Chapitre 5

West Village, Manhattan.

D'habitude, à cette heure-là le dimanche matin, Addison était encore enfouie sous sa couette, grappillant la moindre minute de sommeil. Il était plus de 9 heures, et, enfermée dans la salle de bains, elle laissait l'eau de la douche ruisseler sur son corps, baigner son visage de sa fraîcheur. Elle ne parvenait pas à chasser de son esprit l'image de Jason, sa bouille encore toute ronde, la manière qu'il avait de sucer son pouce lorsqu'il était fatigué.

Quand elle était rentrée de sa soirée chez Jeff, un peu avant minuit, l'heure du couvre-feu imposé par ses parents, elle avait vu la grosse voiture noire garée devant chez elle, et s'était demandés'ils avaient eu de la visite. Et puis tout était allé très vite. Elle était entrée, les trouvant assis dans le canapé face à deux agents fédéraux, Wade et Clayton. Sa mère pleurait, le visage de son père était livide. Elle avait d'abord cru qu'il était arrivé un drame à un membre de sa famille. Puis les agents lui avaient dit que Jason Miller avait disparu, et qu'ils interrogeaient toutes les personnes susceptibles d'avoir des informations. Sa mère était amie avec Janice Miller, la maman de Jason, depuis l'université. C'est comme ça qu'Addison était devenue sa baby-sitter, le gardant régulièrement le soir, surtout depuis le divorce de M. et Mme Miller, quelques mois auparavant.

Addison avait appris la nouvelle avec stupeur, et toute tremblante, elle avait répondu aux questions des agents. Ils lui avaient bien expliqué que chaque détail pouvait avoir son importance pour retrouver Jason au plus vite. Mais Addison n'avait pas eu le moindre détail intéressant à leur fournir. Elle leur avait confirmé qu'elle avait gardé Jason mercredi soir, alors que Mme Miller et ses fils aînés étaient allés au cinéma. Ils avaient joué et regardé la télévision, puis elle avait couché Jason. Elle n'avait rien remarqué de particulier. Jasonparaissait simplement excité à l'idée d'aller découvrir le Museum d'Histoire Naturelle samedi avec sa classe. Elle ne leur avait pas parlé de Braiden Moore. Ils n'avaient pas posé de question.

Les agents étaient repartis en recommandant à l'adolescente de rester disponible au cas où, et de les prévenir si quelque chose lui revenait en mémoire.

Mais rien ne lui revenait en mémoire. Elle aurait voulu se souvenir de quelque chose pour qu'il n'arrive rien à Jason. Le film de ce mercredi soir repassait en boucle dans sa tête, en vain. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à échanger des messages avec Jeff et Alicia, à propos de l'Alerte Amber qui circulait sur Internet.

Des coups frappés à la porte de la salle de bain interrompirent ses réflexions.

- Addy ? Que fais-tu chérie ? demanda sa mère, tambourinant de plus belle à la porte.

- Maman ! Que veux-tu que je fasse ? A ton avis ?! cria Addison pour que le bruit de l'eau ne couvre pas ses paroles.

- Ne traîne pas sous la douche ! La messe est à 10h, se contenta de répondre sa mère.

Elle mourrait déjà d'ennui rien qu'à l'idée de devoir assister à la messe en compagnie de ses parents, et écouter le sermon interminable du père Daniel. Surtout aujourd'hui. Heureusement, Jeff et Alicia seraient sûrement là eux-aussi, et avec un peu de chance leurs parents les laisseraient aller manger un hamburger après l'office.

Elle entendit la sonnerie caractéristique annonçant l'arrivée d'un message, sortit en vitesse de la douche, s'enroula dans une serviette et se saisit de son téléphone posé à côté du lavabo. C'était d'Alicia, sa meilleure amie.

« Jason est mort »

Addison s'était figée, lisant et relisant les trois petits mots. Après Braiden, Jason. Se pouvait-il qu'Alicia se trompe ? Non …

Un nouveau message arriva dans la foulée, comme si Alicia anticipait l'incertitude de son amie.

« C'est aux infos. Et surTwitt. »

Elle se sentit défaillir, sa tête se mit à bourdonner et sa vision se troubla. Elle vacilla, s'appuyant au lavabo en hurlant : « Maman ! ».

Sa mère était arrivée à temps pour l'empêcher de tomber, et avait compris aux larmes qui baignaient le visage de sa fille qu'elle avait appris la triste nouvelle.

