Chapitre 11
New-York, 12ème District.
Il était presque 19h quand ils rentrèrent au commissariat. Il avait fallu faire un détour par l'hôpital de Brooklyn où Barry et son camarade, qui s'avéra s'appeler Ted, avaient été conduits. Ils devaient y rester en observation pour la nuit. Comme Castle l'avait supposé, ils avaient simplement abusé un peu trop de la bouteille, et s'étaient trouvés mal avec la chaleur accablante qui régnait sur la ville. Il fallait donc attendre qu'ils retrouvent des forces et leurs esprits pour pouvoir les interroger dès la première heure le lendemain matin, de même qu'il fallait attendre les résultats du labo pour la cigarette trouvée dans le parc. Grâce au FBI et étant donné l'urgence de la situation, leur enquête était prioritaire, mais les analyses prenaient du temps.
A leur retour, ils furent étonnés d'apercevoir M. le Maire et ses conseillers en pleine discussion avec l'Agent Shaw, le Dr Henton et le Capitaine Gates dans le bureau de cette dernière. La conversation avait l'air houleuse.
Esposito et Ryan rejoignirent directement la cellule de crise, où ils furent stupéfaits de constater que les agents Wade et Claytonn'avaient pas bougé depuis le matin. Installés côte à côte devant leurs écrans, ils avaient passé en revue tous les délinquants sexuels de West Village, Cobble Hill, Brooklyn élargissant même jusqu'à Manhattan. Plus de trois cents cas avaient été étudiés par la machine, mais cela n'avait rien donné. Soit ils ne correspondaient pas du tout aux critères du Dr Henton, soit ils avaient des alibis solides. Wade et Clayton avaient croisé les données avec les communautés religieuses comme suggéré par le Lieutenant Beckett. Mais là non plus, aucun lien n'avait pu être établi.
Esposito se planta devant l'écran magique, toujours en pleine recherche de concordances, tandis que Ryan s'assit, le coude en appui sur la table, la tête reposant sur sa main, l'air épuisé. Il laissa son regard se perdre dans le défilement d'informations, hypnotisé.
- Hey, les gars, vous êtes sûrs qu'il marche votre truc ? demanda Esposito sur un ton narquois, en fixant l'écran, les bras croisés.
- Oui, ce truc comme vous dites, fonctionne très bien, répondit Clayton en mordant goulument dans son beignet.
- Je me contenterais de citer l'Agent Shaw : « s'il y a un lien, cette machine le trouvera », ajouta Wade, il faut être patient.
- Ma patience a des limites …, lâcha Esposito, vous êtes là à attendre devant cette machine depuis des heures …
- Si vous pensez que vos cerveaux sont plus efficaces, Lieutenant Esposito, allez-y, ne vous faites pas prier, cherchez-le, ce foutu lien ! asséna Wade, agacé qu'on remette en cause l'efficacité technique du FBI.
Esposito ne répondit pas, Laurel n'ayant pas tout à fait tort. Cela faisait des heures que tout le monde se creusait la tête, cherchait une piste, tout comme le faisait la matrice du FBI. A force de réfléchir, il avait l'impression qu'il allait devenir dingue. La machine, au moins, elle, ne risquait pas de péter les plombs. Il finit par se tourner vers Hardy, en lançant sur un ton qu'il s'efforça de rendre aimable et avenant :
- Hey Clayton, on partage un beignet, mec ?
Beckett et Castle s'étaient éclipsés quelques minutes dans la salle de repos. Quitte à attendre, autant en profiter pour boire un café et se détendre au calme avant de se replonger dans l'affaire. Kate voulait aussi soigner la blessure de Castle. Celui-ci leur fit couler des cafés, puis ils s'assirent à la table.
- Ca va piquer ? demanda Rick, l'air inquiet devant l'attirail médical de sa femme.
- Mais non …, sourit Kate en humidifiant un bout de coton avec du désinfectant, c'est un petit bobo de rien du tout, mais il vaut mieux nettoyer la plaie.
Elle tamponna doucement le coton sur sa joue, alors qu'il manifestait des signes d'appréhension. Il se détendit constatant qu'effectivement ça n'était pas douloureux. Il ressentait tout juste un petit tiraillement.
- Que les hommes sont douillets, constata Kate,moqueuse.
- Pffffff … même pas vrai …. Tu crois que je vais avoir une cicatrice ?
- Sans doute, une énorme même ! se moqua Kate, ça t'apprendra à aller explorer les broussailles …
Il sembla prendre sa réponse au sérieux, et comme pour évaluer les dégâts, il porta la main à sa joue cherchant du bout des doigts la plaie qui s'étendait sur quelques centimètres entre son menton et sa pommette.
- Ne touche pas, j'ai pas fini.
