Chapitre 10

Greenway Park, Manhattan.

Beckett, Castle et les gars s'étaient retrouvés sur Fort Washington Ave, qui longeait Greenway Park, où le corps de Braiden Moore avait été découvert la veille au petit matin. Le quartier était essentiellement résidentiel, plutôt populaire, avec ses immeubles de petite taille sagement alignés en face du parc. Ce dimanche après-midi, les rues étaient désertes, les voitures garées tout le long des trottoirs. Seuls des rires et des cris d'enfants leur parvenaient depuis le fond du parc.

Ils enjambèrent le petit muret de pierres blanches qui séparait le parc de la rue, et n'eurent pas besoin d'avancer beaucoup pour arriver à l'endroit où la boîte contenant le corps de Braiden avait été retrouvée.

- C'est ici, annonça Ryan désignant une zone arborée, à quelques mètres du sentier.

- Ça n'a pas dû lui prendre plus de deux minutes pour arriver jusque-là depuis la route …, commenta Esposito.

- Oui, même en portant une boîte lestée de vingt kilos, c'était un jeu d'enfant … euh …jeu de mots involontaire, désolé ! s'exclama Castle.

- En pleine nuit, il n'a dû croiser personne. C'est un coin tranquille. Et cinq minuteslui ont suffi pour se garer, déposer la boîte et repartir, constata Beckett.

- En tout cas, il est sacrément vigilant, on n'a retrouvé aucun indice, continua Esposito.

Kate parcourait la zone du regard, attentive au moindre détail, au moindre élément suspect qui aurait pu être oublié. Mais il n'y avait rien.

- Pourquoi ici ? Pourquoi ce parc ? demanda Castle.

- Peut-être qu'il habite dans le coin, suggéra Ryan, il savait sans doute qu'il ne risquait pas de croiser grand monde.

- La boîte était visible depuis le chemin, ajouta Kate en s'éloignant vers le sentier, il voulait qu'on trouve l'enfant. Mais pourquoi ?

- Pour rassurer les parents peut-être, en leur rendant rapidement leur enfant, proposa Castle.

- Tu crois qu'un psychopathe se soucie de rassurer les parents du gamin qu'il vient d'assassiner mon pote ? demanda Esposito, ironique.

- Hey ! Je fais ce que je peux, je ne suis pas psy moi …, se défendit Rick.

- Heureusement mec ! Vu le niveau de tes délires ! Un psy aussi détraqué que ses patients ! railla Esposito en souriant.

- Pfffff, très drôle …, bouda Castle, prenant son air de chien battu.

- On ne trouvera rien de plus ici. Allez les gars, étape suivante : Sunset Park ! lança Beckett, filant vers la rue, ses trois coéquipiers lui emboîtant le pas.


New-York, 12ème District.

Les deux femmes étaient en pleine discussion, porte close. Victoria Gates, assise derrière son bureau, venait de raccrocher, visiblement agacée. L'agent Jordan Shaw faisait les cent pas, en réfléchissant.

- Agent Shaw, vous allez finir par me donner le tournis. Asseyez-vous s'il vous plaît.

- Capitaine Gates, M. le Maire doit absolument faire une intervention publique, affirma-t-elleavec détermination tout en prenant place dans le fauteuil, face à elle.

- Il refuse de prendre la parole pour le moment, il est catégorique, répondit Gates.

- Il craint des scènes de panique ou il a peur que sa cote de popularité n'en prenne un coup si les gens réalisent qu'il n'arrive pas à stopper un psychopathe qui se balade dans leur ville et tue leurs enfants ?

- Un peu des deux, sûrement, reconnut Gates.

- Les gens vont être moins paniqués selon vous s'ils ne savent toujours pas ce qu'est devenu Jason Miller alors que l'Alerte Amber a été levée ? Les rumeurs sont bien plus néfastes que la triste réalité, si cruelle et angoissante soit-elle.

- Je suis d'accord avec vous, Agent Shaw. Mais mon rôle est de faire appliquer les consignes du Maire. Je ne peux pas rendre publique la mort de Jason Miller sans son accord.

- Vous avez des enfants, Capitaine ?

- Oui. Ils sont grands maintenant mais là n'est pas la question …

- Alors vous savez que les gens doivent être informés. Il faut leur dire, il faut qu'ils soient vigilants. Toutes les visites scolaires doivent être suspendues jusqu'à nouvel ordre. Il faudrait aussi poster des policiers en uniforme et en civil devant toutes les écoles du sud-ouest de New-York demain matin.

