Chapitre 2

Lanie s'était tu, comme si elle venait d'annoncer à Kate une évidence, et que son amie allait comprendre immédiatement le fond de sa pensée. Ce qui était impossible, d'abord parce qu'il y a quelques heures encore elle était au bout du monde à mille lieues du commissariat, et ensuite parce qu'elle avait l'impression que si son corpsétait bien ici à New-York, son esprit lui était resté en Australie. Castle aurait sûrement trouvé une explication métaphysique à cette sensation étrange.

- Un deuxième quoi ? Je suis perdue, Lanie, excuse-moi mais avec le voyage et le décalage horaire, je n'ai pas encore remis vraiment les pieds à New-York.

- Un deuxième corps … un deuxième enfant … en 24h … je n'ai jamais vu ça, Kate, c'est ... Espo et Ryan font ce qu'ils peuvent depuis samedi, mais c'est la panique … et puis …

Kate, déroutée, l'entendit renifler et étouffer un sanglot. Sans savoir la signification des larmes qu'elle devinait, elle comprit que si Lanie avait besoin d'elle, c'est qu'il ne s'agissait peut-être pas que de l'affaire.

- J'arrive, Lanie, répondit-elle, sans hésiter une seconde malgré la fatigue.

- Je t'attends à la morgue. Il est si petit … et si …

Lanie ne put terminer sa phrase et se mua dans le silence. Kate sentait que quelque chose n'allait pas. Elle connaissait bien Lanie, elle l'avait toujours vu très professionnelle, même lorsqu'elle avait dû affronter cette vision d'horreur qu'avaient été ces « sosies » d'elle-même et de Javier retrouvés pendus. Avec courage, elle avait tenu à réaliser les autopsies, surmontant le malaise qu'elle avait dû ressentir en ayant la sensation de charcuter son propre corps, et celui de son compagnon.

Ce léger sanglot que Kate avait cru entendre ne lui ressemblait pas. Elle savait que, malgré l'expérience, les enquêtes concernant des enfants étaient toujours très difficiles à vivre.

- Hey, Lanie, ça va aller. On vient aussi vite que possible, la rassura-t-elle avant de raccrocher.

Kate rejoignit la chambre et s'empressa de s'habiller. Rick dormait toujours, malgré le bruit qu'elle avait dû faire en ouvrant et refermant la penderie, puis ses allers-retours entre la salle de bain et la chambre. Sur le point de quitter la pièce, elle le regarda quelques secondes en réfléchissant : devait-elle le réveiller ? Il s'était tourné sur le côté, et s'était recouvert du drap jusqu'aux oreilles. A croire qu'il avait froid … ou alors il tentait de se protéger d'une éventuelle attaque d'araignées, suite à sa mésaventure australienne. Kate sourit rien que d'y penser, et imagina pouvoir se moquer de lui encore quelques années avec cette histoire. Peut-être la raconterait-elle-même un jour à leurs petits-enfants. Après un câlin passionné dans une petite crique isolée qu'ils avaient découverte au cours de l'une de leurs balades, ils s'étaient assoupis, à moitié nus, sur la couverture étendue à même le sable, en bordure de forêt. Au réveil, Rick était recouvert de piqûres d'araignées du ventre jusqu'aux épaules. Il s'était plaint pendant des jours, se grattant sans arrêt, malgré les recommandations de sa bien-aimée. Il avait alors prédit sa mort imminente à cause des araignées, Redback* il en était sûr, qui avaient répandu en lui leur venin neurotoxique. Au final, son torse avait eu des airs de sapin de Noël pendant plusieurs jours, mais il avait survécu, à son grand étonnement.

Kate hésitait. Si elle partait en le laissant endormi, il allait se demander ce qui se passait, et peut-être même lui en vouloir d'être retournée au boulot avant le jour J sans lui en faire part. D'autant plus, qu'ils étaient encore, officiellement, en congé nuptial.

Elle s'assit au bord du lit, près de lui.

- « Mon cœur … » chuchota-t-elle en lui passant la main dans les cheveux.

Pas de réaction. Nouvelle tentative avec un baiser déposé sur ses lèvres.

Rick émit un grognement dont Kate ne parvient pas à identifier la signification : à mi-chemin entre agacement et plaisir. Elle sourit.

- « Mon cœur, je viens d'avoir Lanie au téléphone, elle a besoin de moi au boulot.

- Hein ? On est déjà lundi ? grogna Rick, peinant à ouvrir les yeux.

- Non, non, on est toujours dimanche, sourit Kate.

