Chapitre 12

Salle d'interrogatoire, 12ème District.

Shaw et Beckett avaient passé en revue la vie et l'univers d'Addison Hill, 16 ans : la jeune fille était élève au lycée Stuyvesant où elle était membre de l'équipe de volleyball. Une élève brillante d'après ses bulletins scolaires. Le proviseur du lycée, joint par téléphone, avait déclaré qu'Addy était en cours jeudi au moment de l'enlèvement de Braiden. Il l'avait décrite comme une élève sérieuse, studieuse, entourée d'amis, investie dans la vie de sa classe et de son lycée. Une fille sans histoire et sans problème. Le portrait dressé par les Moore était tout aussi flatteur : Addison était toujours très ponctuelle, agréable et polie Braiden et Dana l'aimaient bien, il n'y avait jamais eu aucun souci.

Elle se trouvait maintenant assise en face d'elles, dans la salle d'interrogatoire. Entourée par son père et sa mère, elle semblait fragile et bouleversée. Les yeux emplis de chagrin, elle ne cessait de sangloter tristement et d'essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues.

Dès son arrivée, l'agent Wade s'était occupé de prendre ses empreintes pour les comparer à celle retrouvée sur la boîte. La comparaison s'était révélée négative. Avant même l'interrogatoire, Shaw et Beckett étaient déjà presque convaincues qu'Addison n'était pas la mystérieuse femme. Mais ce lien entre elle et les deux victimes n'était pas anodin. Ce ne pouvait pas être un hasard.

- Addison, tu sais pourquoi tu es ici ? commença Shaw, posément, pour ne pas la brusquer.

- Oui. Braiden et Jason ont été tués, répondit la jeune fille en baissant la tête.

Elle se remit à pleurer de plus belle, tandis que sa mère lui prenait la main pour la réconforter.

- Addy est bouleversée depuis qu'on a appris la nouvelle, fit son père, comme nous tous. Nous connaissons bien la famille Miller. Et …

- Addison, le coupa Shaw voulant en venir rapidement aux faits, tu es le seul lien entre ces deux garçons. C'est essentiel que tu nous dises tout ce que tu sais.

Elle hocha la tête, en guise d'acquiescement, essuyant ses yeux, et tentant de retrouver ses esprits.

- Pourquoi ne pas avoir mentionné aux agents du FBI que tu avais été la baby-sitter de Braiden ? demanda Beckett.

- Je ne pensais pas que c'était important, parce que ça fait longtemps que je ne l'ai pas gardé.

- Pourquoi ? Quelque chose s'est mal passé ?

- Non. Mais ses parents se sont séparés, et Mme Moore ne sortait plus beaucoup. Elle n'avait plus besoin que je vienne garder Braiden et Dana.

- Addison, on a besoin de savoir où tu étais au moment des enlèvements.

- Vous ne soupçonnez tout de même pas ma fille d'avoir kidnappé ces enfants ? demanda le père, l'air stupéfait, presque indigné.

- M. Hill, nous posons toutes les questions que nous jugeons appropriées pour trouver celui qui a assassiné deux enfants, répondit Shaw, d'un ton ferme.

- Mais ma fille … Faut-il que j'appelle un avocat ? demanda son père, visiblement inquiet.

- Je ne pense pas que ce soit nécessaire pour l'instant, le rassura Beckett, nous interrogeons simplement Addison comme témoin.

Derrière la glace sans tain, Esposito, Ryan et le Dr Henton observaient la jeune fille : les uns analysaient ses réponses et tentaient d'y voir plus clair dans cette affaire, l'autre décryptait chacun de ses gestes, chacune de ses mimiques ou de ses postures, s'efforçant d'y déceler du mensonge, ou au contraire de la sincérité.

- Où étais-tu jeudi vers 15h30 ? poursuivit Jordan.

- En cours, j'avais littérature étrangère jusque 17h30, expliqua Addison, confortant les dires du proviseur.

- Et samedi aux alentours de midi ? continua Beckett.

- On est allés manger un hamburger avec mes amis, Jeff et Alicia au Ricky's sur Bleeker Street. Il y avait aussi Matthew.

- Matthew Miller ? Le frère de Jason ?

- Oui, on est amis.

Beckett fit un signe aux gars par la glace sans tain pour qu'ils aillent rapidement trouver Matthew Miller et lui demande confirmation. L'agent Shaw enchaînait les questions, sans atermoiements ni scrupules. Il fallait rapidement aboutir à une information décisive.