- Toutes les écoles ? C'est impossible ! On n'a pas assez d'effectif … La zone est trop vaste.

- Raison de plus pour informer les populations. Chacun sera vigilant pour deux.

Un silence pesant s' Gates savait que Shaw avait raison, mais elle avait déjà passé la moitié de la journée au téléphone avec le maire. Il était borné, et le convaincre sans remettre en cause son autorité ou lui manquer de respect, n'était pas chose aisée. Elle ne connaissait Jordan Shaw que de réputation, une réputation d'efficacité redoutable et de perspicacité. Mais les quelques minutes qu'elle venait de passer avec elle lui avaient aussi montré une femme de poigne, comme elle, compatissante, humaine et déterminée à attraper ce psychopathe par tous les moyens.

- Bientôt il sera 16h, Capitaine, et on n'a rien ou presque, finit par avouer Shaw.

- Où en est le Lieutenant Beckett ? demanda Gates, dans l'espoir que son équipe de choc soit sur une piste fiable.

En route pour Brooklyn, Sunset Park. Mes agents sont toujours en train de faire les vérifications pour les délinquants sexuels, mais les pistes s'amenuisent. On a peu de certitudes à ce stade de l'enquête : les enfants connaissaient au moins un des ravisseurs on pense qu'ils sont deux : un homme et une femme. On a une description très sommaire de l'homme, mais insuffisante pour établir un portrait-robot ou lancer le logiciel de reconnaissance faciale.

- Et pour la femme ?

- Rien. La piste de la voiture ne donne rien non plus pour le moment. Le Dr Henton retravaille le profil au vu des nouveaux éléments.

- Et les auditions des enfants et des parents ? Toujours rien ?

- Non. Ils sont dévastés et aucun n'arrive à faire un lien avec l'une de leurs connaissances. Il y a pourtant un lien, j'en suis convaincue. On va le trouver, mais il faut gagner du temps. Et pour ça, on doit compter sur l'aide des New-Yorkais.

- Je vais rappeler le Maire, trancha Gates, résolue à le convaincre.

- Dites-lui que si on n'a rien de plus d'ici deux heures il faudra qu'il prenne la parole. Qu'il nous rejoigne ici.

- Agent Shaw, je ne peux pas donner des ordres au Maire de New-York ! s'offusqua Victoria Gates.

- Faites-en sorte qu'il croit que l'idée vient de lui. Les hommes adorent sentir qu'ils dirigent les choses ! s'exclama Shaw, avec un grand sourire.

Gates se saisit du téléphone, et Jordan Shaw resta suspendue à ses lèvres.

- « Oui, Capitaine Victoria Gates. Passez-moi le bureau du Maire … Merci … M. le Maire, je suis actuellement en présence de l'Agent spécial Shaw chargée de l'enquête et … Non …. Non … Le FBI pense qu'il serait bénéfique que vous informiez nos concitoyens d'ici deux heures si ….. Oui, M. le Maire …... On avance, mais lentement …..Selon l'Agent Shaw, les gens pourraient être utiles, il faut leur dire d'être vigilants … Oui, le FBI ….… Oui, l'Agent Shaw … D'accord … Bien, M. le Maire. »

Elle raccrocha, et se tourna vers Jordan.

Il arrive, il sera là dans une heure, annonça-t-elle d'un ton satisfait, mais étonné de la rapidité avec lequel le Maire avait changé d'avis.

- Bien joué, Capitaine Gates ! s'exclama Shaw avec enthousiasme.

- Je crois qu'il vous a à la bonne !

- C'est le pouvoir du FBI, ça …. On nous craint, on nous hait parfois, mais on nous écoute, toujours, ou presque …, sourit Jordan.

- La prochaine fois que j'ai quelque chose à lui demander, je ferai en sorte de lui glisser votre nom ! Ça a l'air efficace !

Les deux femmes sourirent avant de se mettre au travail : il fallait préparer le discours de M. le Maire, un discours dont toute stratégie politicienne devait être absente. Le but était d'informer et de rassurer les populations pour éviter un nouveau drame, et inciter les gens à ouvrir l'oeil, pas de préparer une future réélection.


Sunset Park, Brooklyn, New-York.

Beckett et ses acolytes avaient mis plus d'une heure pour rejoindre Brooklyn, constatant que le tueur avait une zone d'action relativement vaste. Il devait aller et venir entre West Village sur Manhattan et Brooklyn plus au sud. La limite nord de son périmètre semblait être Central Park. Il se pouvait qu'il vive dans l'un de ses quartiers, tout comme dans l'une des nombreuses communes limitrophes du sud de New-York. Dans tous les cas, l'une de ses caractéristiques était son extrême mobilité.

