Encore un début de chapitre mélodramatique. C'est décidé, la prochaine fic sera plus légère ^^


Chapitre 17

Elle avait dû perdre connaissance un instant car lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle était à l'arrêt, tous moteurs éteints. Kei essaya de relever la tête pour regarder à travers le hublot et glaner ainsi quelques indices quant à sa situation actuelle. Sans succès.

Sa combinaison était devenue aussi rigide que de la pierre.

Oh, oh. Pas normal.

Elle remarqua alors qu'elle flottait en apesanteur, maintenue par les sangles trop lâches de son harnais. Sur la console devant elle, un voyant rouge clignotait. La cabine était dépressurisée.

Certainement un débris qui aura percuté la capsule. Si je n'avais pas été attachée, j'aurais été aspirée directement dans l'espace et broyée au passage.

La jeune femme frissonna en pensant au sort horrible auquel elle venait d'échapper, même si elle savait qu'elle se trouvait toujours dans une situation précaire.

A l'intérieur de l'habitacle, les paramètres étaient devenus impropres à toute forme de vie : pression quasi nulle et température proche de -100°C, caractéristiques de l'espace dans lequel elle flottait. Heureusement qu'elle portait une combinaison d'exploration sinon ses fluides internes auraient instantanément gelé et elle serait morte dans la minute.

Certes, le type de protection dont elle était revêtue n'était pas prévu pour des missions extra-véhiculaires mais il devrait au moins assurer sa survie pendant quelques temps. Restait à savoir combien de minutes s'étaient déjà écoulées depuis l'explosion ?

A cause de l'énorme différence de pression entre l'intérieur de sa combinaison et le vide qui avait envahi la capsule, l'air qui entourait son corps s'était dilaté au point que Kei avait l'impression d'être coincée dans un ballon de baudruche gonflé à bloc, à la limite de l'explosion. Elle était incapable de faire bouger cette carapace de pierre et son hypothétique survie dépendait donc exclusivement de la rapidité d'intervention des autres pirates.

Elle ne doutait pas qu'ils finiraient par la retrouver mais dans un tel cimetière de débris, et malgré la balise de géolocalisation intégrée à sa combinaison, la tâche s'annonçait ardue. Puisque l'autonomie de son système de survie était limitée dans ces conditions extrêmes, la question majeure était donc de savoir si elle serait toujours vivante à leur arrivée.

Bon, du calme. D'abord, contacter le vaisseau.

« Alpha 2 pour Arcadia. Alpha 2 pour Arcadia. Vous m'entendez ? Arcadia, vous m'entendez ? »

Peine perdue. La radio était morte. Ou bien des interférences électromagnétiques liées à l'explosion brouillaient les ondes. A moins que le vaisseau...

Non.

L'Arcadia avait des boucliers puissants et avait sûrement eu le temps de s'éloigner. Le capitaine était sauf. Il allait venir la chercher. Il fallait qu'il vienne la chercher.

Au moins, la capsule continuait à la protéger des radiations solaires et des débris de l'explosion. C'était déjà ça.

Kei frissonna.

Elle avait froid et elle se sentait nauséeuse. Peut-être que c'était dû au choc à la tête ? Dans ce cas, ça n'expliquait pas pourquoi son corps la démangeait comme si des puces avaient élu domicile sous sa peau ni pourquoi sa poitrine lui faisait mal.

Bon sang, mais qu'est-ce qui m'arrive ?

Le froid glacial qui commençait à la pénétrer insidieusement et la difficulté croissante qu'elle éprouvait à respirer lui mirent la puce à l'oreille. De plus, la combinaison avait commencé à perdre de sa rigidité, preuve que la pression interne diminuait.

Oh non, c'est pas possible. On dirait que le système de régulation du module de survie est déréglé. Mais comment ? Quand ?

La réponse s'imposa rapidement.

Tadashi. Lorsqu'il m'a plaquée à terre.

Elle sentit une bouffée de panique l'envahir. Si elle n'était pas secourue à très court terme, elle était condamnée. Son corps ne supporterait pas une baisse de pression brutale et le faible débit d'oxygène allait finir par l'asphyxier. Elle espérait que la chute extrême de température qui allait inexorablement se produire la plongerait dans le sommeil avant la fin.