- As-tu eu l'impression que quelqu'un t'observait, te suivait peut-être, ou s'intéressait à toi bizarrement ?

- Non.

- Quelqu'un t'a-t-il posé des questions sur les enfants que tu gardais ? demanda Beckett

- Non.

- Addison, as-tu un petit ami ? demanda Shaw.

- Ma fille n'a pas de petit-ami, coupa son père, catégorique.

- Monsieur, les questions ne vous sont pas destinées. Votre présence est requise parce qu'Addison est mineure, mais épargnez-nous de répondre à sa place s'il vous plaît, asséna Shaw. Addison, je réitère la question, as-tu un petit ami ?

- Oui …, avoua la jeune fille après un temps d'hésitation.

- Son nom ?

- Jeff. Il est dans ma classe.

D'après le profil du Dr Henton, le tueur ne pouvait pas être un adolescent. Mais à ce stade de l'enquête, Jordan Shaw ne voulait exclure aucune piste. Elle voulait ne laisser aucun doute subsister quant à l'innocence de ce Jeff Evans, qui était l'une des personnes les plus proches d'Addison.

- Tu as des relations sexuelles avec lui ? continua Shaw sans prendre de pincettes.

Kate vit Addison blêmir. Comment à seize ans pouvait-on répondre à cette question devant ses parents, qui, vu leur tête, croyaient leur fille encore pure et innocente ? Kate la sentait hésiter, redoutant la réaction de ses parents.

- Oui … finit-elle par murmurer comme dans un souffle,baissant de nouveau la tête, et se remettant à sangloter.

Sa mère grimaça, et son père jeta sur elle des yeux horrifiés. Addison s'efforça de regarder droit devant elle, fuyant leurs regards moralisateurs.

- Des relations … normales ? Jeff n'est pas violent ? continua Shaw, tentant de décrypter le type de relation qui unissait les deux adolescents.

- Oui, normales …, répondit Addison.

- Mon Dieu ! s'écria son père, qu'insinuez-vous ?!

- M. Hill, pour la dernière fois, je vous le répète, vos remarques ne nous intéressent pas, lança Shaw en le fixant sévèrement.

- Jeff connaissait-il Jason et Braiden ? poursuivit Beckett.

- Non. Jeff n'a rien fait de mal. Demandez à Matthew, on était tous ensemble hier midi.

- Qui savait que tu gardais ces enfants? demanda Shaw.

- Ma famille, mes amis. Mais je ne connais personne de détraqué ! s'exclama Addison.

- T'arrivait-il de sortir parfois avec Jason et Braiden ? continua Shaw.

- Oui, on allait au parc à côté de chez eux de temps en temps quand il faisait beau.

- Quel parc ? demanda Beckett, attentive au moindre détail.

- Sunset Park avec Jason. Et Greenway Park avec Braiden.

Beckett et Shaw se regardèrent, étonnées. Les parcs fréquentés par Addison avec chacun des enfants étaient ceux où ils avaient été déposés après leur mort.

- Quand tu étais au parc, tu n'as vu personne vous observer ? reprit Kate.

- Non, mais je ne faisais pas toujours attention. Il y a souvent beaucoup de monde.

Le silence s'installa. Addison réfléchissait. Quand elle gardait Braiden ou Jason, elle était toujours très concentrée sur sa tâche. Elle ne les perdait jamais des yeux pour qu'il ne leur arrive rien. Ils étaient sous sa responsabilité, alors elle ne s'occupait pas vraiment de tout ce qui se passait autour.

- Addison, quelqu'un qui a été en contact avec toi, d'une manière ou d'une autre, a tué Braiden et Jason, reprit Beckett avec douceur et calme, réfléchis bien.

- Je ne vois pas …, c'est à cause de moi qu'on les a tués alors ? demanda Addison en se mettant à pleurer, et se réfugiant dans les bras de sa mère qui l'enlaça.

- Non, pas à cause de toi. Mais quelqu'un qui te connaît, ou qui t'a remarquée, dans la rue peut-être ou au parc, a choisi Jason et Braiden parce qu'il a su où et quand les enlever, expliqua Kate.

Shaw et Beckett commençaient à désespérer d'apprendre quelque chose d'intéressant. La jeune fille avait l'air sincèrement bouleversée par le drame qui la touchait de si près.

- Il y avait peut-être cet homme dans le parc, lâcha tout d'un coup Addison.

- Quel homme ? demanda vivement Jordan avec espoir.

- J'étais au parc avec Jason. On jouait dans le bac à sable. Il y avait un homme assis sur un banc un peu plus loin dans l'aire de jeux.