Elle le trouva craquant, malgré son air grognon, et se pencha pour l'embrasser de nouveau. Il passa la main derrière sa nuque et l'attira à lui, dévorant sa bouche comme s'il ne l'avait pas goûtée depuis des jours. Quelques secondes encore et Rick desserra son étreinte. Elle abandonna ses lèvres à regret.

- Voilà ! Maintenant je suis réveillée Madame Castle ! lança-t-il en se redressant d'un bond. Pourquoi Lanie a besoin de toi si tôt ? Tu ne dois reprendre que demain.

- Une enquête difficile, répondit Kate, n'osant lui en dire plus. Tu m'accompagnes ? Ou tu retournes dans les bras de Morphée ?

- Les bras de Morphée, bien que très accueillants, ne sont pas aussi doux que les tiens, sourit Rick, charmeur.

- Je comprendrais que tu veuilles te reposer …

- J'ai compris. Maintenant que tu m'as capturé dans tes filets, tu voudrais me laisser ici pour mieux me dévorer ce soir, espèce de mante-religieuse …, lança Rick en se jetant fougueusement sur elle pour couvrir son cou de baisers.

Kate rit aux éclats tout en faisait semblant de résister à ses tendres assauts. Mais la voix de Lanie résonna dans sa tête, et elle reprit vite ses esprits. Il fallait qu'elle lui dise de quoi retournait cette affaire. En un clin d'œil, Rick vit le visage lumineux de sa muse prendre l'air sérieux et grave qu'il connaissait si bien.

- Lanie a l'air bouleversé par cette affaire …

Kate hésita, puis se lança.

- Les victimes sont des enfants, Castle.

- Des enfants ?

Elle vit son regard s'assombrir, et se figer dans le vide. Elle savait à quoi il pensait, elle ne le connaissait que trop bien. Alexis. A l'instant même, il avait dû s'imaginer la douleur atroce vécue par les parents.

- Je n'en sais pas plus, mais tu n'es pas obligé de venir, ne t'inquiète pas.

- Si, si, je viens, affirma Rick, se refusant de laisser sa femme, si expérimentée soit-elle, partir seule sur cette affaire.

- Allez dépêche-toi alors, Lanie nous attend.

- A vos ordres, Lieutenant !

Il était presque 7h30 quand ils pénétrèrent dans l'atmosphère glaciale et austère de la morgue. Le contraste avec l'extérieur était d'autant plus saisissant qu'une chaleur étouffante et inhabituelle en cette saison maintenait la ville sous une chape de plomb. En temps normal, Kate aurait apprécié le regain de fraîcheur apporté par l'endroit. Mais toutes ces pensées étaient déjà dirigées vers ce qu'elle allait découvrir, et un frisson lui parcourut le dos.

Lanie, en blouse bleue, était penchée au-dessus du petit corps inerte et nu, finissant de recoudre sa poitrine. C'était un garçonnet. Il paraissait si petit sur cette immense table d'autopsie métallique. Kate comprit le malaise que Lanie avait pu ressentir quand elle avait craqué au téléphone. Sur une table voisine gisait un autre corps dont on ne devinait que la petite taille et la forme sous le drap bleu qui le recouvrait.

- Kate ! Castle ! Vous voilà !

- Bonjour, Lanie, répondit Kate avec un sourire bienveillant.

Elle aurait aimé retrouver son amie et demoiselle d'honneur dans d'autres circonstances, et pouvoir lui raconter son voyage. Elle aurait aimé l'entendre la harceler de questions comme à son habitude, et quémander des détails croustillants. Elle lui aurait raconté l'histoire des araignées, et les délires loufoques de Castle. Elles en auraient rigolé pendant des heures.

Rick, resté en retrait, derrière Kate, se contentait d'observer de loin. S'étonnant de ne pas l'entendre saluer Lanie, Kate se tourna vers lui. Il était pétrifié, fixant le corps du petit garçon. Elle réalisa qu'après toutes ces années passées à la suivre, il n'avait jamais eu à affronter la mort d'un enfant.

Ils avaient eu affaire à des corps d'adolescents, et à des enlèvements, mais jamais à de si jeunes victimes. Le garçonnet semblait simplement endormi, paisible, mais des marques violacées lui lacéraient le cou, et son teint avait viré au bleu grisé. Une large plaie ouverte au front laissait entrevoir sa chair. Les sutures, conséquences de l'autopsie pratiquée par Lanie, complétaient cette vision insupportable. Kate, elle-même, n'avait que rarement assisté à des autopsies pratiquées sur des enfants, fort heureusement. Mais à chaque fois, malgré les années, elle devait refouler la nausée qu'elle sentait monter en elle. Elle se sentit mal pour Castle, qui, en plus de n'avoir jamais affronté pareille vision d'horreur, était père. Ses émotions devaient être décuplées. Elle regretta de l'avoir réveillé, les bras de Morphée auraient finalement été bien assez doux pour lui, au vu de la journée qui les attendait maintenant.