Elle se força à respirer profondément dans le but de se calmer. Moins elle s'agiterait, plus elle augmenterait ses chances de survie.

Déjà Kei ne sentait plus ses pieds ni ses mains. Une douleur sourde qui allait en s'intensifiant s'était installée dans son genou et son épaule et elle avait l'impression tenace que quelque chose comprimait le bas de son dos. Chaque mouvement de respiration était plus laborieux que le précédent.

Ces symptômes, toute personne vivant dans l'espace les connaissait. Les accidents de décompression restaient encore fréquents malgré le matériel de pointe et les connaissances médicales sur le sujet.

La moindre perte d'étanchéité dans la combinaison, le moindre dysfonctionnement du système de régulation plongeaient rapidement la personne dans un coma souvent irréversible. La mort suivait rapidement. Même si le capitaine la trouvait encore vivante, elle ne se réveillerait probablement jamais.

Arrivée à ce stade, le froid cessa d'être un supplice pour devenir plutôt une bénédiction : l'engourdissement qu'il provoquait (de plus en plus rapidement maintenant) rendait la douleur distante. Sa conscience s'échappait vers le long sommeil qui l'attendait.

La jeune femme consacra les forces qui lui restaient à mobiliser ses souvenirs les plus heureux, savourant une dernière fois les plaisirs que cette vie qu'elle s'apprêtait à perdre lui avait apportés. Elle souriait encore lorsqu'elle perdit finalement connaissance.

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« Capitaine, j'ai un écho positif sur le radar ! Je crois bien que je les ai trouvés.

- Tous les deux ?

- Affirmatif. »

Harlock se retint de soupirer. Si les deux balises émettaient encore, c'est que Kei et Yattaran n'avaient pas été désintégrés par l'explosion du vaisseau-cargo. C'était un soulagement intense même si rien n'indiquait qu'ils étaient encore vivants. Il fallait les retrouver de toute urgence. Il n'y avait pas une minute à perdre.

« Arcadia pour Alpha 1 et Alpha 2, Arcadia pour Alpha 1 et Alpha 2. Yattaran, Kei, vous m'entendez ? » Assis devant la console de communication, le jeune Carter appelait sans interruption les deux lieutenants disparus. « Arcadia pour Alpha 1 et Alpha 2. »

« Alpha 1 pour Arcadia. Je vous entends. Dieu soit loué, vous vous en êtes tirés ! »

La voix du capitaine l'interrompit abruptement.

« Yattaran, tu es blessé ? »

« Négatif, capitaine. Grâce à Kei. » Le lieutenant reprit avec empressement. « Vous l'avez récupérée ? Elle va bien ? »

A ces mots, le cœur d'Harlock se serra un peu plus. « Nous avons sa balise sur le radar. Aucun contact visuel pour l'instant. » Puis il ajouta d'une voix rendue dure et cassante par le stress : « Elle ne répond pas aux appels radio. »

« ... »

Atterré par la nouvelle, le premier lieutenant resta un moment silencieux. Elle est restée pour me sauver. Elle ne peut pas mourir. Ce serait trop injuste.

« Capitaine, je suis désolé. Je... »

« Plus tard. Coupe ton moteur. J'envoie un spacewolf te remorquer. »

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« Ne perdez pas espoir, capitaine.

Elle n'est pas restée plus de dix minutes dans la capsule et sa combinaison l'a tout de même protégée en rendant la dépressurisation et la chute de température progressives. Il est trop tôt pour établir un diagnostic mais elle est jeune et en bonne santé.

Le caisson hyperbare va la replacer dans un environnement moins traumatisant vu son état et on la ramènera par paliers progressifs jusqu'à une pression normale. Il va aussi remonter doucement sa température corporelle jusqu'à faire disparaître les symptômes d'hypothermie. Ça va prendre plusieurs heures. On en saura plus à ce moment-là. »

« Un pronostic ? »

« L'importante baisse de pression a provoqué le dégagement sous forme de micro-bulles des gaz, notamment d'azote, en solution dans ses tissus et ses fluides organiques. En l'absence de paliers de décompression, ces dernières n'ont pas pu être évacuées au cours de la respiration et se sont accumulées dans son organisme. Pour l'instant, la priorité est donc d'éliminer ces micro-bulles grâce à une injection massive de dioxygène. Selon la localisation et la quantité de gaz accumulé, on pourra déterminer la nature des dégâts.