- Pourquoi l'as-tu remarqué ?

- Il ne semblait pas avoir d'enfants. D'habitude, il y a surtout des mamans ou des baby-sitters dans le parc. Parfois des hommes mais toujours avec leurs enfants. Il était tout seul.

- Que faisait-il ?

- Rien. Il fumait, c'est tout. Ça m'a étonnée car il est interdit de fumer dans l'aire de jeux. Et tout le monde respecte bien la règle. Je n'avais jamais vu personne fumer à cet endroit.

- Il regardait Jason ?

- Il regardait vers le bac à sable, mais il y avait beaucoup d'enfants.

- Il n'a pas essayé d'entrer en contact ?

- Non. Je ne l'ai vu parler à personne.

- De quoi avait-il l'air ? demanda Beckett, espérant obtenir enfin une description plus précise de l'homme.

- Normal. Grand … c'était un adulte, de l'âge de mes parents je pense. Je ne me souviens pas trop.

- Ses cheveux ? Son visage ? Ses habits ?

- Il avait une casquette, je ne voyais pas bien. Il était habillé normalement … je crois …, comme s'il sortait du travail.

- Qu'est-ce qui te laisse penser qu'il sortait du travail ?

- Il avait une sacoche pour transporter un ordinateur.

Kate soupira. Trouver un type banal, il n'y avait rien de plus compliqué.

- As-tu gardé d'autres enfants ? demanda Shaw.

- Non, jamais. Seulement Braiden et Jason.

- Bien, merci Addison.

- Pouvons-nous rentrer ? demanda M. Hill.

- Oui, répondit Shaw, n'ayant pas les moyens de retenir davantage la jeune fille dans l'espoir qu'elle se souvienne de davantage de détails, mais restez disponibles. On pourrait avoir besoin d'interroger de nouveau Addison.

La vision de cette adolescente en larmes avait confirmé ce qu'elles pensaient déjà : Addison Hill n'était pas impliquée dans les enlèvements et les meurtres à moins d'être une actrice de grand talent. Mais quelqu'un savait qu'elle gardait Jason et Braiden, quelqu'un l'avait observée avec les enfants, l'avait épiée, avait surveillé leurs rituels sans qu'elle s'en aperçoive, afin de pouvoir enlever les garçons facilement.

Quelques minutes plus tard, l'alibi d'Addison Hill avait été confirmé, et par la même occasion celui du petit ami, Jeff Evans. Matthew Miller avait bien déjeuné avec eux samedi midi chez Ricky's. Tous les deux avaient été mis totalement hors de cause.

Il ne leur restait de nouveau plus que la piste de cet homme, qu'on leur avait décrit par deux fois se trouvant à proximité de Jason, à Sunset Park, et au Museum d'Histoire naturelle. Et de cette femme, qui selon le nouveau profil du Dr Henton, fonctionnait en osmose avec le tueur, dans une relation qui devait être sexuelle plus qu'amoureuse, violente plus qu'amicale, nourrie des fantasmes et des douleurs de l'un et de l'autre. La femme, avec son air rassurant et avenant, devait leur permettre d'attirer les enfants sans crainte. Puisqu'il n'y avait pas de viol, peut-être que ce couple prenait un plaisir sadique à contempler la souffrance des jeunes garçons. Quand la lassitude s'installait au bout de quelques heures, l'homme se débarrassait de l'enfant. Le profil du tueur n'avait pas changé : le Dr Henton le décrivait toujours comme un être asocial, sans emploi, sûrement père de famille, ayant subi un traumatisme plus ou moins récent. Quant à la femme, elle devait mener une vie tout à fait normale, avec un côté maternel affirmé, puisque c'était sans doute elle qui avait pris soin des enfants, les avait nourris, lavés et habillés. Dans ce rapport dominant/dominé qui est souvent l'une des caractéristiques des tueurs fonctionnant en équipe, cette femme jouait probablement le rôle du dominant, simple observatrice des atrocités commises par l'homme. L'un comme l'autre étaient méticuleux, prévoyants, organisés. Le Dr Henton analysait l'horreur de ces meurtres comme la conséquence de la rencontre fortuite entre deux sociopathes dont les délires étaient aggravés par la dépendance sexuelle qui les unissait.


Cellule de crise, 12ème District.

Ils s'étaient tous retrouvés autour de la table, l'air épuisés et dépités, attendant le retour de l'Agent Shaw qui faisait le point avec Gates. Personne ne parlait plus, chacun s'enfermant dans ses propres pensées pleines d'incertitudes. Les silences étaient significatifs, l'ambiance était pesante, alourdie par la chaleur qui régnait encore dans la pièce, malgré l'heure tardive.