Sunset Park était une immense étendue d'herbe rase posée sur une hauteur de Brooklyn. Les arbres y étaient rares, mais la vue sur Manhattan superbe. Les pelouses étaient aujourd'hui prises d'assaut par des familles, des couples et des groupes d'adolescents qui cherchaient à profiter encore un peu du beau temps, et de la fin du week-end qui s'annonçait.

Ils traversèrent tout le parc à pied, se faufilant entre les enfants qui se chamaillaient, les amoureux qui se bécotaient, les promeneurs qui couraient après leur chien, les retraités qui refaisaient le monde. Enfin, ils arrivèrent à proximité du bosquet qui s'étendait sur toute la partie sud du parc. C'est là que le corps de Jason avait été retrouvé le matin même, comme en témoignait le cordon de sécurité jaune qui délimitait encore la zone.

- La boîte était posée juste là, à deux pas du sentier, montra Ryan.

- Comme pour Braiden, compléta Esposito.

- D'après les conclusions de nos amis Laurel et Hardy, le tueur serait arrivé à pied par le parc. L'accès est quasiment impossible par cette zone boisée, surtout si on a les mains prises par une boîte de vingt kilos, expliqua Ryan.

- S'il a traversé le parc, il a pris un gros risque, même de nuit : c'est vraiment à découvert, et il y a plus de cinq cent mètres entre ici et l'entrée nord, constata Kate, en laissant courir son regard sur toute l'étendue de pelouses.

- Notre tueur a l'air plutôt prudent, je doute qu'il ait traversé le parc, il a peut-être tenté le passage par le bosquet malgré tout, ajouta Castle.

- Le bosquet a été inspecté par les experts ? demanda Beckett constatant que le cordon de sécurité s'arrêtait à la lisière des arbres.

- Non, le FBI a estimé que c'était inutile, la rue est juste derrière, mais c'est quasiment infranchissable.

- Un bosquet …, c'est la jungle oui ici ! Regardez-moi ça ! s'exclama Castle avec enthousiasme en commençant à s'enfoncer parmi les branchages et les ronces qui s'accrochaient à son pantalon.

- Qu'est-ce que tu fais Castle ? C'est pas le moment de jouer à Indiana Jones …., soupira Kate.

- Je visualise, Lieutenant ! Je me mets à la place du tueur ! répondit Rick, en disparaissant complètement derrière les troncs d'arbres et les branches.

- Hey Indiana ! Tu veux ton fouet ? lui cria Ryan en riant.

- Ça me serait bien utile …. pour fouetter les fesses de Beckett quand elle ne veut pas ….., lança Rick depuis son bosquet.

- Castle ! Tais-toi ! l'interrompit Kate avec indignation.

Esposito et Ryan pouffèrent de rire. Castle avait toujours eu l'art d'exaspérer sa muse, et surtout de la rendre mal à l'aise en public. Pour le plus grand plaisir de ses deux fervents admirateurs, il n'avait pas perdu cette habitude, même maintenant qu'ils étaient mariés.

- Aïe ! l'entendirent-ils hurler tout d'un coup, suivi d'une salve de jurons.

- Castle ! Ça va ? s'inquiéta Kate.

- Oui, c'est juste …. Aïe, ça pique ….

Kate se précipita à sa rencontre quand elle le vit enfin émerger du bosquet, une petite balafre ensanglantée sur le bas de la joue.

- Qu'est-ce que t'as fabriqué là-dedans ? lui demanda-t-elle en posant ses doigts sur la petite plaie.

- Je me suis pris une ronce en pleine figure … Ça pique, bon sang …

- C'est rien … A peine une égratignure …, commenta Kate en souriant, tu vas survivre, t'en fais pas.

- Oui, t'inquiète pas, mon pote. Ton infirmière va te soigner ce soir ! railla Esposito.

Kate lui lança un regard noir, et Esposito fit mine de reprendre son sérieux, mais ses yeux pleins de malice en disaient long sur son rire intérieur.

- Bon, Castle, si t'as fini de jouer, et vous les gars, si vous avez fini de vous marrer, on peut peut-être continuer …, lâcha Kate, sur un ton plus grave.

- Je n'ai pas fait que jouer dans ce bosquet, regarde ! répondit Castle en arborant fièrement une cigarette à la main.

- C'est quoi ça ? demanda Ryan.

- Euh …. Une cigarette. Je l'ai ramassée dans les branchages, et vlan une ronce dans la figure !