Les marbrures bleutées sur les épaules et le dos ne doivent pas vous inquiéter. Il ne s'agit que de lésions sous-cutanées bénignes. Pour le reste, je ne peux rien dire pour l'instant. Il faut attendre de pouvoir la sortir du caisson pour lui faire passer un scanner holographique complet. Avec un peu de chance, elle se réveillera rapidement. Il serait intéressant d'entendre son témoignage. »

« Et Yattaran ? »

« Sa capsule et sa combinaison n'ont pas été endommagées. Je l'ai placé sous surveillance au cas où il révélerait des symptômes tardifs mais je pense qu'il est hors de danger. Par contre, il est en état de choc. Il se sent coupable et ne cesse de répéter que tout est de sa faute. Je lui ai donné un somnifère pour qu'il prenne du repos. Vous pourrez l'interroger dès son réveil. »

« Entendu. »

Harlock posa la main sur le caisson transparent dans lequel reposait Kei. Il lui fallait toute sa volonté pour ne pas s'effondrer : cette image lui rappelait cruellement le jour où il avait rendu Maya à l'espace dans son cercueil de verre. Non, la vie ne pouvait pas être aussi injuste avec lui. Il ne le supporterait pas.

Il se sentait sur le point d'exploser, il fallait qu'il sorte d'ici. Il se retourna brusquement et quitta l'infirmerie.

Zéro secoua la tête, impuissant à soulager la détresse du capitaine. Il ne restait plus qu'à espérer un réveil rapide de la jeune femme.

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« Hhan, hhan... » Harlock respirait bruyamment, à bout de souffle. Il n'avait trouvé d'autre moyen pour évacuer le mépris qu'il ressentait vis-à-vis de lui-même que d'aller dans la salle d'entraînement de l'Arcadia .

Pourquoi est-ce que tu les as laissés y aller ? Tu aurais dû le faire toi-même. Tu te doutais pourtant que c'était un piège . Mais voilà, tu étais trop faible.

Depuis qu'il s'y était réfugié, le capitaine ressassait en boucle ce monologue intérieur, incapable de chasser de son esprit le sentiment de culpabilité qui l'étouffait. Certes, ses deux lieutenants avaient agi de leur propre initiative en décidant de rester sur le vaisseau ennemi mais, en tant que capitaine, il était responsable des actions de ses subordonnés, quelles qu'elles soient.

Miimé avait essayé de le raisonner, affolée par le tumulte d'émotions négatives et auto-destructrices qui submergeaient l'esprit du pirate.

« Tu n'es pas responsable de ce qui est arrivé, Harlock. »

« C'était à moi d'y aller. Pas Kei ni Yattaran. Mais je n'ai pas eu la force. »

La Jurassienne souffrait de voir le pirate dans cet état.

« Harlock, tu es blessé. Ne sois pas trop dur avec toi-même. Je t'en prie, laisse-moi t'aider. »

En cet instant, le capitaine avait besoin d'être seul avec sa culpabilité, seul avec son angoisse pour la jeune femme.

« Va -t-en Miimé. S'il te plaît. »

La mort dans l'âme, la Jurassienne avait respecté son souhait et s'était retirée de son esprit.

Il ne savait plus depuis combien de temps il se battait contre les hologrammes et les droïdes de combat. Il se donnait sans compter, hurlait sa rage à chaque attaque qu'il portait, souffrait à chaque décharge électrique qu'il n'avait pu éviter. La douleur physique permettait d'oublier un tant soit peu la douleur de l'âme.

Il méritait de payer pour son incapacité. Il savait bien sûr que ce combat contre lui-même était futile mais il ne pouvait supporter de rester sans rien faire. Plusieurs fois il tomba à terre, à bout de forces. Et chaque fois il se releva dans un accès de rage.

