Chapitre 3

- Pas de trace d'agression sexuelle ? reprit Kate.

- Non, rien du tout. Et ce petit gars était en pleine santé. L'autopsie n'a rien révélé d'anormal. Il me reste quelques analyses à faire.

Kate se tourna vers l'autre table métallique. Lanie s'avança et souleva le drap bleu, découvrant le visage d'un autre garçonnet, tout blond. Aux premiers abords, il semblait lui-aussi simplement endormi. Mais les marques autour de son cou, la rigidité et la froideur de son corps rappelaient la terrible réalité.

- Braiden Moore, 5 ans. Retrouvé samedi matin, dans le parc Greenway.

- Samedi matin ? Et Jason a été porté disparu samedi après-midi ? Donc si on a affaire à un seul tueur, alors il s'est débarrassé du corps de Braiden, pour enlever le jour même Jason.

- Il n'y a forcément qu'un seul tueur, Kate …, affirma Lanie en soupirant, avant de poursuivre. On l'a aussi trouvé recroquevillé dans une boîte, il était porté disparu depuis jeudi après-midi. Mais la mort remonte à la nuit de vendredi à samedi, aux environs de 4h du matin pour être précise.

- Le tueur a attendu plus d'une journée entre l'enlèvement et le meurtre. Tuer n'est donc peut-être pas sa motivation première.

- Tu crois que sa motivation a une importance ? Le résultat est là …, deux gamins sont morts, ajouta Lanie cynique.

- Comprendre sa motivation nous aidera à trouver le salaud qui leur a fait ça, Lanie.

Lanie se contenta d'acquiescer du regard, puis reprit son compte-rendu d'autopsie, comme pour se raccrocher au jargon médico-légal, et éviter de laisser ses émotions prendre le dessus. Elle savait qu'elle était à fleur-de-peau ces derniers jours, et cette affaire n'arrangeait rien. Elle n'était pas prête pour l'instant à en parler à Kate. Sa présence suffisait à lui faire du bien.

- Mort par strangulation lui aussi, et plusieurs traces d'injections ante-mortem sur le bras, comme Jason. Les analyses ont révélé de fortes doses de morphine.

- De morphine ? Quelles quantités ?

- Beaucoup trop au vu de son poids. Il y a eu trois injections en 24h. Le petit devait être complètement amorphe etsomnolent au moment de sa mort, peut-être même en hypothermie. Je n'ai pas encore tous les résultats d'analyse, c'est le week-end, et on manque de personnel.

- Il avait un problème de santé, une maladie, qui aurait nécessité ces injections ?

- Non, il était en bonne santé lui-aussi, pas de traitement médical en cours. Pas d'agression sexuelle non plus. Mis à part l'âge des enfants, et la blessure à la tête de Jason, tout est identique.

De nouveau, elles se turent quelques secondes, chacune perdue dans ses pensées. Lanie finit par rompre le silence :

- A partir de combien de victimes parle-t-on de tueur en série ?

- En théorie, à partir de trois victimes, répondit Kate, mais je crois que vu les circonstances, peu importe le nombre. Je peux dire, sans me tromper, qu'on a affaire à ce genre depsychopathe. Trop de similitudes pour que ce soit un hasard. Le mode opératoire est le même, si on excepte la blessure de Jason.

- Ce qui est étonnant, c'est que les deux petits ont été bien traités. Je veux dire, quelqu'un a pris soin d'eux. Il n'y a aucune trace de sévices, et d'après le contenu de leur estomac, ils ont été nourris : du lait, des céréales, des biscuits ... Et ils étaient propres, comme si on leur avait fait prendre un bain.

- Ils étaient habillés ?

- Oui, tous les deux portaient des pyjamas. Ils ont été envoyés au labo pour des analyses.

- Et les vêtements qu'ils portaient au moment de l'enlèvement ?

- On n'a rien retrouvé.

- Merci, Lanie, sourit Kate.

- Merci à toi d'être venue si vite, je sais que tu avais encore un jour de repos, mais ...

- Tu n'as pas à me remercier, Lanie. Un jour plus tôt ou plus tard, ne t'en fais pas, on a bien profité de notre voyage de noces.

Kate sentit que Lanie, de nouveau, se laissait envahir par ses émotions. Elle lut dans son regard une véritable douleur, et ne put se l'expliquer.