- Tu ne pouvais pas commencer par ça, au lieu de jouer les chochottes avec ta blessure de guerre ! s'exclama Beckett, faussement énervée.

Elle avait beau être folle amoureuse de lui, non seulement il avait le don de l'agacer, mais également celui des mises en scène théâtrales. C'était une tradition familiale selon lui, mais elle s'en serait bien passée. Elle lui tendit un petit sachet plastique pour qu'il y dépose la précieuse cigarette. Ce n'était peut-être rien, un détail sans lien avec l'affaire. Mais elle se demandait comment quelqu'un aurait pu volontairement aller se fourrer dans cette jungle urbaine, à part son cher et tendre, pour y perdre une cigarette. Elle avait très bien pu tomber de la poche du tueur pendant qu'il tentait, comme Castle, de se frayer un passage parmi les ronces. Elle était intacte, et n'avait pas été fumée. Mais peut-être que le labo y trouverait une empreinte. Dans tous les cas, c'était le premier et seul indice qui pouvait avoir un lien direct avec le tueur.

Ils suivirent le sentier qui menait vers la sortie du parc, côté ouest, refaisant peut-être le chemin emprunté par le tueur à l'aube. Ils allaient regagner la rue, quand quelque chose attira l'attention d'Esposito au loin. Il lui semblait apercevoir des mouvements entre les arbres et le mur qui délimitait le parc à cet endroit-là.

- Hey les gars, il y a quelque chose là-bas, près du mur.

Effectivement, d'ici, on apercevait une masse informe qui gesticulait. En s'approchant, ils virent un homme de dos, penché vers le sol, qui semblait farfouiller parmi les branchages. Il n'était vêtu que d'un pantalon crasseux et d'un débardeur, les cheveux hirsutes. Même sans voir son visage, il y avait peu de doutes sur le fait qu'il s'agissait sûrement d'un clochard qui avait établi son squat dans le coin. Autour de lui, des cartons, couvertures, et des déchets en tout genre jonchaient le sol. Son attitude leur sembla suspecte, tant il n'arrêta pas de farfouiller énergiquement et nerveusement même quand ils furent presque à sa hauteur. Ils réalisèrent alors qu'il y avait un homme étendu à ses pieds.

- Police de New-York ! cria Esposito en pointant son arme vers l'homme qui s'arrêta de bouger.

- Mettez les mains en l'air ! Je veux les voir ! lança Beckett, l'arme au poing.

Castle restait en retrait, prudent, mais la curiosité piquée au vif. L'homme obéit immédiatement, se redressa et leva les mains.

- Barry …. Barry …, ne cessait-il de répéter en se lamentant.

- Tournez-vous ! continua Beckett.

Il s'exécuta, révélant un visage d'une quarantaine d'années, usé par les effets du temps et de l'alcoolisme. Il semblait inoffensif, tenant difficilement debout, l'air un peu abasourdi par la scène qui se jouait devant lui.

- Eloignez-vous du gars ! fit Esposito en s'approchant de lui.

- Qu'est-ce vous faisiez là ? demanda Ryan tandis que Beckett et Castle se précipitaient vers l'homme gisant au sol, à demi-inconscient, mais sans blessure apparente.

- C'est Barry … Barry …

- Il est en vie, souffla Kate en tâtant le pouls du bout des doigts, Castle, appelle les secours.

- Monsieur ? Vous m'entendez ?continua-t-elle, tout en le faisant pivoter sur le flanc pour le mettre en position de sécurité.

Rick se saisit de son téléphone, et se hâta d'appeler le 911, avant de revenir près de Kate et de la victime, probablement un clochard lui-aussi.

- Il respire normalement, commenta Beckett.

- Il a dû faire un malaise … entre la chaleur et l'alcool …, ajouta Castle, il est complètement assommé.

- Barry … Barry … se lamentait l'autre homme, ne quittant pas du regard son ami inconscient.

- Comment tu t'appelles mec ? demanda Esposito.

- Barry …. Barry ….

- Les gars, je crois qu'il n'est pas en état de nous répondre, fit remarquer Castle en plissant le nez pour manifester son dégoût, il pue la vinasse …

- Oui, on va le ramener au poste. Il était peut-être dans le coin ce matin, il a peut-être vu quelque chose, ajouta Beckett.

- Encore va-t-il falloir qu'il s'en rappelle …, ajouta Ryan.

Au loin, résonnaient les sirènes de l'ambulance qui venait porter secours à leurs potentiels témoins.