- Tu m'aimeras toujours autant si je suis balafré ? demanda-t-il, l'air faussement inquiet.
Kate éclata de rire.
- Avec ta balafre, ça fait un peu « bad boy », et comme j'ai toujours eu un petit faible pour les vilains garçons, tu n'as pas d'inquiétude à avoir …répondit Kate, en finissant de nettoyer la petite blessure.
Il sourit et laissa courir ses yeux sur elle, tendrement, observant ses yeux concentrés, ses joues toute bronzées, sa bouche fine à quelques centimètres seulement de la sienne. La tête légèrement penchée vers lui, elle avait posé sa main gauche sur son menton, pour mieux s'appliquer de la main droite à soigner la plaie. Quelques boucles rebelles s'étaient échappées de son chignon et couraient le long de son visage. A cet instant précis, il avait une folle envie de l'embrasser. Elle releva la tête et leurs yeux se croisèrent. Et comme par magie, comme si elle anticipait le moindre de ses désirs, elle lui déposa un tendre baiser furtif sur les lèvres avant de s'exclamer :
- Voilà c'est fini, tu es tout beau !
- Merci, Lieutenant de mon coeur. Que ferais-je sans toi ?!
- Je me le demande, oui !
Ils se sourirent, se saisissant chacun de leur café.
- Ça va, tu tiens le coup ? Tu as l'air épuisée …, demanda Rick en prenant sa main dans la sienne.
- Un peu, mentit-elle se demandant comment elle tenait encore debout, mais la fatigue ce n'est rien. Cette affaire … On a passé la journée à chercher une piste, et j'ai l'impression qu'on n'a toujours rien.
- On a avancé, Kate, pas beaucoup, mais on a avancé. Quand ils auront dessaoulé, un de nos deux bougres va bien avoir quelque chose à nous raconter.
- Avec un peu de chance, oui. Les heures passent … et on a toujours un psychopathe dans la nature …
- On va trouver. On trouve toujours, continua-t-il en caressant doucement le dessus de sa main du bout du pouce.
Elle lui rendit sa caresse, en souriant. Ils avaient initié ce geste tendre au tout début de leur relation, qui était alors un secret, de polichinelle, mais un secret malgré tout. L'habitude leur était restée, comme un moyen de se comprendre sans se parler, de se câliner sans s'enlacer, de s'embrasser sans que leurs lèvres ne se touchent.
- Allez, il faut s'y remettre, Castle. Je vais finir d'éplucher les interrogatoires, déclara Kate, abandonnant sa main à regret.
- Ok, je vais aller voir si les gars ne sont pas en train de se chamailler avec Wade et Clayton, répondit Rick, le sourire aux lèvres.
Il lui déposa un rapide baiser sur le sommet du crâne, au moment où Jordan Shaw faisait son apparition dans l'entrebâillement de la porte.
- Agent Shaw, lâcha Castle, du nouveau ?
- Non. J'ai bien besoin d'un petit remontant …, à défaut de whisky, je me contenterais d'un café. Ça va votre blessure ? demanda-t-elle avec un petit sourire moqueur.
- Oui, oui, j'ai vu pire ! Et puis une super infirmière a pris soin de moi ! ajouta-t-il en lançant un regard complice à sa muse.
- Je vois ça !
Castle quitta la pièce sous le regard amusé de l'agent Shaw, qui se faisait couler un café.
- Vous avez fait un sacré boulot, aujourd'hui, Lieutenant Beckett.
- Malgré tout ça, on a encore si peu d'éléments … c'est dingue …, répondit Kate, en farfouillant dans la pile de dossiers qui s'entassaient devant elle.
- On a plus avancé aujourd'hui qu'en trois jours.
- J'ai l'impression qu'on passe notre temps à attendre pendant que ce salaud court toujours.
- C'est frustrant … Et en même temps, ça nous permet de nous détendre. Cette enquête est psychologiquement difficile. Il faut savoir lâcher prise …
- Que fait le maire dans le bureau de Gates ? demanda Kate.
- Il prépare son intervention publique, pour tout à l'heure.
Kate soupira, et avala une gorgée de café, en s'affalant sur la chaise.
- Vous avez l'air fatiguée, constata Jordan en s'asseyant à ses côtés.
- Oui, c'est le contre-coup du décalage horaire, je rentre de voyage.
- Je sais.
Kate leva sur elle des yeux interrogateurs.
- Vous oubliez que j'ai profilé de nombreux tueurs en série, Lieutenant.
- Vous m'avez profilé aussi ? s'étonna Beckett.
- Oui, bluffa Shaw, le bronzage, les regards enamourés de votre écrivain, les tendres sourires que vous lui adressez …
- Je suis démasquée ! s'exclama Kate en riant.
- Vous l'êtes depuis la première fois où on s'est rencontrés, Beckett, sourit Shaw.
