Chapitre 16
12ème District, New-York
Esposito et Ryan patientaient devant l'ascenseur, prêts à partir pour le lycée Stuyvesant interroger Alicia Cox.
- Tu m'attends deux secondes, mec ? Faut que j'aille parler à Beckett, lâcha Esposito tout en s'éloignant vers le couloir.
- Beckett ! lança-t-il à Kate qui sortait de la cellule de crise en compagnie de Castle, je peux te parler une minute ?
- Oui, bien-sûr, répondit-elle, se doutant de ce dont il voulait lui parler.
- Seul à seul, précisa-t-il en fixant Castle, lui faisait gentiment comprendre qu'il ne souhaitait pas sa présence.
- Ok. Je vais … là-bas …, répondit Rick en s'éloignant vers le bureau de Kate.
- Tu as vu Lanie ce matin ? reprit Esposito sur un ton sérieux, un brin chagriné.
- Oui, je l'ai vue à la morgue. On a parlé un peu …
- De quoi ? continua-t-il intrigué et soucieux.
- Espo, je ne peux rien te dire. C'était … entre filles.
- Mais elle ne me parle pas, elle me fuit … elle ne répond pas à mes messages. C'est à cause de moi ?
- Non, ce n'est pas à cause de toi. Ne t'inquiète pas. Laisse-lui juste du temps, elle va finir par se confier à toi, ok ? lui conseilla Kate, en posant sa main sur son épaule, en signe de réconfort.
- Vous êtes compliquées les filles, franchement …, conclut-il, avec un léger sourire.
Kate lui répondit par un sourire, qui confirmait qu'effectivement les femmes pouvaient être compliquées. Elle en était, elle-même, le plus bel exemple. Elle avait remarqué depuis ce matin le malaise d'Esposito, qui était bien plus grognon que d'habitude. Elle n'aimait pas le voir ainsi, surtout lui qui ne dévoilait pas souvent ses sentiments. Elle savait que s'il venait la trouver, c'est qu'il n'était vraiment pas bien. Et ce n'était pas seulement parce qu'elle était la meilleure amie de Lanie, c'était aussi parce qu'elle était son amie à lui, et qu'il avait besoin qu'elle le rassure.
- Elle a l'air si triste depuis quelques jours …, continua Esposito,
- Elle allait un peu mieux ce matin. Passe-la voir dans la journée, et montre-lui que tu es là pour elle. On a besoin de savoir que vous êtes là, nous les filles, toujours, quoi qu'il arrive. Même si on fait la tronche, et qu'on n'ose pas tout vous dire, ok ?
- Ok. Merci, sourit-il, avec des yeux pleins de gratitude.
- Allez, file, Ryan poireaute devant l'ascenseur !
Elle regarda ses lieutenants s'engouffrer dans l'ascenseur et rejoignit Castle qui l'attendait, appuyé sur son bureau, en contemplation devant le tableau blanc.
- Ça va Espo et Lanie ? demanda-t-il, alors qu'elle se plantait à son tour devant le tableau.
- C'est un peu compliqué, mais ça va aller, je pense.
Kate prit place à ses côtés, en appui sur le bureau. Leurs regards se concentrèrent sur le tableau qu'elle avait pris soin de compléter depuis le début de l'affaire.
- Il est moins rigolo ton tableau que celui du FBI …, constata Rick.
- Mon bon vieux tableau est parfait ! Et il a toujours fonctionné pour nous, sourit Kate, alors c'est parti, réfléchis Castle ! Fais-moi voir ton truc magique !
Un large sourire s'épanouit sur le visage de sa muse. Elle était douée elle-aussi pour les sous-entendus. D'ailleurs, ces sous-entendus avaient fait la base de la relation purement platonique qu'ils avaient entretenue pendant plusieurs années. A l'époque, quand elle le titillait avec ses allusions, et ses airs tantôt coquins, tantôt aguicheurs, il bouillonnait intérieurement, tant il avait envie d'elle. Maintenant qu'elle était sa femme, et qu'il pouvait assouvir cette envie sans retenue, ou presque, il devait reconnaître qu'elle arrivait encore à le titiller juste par ses allusions. Et cette pensée le réjouissait. Mais il la chassa, pour se reconcentrer sur l'affaire.
