Chapitre 4

Hoboken, New-Jersey.

Il était réveillé depuis longtemps, bien avant l'aube. Il se demandait même s'il avait dormi après son départ, tant son esprit semblait fonctionner au ralenti. Elle avait été efficace comme à son habitude. Elle était restée deux heures à peine, mais il humait encore son parfum, presque l'odeur de sa peau. Il était assis dans le canapé, vêtu simplement de son jean, pieds et torse nus, face à l'écran de son ordinateur portable. Son café, encore fumant, était posé sur la table basse, à côté du cendrier, regorgeant de mégots. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, laissant la maison respirer.

Il fit courir ses doigts sur le clavier, scrutant l'écran. Ses yeux le parcoururent rapidement de haut en bas, et il le referma brutalement. Elle n'était pas là. Il prit son briquet, alluma une cigarette, et la porta à sa bouche tout en s'allongeant de tout son long dans le canapé. Du revers de la main, il essuya son front en sueur, puis ferma les yeux.

Il pensait à son sourire, encore enfantin par certains côtés, qui contrastait avec le corps de femme qu'elle lui offrait. Ce sourire déclenchait en lui une pulsion insatiable. Elle avait souri et il s'était emparé de sa bouche, ses mains agrippant ses seins, ses cuisses. Il n'avait pris le temps ni de sentir la douceur de sa peau, ni de goûter ses lèvres. Il l'avait prise, debout, contre le mur, brutalement, bestialement, ne décelant dans son regard brun ni peur ni dégoût. Elle avait aimé ça, il en était sûr. Et elle était partie, ne laissant plus derrière elle que son parfum s'évanouissant dans la moiteur du salon.

Son esprit continuait de divaguer. Dans le bosquet, il avait enfin pu profiter de la fraîcheur apportée par les grands chênes. Comme un automate, il était arrivé près du chemin qu'il cherchait. Plus loin, les lumières des gratte-ciels de Manhattan, comme des milliers de lucioles, étiraient leurs phares dans le ciel d'un noir d'encre. Mais ici, à l'abri des arbres, la nuit était encore impénétrable. Il était reparti aussi vite qu'il était venu, se déplaçant furtivement entre les branchages, puis rejoignant le chemin, il s'était mis à trottiner comme un jogger, cherchant à garder un bon rythme, malgré son souffle court, et le point de côté qui le tiraillait. Il avait senti d'un coup le poids des années, et les méfaits du tabagisme, et s'était dit que refaire un peu de sport ne lui ferait pas de mal. En quittant le parc, il n'avait pas vu les deux vagabonds, à moitié assoupis contre le mur, sous des couvertures usées, et des vieux cartons bouillis. Il avait attendu d'être dans la rue pour cesser de courir, et reprendre son souffle. Adoptant un rythme de marche plus lent, il s'était allumé une cigarette et avait disparu dans la nuit, ne croisant pas âme qui vive.

Son effluve léger, presque imperceptible, parvint jusque ses narines, attisant de nouveau la pulsion qui s'était enfin apaisée. Il se redressa d'un bond et rouvrit son ordinateur. La main sur la souris, il fit défiler les photos, s'attardant sur chacune d'elle, avec un regard lubrique. Elle était sienne.


A peine passée la porte de l'ascenseur, Kate se mit à chercher du regard ses coéquipiers. Elle salua les quelques collègues qu'elle croisa, puis jetant un œil vers le bureau du Capitaine, elle aperçut Esposito et Ryan en train de discuter avec Gates, porte close. Elle hésita à aller frapper à la porte et les rejoindre, mais elle se retint. Elle n'était pas censée être déjà de retour, elle préférait attendre qu'on vienne à elle.

Castle était installé à son bureau, l'air pensif, jouant d'une main avec un petit caillou qu'il faisait rouler entre son pouce et son index. Une petite pierre toute ronde, lisse et polie par les flots qui avait attiré son attention, il y a quelques jours, sur une plage australienne. Il s'était amusé à raconter à Kate l'histoire de ce caillou qu'elle trouvait joli mais insignifiant parmi les millions de galets qui recouvraient cette plage. Trimballé par l'océan, balayé par les vents, enfoui dans les sables, le petit caillou si parfait, avait surmonté tempêtes et bourrasques pour arriver juste à leurs pieds, et être ramassé. C'était sa destinée. Là où Kate, avec sa moue sceptique, ne voyait qu'un caillou, Rick imaginait une allusion symbolique à leur histoire d'amour. Au final, il avait gardé la petite pierre, souvent au fond de sa poche, et avait déjà pris l'habitude de la faire glisser entre ses doigts quand il réfléchissait.