- Qu'est-ce qui se passe Lanie ? Ça n'a pas l'air d'aller …

- Ce n'est rien, c'est cette affaire … ça me …

Lanie ne put achever sa phrase, une larme roula sur sa joue. Elle l'essuya du bout des doigts.

- Désolée, Kate …

- Ne sois pas désolée, Lanie. On est là maintenant, à nous tous on va le trouver ce salaud.

Elle esquissa un sourire que Kate sentait n'être qu'une façade.

- Je vais aller voir les gars, savoir où ils en sont.Ça va aller ?

- Oui, ne t'inquiète pas pour moi.

- Préviens-moi dès que tu as les résultats des analyses, lança Kate, déjà partie vers la sortie.

Elle avait rarement vu Lanie pleurer, encore moins au travail. Elle était plutôt d'un naturel joyeux et taquin, pas du style à s'apitoyer sur son sort. Kate se demandait si Lanie pouvait lui cacher quelque chose. Peut-être était-ce seulement la vue de ces petits corps sans vie qui l'avait bouleversée. Elle avait,elle-aussi, eu bien du mal à supporter cette vision d'horreur.


Ils étaient assis côte à côte face à son bureau. Ils n'avaient pas dormi depuis vingt-quatre heures, et la fatigue commençait à se faire sentir. Mais il n'était pas question de se relâcher, tant que l'enquête n'aurait pas avancé de façon significative. Victoria Gates avait sa tête des mauvais jours, ceux où rien ne se passait comme elle l'aurait voulu. Derrière ses lunettes, elle les regardait d'un œil sombre, presque assassin. S'ils n'avaient pas été à plein temps sur cette affaire depuis plusieurs jours, ils auraient juré qu'elle était sur le point de leur passer un savon. Mais ils le savaient, il n'y avait que deux choses qui pouvaient la mettre dans cet état : Castle, et le Maire de New-York.

- Je viens d'avoir un appel de M. le Maire, annonça leur Capitaine.

- Déjà ? demanda Esposito prenant un air interdit.

- Oui, déjà, Lieutenant Esposito ! asséna Gates avec vigueur.

Esposito n'avait pas voulu avoir l'air de tenir des propos déplacés. Il était simplement surpris que d'une part, le maire soit déjà levé de si bonne heure un dimanche matin, et d'autre part déjà au courant qu'on avait trouvé le corps sans vie de Jason Miller. Le petit était encore sur la table d'autopsie de Lanie.

Il va sans dire que M. le Maire exige une enquête rapide et rondement menée. De plus, il a été très clair : la presse ne doit pas être tenue informée de cette découverte. Rien ne doit enfants assassinés en vingt-quatre heures. Aucun suspect. Je vous laisse imaginer la réaction de tous ceux qui ont des enfants en âge d'aller à l'école. Si on pouvait éviter des scènes de panique générale.

Victoria Gates transmettait les ordres, jouant son rôle de Capitaine à la perfection. Mais au fond d'elle, elle se demandait si en tant que mère de famille, elle n'aurait pas préféré savoir que deux enfants avaient été tués par un psychopathe, et qu'il fallait surveiller de près sa progéniture.

- On va faire ce qu'on peut, Chef, répondit Ryan, mais ça va être difficile.

- Qu'est-ce qui va être difficile,Lieutenant Ryan ? demanda Gates, avec autorité.

- Empêcher les journalistes de fouiner. Et puis, le FBI fait rarement dans la discrétion.

Ryan se remémora l'arrivée de la cavalerie jeudi soir. Comme pour tout enlèvement d'enfant, c'est le FBI qui avait juridiction sur l'affaire Braiden Moore. Une équipe de plusieurs agents et techniciens avait été dépêchée de Washington, dès le signalement de la disparition de leur fils par les Moore. Ils étaient arrivés chez la famille de Braiden toutes sirènes hurlantes, dans leurs SUV noirs flambants neufs aux vitres teintés. Difficile de passer inaperçus. L'Alerte Amber avait été déclenchée, et diffusée sur toutes les chaînes de télévision et de radio, mais aussi sur Internet, rapidement relayée via les réseaux sociaux. Et toute l'Amérique avait appris samedi midi la triste issue de cet enlèvement.