- Selon le Dr Sweets, tout porte à croire que la femme est le dominant dans notre couple de psychopathes. Je suis d'accord avec lui, commença-t-il.
- Oui. Il est visible, elle ne l'est pas …
- … à part ses jambes à l'arrière d'une voiture ...
- Oui, mais c'est lui qui fait le sale boulot : il tue, et se débarrasse des corps. La cigarette nous ramène à lui. Les témoins nous ramènent à lui. Le bout de chair dans la bouche de Jason nous ramène à lui.
- Et pour elle, on n'a rien …
- Parce que c'est elle qui dirige, qui manipule, qui ordonne.
- Je crois que jusque-là on n'a pas pris la bonne direction. On cherche le gars, mais c'est elle qu'on doit trouver, pour le trouver lui.
- Mais on n'a quasiment rien sur elle … tout ce qu'on sait c'est qu'elle participe aux enlèvements, en jouant de son atout charme auprès des enfants.
- Donc elle a un physique avenant. Sûrement jolie. Peut-être même plutôt jeune … ou alors très vieille … suggéra Castle.
- Très vieille ? s'étonna Beckett, se demandant où il voulait en venir.
- Les enfants n'ont pas peur des mamies …, expliqua Castle, comme une évidence.
- Oui, mais si la femme est en couple avec le tueur, je doute que ce soit une mamie !
- Une cougar …. une très vieille cougar …, suggéra Rick, toujours plein d'imagination.
- Les hommes préfèrent les jeunes, sourit Kate, n'est-ce pas Castle ?
- Jeune et sexy …, oui … comme toi, confirma Rick en la dévorant du regard.
- Qu'est-ce qui t'arrive aujourd'hui ? Tu es bien … coquin …
- Toujours.
Ils se sourirent.
- Bon concentration, Castle ! Sinon je te laisse réfléchir tout seul !
- Ok, Chef …
- Je pense qu'elle est plus jeune que lui, un peu, ou beaucoup. Les enfants sont souvent en admiration devant les jeunes adultes, ou les adolescents, comme Jason l'était avec son frère Matthew.
- Pourquoi fait-elle ça ? Qu'est-ce que ça lui apporte ? demanda Castle, tant à lui-même qu'à Kate.
- Le plaisir de contrôler, dominer, manipuler un homme. Mais pourquoi tuent-ils des enfants ?
- C'est elle qui prend soin d'eux après qu'ils les aient enlevés. C'est une véritable mante-religieuse avec notre tueur, mais une deuxième mère pour les garçons : elle les lave, les habille, peut-être même qu'elle joue avec eux. Pense au nounours placé dans les boîtes.
- Elle leur offre pour leur dernier voyage un jouet auquel elle tenait, analysa Kate, elle a vécu la mort et l'enterrement d'un enfant, Zack Cox, sans doute.
- Et elle reproduit les derniers instants passés avec cet enfant.
- Pourquoi alors laisse-t-elle l'homme les tuer ?
- Parce que ça s'est terminé comme ça … et si elle veut revivre éternellement la même émotion, l'enfant doit mourir, expliqua Castle.
- Et elle refile le sale boulot au type, conclut Kate.
- Wouah … quelle psychopathe … c'est digne d'un roman ! s'exclama Castle.
- Tu l'as dit … c'est un roman … mais on a aucune preuve de quoi que ce soit, répondit Kate, toujours pragmatique.
- Justement, c'est pour ça que c'est la bonne histoire ! Au début du roman, on galère toujours avec les preuves. Et après il y a l'indice fondamental que tout le monde avait oublié et qui resurgit …
Ils se mirent à réfléchir quelques secondes, silencieux, ressassant les indices.
- Les nounours ! s'exclamèrent-ils en chœur en se regardant, tout heureux d'être parvenus au même résultat au même instant.
- Je vais les chercher, fit Kate en se levant, ils sont avec les pièces à conviction. Faut qu'on les examine sous toutes les coutures. Tu peux aller nous chercher quelque chose à manger en attendant, mon cœur ?