En voyant Kate arriver, il se leva d'un bond, par réflexe, comme un enfant qui a peur de se faire gronder, et s'installa sur sa chaise, à la place qui était la sienne depuis plusieurs années maintenant.

- Ça va mieux ? demanda tendrement Kate, en s'asseyant à ses côtés.

- Oui, désolé. C'est juste qu'il était si petit …. Et Alexis …

- Je sais, Castle …, le rassura-t-elle.

- Dis-moi, combien de crimes on a résolu ensemble ?

- Je ne sais pas exactement, plus d'une centaine …, répondit Kate, évasive, mais jamais de crimes de ce genre.

- Oui, des femmes trompées ou des amants jaloux qui avaient muté en tueurs sanguinaires, des voleurs et des dealers assassins, des ninjas vengeurs, des criminels spatio-temporels …

- Des criminels spatio-temporels ?

- Oui, souviens-toi … Il …

- Je me souviens, Castle, l'interrompit immédiatement Kate, mais …

Kate avait pris son air exaspéré, et Rick n'avait de toute façon pas envie de se lancer dans une plaisanterie. Pour une fois, il se serait bien passé d'avoir un meurtrier à pourchasser, pas seulement parce que cette enquête avait interrompu sa dernière journée de tranquillité avec Kate, mais surtout parce qu'il savait qu'elle allait être difficile à vivre, et réveillerait ses pires angoisses et terreurs paternelles. Heureusement, il avait pu joindre Alexis qui lui avait confirmé qu'elle allait très bien, et profitait « à fond », selon son expression, « de tous les délices de l'Italie ». Il n'avait pas cherché à en savoir davantage, préférant imaginer que les délices en question faisaient référence aux glaces, spaghettis et autre tiramisu, plutôt qu'à un jeune gigolo bronzé et imberbe.

- Ce que je veux dire, c'est que tous nos crimes habituels … je veux bien, je peux les comprendre … mais ça … Comment quelqu'un peut faire des horreurs pareilles à un enfant ? C'est … J'ai beau imaginé des crimes horribles, ou farfelus parfois dans mes romans, je le reconnais, je ne comprendrais jamais la cruauté et la sauvagerie dont peut être capable un être humain. Tu as déjà eu des affaires de ce type ?

- Non, concernant des enfants, jamais …, répondit-elle en regardant la famille d'éléphants qui trônait sur son bureau, songeant au lien ombilical qui lie éternellement un enfant à ses parents.

- Comment fais-tu … ? Je sais ce que tu vas me répondre : c'est ton boulot, si tu n'es pas là pour eux, qui le sera … mais …

- Oui …

- Tu es si forte, sourit fièrement Castle, en plongeant son regard dans le sien.

- Si cette affaire est trop difficile à vivre pour toi, tu n'es pas obligé de le faire, lui dit-elle doucement en posant sa main sur la sienne, et caressant du pouce le petit caillou qui s'y trouvait. Il y a deux jours on était encore sur une plage au soleil et là … Tu n'es pas flic, toi, tu n'as pas à être là pour eux.

Il saisit ses mains entre les siennes. Puis avança son visage vers elle, la fixant avec un regard empli de tendresse :

- Non, mais je dois être là pour toi. On est partenaires, pour le meilleur et pour le pire. Je ne vais pas te laisser affronter cette affaire toute seule.

- Je ne suis pas seule, mon cœur, il y a les gars, et Lanie, alors si vraiment …

- Non, non, je reste.

- D'accord, sourit-elle, en parlant des gars, que font-ils avec Gates ?

- Je ne sais pas, j'ai à peine eu le temps de leur parler en arrivant. Ils ignoraient que Lanie t'avait appelée. Que t'a-t-elle appris ?

Kate lui fit un rapide résumé de ce qu'avaient enduré les deux petits garçons, et de sa certitude qu'ils avaient affaire à un tueur en série.