Exceptionnellement, ses parents l'avaient dispensée d'aller à la messe, s'inquiétant de la voir si pâle. Elle avait regagné son lit, s'était enfouie sous la couette, et avait longuement pleuré, ne s'interrompant que pour lire les messages qu'Alicia envoyait.

Elle avait fini par allumer la télévision, qui diffusait en boucle la photo de Jason, celle où il portait son uniforme d'école. Le bandeau en bas de l'écran annonçait que l'Alerte Amber avait été suspendue. Des journalistes semblaient s'interroger sur les raisons de cette suspension : certains disaient que si l'alerte avait été suspendue, c'était que l'enfant était mort, puisque personne n'avait annoncé qu'il avait été retrouvé en vie. Mais rien ne disait officiellement que Jason était en mort. Addison voulait se raccrocher à cette idée, et au maigre espoir qui, pour elle, subsistait.


New-York, 12ème district.

Ils étaient assis tous les quatre autour de la table, leurs gobelets de cafés posés parmi des papiers, photos, documents qui s'amoncelaient dans tous les sens. Un ventilateur de fortune tournait lentement, émettant un ronronnement mécanique. Le courant d'air sec qui s'en échappait, contrastait avec l'espèce de moiteur qui régnait dans la salle de réunion. Esposito et Ryan se lancèrent dans le récit des événements. Beckett et Castle buvaient leurs paroles, attentifs au moindre détail.

Javier Esposito commença, sur un ton monocorde, se voulant le plus clair et concis possible. Il était indispensable que Beckett et Castle soient informés de l'intégralité des affaires, mais chaque minute était précieuse. Il voulait avoir terminé avant le branle-bas de combat que provoquerait l'arrivée des fédéraux.

- Braiden Moore, 5 ans, a disparu jeudi vers 15h30 à la sortie de son école, St Luke, dans West Village. Sa sœur Dana, 12 ans, est passée le chercher, comme souvent après la classe. Mais elle ne l'apas trouvé, il ne l'attendait pas à l'endroit habituel. L'Alerte Amber a été déclenchée vers 16h30.

- On a interrogé près de 80 personnes, continua Ryan, présentes dans l'école ou dans les environs au moment de la disparition. Mais ça n'a rien donné.

- Qui a vu en dernier Braiden de façon certaine ? le coupa Beckett.

- Sa maîtresse, Jessica Mayer. Elle dit que tous les enfants sont sortis en même temps de l'école après la sonnerie à 15h30. Plusieurs mamans ont aussi aperçu Braiden attendre Dana à l'endroit habituel, près de la grille.

- Pourtant Dana ne l'a pas trouvé. Etait-elle en retard ? demanda Castle.

- Apparemment non. Dana est sortie du collège voisin à 15h25, et n'a pas traîné en route. Mais quand elle est arrivée à l'école, Braiden n'était pas là. Des adultes l'ont aidée à chercher son frère dans la foule, et au final ils ont appelé le 911 vers 15h45.

- Braiden s'est volatilisé en quelques minutes à peine. Et personne n'a rien vu ? s'étonna Kate.

- Non. Ni cri, ni bousculade. Rien. Les abords de l'école ont été ratissés, des équipes cynophiles ont arpenté chaque ruelle dans un rayon de deux kilomètres. La piste de l'enfant s'arrête dans la rue, face à l'école, comme s'il était monté tout simplement dans une voiture.

Esposito s'arrêta pour boire une gorgée de café. Castle réfléchissait : les informations se bousculaient dans sa tête, et il tentait de tisser des liens, de créer des connexions pour trouver l'histoire à l'origine de ce roman macabre. Beckett était elle-aussi en pleine réflexion, abordant les informations de façon méthodique, comme si elle-même avait dirigé le début de l'enquête : les faits, les uns après les autres, devaient être disséqués.

- Et du côté de la famille ? continua Kate.

- Rien que de très banal : les parents sont divorcés. Cette semaine, Braiden et Dana, étaient chez leur mè a interrogé beaucoup de monde, famille, amis, copains des enfants mais ça n'a rien apporté. Toutes les personnes interrogées sont clean, pas de casier, des alibis solides, pas d'antécédent psychiatrique ….

- On n'a rien en somme …, résuma Castle, le regard perdu dans les photos des scènes de crimes.

- Tu as l'art des conclusions déprimantes, bro …, ironisa Esposito.