- Ah mon ogresse est de retour ! sourit Castle.
- Chinois ! lui lança-t-elle de loin, en disparaissant au bout du couloir.
Lycée Stuyvesant, West Village, New-York – 11h30.
Le ciel s'obscurcit brutalement, les nuages virant au noir. Ils sentirent l'air se charger d'humidité, et l'orage éclata, avec ses coups de tonnerre tonitruants et ses éclairs zébrant le ciel. Esposito et Ryan coururent pour entrer dans la grande bâtisse de briques brunes qui abritait le lycée Stuyvesant, avant qu'un déluge de trombes d'eau ne s'abatte sur la ville.
Ils rejoignirent le bureau du proviseur qui leur fit l'éloge de son lycée, pendant que son assistant était parti chercher Alicia Cox en cours de physique. Un lycée public mais accessible uniquement sur concours, et spécialisé dans les sciences. Alicia, comme tous les adolescents qui fréquentaient l'établissement, devait donc être une élève très douée, promise à un brillant avenir, si l'on en croyait les photos des prix Nobels de physique, médecine, économie issus des rangs du lycée, qui s'affichaient sur les murs des couloirs.
Alicia fit timidement son entrée dans le bureau du proviseur, en murmurant un « Bonjour ». Une jeune fille élancée, une longue chevelure brune, un teint clair, une silhouette aux formes généreuses malgré un visage encore enfantin avec des petites fossettes.
- Mademoiselle Cox, bonjour, répondit le proviseur, voici des inspecteurs de la police de New-York, les Lieutenants Ryan et Esposito.
- Bonjour, répondit-elle poliment.
- Bonjour.
Ils enquêtent sur la mort tragique de ces deux jeunes garçons, et interrogent plusieurs personnes pour recueillir des informations. Ils voudraient vous parler.
- D'accord, Monsieur, répondit poliment Alicia.
- Messieurs, installez-vous dans la petite salle ici, annonça le proviseur en désignant la pièce attenante à son bureau.
- Merci, répondirent-ils.
La jeune fille les suivit, et alla s'asseoir sur l'un des fauteuils de cuir. Esposito et Ryan prirent place en face d'elle.
- Alicia, nous avons discuté avec vos parents ce matin, nous pensons que celui qui a enlevé Braiden Moore et Jason Miller pourrait avoir fait ça en mémoire de ton jeune frère Zach, annonça Esposito.
- Mais … Zach est décédé il y a des années, répondit-elle d'un ton calme, presque doux.
- Oui, on sait cela, répondit Ryan, on aimerait juste que tu nous parles un peu plus de la mort et de l'enterrement de Zach.
- Mes parents sont d'accord ? demanda Alicia, comme pour s'assurer qu'elle ne transgressait aucune règle familiale.
- Oui, bien-sûr, répondit Ryan.
- D'accord, alors. Mais j'étais petite, je ne me souviens plus très bien.
- Quel âge avais-tu ?
- 6 ans, comme Zach. C'est mon frère jumeau.
- A part les médecins et les infirmières de l'hôpital, est-ce qu'il y avait d'autres adultes qui s'occupaient de Zach quand il est tombé malade ?
- Carolyn Hill, la mère d'Addison, le gardait parfois parce que papa et maman étaient débordés. Ma tante Helen aussi. Et le père Daniels nous rendait aussi souvent visite. Il a beaucoup prié pour Zach … mais ça n'a pas suffi, expliqua-t-elle, sur un ton empreint de reproche, une étrange lueur dans les yeux.
- Qui est le père Daniels ? demanda Esposito.
- C'est le prêtre de notre communauté, à l'église St Luke. C'est aussi un ami de mes parents.
- Et sur l'enterrement, que peux-tu nous dire ?
- Tout le monde était bouleversé et pleurait.
- Qui assistait à l'enterrement ?
- Tout le monde.
- Il y avait aussi des copains de Zach ? continua Ryan.
- Il y avait seulement Jeff Evans, son meilleur copain. Et Addy bien-sûr.