Au bout d'un moment, son corps meurtri refusa finalement le service. Harlock resta prostré, incapable de bouger.

« Tu te sens mieux maintenant ? », intervint la voix de Miimé.

« Non. »

« Le doc dit que Kei pourra bientôt être sortie du caisson de recompression. J'ai pensé que tu souhaiterais être à ses côtés au cas où elle se réveillerait. »

« J'arrive. »

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La douche froide qui avait suivi lui avait permis de récupérer quelques forces et de retrouver un semblant de calme d'esprit.

Le doc haussa les sourcils quand il le vit entrer, alerté par sa démarche hésitante et son visage crispé, mais s'abstint de tout commentaire. En tant que médecin, il avait l'habitude de voir les victimes d'un choc émotionnel réagir de manière parfois désespérée. Chacun gérait sa détresse comme il le pouvait.

« Où est-elle ? », demanda Harlock en constatant que le caisson de verre était vide.

« Je suis en train de lui faire passer le scanner et les nouvelles sont plutôt bonnes dans l'ensemble. Les micro-bulles de gaz ont pu être entièrement évacuées. Les lésions cutanées se résorberont rapidement. L'accumulation de gaz dans le liquide synovial du genou et de l'épaule aura provoqué quelques dommages structurels mais les articulations n'ont pas été lésées durablement.

En revanche, les dégâts sont plus sérieux au niveau des poumons. Le dégazage massif de bulles a encombré la circulation pulmonaire et provoqué des nécroses locales au niveau des tissus. Néanmoins, même si elle ne retrouvera pas sa pleine capacité respiratoire avant plusieurs jours, elle peut d'ores et déjà respirer à nouveau sans assistance.

Les lésions les plus importantes se trouvent au niveau de la colonne vertébrale, ce qui est souvent le cas lors des accidents de décompression. Les bulles se sont formées dans la moelle épinière, au niveau dorso-lombaire, et ont provoqué des lésions appelées ramollissements. Les résultats des analyses sensori-motrices montrent qu'elle souffre pour l'instant de parésie. »

« Parésie ? »

« Une faiblesse musculaire et un manque de sensations, dans son cas localisés dans les membres inférieurs, qui la rendent incapable de supporter son propre poids. »

Harlock arrêta un instant de respirer. « Vous voulez dire qu'elle est paralysée ? »

« Non, même s'il s'en est fallu d'un cheveu. La parésie n'est qu'une perte partielle des capacités motrices. Elle devrait être capable de bouger mais sera sans doute incapable de marcher. Pour l'instant. Avec quelques séances de régénération laser, elle devrait avoir récupéré ses sensations et ses forces d'ici quelques jours.

En tout cas, vous l'avez récupérée in extremis. Avec un peu de temps et un traitement adéquat, elle devrait retrouver rapidement ses pleines capacités vitales et motrices. En revanche, quelques minutes de plus passées dans la capsule et sa moelle épinière aurait été lésée au-delà de toute guérison possible, rendant Miss Kei à coup sûr paraplégique. De toute façon, elle aurait sans doute succombé à une défaillance cardiaque. »

Zéro se risqua à poser une main sur l'épaule du capitaine dans un geste paternel. Ce dernier semblait de pierre et ne réagit pas.

« C'est un accident dramatique mais Miss Kei a un moral de battante, ce qui est essentiel pour une guérison rapide. Je suis sûr que, physiquement du moins, les séquelles auront disparu en quelques jours. »

« Très bien. » La lueur inquiète dans la prunelle du pirate démentait son attitude froide et impersonnelle.

Le visage sombre, Harlock regardait fixement le corps toujours inconscient de Kei, allongé sur la table d'examen que venait de rejeter la bouche du scanner.