L'Alerte Amber avait de nouveau été déclenchée pour Jason Miller, ce même samedi dans la soirée. Cette fois, la procédure avait été plus longue à mettre en place, car Mme Miller pensait que Jason avait été récupéré par son père, après une sortie scolaire au Museum d'Histoire Naturelle. Elle ne s'était inquiétée qu'en fin de journée, quand elle n'avait pas réussi à joindre son ex-mari. Avec Esposito, ils avaient fini par le localiser dans la soirée, dînant tranquillement dans un restaurant du Queens, en charmante compagnie. M. Miller pensait son fils avec sa mère. Quand le corps de Jason avait été trouvé tôt ce matin, Ryan s'était dit que le destin avait choisi de s'acharner cruellement sur ses parents. Non seulement, ils avaient perdu leur petit garçon, mais ils allaient devoir vivre avec l'idée que leur divorce et leur manque de communication avaient pu influer sur la destinée fatale de Jason. L'Alerte Amber, levée tôt ce matin, n'avait donc été active que peu de temps, mais cela aurait sûrement suffi à ce que les New-Yorkais en aient eu connaissance dès aujourd'hui.

- Chef, avec l'Alerte Amber, je doute qu'on puisse cacher bien longtemps à la presse la mort de Jason Miller, se risqua Esposito, tout le monde attend des nouvelles …

- Le FBI a quitté le domicile des Miller, ils sont déjà en route pour venir installer un poste de crise dans nos locaux, poursuivit Gates, faisant mine d'ignorer la remarque de son lieutenant.

Esposito roula des yeux en laissant échapper un soupir. Gates savait que ses hommes n'aimaient pas l'intrusion des agents fédéraux dans leur commissariat, et encore moins quand ils allaient devoir se soumettre à leurs ordres. Mais c'était LA condition pour qu'ils puissent participer à l'enquête, puisque les deux corps avaient été trouvés sur leur juridiction, le 12ème District. Ils allaient devoir travailler ensemble que ça leur plaise ou non.

- Ils ramènent les familles Miller et Moore avec eux. Cela évitera qu'elles puissent être contactées par la presse. Je m'occupe d'elles. Vous deux, faites le point avec les fédéraux dès leur arrivée. Mettez tout ce dont ils ont besoin à leur disposition.

- Oui, Chef, acquiescèrent-ils.

- Ne parlez à personne de l'affaire, en dehors de moi et du FBI. C'est bien clair ? Personne.

- Oui, Chef, mais …, tenta Ryan.

- On doit le trouver avant une nouvelle disparition, on n'a pas le choix, poursuivit-elle, l'air de s'être adoucie, comme pour leur montrer qu'elle savait pouvoir compter sur eux.

- Oui, Chef.

- Je veux être tenue personnellement informée toutes les heures de l'avancée de l'enquête, ajouta Gates

- Oui, Chef.

- Bien, maintenant faisons le point. Le Dr Parish a-t-elle transmis son rapport préliminaire concernant Jason Miller ? demanda le Capitaine Gates en se retournant pour aller se rasseoir.

Les gars n'eurent pas le te temps de lui répondre. Quelque chose, ou plutôt quelqu'un avait attiré l'attention du Capitaine. Elle l'avait aperçu à travers les persiennes de la fenêtre. Il était assis au bureau de Beckett, en train de téléphoner, l'air un peu perdu.

- Qu'est-ce que Monsieur Castle fait ici ? s'étonna-t-elle, retirant ses lunettes comme pour mieux observer l'intrus. Pourquoi n'est-il n'est pas avec le lieutenant Beckett ? Ils se sont disputés ?

Les hypothétiques déboires conjugaux de Monsieur et Mme Castle semblaient intéresser le Capitaine au plus haut point. Après tout, ces deux-là auraient pu être les héros d'un de ces feuilletons à l'eau de rose dont Gates raffolait.

- Non, non, ne vous inquiétez pas, tout va bien, sourit Ryan, Beckett est à la morgue avec Lanie. Apparemment elle leur a demandé de venir.

- Pourquoi le Dr Parish leur a-t-elle demandé de venir ? Ils rentrent à peine de leur voyage de noces …

- C'est une affaire délicate, Chef, se contenta de répondre Esposito.

- Oui, répondit Gates comprenant ce que sous-entendait son Lieutenant, bien, je vous écoute concernant le rapport d'autopsie.