- On n'a pas rien … on n'a pas grand-chose, rectifia Kate. Quelqu'un m'a dit un jour : « on a réussi avec moins que ça » …

Castle esquissa un sourire, se remémorant le moment où il avait fait cette remarque à Beckett.

- Et du côté du labo ? poursuivit Kate

La boîte est en plastique noire tout ce qu'il y a de plus ordinaire, vendue un peu partout, centres commerciaux, magasins de bricolage et jardinage … Une empreinte partielle mais qui ne figure pas au Codis. Des traces de rouilles, de terre, et de diflubenzuron en très petites quantités, détailla Kevin Ryan en lisant le rapport des experts.

- Je n'ai pas la main verte, coupa Castle, mais le diflubenzuron, c'est un insecticide ça non ?

Ryan acquiesça, tandis que Kate jetait un regard interrogateur à Castle s'étonnant de ses connaissances en horticulture.

- Des recherches … pour un roman …, ajouta Castle l'air entendu à l'intention de sa muse, j'avais imaginé un plan machiavélique à base d'empoisonnement …

- Castle … Je peux continuer ? demanda Ryan, l'air faussement agacé.

- Euh … oui, désolé.

- On pense que la boîte a pu servir à stocker des outils de jardin.

- Pour ce qui est du pyjama qu'il portait, poursuivit Esposito, rien de particulier. Aucune fibre corporelle. Dans les deux cas, les garçons tenaient un ourson en tissu. Ce n'est pas un jouet du commerce, plutôt un genre de peluche cousu main.

- Et à l'endroit où on a trouvé le corps de Braiden ?

- Rien. C'est comme si la boîte était tombée du ciel et s'était posée dans ce coin-là du parc pour y être découverte.

- Oui, une zone fréquentée le matin par les joggers ou les promeneurs, ajouta Ryan.

- Le tueur a forcément traversé le parc à pieds. Le parc Greenway est un petit parc, pas entièrement clôturé, il y a des accès directs par des zones arborées. Il pouvait être garé juste à côté, et se faufiler facilement, surtout en pleine nuit.

- Il doit être plutôt costaud pour parvenir à porter un enfant dans une boîte à bout de bras. Combien pèse un enfant de 5 ans ? 15 ? 20 kilos ? demanda Castle.

- Oui, à peu près …, répondit Ryan en cherchant dans le rapport d'autopsie, 18 kilos exactement pour Braiden.

Castle tentait d'imaginer les déplacements nocturnes du tueur, tenant à deux bras la boîte en plastique noire, couvercle fermé, le corps sans vie de Braiden à l'intérieur. Soit ils avaient affaire à l'incroyable Hulk, soit simplement à un gars baraqué … mais dans ce cas-là, le plus probable, il avait dû malgré tout peiner à transporter cette boîte, tout en se frayant un chemin à travers les branchages, sans voir où il mettait les pieds dans l'obscurité. Il allait faire une remarque, mais Kate le devança.

- Je sais que tout a déjà été passé au peigne fin, mais j'aimerais qu'on retourne inspecter les deux parcs, je veux voir les scènes de crime.

Castle lui adressa un regard complice, car il avait abouti à la même conclusion. Il fallait qu'ils s'imprègnent des lieux pour comprendre vraiment à quoi et à qui ils avaient affaire.

- Ok, poursuivit Ryan, passons à l'affaire Jason Miller, maintenant. On attend encore les résultats des analyses pour la boîte, le pyjama et l'ourson. Signalé officiellement disparu hier après-midi aux environs de 17h, mais en réalité il a disparu dès midi. En fait, les parents ne se sont pas compris : la mère pensait que le père allait récupérer Jason à la fin de sa visite au Museum d'Histoire Naturelle avec sa classe. D'après les maîtresses qui accompagnaient les enfants, à la sortie du musée, la plupart des parents étaient déjà là. Jason a couru vers son père.

- Sauf que ce n'était pas son père, le coupa Esposito.

- Comment ça ?

- L'homme se trouvait à environ 50 mètres de la sortie, sur le trottoir, près de sa voiture garée en double file. Il a appelé Jason par son prénom et lui a fait signe. Les maîtresses étaient persuadées que c'était le père, le petit aussi apparemment. Elles l'ont vu courir vers lui et monter dans la voiture.

- Et ce n'était pas le père ?