Kate se souvenait qu'effectivement Jordan Shaw avait été relativement perspicace, comme toujours, lors de leur première rencontre. Elle avait décelé entre elle et Castle les prémices de leur histoire d'amour, imaginant qu'ils couchaient ensemble, ce qui n'était pas le cas à l'époque, même si ce n'était pas l'envie qui lui manquait.
- Mais, je ne vous ai pas profilé, rassurez-vous …, continua Shaw, avant d'être agent fédéral, je suis une femme, je lis la presse people à mes heures perdues !
- Ah … la presse …, j'oublie toujours ce détail !
- Ce que j'y ai lu ne m'a pas surprise. Vous avez fini par ouvrir les yeux !
- On va dire ça comme ça ... Vous n'aviez pas complètement tord il y a quelques années.
- Pas complètement ? C'est un euphémisme, sourit Jordan, je suis heureuse pour vous, Beckett. Vous le méritez.
- Merci, c'est très gentil, rougit Kate.
A cet instant, l'agent Wade entra dans la pièce comme une furie :
- Agent Shaw, on a un lien entre les deux victimes ! s'écria-t-il, haletant, comme s'il venait de courir un marathon.
Beckett et Shaw se levèrent d'un bond et se ruèrent dans la salle devenue cellule de crise. Sur l'écran, les chiffres, inscriptions, photographies avaient cessé de défiler. La recherche s'était arrêtée sur le visage souriant et juvénile d'Addison Hill.
- La baby-sitter de Jason ! s'exclamèrent en chœur Beckett et Shaw, avec stupéfaction.
- D'après ce petit joujou, elle a aussi été celle de Braiden Moore, il y a six mois, constata Castle.
- On l'a interrogée cette nuit. Elle ne nous a pas parlé de Braiden, seulement de Jason, ajouta l'agent Clayton.
- On ne lui a rien demandé non plus, fit remarquer Wade.
- C'est une gamine … elle n'a peut-être pas fait le rapprochement, déclara Ryan, lui accordant le bénéfice du doute.
- A moins que ce soit volontaire … continua Esposito.
- Gamine ou pas … c'est notre lien … et peut-être notre femme mystère. Wade, Clayton, ramenez-la-moi au plus vite, ordonna Shaw.
Comme à leur habitude, les deux agents obéirent dans la seconde, se saisirent de leurs vestes, et filèrent vers l'ascenseur.
- Lieutenants Esposito et Ryan, allez interroger les Moore. Ils ne nous ont pas parlé de cette Addison. Je veux savoir ce qu'ils ont à nous dire.
Les gars filèrent à leur tour vers le couloir.
- Castle, pouvez-vous vous joindre au Capitaine Gates pour l'intervention de M. le Maire ? J'ai entendu dire que vous le connaissiez bien, cela pourrait nous aider. Et puis vous avez le sens de la formule, non ?
- Oui, mais je ne sais pas si Gates …, hum … disons que j'ai tendance à l'agacer alors …
- Et bien faites un petit effort ! Rendez-vous supportable, sourit Jordan.
- Je vais faire de mon mieux, répondit Castle en s'éloignant vers le bureau de Gates, ravi que le FBI lui confie néanmoins une mission à part entière.
- Lieutenant Beckett, nous allons passer en revue tout ce qu'on a sur Addison Hill et préparer son interrogatoire.
Hoboken, New-Jersey.
Jodie était passée récupérer les filles il y a plus d'une heure. Il avait alors retrouvé son rituel, tentant d'apaiser ses angoisses, qui refaisaient surface. Assis dans son canapé, il fixait l'écran de son ordinateur depuis de longues minutes. Une cigarette coincée entre les lèvres, son café dans une main, il relisait leurs derniers échanges :
Elle : « Ok pour le cadeau. Mais débrouille-toi. Surprends-moi ».
Lui : « Viens me dire ce que tu veux ».
Elle : « Non »
Lui : « Je veux te voir. »
Elle : « Mon cadeau d'abord. »
Son esprit se perdait dans ses réflexions. Il ne savait pas quel cadeau choisir. Depuis toujours, il avait eu à affronter ce problème : que choisir ?
Déjà quand il était enfant, il réfléchissait de longues heures au cadeau qui pourraient faire qu'elles s'intéressent à lui. Elles venaient pour son père, mais s'il avait pu leur offrir le cadeau parfait, peut-être seraient-elles restées pour lui qui n'avait plus de mère. Depuis le placard où il se cachait, tapi dans la pénombre, il ne percevait que des bribes de paroles, des souffles, des cris. Mais il sentait leur parfum enivrant, qui s'infiltrait par ses narines, envahissait tout son être et ne le quittait plus, jusqu'à ce qu'une autre fasse son entrée.