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« D'après les données de l'ordinateur de bord du Racoon, il aurait été accosté la veille de notre arrivée par le vaisseau diplomatique « Conquérant », de l'Union Terrestre. Yattaran est intimement persuadé que les Sylvidres en ont pris le contrôle et ont transféré l'arme de destruction massive à son bord.
Je suis d'accord avec lui : quelle meilleure façon de circuler sans être inquiété par le Gouvernement Galactique que de s'emparer d'un vaisseau diplomatique humain ? Vous n'avez rien remarqué d'anormal le concernant ? »

En face du pirate, le Commandant Warius Zero méditait sombrement en fixant le verre de vieux Bourgogne qu'il tenait à la main. Il semblait comme hypnotisé par les lents mouvements oscillatoires qu'il imprimait au liquide à la robe rubis si caractéristique.

C'est que les paroles du hors-la-loi réveillaient les soupçons qu'il avait eus il y a quelques jours, lorsque le Conquérant avait subitement cessé d'être joignable. Comme ce dernier avait repris contact à peine quelques heures plus tard, Zero avait volontiers accepté l'excuse de la panne du système de communications que lui avait servie le commandant du vaisseau.

Depuis le temps qu'il combattait, il aurait dû se montrer plus suspicieux et faire confiance à son instinct, en dépit de toute logique.

« Tu as sans doute raison, je me suis fait avoir. » Il appuya sur l'intercom : « Capitaine Oki, message en fréquence spéciale à tous les vaisseaux de l'escadre : cessez toutes activités et rendez-vous au point 6-C-9.

- Tout de suite, commandant. »

Harlock sourit intérieurement en constatant le professionnalisme avec lequel le commandant Zero s'adressait à son second, le capitaine Marina Oki, alors qu'il était de notoriété publique qu'ils étaient amants depuis plusieurs années. Il y voyait un parallèle évident avec les relations qu'il entretenait lui-même avec le lieutenant Kei Yuki.

Fallait-il qu'elles soient exceptionnelles, ces femmes officiers, pour réussir à toucher ainsi le cœur de leurs supérieurs au mépris des règles les plus strictes du code naval.

Il fut interrompu dans sa méditation par la voix de Warius :
« On va s'en occuper en douceur pour ne pas éveiller leurs soupçons. Je te remercie de m'avoir prévenu. C'est à nous de régler ce problème maintenant. »

Le pirate acquiesça et s'apprêta à se lever.

« Attends, qu'as-tu fait des Sylvidres du convoi ?

- C'étaient des civiles, je leur ai donné le choix. Certaines d'entre elles ont décidé de fuir les militaires qui étaient prêtes à les sacrifier et se sont réfugiées sur une planète dont je tairai le nom. Les autres, malgré la trahison de la nouvelle amirale, ont décidé de se placer à nouveau sous la protection de leur reine. »

Zero approuva d'un signe de tête, nullement surpris par l'offre généreuse du pirate. C'est cette compassion et ce sens extrême de l'honneur qui avaient forcé son respect à l'encontre d'Harlock lors de leur première rencontre, tout pirate qu'il fût.

Tous deux œuvraient de la même façon : au service d'un idéal et au mépris de leurs intérêts personnels. C'était la raison pour laquelle, bien que théoriquement ennemis, les deux hommes avaient tissé au fil du temps des liens solides et durables que d'aucuns auraient appelés « amitié » si leurs situations respectives l'avaient autorisé.

« Harlock ? » Le pirate se retourna sur le pas de la porte. « Tu ne me diras pas ce qui vous est arrivé, là-bas ? »

Zero n'était pas idiot. Il avait été dépêché plusieurs semaines auparavant sur le lieu de la grande bataille pour enquêter sur les événements. Lorsqu'il avait vu les dégâts subis par les Sylvidres, il n'avait pas mis longtemps à se douter que seule l'Arcadia pouvait avoir provoqué un tel carnage. La mauvaise mine du capitaine et l'absence prolongée de son vaisseau prouvaient, comme il s'en doutait, que les pirates avaient payé chèrement leur bravoure.

Harlock hésita, sembla tenté un instant puis se ravisa.

« Plus tard, j'ai à faire.

- Très bien, je n'insisterai pas. »

Sur ces mots, le capitaine quitta les appartements privés de Warius : il était pressé de quitter le Karyu.