- Non. Le père, Franck Miller, était en charmante compagnie toute la journée. On l'a retrouvé dans un resto, il dînait comme si de rien n'était, pensant Jason avec son ex-femme.

- Comment le petit a pu ne pas reconnaître son père ? Et monter en voiture avec un inconnu ? s'étonna Castle, perplexe.

- On l'ignore. L'homme était loin, il l'a appelé par son prénom … Il devait physiquement ressembler au père …, ou alors Jason le connaissait.

- Comme pour Braiden, famille, amis, tout le monde a un alibi, et personne n'a rien décelé de suspect, ajouta Ryan.

- On était encore en train de passer la rue devant le musée au peigne fin quand le corps de Jason a été retrouvé dans un parc de Brooklyn, quartier de Sunset Park. C'est à plusieurs kilomètres de la première scène de crime.

- Le tueur s'est rapidement débarrassé de Jason, plus vite que Braiden, fit remarquer Kate.

- Peut-être que Jason ne lui convenait pas finalement, supposa Castle.

- Je ne sais pas …, il y a aussi la blessure à la tête … l'enfant a pu se blesser gravement et cela a modifié son mode opératoire, continua Beckett.

- S'il n'a pu accomplir son rituel et prendre son temps avec Jason, alors il va avoir besoin d'un autre enfant rapidement.

-Cette affirmation jeta un froid, et un silence pesant s'installa.

- Quels liens entre les deux garçons ? demanda Kate rompant le silence.

- A part leur âge, pas grand-chose, répondit Ryan, ils n'habitent pas le même quartier, Cobble Hill pour Jason Miller, et West Village pour Braiden Moore.

- Comme si les garçons avaient été choisis au hasard. Mais celui qui a enlevé Jason connaissait son prénom, peut-être était-ce le cas aussi pour Braiden. Ca expliquerait qu'il ait disparu dans un calme apparent, analysa Beckett.

- Alors le tueur les connaît, soit il fait partie de leur entourage, soit il les a traqués. Mais pourquoi eux ? s'interrogea Ryan.

- De nouveau le silence s'installa. Chacun s'acharnait à trouver une réponse, un lien, à avoir l'idée lumineuse qui permettrait de se lancer sur une piste.

- L'école ! s'exclama Castle.

- Quoi l'école ? demanda Esposito.

- Le lien c'est l'école. Les deux enfants ont été enlevés dans un contexte scolaire, expliqua Beckett, ayant suivi le fil de la pensée de Rick.

- Et on est dimanche, continua Castle.

- Pas d'école, ajouta Beckett, comme si leurs réflexions se complétaient mutuellement.

- On a jusqu'à demain lundi pour trouver ce salaud, termina Rick.

- Ryan, Espo, retournez aux abords du musée, entrez dans chaque boutique, chaque appartement, interrogez tout le monde. Il nous faut une identification de cet homme qui s'est fait passer pour le père de Jason. Castle et moi, on …

- Beckett, la coupa Ryan, on a oublié de vous préciser quelque chose.

- Oui, un léger détail …, soupira Esposito, le FBI est sur l'affaire, c'est eux qui dirigent. Ils sont sur le point d'arriver.

- Génial ! s'exclama Castle, s'imaginant déjà devant l'écran magique qui permettait de dénicher des suspects du bout du doigt.

- Qui est l'Agent en charge ? demanda Beckett, moins enthousiaste que son grand enfant de mari à qui elle adressa un regard sombre.

- Gates n'a rien dit. Avec le deuxième meurtre, ils ont dépêché des spécialistes qui arrivent tout droit de Washington.

L'enthousiasme de Castle retomba à l'idée que peut-être l'Agent Sorenson, spécialiste des kidnappings, allait débarquer. Will Sorenson, agent fédéral, beau, grand, musclé, volant au secours de la veuve et l'orphelin … Monsieur Perfection … et accessoirement ex-boy-friend de Kate. Même si de l'eau avait coulé sous les ponts, il ne l'aimait définitivement pas pour son arrogance, et la prétention qu'il affichait à l'époque à pouvoir reconquérir Kate si facilement. C'était, selon lui, le moins sympathique des ex de sa femme …, du moins pour ceux dont il avait connaissance, et à en croire Kate la liste pourrait être longue.

- Alors, on doit attendre que le FBI arrive pour faire quoi que ce soit ? demanda Beckett, en haussant le ton, d'un air agacé.

- En gros c'est ça …, confirma Esposito.

