passé beaucoup de temps ensemble, fêté le premier Noël de Mayu, son premier anniversaire. Emeraldas était une mère attentive et dévouée qui prenait à cœur l'éducation de leur fille. Tochiro était un véritable papa poule.

Qui aurait pu prévoir que la mort, en réclamant pour tribut le meilleur d'entre eux, ruinerait également le bonheur des trois personnes qui lui survivraient ?

Qu'est-ce qui avait pu pousser Emeraldas à abandonner sa fille ? Harlock n'avait jamais trouvé le courage de lui poser la question. Il y avait des choses que même lui ne pouvait se permettre. Il en avait été réduit à faire des hypothèses, sans grand succès.

La seule explication à laquelle il avait accordé quelque crédit était qu'elle avait rejeté tout ce qui, de près ou de loin, pouvait être associé à Tochiro. La présence de Mayu devait être un supplice permanent. Elle lui rappelait la mort du père de son enfant, le seul homme qu'elle ait jamais aimé.

Quand Tochiro s'était éteint, quelque chose s'était également brisé entre Emeraldas et Harlock. Pendant des années elle l'avait fui. Ils ne s'étaient croisés qu'en de très rares occasions, quand il n'y avait pas eu moyen de faire autrement ou lorsque l'un n'avait eu d'autre choix que de solliciter l'aide de l'autre. Et même en ces instants, leurs relations avaient été distantes et froides. C'était comme si le fantôme du petit homme les hantait encore après toutes ces années. Un poids si lourd qu'aucun n'arrivait à se relever. Est-ce qu'elle se sentait coupable d'avoir indirectement provoqué la mort de Tochiro lorsqu'il avait volé à son secours, contractant ainsi la terrible maladie qui allait lui être fatale ? Est-ce qu'elle lui en voulait de n'avoir su retenir son ami ou de ne pas avoir pris sa place dans la navette qui avait traversé la voie lactée ?

Depuis peu de temps, les choses s'étaient sensiblement améliorées. Sans avoir retrouvé la parfaite complicité qu'ils avaient eue à l'époque, ils semblaient éprouver à nouveau du plaisir à se retrouver. Pour preuve leur rencontre de ce soir.

Emeraldas acceptait aussi de rester en présence de Mayu lorsque l'occasion se présentait, même si ni elle ni Harlock n'avaient jamais révélé à l'enfant qui était sa véritable mère. Le capitaine ne désespérait pas qu'un jour ou l'autre, la pirate rousse reviendrait chercher sa fille pour l'élever auprès d'elle.

Harlock se pencha en avant pour embrasser délicatement sa filleule sur le front. « Dors bien ma princesse. Fais de beaux rêves. » En se redressant, il laissa échapper un gémissement discret qui n'échappa ni à Emeraldas ni à Bob.

« Pas aussi bien remis que tu voudrais le faire croire, hein gamin ?

- Faudra bien faire avec. »

Le sujet était clos. De toute façon, les mots ne pourraient rien changer à sa situation. Il referma doucement la porte de la chambre derrière lui.

« Bien, passons aux choses sérieuses. Bob, qu'est-ce que tu as pour nous ? »

L'Octodian posa un doigt sur ses lèvres.

« Pas ici. »

Décidément, Bob vieillissait ou il était vraiment fatigué (il est vrai que gérer l'énergie débordante de Mayu en plus de tenir le bar n'était sûrement pas de tout repos). Le capitaine s'efforça de rester patient mais fatigué comme il l'était, il lui était difficile de garder le contrôle de ses émotions. Aussi ajouta-t-il d'une voix plus agressive qu'il ne le souhaitait :

« Évidemment, pas ici. Je ne suis pas idiot. Emmène-nous dans ton salon privé.

- Alors suivez-moi. J'ai des nouvelles concernant ce que tu cherches, gamin. »

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« Capitaine, un message d'Eméraldas. Elle a repéré une petite escadre de vaisseaux sylvidres. Elle pense qu'elles sont à notre recherche. J'affiche leurs coordonnées sur l'écran principal. »

Ça y est, la chasse reprend, pensa le capitaine en souriant. Ça n'avait pas traîné. Ils n'étaient repartis de H'LoneX que quelques heures auparavant.

« Bien. Ça va nous dégourdir un peu. Kei, rentre les coordonnées dans l'ordinateur et calcule notre route, on va aller les secouer un peu. Tous les hommes aux postes de combat !

- Aye, Captain ! »

Le saut warp dura quelques minutes seulement. Quand ils se matérialisèrent à nouveau, trois vaisseaux sylvidres se trouvaient effectivement dans leur champ de vision : un destroyer léger et deux navettes de transport.

« Armez les canons, puissance 60%. Coup de semonce par l'avant bâbord. »

Kriegs, le chef canonnier, protesta.

« C'est peine perdue capitaine. Vous savez que les Sylvidres ne se rendent jamais.

- Peu importe. Ça fait partie de notre code d'honneur. »

Visiblement, les Sylvidres n'étaient pas d'humeur à se battre. Les moteurs poussés à plein régime, le trio tentait de leur échapper.

« Kriegs, essaye de les toucher mais surtout ne les détruis pas. Il faut que tes tentatives paraissent crédibles. Machi, on les prend en chasse mais ne pousse pas trop les machines. Débrouille-toi pour les laisser s'enfuir tout en leur faisant croire qu'elles ont réussi à nous semer. Je veux pouvoir les suivre jusqu'à leur point de repli en leur collant un mouchard. Avec un peu de chance, ça pourrait nous mener à une de leurs bases.

- Entendu ! »

A ce moment, la voix excitée de Yattaran résonna sur la passerelle.

« Capitaine ! Ça marche ! Grâce au nouveau système espion, j'arrive à capter leurs signaux radios et à les décoder. Ces plantes maudites sont en train de transmettre nos coordonnées à leur vaisseau amiral. Vous voulez que je bloque leur transmission ?

- Négatif, laisse-les faire. Je ne veux pas que leur reine sache que nous pouvons infiltrer leur réseau de communication.

- Les vaisseaux viennent de passer en hyperespace, capitaine ! intervint l'opérateur radar.

- Entendu, Sabu. Laisse-les filer mais enregistre l'écho de leur déplacement. On les laisse prendre une heure d'avance, ça devrait endormir leur méfiance. Puis on remontera la piste en espérant trouver une belle prise au bout. En attendant, vigilance maximale. Les Sylvidres connaissent maintenant notre position. Elles pourraient venir nous saluer de près. »