Ryan, affalé dans son fauteuil, peinait à garder les yeux ouverts tout en essayant de se souvenir à quand remontait la dernière fois qu'il les avait fermés. Esposito se balançait sur sa chaise en mâchouillant un beignet, tel un automate. Lui et Clayton semblaient avoir fraternisé, réunis par leur gourmandise.L'agent Wade buvait un énième café, méditatif devant sa bouteille thermos qu'il agitait de droite à gauche, comme pour vérifier la quantité restante. Le Dr Henton, derrière ses petites lunettes, lisait et relisait ses fiches, tout en suçotant le bout de son stylo. De l'autre côté de la table, Castle faisait rouler son précieux petit caillou entre son pouce et son index tout en suivant du regard Kate qui arpentait la pièce de long en large, en baillant de temps à autre. Il sortait d'une réunion interminable avec M. le Maire et le Capitaine Gates, mais le discours officiel était fin prêt. Le Maire avait regagné ses bureaux, d'où il devrait prendre publiquement la parole vers 22h. Mais maintenant, il ne pensait plus à rien, chose qui lui arrivait rarement, se contentant de se perdre dans l'observation de sa muse. Il connaissait chacune de ses expressions, et lisait en elle comme dans un livre ouvert. Elle avait son air impassible et concentré qui indiquait qu'elle se torturait l'esprit à réfléchir. Il décelait sur son visage toute l'inquiétude et le sentiment d'impuissance qu'elle ressentait à cet instant.

Tous, mués dans leurs silences et leurs rituels rassurants, partageaient l'un de ces moments d'abattement où l'on a l'impression, que malgré tous les efforts déployés, on est incapable de changer le cours du destin.

Tout à coup, Jordan Shaw fit irruption sur le pas de la porte, accompagnée du Capitaine Gates.

- Allez, tout le monde rentre se reposer ! lança-t-elle sur un ton vigoureux et enthousiaste qui contrastait avec le découragement et la lassitude qui semblaient régner dans la pièce.

Brusquement arrachés à leurs pensées, ils sursautèrent en tournant la tête vers elle, étonnés.

- On ne peut pas rentrer maintenant, il faut … répondit Beckett.

- Lieutenant Beckett, la coupa Shaw, tout le monde est épuisé. On n'avancera pas dans ces conditions. Et de toute façon, il nous faut attendre les résultats du labo jusqu'à demain matin et le réveil de nos deux témoins. On va aussi lancer une nouvelle recherche de concordances entre le profil et toutes les personnes ayant été en contact avec Addison Hill.

- Mais elle ne connaissait pas cet homme, fit remarquer Castle.

- Non, mais la femme mystère, peut-être, répondit Shaw. Il se peut qu'elle soit le lien entre Addison et le tueur. Dans tous les cas, on a peu de pistes, autant chercher dans toutes les directions. Allez, rentrez chez vous, je ne veux plus voir personne ici !

Esposito et Ryan n'étaient toujours pas résolus à partir, regardant Beckett comme s'ils quêtaient un signe d'approbation.

- L'agent Shaw a raison. Lieutenants Esposito et Ryan, vous n'avez pas dormi depuis deux jours …, ajouta Gates, en regardant leurs visages éreintés, et vous Lieutenant Beckett vous n'êtes pas non plus au meilleure de votre forme. On n'avancera à rien sans prendre un peu de recul et de repos.

- Je ne suis pas fatiguée, fit Beckett, butée, comme à son habitude.

- Lieutenant Beckett, croyez-moi, vous êtes fatiguée. Prenez Monsieur Castle par le bras, et rentrez-vous reposer. C'est un ordre, lança Gates prenant son ton le plus autoritaire possible.

- Ce n'est pas les abandonner ou renoncer que de prendre le temps de nous reposer, Lieutenants, conclut Jordan comprenant ce qu'ils pouvaient tous ressentir. Je vais rester ici avec Wade et Clayton. Je vous appelle si on a la moindre avancée.

Beckett acquiesça du regard. Elle savait bien que Gates et Shaw avaient raison, mais une parcelle d'elle-même aurait voulu pouvoir ne jamais rien lâ que l'idée d'aller dormir alors qu'un psychopathe préparait peut-être son futur crime la bouleversait. C'était comme si toute la pression accumulée au cours de la journée retombait d'un seul coup, et elle sentait l'émotion l'envahir. Castle s'approcha d'elle, sentant son malaise, et passant un bras réconfortant autour de ses épaules, il l'entraîna vers le couloir.