- Le petit ami d'Addison Hill ?
- Oui. On traînait toujours ensemble tous les quatre. Addy, Jeff, moi et Zach. Les quatre mousquetaires, répondit-elle en esquissant un sourire.
- Ça a dû être terrible pour tous les trois ?
- Oui. Mais ça nous a encore plus rapprochés. On est comme frères et sœurs.
- Sauf qu'Addy et Jeff sont amoureux. Et toi, tu as un petit ami ?
- Non, je suis trop occupée avec les études, expliqua-t-elle.
- Tu pourrais décrire un peu plus l'enterrement de Zach ?
- Je ne me souviens pas de grand-chose : il était allongé dans son petit cercueil noir, comme s'il dormait.
- Noir ? s'étonna Ryan, pensant aux cercueils blancs traditionnellement destinés aux enfants.
- Oui, quand il parlait avec papa et maman de la mort, il avait toujours dit qu'il voulait un cercueil noir, comme Zorro, et qu'il serait vengeur masqué au paradis. Alors mes parents ont fait comme il voulait.
- Qui présidait la cérémonie religieuse ?
- Le père Daniels …, répondit Alicia, avec de nouveau cette lueur dans les yeux qui troubla cette fois-ci Ryan.
Il n'en comprenait pas la signification, mais quand elle avait prononcé le nom du prêtre, il avait perçu comme un changement dans son regard si doux et calme. Peut-être le père Daniels avait-il été son confident après la mort de son frère, peut-être l'avait-il aidée à surmonter le deuil. Ou peut-être n'était-ce rien du tout.
- Est-ce que quelqu'un dans ton entourage a eu une réaction étrange, inhabituelle ces dernières semaines ? demanda Ryan.
- Non, je ne vois pas ... Peut-être Carolyn Hill. Elle vient souvent à la maison, mais la dernière fois, elle a pleuré devant la photo de Zach qui est dans le salon. Celle où on était tous les quatre, avec nos déguisements de mousquetaires. Je trouvais ça un peu bizarre …
- Tu connaissais Jason Miller et Braiden Moore ? continua Esposito.
- Jason, oui, je l'ai vu quelques fois. Je suis sortie avec son frère Matthew l'année dernière … mais c'est un secret. Vous n'en parlerez pas à mes parents ?
- Non, ne te fais pas de souci, répondit Esposito.
- Et Braiden Moore ? reprit Ryan.
- Non, je ne le connais pas.
- Une dernière question, Alicia, et nous te laisserons tranquille, ajouta Ryan, où étais-tu jeudi vers 15h30 ?
- Sûrement au centre de documentation du lycée, j'y passe le plus clair de mon temps. Mais je ne fais pas trop attention à l'heure.
- Et samedi midi ?
-Chez Ricky's avec Addy et Jeff. On a mangé un hamburger.
Hoboken, New-Jersey.
Il avait repéré l'enfant vers 8 heures, sortant de sa maison, accompagné de son père. Celui-ci l'avait embrassé avant de monter en voiture, et de partir pour le travail, certainement.
Le garçon avait pris la petite allée qui s'étirait entre sa maison et celle de ses voisins. Un petit chemin caillouteux, trop étroit pour qu'une voiture y passe. Son sac rouge sur le dos, une casquette sur la tête, il marchait, insouciant, s'amusant de temps à autre à ramasser un caillou qu'il jetait au loin par terre. Au bout de l'allée, il avait rejoint la rue, et un copain, probablement de son âge, l'avait rejoint. Il les avait vus discuter et rigoler. Puis, deux rues plus loin, les deux garçons avaient passé la grille de l'école, se faufilant parmi les parents, les enfants et les badauds.