Le commandant Zero resta un moment songeur en remarquant que le pirate n'avait pas touché à son verre de vin. Puis il se leva et prit la direction de la passerelle. De toute façon, il ne pouvait rien faire pour aider les pirates. Il avait un vaisseau diplomatique à arraisonner et ce en dépit de toutes les règles protocolaires qui le lui interdisaient formellement. Il allait falloir procéder avec finesse.

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« Il va m'entendre ! Je vais lui faire passer le goût de mourir en martyr ! Qu'est-ce qui lui est passé par la cervelle à cet animal stupide ? Comme si on allait le laisser se sacrifier devant nous sans réagir ! »

Les imprécations de Kei emplissaient la coursive, prévenant toute personne qui aurait eu des velléités de passer par là que leur second lieutenant était dans une colère noire et qu'il était salutaire de faire demi-tour sous peine de rencontrer sa fureur.

A ses côtés, une main passée sous son bras pour l'aider à marcher, Harlock avait l'œil brillant de malice. Quel tempérament !

Cela faisait à peine trois jours qu'ils l'avaient récupérée dans sa capsule et elle arpentait déjà les couloirs du vaisseau en s'appuyant sur des béquilles. Certes, ces dernières heures n'avaient pas été faciles, entre le traitement laser et les séances de rééducation mais, comme l'avait prédit le docteur, Kei était une battante. Sitôt réveillée, elle avait montré sa détermination à guérir au plus vite. Faible et fatiguée au début, elle avait rapidement retrouvé sa fougue coutumière.

A présent, elle se dirigeait, enfin, vers la passerelle pour une rencontre en tête à tête avec Yattaran. Elle en rêvait depuis qu'elle avait rouvert les yeux : elle avait des comptes à rendre. Harlock pensa, amusé, qu'il n'aimerait pas être à la place de son premier lieutenant. Pour avoir déjà subi plusieurs fois les foudres de la jeune femme, il savait que ce n'était pas une position enviable.

A leur arrivée en passerelle, tous les membres d'équipage en service gardaient la tête studieusement penchée sur leurs consoles. Seul Yattaran se tenait debout, les yeux baissés. Inutile de prévenir de leur arrivée, les manifestations de colère de Kei étaient audibles dans les coursives depuis longtemps. Il ne fallait pas être très malin pour deviner la raison de sa venue et la cause de son ire. En bons camarades, les hommes avaient pris le parti de laisser lâchement Yattaran affronter seul son destin.

« Regarde-moi ! » aboya la jeune femme.

L'officier releva la tête, une expression de chien battu sur le visage. Il n'en menait pas large.

Alors le bras de Kei se leva et elle asséna au petit homme une gifle qui eut pu être formidable si l'élan n'avait déstabilisé son équilibre précaire. Harlock dut la rattraper pour ne pas qu'elle tombe et l'effet théâtral de son geste en fut quelque peu amoindri. Néanmoins, si la douleur physique n'y était pas, le message fut éloquent.

« Ne refais jamais ça ! Aucune mission, aucun enjeu ne vaudra jamais ton sacrifice !»

Sur ces mots, elle lâcha ses béquilles et saisit dans ses bras le petit homme contrit, attira sa tête contre sa poitrine tout en baissant le regard pour cacher une émotion visible.

Troublé par le contact des deux seins fermes et rebondis et touché au plus haut point par cette démonstration d'affection, Yattaran demeurait muet.

Les deux personnages restèrent ainsi un moment sous le regard attendri du reste de l'équipage. Harlock était soulagé que cela se termine de cette manière même s'il regrettait presque de ne pas être à la place de Yattaran : leur posture enlacée avait éveillé son désir et il lui tardait de serrer lui aussi Kei dans ses bras.

Décidément, ce petit bout de femme leur était devenu tout à fait indispensable, aussi bien à lui qu'au reste de l'équipage. Nul autre n'avait cette capacité à souder les hommes et à leur faire sentir qu'ils formaient une large famille. Son tempérament emporté et spontané faisait à la fois trembler et sourire, leur procurant à tous une vie riche en sentiments humains pour le moins inattendue sur un vaisseau pirate.

Le capitaine savait qu'elle était devenue son soleil personnel, dont la chaleur était capable de rayonner jusque dans le cœur des pirates les plus taciturnes.