- Ok. Pause-café alors, le temps de remettre de l'ordre dans mes idées.

Il était difficile de débarquer sur une enquête en cours de route, Kate le savait. Assimiler tous les détails de plusieurs jours d'investigation en quelques minutes, mémoriser les intervenants, les événements, les témoignages nécessitait d'avoir l'esprit clair et posé. Ce qui était loin d'être son cas ce matin … Elle avait toujours l'impression d'évoluer dans une sorte de brume, ou un univers parallèle. Heureusement que Castle ne lisait pas encore complètement dans ses pensées, sinon il aurait eu tôt fait de lui confirmer que les univers parallèles étaient légion, et que peut-être ils avaient basculé dans un univers inconnu lors du passage des fuseaux horaires. En réalité, cette sensation n'était que l'effet cumulé de plusieurs phénomènes : le décalage entre le bonheur vécu ces dernières semaines, et son retour précipité vers une réalité morbide la fatigue, qui l'assaillait malgré toute sa bonne volonté ces enfants assassinés … et Lanie, dont la sensibilité subite et la tristesse l'intriguaient.

- Je vais nous chercher des cafés, annonça Kate en se levant et quittant la petite salle de réunion.

Elle sortit, sous les regards volontairement appuyés d'Esposito et Ryan, dont Castle ne perdit pas une miette.

- Hey vous deux …, pourquoi vous la regardez comme ça ? Vous reluquez Beckett ou je rêve ?

- Reluquer Beckett ? Non ! s'exclama Esposito, l'air indigné, et tous les deux pouffèrent de rire.

- C'est juste qu'une question nous turlupine, bro, continua Ryan.

- Oui, Castle, dis-nous tout … Ton voyage de noces, c'était bien avec Beckett ?

- C'est quoi encore cette question stupide ? répondit Rick, tombant petit à petit dans le piège tendu par ses deux coéquipiers.

- Non, mais vous étiez dans le même pays, sous le même soleil ? demanda Esposito, essayant de dissimuler son sourire, à un Castle qui le regardait l'air ahuri.

- Parce que Beckett est toute bronzée … et toi …, poursuivit Ryan.

- Quoi moi ?

- Blanc comme un linge !

Ils ricanèrent tandis que Castle scrutait ses bras dans le moindre détail.

- Pfffff ..., c'est normal je suis un faux-roux ! lança-t-il.

- Un faux-roux ? C'est quoi ça ? Ça existe ? demanda Esposito, qui riait tellement que des larmes commençaient à humidifier ses yeux.

- Oui, j'en suis la preuve vivante. Vous n'avez qu'à regarder ma mère et ma fille, je porte le gène roux en moi, continua Castle le plus sérieusement du monde.

Ryan et Esposito rigolèrent, d'un rire exutoire, libérateur, presque enfantin tant il était spontané. C'était comme s'ils évacuaient d'un seul coup toute la tension accumulée ces derniers jours. Là où certains auraient pu voir de l'indécence, Rick n'y vit que le propre de l'homme : rire pour apaiser la douleur et le chagrin, qu'en tant que flics, ils ne pouvaient se permettre d'afficher publiquement. Et ces deux-là, il le savait, étaient la compassion incarnée. Ryan, un brin enfant de chœur mais gaffeur, et Esposito avec son air invulnérable et son goût du sarcasme, étaient comme les deux doigts de la main. Mais ils avaient laissé Rick prendre place au sein de leur partenariat atypique, faisant de lui, par la même occasion leur cible de prédilection. Une cible sur laquelle tous leurs petits jeux espiègles et taquins fonctionnaient avec une efficacité redoutable.

- Vous n'avez rien de mieux à faire que de mater mon bronzage et celui de Beckett ! ronchonna Castle.

- Le boss a dit : « pause ». Alors on se détend !

- Comme si vous lui obéissiez toujours au doigt et à l'œil … bande de faux-frères ! asséna Castle, en souriant tant ces deux-là riaient avec leurs têtes d'ahuris.

Il vit leurs visages passer en une fraction de seconde d'un rire béat à un masque sérieux et solennel, leurs regards figés sur ce qui se passait derrière lui. Il se retourna pour voir quelle était l'origine de ce revirement soudain. Gates. Elle était sur le pas de la porte. Ses yeux lançaient des éclairs, mais elle se contenta de dire, d'une voix plus calme qu'ils s'y attendaient :

- La récréation est finie. Les fédéraux viennent d'arriver.