Toute la matinée, il avait continué à sillonner le quartier, à l'affût. Il avait pris le temps de relever le nom de la famille sur la boîte aux lettres, celui de l'école aussi, et de chercher le numéro de téléphone. Cela lui serait utile. Sa cible était choisie, il lui fallait patienter. Pourquoi lui ? Il ne savait pas vraiment. C'était un garçon, mais il était incapable de dire son âge. Une dizaine d'années. Il ressemblait un peu à Jason et Braiden, mais pour lui, tous les garçons se ressemblaient. Il avait surtout imaginé serrer ses mains autour de son cou, sentir la palpitation du sang dans les veines de sa gorge. Cette sensation lui avait plu. Ce serait simple, le prénom de l'enfant était inscrit avec celui de ses parents sur la boîte aux lettres : Tyler Benett. Et son choix avait été fait. Ce serait lui. Il ne lui restait plus qu'à minimiser les risques, et à se tenir prêt.
A 11h30, il l'avait vu sortir de l'école, faisant le chemin inverse, toujours avec son copain, jusque dans la rue, puis seul en remontant l'allée caillouteuse. Il prit le temps d'étudier l'allée : elle s'étendait sur une trentaine de mètres, avec de chaque côté un grillage, et des haies de cyprès très denses qui cachaient la vue sur les jardins des deux pavillons de part et d'autre. En face de l'allée, de l'autre côté de la rue, les maisons semblaient inoccupées depuis le début de matinée. Il n'y avait observé aucun mouvement ni signe de vie.
Le garçon était rentré déjeuner. Son père également. Une heure plus tard, le père était reparti. Vers 13h, l'enfant sortit de chez lui, ferma la porte à clés, les fourra dans la poche de son short, et s'éloigna vers l'allée.
Il se gara tout près, coupa le moteur, descendit calmement en prenant sa mallette et un plan qui traînait dans sa boîte à gants puis s'avança dans l'allée caillouteuse.
- Eh ! Bonhomme ! héla-t-il à l'adresse du garçon qui se retourna.
12ème District, New-York, 12h45.
Kate, assise à son bureau, était occupée à étudier minutieusement les oursons de tissu, quand elle vit Castle franchir les portes de l'ascenseur trempé de la tête aux pieds, avec dans les mains les boîtes contenant leur repas chinois.
Il arriva jusqu'à elle, déposa les boîtes sur son bureau, et s'affala sur sa chaise, l'air éreinté.
- J'ai dû braver la tempête, la foudre, les torrents d'eau, la véhémence du ciel … pour ce repas chinois, alors savoure-le ! s'exclama-t-il, comme s'il avait accompli le plus grand des exploits pour les beaux yeux de sa dulcinée.
- Tu es un amour, sourit Kate, mais tu ne veux pas aller te sécher, tu vas attraper froid.
- Pas besoin, je suis robuste …, répondit-il en ébouriffant de la main ses cheveux tout mouillés.
Kate lui tendit des baguettes, puis se lança, pleine de gourmandise, dans l'exploration du contenu des petites boîtes. Mais Castle avait pris son air soucieux, celui qu'elle connaissait bien.
- Qu'est-ce qui se passe ? On dirait que tu as vu un revenant …, demanda-t-elle, en enroulant ses nouilles autour de sa baguette.
- Pire. J'ai vu ma mère.
- Ta mère ? Et alors ? demanda Kate.
- Au restaurant, près du chinois, répondit Castle, en commençant à manger à son tour.
- Et ?
- Non, c'est trop dur à dire …, fit Rick, prenant un air sévère.
- Quoi Castle ? fit Kate, de plus en plus intriguée.
- Elle flirtait avec un homme, annonça-t-il comme s'il s'agissait d'une nouvelle fracassante.
- Oh c'est tout. Tu devrais être content pour elle.
- Un homme …, que dis-je …, un éphèbe, un adonis pré-pubère …, annonça-t-il prenant son air abasourdi, le regard perdu dans le vide.
- N'exagère pas non plus !
- Non, je te jure, c'est vrai. Mon future beau-papa est un jeune éphèbe qui n'a même pas de poils ….
Kate éclata de rire. Rick avait le don de la faire rire avec sa vision toujours très romancée et rocambolesque du quotidien de sa mère ou de sa fille.
- C'est pas drôle, Kate ! Ma mère a un âge …. avancé mais néanmoins vénérable …. et ce jouvenceau … il va lui briser le cœur, c'est sûr …
- Castle, elle ne faisait que déjeuner, alors ne te fais pas de films, tenta de le rassurer Kate, amusée.