- Un psychopathe animé par une pulsion malsaine …, continua Castle, comment on trouve un psychopathe ?

- En cherchant l'histoire, il y a toujours une histoire à l'origine, Castle, tu devrais le savoir ! s'exclama Kate, le sourire aux lèvres.

- Et dire que c'est moi qui t'ai tout appris ! ricana-t-il.

Kate lui jeta un regard blasé, mais elle était contente qu'il retrouve le sourire malgré tout.

- Tu as jeté un œil au tableau ? demanda-t-elle.

- Non, pas encore, je t'attendais. Je ne voulais pas m'y plonger sans avoir les détails de l'autopsie.

Ils s'avancèrent vers le tableau blanc, déjà recouvert de photos et d'annotations. Chacun, silencieusement, se plongea dans l'observation et l'analyse de tout ce qu'il y voyait. Appuyés côte à côte contre le bureau, leurs yeux allaient et venaient entre les photos, les chiffres, les commentaires inscrits par Esposito et Ryan.

A gauche, Braiden Moore, la première victime à droite Jason Miller la seconde victime. Les deux photos sûrement prises à l'école, montraient deux garçonnets bien vivants : Braiden, un petit blondinet aux yeux bleus, l'air espiègle et Jason, cheveux et yeux foncés, une allure sérieuse dans son uniforme d'école. Puis les indices photographiés étaient identiques des deux côtés : une sorte de grande boîte en plastique rectangulaire qui leur avait servi de cercueil, un ourson en tissu de patchwork (sur l'une des photos, il était dans les tons bleus sur l'autre dans les tons verts) il y avait un mot inscrit : diflubenzuron. Et d'autres photos : de la blessure de Jason, des marques d'injection, des lieux où avaient été trouvés les corps. En haut, sur la bande chronologique tracée en rouge, l'heure de la disparition, de la dernière fois qu'ils avaient été vus vivants, et de leur mort. Rien d'autre. Cela semblait bien maigre comme départ.

- Il faut l'arrêter avant qu'il ne fasse corroborer les chiffres avec ce qu'il est, un tueur en série, lâcha Rick, l'air grave.

- Oui … Les deux enfants, excepté leur sexe et leur âge, ne se ressemblent pas. Physiquement je veux dire. Quel est le lien ? demanda Kate, parlant à la fois à Rick et elle-même.

- Si lien il y a …

- Une théorie, Castle ?

- Euh … non … mais si c'est un psychopathe, il n'a pas forcément choisi les enfants pour une raison précise. C'est peut-être le hasard …, juste le besoin de tuer … un enfant …

- Ce n'est jamais le hasard, il y a toujours un lien. Pourquoi ces garçons plutôt que d'autres ?

- Je ne sais pas. Au mauvais endroit au mauvais moment, c'est peut-être ça le lien.

- Peut-être …

Kate était perplexe. Elle savait qu'ils allaient vivre les prochaines heures avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, redoutant l'annonce d'une nouvelle disparition.

-Lieutenant Beckett, Monsieur Castle.

Ils sursautèrent, reconnaissant dans leur dos le ton ferme et assuré, mais en même temps empreint de sympathie, de Victoria Gates. Esposito et Ryan, l'air sérieux, se tenaient à ses côtés, chacun une pile de papiers à la main.

- Bonjour Capitaine, annonça Kate, salut les gars.

- Hey, Beckett.

- Contente de vous revoir ici, Lieutenant Beckett. Vous aussi, Monsieur Castle. Mais vous ne devriez pas être chez vous en train de vous remettre de votre voyage pour nous revenir en pleine forme demain ?

- J'ai cru entendre qu'il y avait une affaire délicate, Chef. Et …

- Délicate, le mot est faible. Inutile de dire qu'il y a urgence. Lieutenants Ryan et Esposito, je vous laisse mettre au courant Beckett. Monsieur Castle, toutes vos élucubrations et théories farfelues seront les bienvenues.

- Je ferai de mon mieux, répondit Castle en esquissant un sourire.

- Allez, au travail ! Trouvons ce psychopathe rapidement.

Victoria Gates leur avait asséné ces dernières paroles avec détermination, presque avec rage.