Hoboken, New-Jersey.

Il s'était garé dans une petite rue du quartier du Weehawken Cove, une zone résidentielle paisible avec ses maisons sagement posées le long de pelouses éternellement vertes. Il était près de 23 heures, et depuis sa voiture, il avait vu les lumières aux fenêtres commencer à s'éteindre, plongeant les maisons et leurs habitants dans l'obscurité de la nuit.

Il allait attendre ici, jusqu'au petit jour. Il serait ainsi aux avant-postes pour observer le quartier s'éveiller et les enfants quitter leurs parents pour partir pour l'école. Son angoisse s'était un peu apaisée, tapie au fond de son estomac. Etre ici, à guetter sa proie, lui permettait de fixer son attention sur son objectif. Il s'enfonça dans le fauteuil, et alluma la radio, histoire d'occuper son esprit et de l'empêcher de divaguer. Mais en lieu et place de la musique escomptée, ce fut un discours du maire de New-York qui résonna dans la voiture :

« Chers concitoyens, je prends la parole ce soir, pour vous annoncer une terrible nouvelle, la mort du petit Jason Miller, qui avait disparu depuis hier. Le FBI et la police de New-York travaillent jour et nuit sur cette affaire pour retrouver l'assassin de Jason et de Braiden. Demain, les effectifs de police seront renforcés dans toute la ville. Je vous demanderais de ne pas céder à la panique, et d'avoir confiance en notre police. Je sais pouvoir compter sur vous pour être vigilants et protéger nos enfants, tout spécialement les plus jeunes. Pour leur sécurité, il est nécessaire d'appliquer les consignes suivantes dès demain matin : aucun enfant ne doit être laissé seul dans la rue ou aux abords de l'école vous serez autorisé à les accompagner jusque dans leur classe signalez auprès d'un agent de police toute personne suspecte veillez sur vos enfants, mais aussi sur ceux des autres. C'est en étant solidaires, et en associant nos forces à celles du FBI et de la police de New-York que nous empêcherons que ces crimes odieux se reproduisent. Toutes nos pensées vont aux familles de Braiden et Jason, pour lesquels j'aimerais que nous prions tous ce soir, au sein de nos foyers … »

Il avait écouté, figé, tous les sens en alerte. Jusqu'ici, il n'avait jamais pensé à l'idée qu'on le cherchait. Il allait devoir être plus prudent encore, mais ce jeu du chat et la souris qui débutait l'excitait déjà et ne ferait qu'intensifier le plaisir qu'il prenait à la satisfaire. Il éteignit la radio, se désintéressant des commentaires des journalistes, et fermant les yeux, il se replongea dans ses souvenirs.

Il avait 8 ans. Tapi dans un buisson, il avait observé, plusieurs nuits durant, le manège de l'animal. Quand il était sûr que son père s'était endormi, il se glissait dans le jardin par la fenêtre de sa chambre, et se faufilait dans le buisson. Là, il pouvait rester accroupi des heures à attendre que l'animal sorte de son trou, en haut du pin. Parfois il s'endormait, mais c'était rare. Le plus souvent, il finissait par le voir apparaître trottinant sur ses petites pattes, avec sa longue queue en panache, et son pelage roux. Un écureuil, qui chaque nuit ou presque, quittait les branches du pin, traversait la pelouse, et venait gratter sous les feuilles pour récupérer ses noisettes. Une nuit, alors qu'il avait observé le petit animal accomplir son rituel à quelques centimètres de lui, il avait senti cette pulsion monter en lui, et d'un geste vif et précis, avait rabattu la boîte capturant l'animal. Sa première prise. Il ne voulait pas lui faire de mal, mais la femme dans le lit de son père avait poussé des hurlements en voyant l'écureuil le lendemain matin. Elle n'avait pas aimé son cadeau. Alors doucement, il avait serré ses petits doigts autour du minuscule cou, regardant l'animal tressaillir, s'agiter cherchant un dernier souffle. Il avait durci l'étreinte de ses doigts, et avait vu la vie quitter le corps de l'écureuil : ses yeux se figer, écarquillés, ses narines cesser de bouger, ses pattes tomber mollement, inertes. Un sentiment de plénitude l'avait alors envahi, qui telle une drogue, l'avait poussé à renouveler l'expérience encore et encore, inlassablement.

Rien que d'y penser, il sentit le plaisir monter en lui. La nuit allait être longue.