- C'est pour ça qu'elle est rentrée au milieu de la nuit avec cet air radieux. Tout s'explique. Comment vais-je annoncer ça à Alexis ? continua Castle, prenant son air le plus sérieux du monde.
- Tu n'as rien à annoncer à Alexis ! Ta mère ne va pas se marier demain que je sache ! Et même si elle fréquente vraiment un jeune homme, elle a le droit de s'amuser un peu, non ?
- S'amuser ? Qui y'a-t-il d'amusant à fréquenter un jeune mâle écervelé ?
- Et bien je ne sais pas … réfléchis un peu …, sourit Kate, en essayant de se faire suggestive.
Castle s'arrêta de manger, fronça les sourcils en réfléchissant, et finit par grimacer avec un air de dégoût, commençant à imaginer la relation entre sa mère et ce jeune homme.
- Allez, occupe-toi de nounours ! Ça va te changer les idées ! fit Kate en lui lançant la petite peluche.
Un instant plus tard, Esposito et Ryan étaient de retour.
- Alors, les gars ? fit Beckett, la bouche pleine.
Alicia Cox nous a fourni un élément intéressant qui confirme que le tueur était certainement présent à l'enterrement de son frère Zach, annonça Esposito en piochant dans la boîte de Beckett.
- Eh ! Pas touche ! gronda Kate.
- Sois sympa ! J'ai pas la chance d'avoir un partenaire qui m'achète un repas chinois moi ! grogna-t-il en fusillant Ryan du regard.
- Qu'est-ce que vous avez appris ? continua Castle.
- Le cercueil du petit Zach était noir, fit Ryan, ça pourrait expliquer la boîte noire utilisée par le tueur.
- Elle a aussi mentionné des personnes ayant été proches de Zach avant son décès : Carolyn Hill, la mère d'Addison et le père Daniels, le prêtre de l'église St Luke que fréquente toute la communauté, expliqua Esposito.
- Je l'ai trouvée un peu bizarre quand elle a mentionné le père Daniels, ajouta Ryan, je ne sais pas trop pourquoi, mais il y a quelque chose à exploiter de ce côté-là.
- Et Alicia ? C'est quel genre de fille ? demanda Beckett.
- Le même genre que sa copine Addison : jolie, sage, sérieuse, studieuse, qui cache ses petits-copains à ses parents, expliqua Esposito.
- Et elle a des alibis pour les enlèvements : samedi, comme on le savait déjà, elle était au Ricky's avec ses amis, et jeudi, elle était au centre de documentation. La documentaliste du lycée ne certifie pas l'avoir vue, mais dit qu'elle y est tous les jours habituellement, expliqua Ryan.
- Elle n'a pas l'air d'une psychopathe alors ? demanda Castle.
- Non, pas du tout. Ou alors elle cache bien son jeu …, répondit Ryan.
- Et les nounours ça donne quoi ? fit Esposito.
- Pas grand-chose. Des morceaux de tissus. J'ai beau les regarder sous toutes les coutures, fit Beckett.
- En tout cas, ça confirme que la personne qui a fabriqué l'ourson est une femme, déclara Rick.
- Pourquoi ? fit Ryan.
- Tu connais beaucoup d'hommes qui font de la couture et du patchwork ? demanda Castle.
- Moi, je fais bien du canevas, répondit Ryan,
- Sérieux, mec ? Du canevas ? railla Esposito.
- Oui, c'est Jenny qui m'a initié, c'est plutôt cool … ça détend …, expliqua sérieusement Ryan.
Esposito se mit à glousser, aussitôt imité par Castle, tandis que Ryan les regardait, l'air interdit.
- Bon, les gars, assez rigolé. Je pense qu'il faudrait aller interroger ce père Daniels, et Carolyn Hill. S'ils étaient proches des Cox, ils doivent avoir des choses à nous dire, déclara Kate, coupant court à leurs rigolades.
- Ok, fit Esposito, on va envoyer Laurel et Hardy, ils doivent avoir besoin de se dégourdir les jambes ces deux-là.