- Castle, ça va ? Tu n'es pas obligé de rester, tu sais, lui murmura-t-elle doucement.

- Oui, je ….

Il ne trouvait pas ses mots. Voir ce petit garçon, si seul, froid, sans vie, lui retournait le cœur, au sens propre comme au figuré.

- Je vais t'attendre au commissariat. Je vais voir les gars, finit-il par dire calmement.

- Ok. Je te rejoins là-bas dès que possible.

Rick tourna les talons, et quitta la morgue précipitamment, incapable d'en voir davantage. C'était au-delà de ses forces. Quand il était entré, ce n'est pas l'enfant qu'il avait vu en premier, mais le visage d'Alexis, ou plutôt de la petite fille qu'elle avait été. Des images toutes plus atroces les unes que les autres avaient alors déferlé dans sa tête, il avait ressenti cette douleur qu'il espérait ne jamais avoir à supporter un jour : celle de vivre la mort de la chair de sa chair, de son enfant. Alexis. Il allait lui passer un coup de fil, pour vérifier si tout allait bien. Elle était en Italie avec Lindsay. Mais il fallait qu'il l'entende. Maintenant. Peu importe le décalage horaire.

Kate s'approcha de Lanie, qui avait l'air plus apaisée qu'au téléphone, comme si sentir la présence de son amie auprès d'elle lui permettait d'affronter plus sereinement cette affaire.

- Alors Lanie, raconte-moi, dit doucement Kate, en passant sa main dans son dos.

- Jason Miller, 6 ans. Porté disparu samedi après-midi. On l'a trouvé tôt ce matindans un parc, dans une boîte en plastique, fermée. D'après la température du foie, il a été tué entre 3h et 4h cette nuit.

- Une boîte en plastique ?

Kate s'imagina l'enfant dans une boîte : il était plutôt petit bien-sûr, mais le meurtrier avait sûrement dû forcer sur son corps, ses membres, lui brisant peut-être les os, pour réussir à le faire tenir dans une boîte. Cette pensée la rendit malade.

- Oui, une boîte, Esposito et Ryan t'en diront plus, l'expertise doit être terminée.

- Et toi qu'as-tu trouvé ? Il a été étranglé ?

- Oui, avec une cordelette, je pense, ou du moins un lien peu épais, une ficelle, un cordon, un lacet peut-être. La blessure au front est ante-mortem.

- Il a été frappé ?

- Non, je dirais plutôt qu'il s'est cogné ou est tombé contre un mur. J'ai trouvé ça dans la blessure, c'est du béton, continua Lanie en montrant à Kate la substance grise granuleuse qui se trouvait sous son microscope.

- Comment un enfant peut se faire une blessure pareille en tombant de sa hauteur ? Il mesure quoi, 1m20 pas beaucoup plus … .

Kate fixait la blessure du garçonnet, imaginant tous les scenarios possible.

- Peut-être qu'il a été poussé, ou jeté contre des parpaings. Je ne peux pas t'en dire plus pour l'instant. J'ai aussi trouvé deux traces d'injections ante-mortem là, continua Lanie en soulevant le petit bras pour montrer à Kate les points rougis, je n'ai pas encore les résultats des analyses toxicologiques.

- Ça fait beaucoup de souffrances pour un si petit bonhomme …

Les deux femmes restèrent quelques secondes sans parler, se contentant de fixer le corps meurtri. Kate s'efforça de ne pas laisser son esprit divaguer, et de ne pas, pour l'instant, imaginer le calvaire subi par l'enfant. Jason. Mais elle pensait aux parents. Comment peut-on survivre à la perte de son enfant ? Elle avait souffert si douloureusement à la mort de sa mère. Aujourd'hui, des années après, même si l'arrestation de Bracken avait fait taire ses vieux démons, elle ressentait toujours cette douleur, plus douce certes, plus supportable. Elle ne la quitterait jamais. Mais voir son enfant mourir tragiquement, à l'encontre de toute la logique de la vie, ce devait être la pire des souffrances, si tant est qu'il y ait une gradation dans la douleur. Elle était témoin depuis des années de la relation unique qui unissait Rick à Alexis. Elle savait qu'il donnerait sa vie pour elle, pour son enfant. Elle pensa à son propre désir d'enfant, encore en sommeil, et refoula de nouveau sa nausée. Revenir à du concret, à l'enquête, rapidement … ou, comme Lanie plus tôt ce matin, elle allait se laisser submerger.