Chapitre 9
New-York, 12ème District.
Jordan Shaw les avait réunis tous les trois dans la petite pièce. Elle avait voulu les interroger en dehors de la présence de leurs parents. Ils se tenaient maintenant face à elle, assis dans les fauteuils, chacun adoptant l'attitude qui lui permettait le mieux de supporter la tragédie qu'il vivait. Dana Moore s'était réfugiée dans le silence. Les mains jointes et sagement posées sur ses genoux, elle courbait le dos, et baissait la tête, regardant ses doigts triturer le tissu rose de sa robe. Ses cheveux, soigneusement coiffés en queue de cheval, avaient la blondeur de ceux de Braiden. De temps à autre, elle jetait un œil autour d'elle. On pouvait y lire du chagrin mais aussi de l'interrogation. A ses côtés, Charly, le cadet de la famille Miller, 13 ans. Affalé dans le fauteuil, il observait chacun des gestes du Dr Henton et de l'Agent Shaw. Ses yeux rougis par les larmes passaient de l'un à l'autre, les scrutant de la tête aux pieds. Son aîné, Matthew, 16 ans avait passé les dix dernières minutes à pianoter sur son téléphone, sans même lever la tête quand les agents étaient entrés dans la pièce.
Jordan Shaw était assise de l'autre côté de la petite table sur laquelle avaient été posés des jus de fruits et des gâteaux, mais les enfants n'avaient touché à rien. Le Dr Henton était resté debout, observant et analysant la scène. Shaw ne voulait pas les brusquer, mais il fallait qu'elle ressorte de cette pièce avec quelque chose.
- Je m'appelle Jordan Shaw, je suis agent du FBI, et voici le Dr Henton, il travaille aussi pour le FBI. On est là pour comprendre ce qui est arrivé à Braiden et Jason, commença-t-elle sur un ton qu'elle voulut le plus doux et posé possible.
- Comprendre quoi ? Jason est mort, assena Matthew, sans décoller les yeux de son téléphone.
- Comprendre nous permettra de trouver celui qui leur a fait ça, ajouta Shaw, et vous pouvez nous aider.
Jordan réalisa combien ses paroles paraissaient ridicules au vu de la situation. Demander de l'aide à ces enfants accablés de chagrin et qui affrontaient sûrement la mort pour la première fois de leur vie.
- Vous avez le droit d'être malheureux, tristes et d'en vouloir au monde entier, continua le Dr Henton, c'est normal. Personne ne vous en veut de ressentir de la colère.
Des larmes roulèrent sur les joues de Dana. Charly, les lèvres tremblantes, laissa échapper un sanglot et fut le premier à prendre la parole.
- Jason est vraiment mort alors ? demanda-t-il comme s'il venait de réaliser le caractère définitif de la disparition de son frère.
- Oui, Charly.
- Où est-il ?
- Il est à la morgue. Le Dr Parish s'occupe de lui, répondit Jordan, avec calme.
- Pourquoi un docteur s'il est mort ? poursuivit Charly, pragmatique.
- Le Dr Parish essaie de découvrir ce qui a causé sa mort. Elle fait une autopsie.
- Je ne veux pas qu'on découpe Braiden ! Je ne veux pas ! s'écria tout à coup Dana, le visage baigné de larmes.
- Dana, écoute-moi, tenta de la rassurer le Dr Henton, Braiden n'a pas mal, il ne ressent rien, c'est comme s'il dormait pour une opération. Tu as déjà été opérée ? De l'appendicite peut-être ?
Dana hocha la tête. Henton savait comme il était difficile pour un enfant de désincarner la vie, de réduire le corps à son enveloppe, d'accepter qu'il n'était plus habité, et par conséquent qu'il était devenu insensible à toute douleur. Dana eut l'air de comprendre, et se calma, se contentant de renifler tout en essuyant ses larmes d'un revers de la main.
- Dana, parle- nous de la sortie de l'école, continua Jordan tout doucement, tentant de revenir à l'enquête.
- J'ai déjà dit que je n'ai rien vu. Je suis arrivée trop tard et quelqu'un a pris Braiden.