- Allez d'abord en faire part à Shaw. Elle décidera.
- Et vous, vous faites quoi ? demanda Ryan.
- Nous ? Euh … on fait quoi nous Beckett ? demanda Castle, le regard interrogateur.
- On va croiser les familles, tout l'entourage de Zach, Braiden, et Jason avec les clients de magasins d'arts créatifs, répondit Kate.
- C'est une bonne idée …. , fit Castle, mais euh …. Pourquoi ?
- Parce que pour fabriquer un ourson …, il faut du tissu, des boutons, du fil … et tout ça, ça se trouve dans un magasin d'art créatif !
-Ah oui ! Tu es un génie ! lança Rick.
Chapitre 17
Hoboken, New-Jersey.
Tyler s'était retourné et le regardait maintenant d'un air interrogateur.
- Bonjour, je cherche Dodd Street, tu connais ? lança-t-il sur un ton jovial à l'enfant.
- Oui, c'est par là-bas, du côté d'Ellsworth Park, c'est une toute petite rue, répondit poliment le garçon.
- Ah ok. Elsworth Park. Je suis un peu perdu, je ne connais pas bien le coin, fit-il, tu peux me montrer sur le plan ?
- Oui, répondit Tyler en se rapprochant.
Il déplia sa carte, et fit mine de se débattre avec, ne sachant pas où la poser, d'autant plus que la pluie s'était remis à tomber.
- Attend, on va faire comme ça, dit-il en ouvrant la portière arrière et étalant le plan sur la banquette.
Tyler s'avança près du siège pour se pencher sur la carte. Il se plaça derrière lui, regardant par-dessus son épaule.
- C'est là, montra l'enfant en posant son doigt sur la carte.
- Ok. Merci, Tyler. Tu es un gentil garçon.
- De rien, répondit-il en se redressant.
Il sentit les mains de l'homme s'appuyer violemment sur ses épaules, l'empêchant de bouger et de se retourner.
- Maintenant, écoute bien, lui souffla-t-il dans l'oreille.
Il perçut sous ses mains les muscles de l'enfant se raidir, sa respiration ralentir, son corps se figer. Avec les animaux, qui n'avaient pas de conscience et ne pouvaient réagir à ses actes, il n'avait jamais ressenti ça. Palper du bout des doigts la peur du garçon provoqua chez lui un frisson d'excitation qui parcourut tout son être.
- Si tu cries, tu es mort. Si tu bouges, tu es mort, fit-il d'une voix ferme, mais douce, en posant ses doigts autour de son cou.
- Tu sens mes doigts, Tyler ?
L'enfant ne répondit pas. C'était comme si sa bouche ne lui obéissait plus tant il était effrayé.
- Réponds-moi, Tyler ! ordonna l'homme sur un ton plus autoritaire.
- Oui, finit-il par murmurer d'une voix presque inaudible.
- Si tu désobéis, je serrerai ton cou, tu ne pourras plus respirer, et tu mourras. Tu sais ce qui est arrivé à Jason et Braiden ?
- Oui.
Ils n'étaient pas sages, ils n'ont pas écouté, et ils sont morts. Mais toi, tu vas être sage, et tout va bien se passer. N'est-ce pas Tyler ?
- Oui.
Tyler luttait pour refouler ses larmes. Une part de lui voulait se débattre, fuir, crier au secours. Mais son instinct de survie lui disait de ne rien laisser paraître, et d'obéir à cet homme.
- Ecoute-moi bien maintenant. Tu vas t'asseoir à l'arrière. Tu attaches ta ceinture. Tu regardes droit devant toi jusqu'à ce que je te dise d'arrêter. Si tu regardes par la fenêtre, Tyler, tu es mort. As-tu compris ?
- Oui.
- Montre-moi, dit l'homme en poussant la carte qui se trouvait sur le siège, et jetant le sac à dos de l'enfant à ses pieds.
Tremblotant de peur, Tyler s'assit et attacha sa ceinture, puis se mit à regarder droit devant lui.
- C'est bien, Tyler. Tu vois, c'est facile. Tu dois juste écouter.