- Non, Dana. Tu n'étais pas en retard. Tu n'y es pour rien, expliqua Jordan.
- Les jours d'avant, Braiden t'avait parlé de quelque chose de particulier ? demanda Henton.
- Non. Braiden et moi, on se disputait tout le temps, alors il ne me racontait rien.
A cette pensée, Dana se remit à pleurer.
- As-tu vu ces derniers jours quelqu'un près de l'école, ou de chez toi qui semblait vous observer ? Quelqu'un qui n'était pas là habituellement ? insista Jordan, malgré les larmes de la jeune fille.
- Non.
- Une femme peut-être ?
- Non. Personne. Et … je ne faisais pas attention, je ne savais pas qu'on allait l'enlever.
- Oui, bien-sûr, répondit Henton, voulant lui montrer qu'il comprenait son désarroi.
- Selon toi,Braiden aurait pu monter dans la voiture d'un inconnu ?
- Braiden est toujours timide, alors je ne crois pas. Il n'ose même pas parler à la boulangère pour acheter un beignet …
- Merci, Dana. Si tu te souviens d'autre chose, plus tard, tu me le dis, d'accord ? Même si ça ne te semble pas très intéressant.
L'enfant acquiesça d'un hochement de tête.
- Je peux retourner voir maman et papa ? demanda-t-elle.
- Oui, vas-y.
Dana se leva, et quitta la pièce, pressée de retrouver la présence réconfortante de ses parents. Jordan Shaw se tourna vers les deux adolescents, toujours concentrés, l'un sur son téléphone, l'autre sur le bracelet de sa montre qu'il s'amusait à tortiller. Mais ils n'avaient pas perdu une miette de sa conversation avec Dana.
- Inutile de demander, la devança Matthew, on n'a vu personne de bizarre.
- Toi non plus Charly ?
- Non.
- Qui va chercher Jason à l'école habituellement ? demanda Jordan.
- En général, c'est maman. Parfois c'est Addy, mais pas souvent, répondit Charly.
- Addy ?
- Addison Hill, lâcha Matthew, tête baissée.
- Elle garde Jason dès fois quand maman est prise au travail ou quand on sort entre « grands », expliqua Charly.
- D'accord, répondit Jordan, se souvenant que la baby-sitter avait déjà été interrogée pendant la nuit par Wade et Clayton. Et Addy est gentille ?
- Oui, c'est une copine de Matt. Jason l'aime bien, elle le laisse regarder des dessins animés le soir, alors que maman n'aime pas ça.
- Ça c'est une gentille baby-sitter, sourit Jordan, essayant de créer un lien avec les adolescents.
- Nos mères sont amies, alors on connaît Abby depuis toujours, se contenta d'ajouter Matthew.
- Ok. Jason avait-il parlé de sa sortie au Museum à un adulte en particulier ?
- Non. Enfin je sais pas.
- Connaissez-vous quelqu'un qui ressemblerait à votre père ? poursuivit un peu brusquement le Dr Henton.
- Qui ressemble à papa ?Pourquoi ? demanda Charly, étonné par la question.
- A la sortie du musée, Jason a couru vers un homme qu'il aurait pris pour son père. Et qui pourrait parfois porter une casquette des Yankees, précisa Jordan.
Charly ne répondit rien, comme si la réponse était évidente. Personne ne ressemblait à son papa.
- Et une femme de votre entourage qui aurait pu s'intéresser à Jason ?
- Tout le monde s'intéresse à Jason. C'est encore un peu un bébé, c'est pour ça, se contenta de répondre l'adolescent.
- Est-ce qu'il aurait pu monter en voiture avec un inconnu ?
- Non, maman et papa nous ont toujours dit de faire attention. Jason était petit, mais il savait bien qu'il ne fallait pas répondre à des inconnus, ni accepter des bonbons, ni les suivre.
Pour Jordan, ces phrases que les parents protecteurs, dont elle faisait partie, assènent à leurs enfants dès le plus jeune âge, n'étaient pas forcément gage de sécurité. Seul Charly répondait aux questions. Son frère manipulait toujours fébrilement son téléphone, comme pour fuir la réalité. Elle voulait le faire réagir. Il était plus vieux, plus mature, plus conscient de la réalité, peut-être serait-il d'une aide plus efficace.
- Matthew ?
- Quoi ?
- Ton aide pourrait empêcher que la même chose arrive à un autre petit garçon.
- Et alors ? Ça m'est égal, ça ne ramènera pas mon petit frère …
Il avait laissé cette phrase sortir de sa bouche, et aussitôt il s'en voulut. Cette douleur qui lui tordait l'estomac ne le quittait plus depuis hier. Ce matin, quand le FBI était venu leur annoncer la nouvelle, il avait vu son père pleurer toutes les larmes de son corps, et sa mère s'effondrer en sanglots. Jamais il n'oublierait cette scène, son monde qui s'était écroulé. Lui avait été incapable de pleurer. Ce ne pouvait pas être réel. Depuis toujours, Jason l'avait admiré, lui, de dix ans son aîné. Il savait qu'il était son modèle. Jason voulait devenir aussi fort que lui, apprendre à jouer de la guitare comme lui, et faire des maquettes d'avions qu'ils pourraient un jour faire voler ensemble. Il n'avait pas toujours accordé l'importance qu'il aurait due à ce petit pot-de-colle qui lui sautait au cou dès son retour du lycée. Et maintenant, plus jamais il ne rattraperait le temps perdu. Les cours, les copains, les filles … tout ça ne lui semblait plus que futilités.
- Désolé, murmura-t-il en relevant pour la première fois la tête, je ne voulais pas dire ça.
- Ce n'est pas grave, Matthew.
- Mais je ne sais rien, si seulement je savais quelque chose … Jason …, continua-t-il, ne refoulant pas les larmes qui se mirent enfin à couler.
Charly jeta un regard triste et plein d'empathie à son grand frère, qu'il semblait voir pleurer pour la toute première fois. Jordan sentit son propre cœur ployer sous l'émotion à la vue de cette fratrie démembrée.
Lanie n'avait pas quitté la morgue depuis tôt ce matin, quand elle était arrivée, accompagnant le corps de Jason Miller. Il était maintenant plus de 14 heures, et elle était nerveusement épuisée. Elle avait déjà tout vérifié, plusieurs fois, mais voulait recommencer. Encore. C'était comme une obsession, il fallait qu'elle trouve quelque chose de plus pour rendre justice à ces deux petits. Il y avait forcément un détail qui lui avait échappé.
Suivant son rituel habituel, elle se lava les mains jusqu'aux avant-bras, les désinfecta, puis enfila une nouvelle paire de gants en latex. Elle se tourna vers la table d'autopsie et souleva le drap bleu, commençant à scruter le visage de Braiden Moore. Elle n'entendit pas Espositoarriver.
- Hey, Lanie.
- Hey, se contenta-t-elle de répondre, l'air détaché, sans se retourner, ne lâchant pas du regard le corps de l'enfant.
- Je passais juste pour … Tu es partie vite l'autre matin, on s'est à peine croisés depuis …, commença-t-il.
- J'ai les résultats des analyses de Jason Miller, si c'est ce que tu es venu chercher, le coupa Lanie, cherchant à éviter son regard.
- Non, je …
Il lui sembla inutile de poursuivre sur sa lancée. Ce n'était certainement ni le lieu ni le moment d'avoir cette conversation. D'autant plus queLanie semblait bouleversée par cette affaire. Déjà, depuis quelques jours, il l'avait trouvée différente. La dernière fois, elle avait eu l'air d'esquiver ses baisers, prétextant un coup de fatigue. Elle s'était contentée de s'endormir, blottie contre lui. A son réveil le lendemain matin, elle avait déjà quitté l'appartement. Il n'avait pas posé de questions, après tout, leur relation était libre. Depuis, il l'avait à peine vue. Il aurait presque pu dire qu'elle essayait de le fuir : elle détournait le regard quand leurs yeux se croisaient, elle évitait ses appels. Il se demandait quelle bêtise il avait bien pu faire pour la mettre dans cet état, ou s'il avait pu dire quelque chose qu'elle avait mal pris. Elle pouvait être susceptible et impulsive parfois. C'est pour ça qu'il était venu directement à la morgue, sûr de l'y trouver. Mais sur son visage d'habitude si enjoué, il avait lu de la tristesse. Elle avait pleuré, il le voyait bien. Il n'osait lui poser de questions de peur qu'elle ne se braque, et se ferme comme une huître.
- Les analyses de Jason ont révélé des taux de morphine très élevés, comme Braiden. Vu les doses, les enfants étaient inconscients et en hypothermie au moment où ils ont été tués, reprit-elle, toujours concentrée sur l'affaire.
- Pourquoi leur injecter de la morphine pour les tuer dans la foulée ?
- Si les petits se sont débattus, il voulait peut-être les calmer ou atténuer leur souffrance au moment de l'acte fatal. A moins que ce ne soit pour ne pas voir leurs yeux quand il les étrangle.
- Oui …
Lanie s'était de nouveau tournée vers le corps de Braiden, son scalpel à la main.
- J'ai déjà transmis les résultats au FBI, continua-t-elle, lui tournant complètement le dos.
- Tu fais quoi ? Je croyais que tu avais fini l'autopsie ? demanda Esposito.
- Je vérifie quelques petites choses.
- Tu es sûre que ça va ? demanda-t-il d'une voix hésitante.
- Ça va, Javi, répondit-elle sans se retourner, craignant qu'il ne lise la douleur sur son visage.
Il accepta cette réponse à contre-coeur, et rejoignit Ryan qui l'attendait à l'extérieur.
Bleecker Playground, West Village
Assis sur un banc, il les regardait jouer. Carrie était sur la balançoire. Elle était assez grande maintenant pour se donner de l'élan toute seule. A son grand soulagement, il n'avait plus besoin de passer de longues minutes à pousser la balançoire. Aileen grimpait comme un petit singe sur le mur d'escalade de la structure de jeux. Il la vit s'asseoir tout en haut, à califourchon sur le toit de la maisonnette.
- Papa ! Regarde-moi ! appela la fillette.
- Fais attention Aileen, c'est haut !
- J'ai même pas peur ! cria-t-elle.
Quand elles étaient là, il parvenait à être lui-même. C'était parfois difficile tant son parfum, son sourire, et l'angoisse de ne pas la revoir le hantaient jour et nuit. Mais ses filles l'accaparaient, et il avait peu le temps de laisser son esprit divaguer.
Jodie les lui avaient déposées aux alentours de midi. Elle n'était pas entrée, se contentant de lui dire qu'elle passerait les récupérer à dix-huit heures. Il n'avait jamais réussi à l'aimer. Il y avait cru pourtant et il avait essayé, mais après la naissance de Carrie, elle était partie. Depuis, elle lui laissait prendre les filles quelques heures de temps en temps. Cela ne le dérangeait pas. Il savait bien qu'il n'était pas capable d'en assumer davantage. Il aurait voulu ne pas les voir grandir, qu'elles ne deviennent jamais des adolescentes, pour ne pas risquer de leur faire du mal un jour. Il chassa ces idées de sa tête en voyant Carrie courir vers lui. La fillette, pourtant vêtue d'une petite robe légère, avait les joues écarlates tant elle se dépensait.
- Papa, j'ai trop chaud !
- Je vois ça ma poupée, sourit-il, papa va te rafraîchir.
Il attrapa la bouteille d'eau et aspergea Carrie qui se mit à rire en tournant sur elle-même comme une petite danseuse, les bras levés vers ciel.
- Encore ! Encore !
Attirée par les rires et les cris de joie de sa sœur, Aileen accourut à son tour, virevoltant sous les gouttes d'eau. Les fillettes étaient trempées des pieds à la tête, mais elles attendirent que la bouteille soit complètement vide pour retourner jouer.
Il profita du répit pour allumer une cigarette. Un instant, en regardant ses filles s'amuser, il pensa aux garçons, pas avec remord non, il ne regrettait rien. Avec l'idée qu'il allait falloir en choisir un autre.