Il claqua la portière, monta en voiture, et démarra. Le quartier de Weehawken Cove, quartier résidentiel vidé de ses habitants en pleine journée, était plongé dans un silence pesant que seules interrompaient les rafales de pluie. Il n'y croisa pas âme qui vive. Il jetait des regards furtifs à l'enfant dans le rétroviseur. Il ne bougeait pas d'un pouce, fixant droit devant lui l'appui-tête du siège passager. Le jeune garçon semblait très docile. Il pouvait lire la peur dans son regard, mais il n'avait pas versé une larme, pas comme Jason et Braiden qui s'étaient mis à brailler et à réclamer leur mère. Ce gamin-là allait peut-être lui convenir. En tout cas, cette prise avait eu l'effet escompté. Intérieurement il était dans un état d'euphorie, il sentait l'excitation monter en lui. Il n'avait qu'une hâte, la retrouver et lui montrer. Il fallait d'abord minimiser les risques, et se donner du temps. Il alluma une cigarette, puis s'adressa à l'enfant :
- Tyler, je dois téléphoner. Je ne veux pas t'entendre, c'est compris ? Sinon, tu sais ce qui arrivera.
- Oui, répondit le garçon sans même bouger la tête, ni détourner le regard.
Il composa le numéro de l'école, puis coinça le téléphone entre son épaule et son oreille.
- Bonjour, je suis M. Benett, le papa de Tyler Benett …. Oui, c'est cela. C'est pour vous prévenir que Tyler ne se sent pas bien, il va rester à la maison cet après-midi ….. Oui, merci. Au-revoir.
Tyler se demandait pourquoi l'homme disait qu'il était malade. Il repensait aux images qui avaient défilé en boucle à la télévision depuis jeudi sur ce psychopathe qui enlevait des enfants et les tuait à New-York. Il ne voulait pas mourir. Mais l'homme avait dit qu'il fallait juste écouter. Il allait donc écouter. Et ne pas montrer qu'il avait très peur. Juste être bien obéissant. Et peut-être qu'il ne le tuerait pas.
Eglise St Luke, West Village, New-York, 14h.
Les agents Wade et Clayton étaient passés au domicile de la famille Hill pour interroger Carolyn Hill. Celle-ci leur avait expliqué la douleur qu'elle avait ressentie quand Zach Cox, le fils de ses amis, était décédé. Elle s'était souvent occupée de lui, et les enfants des deux familles étaient très proches. Elle éprouvait toujours aujourd'hui une vive émotion, parce qu'elle avait accompagné Zach lors des dernières heures de sa vie. Mais son chagrin ne faisait pas d'elle une psychopathe.
Ils se trouvaient maintenant dans l'église St Luke, assis sur les bancs, face à l'autel, tels des paroissiens. Le père Daniels s'installa près d'eux.
- Mon Père, commença Wade, vous connaissiez bien Zach Cox ?
- Oui, bien-sûr. Je connais la famille Cox depuis des années. Ce sont des paroissiens très impliqués dans la vie de la communauté. Alors quand ce drame a touché le petit Zach, j'ai tenté de les épauler du mieux que je pouvais, expliqua-t-il calmement.
- Vous présidiez la cérémonie de funérailles ? demanda Clayton.
- Oui, ce fut original, avec ce cercueil noir. Mais ses parents ont accompli les dernières volontés de leur petit garçon, on ne peut que les bénir pour ce geste, sourit-il avec compassion.
- Le cercueil était ouvert ?
- Oui.
- Pourquoi ? Ce n'est pas une pratique catholique pourtant ? s'interrogea Wade.
- C'était à la demande de la famille. Parce que beaucoup d'amis, de camarades de classe, avaient préparé des petits objets qu'ils voulaient laisser à Zach. On a essayé de répondre à leurs souhaits, afin de soulager leur peine.
- Des objets ? Quel genre d'objets ?
- Des dessins, des bonbons, des billes, des peluches. Tout a été déposé auprès de Zach, expliqua le père Daniels.
- Quelqu'un a-t-il déposé quelque chose de spécial ?
- Non, mais je ne me souviens pas trop. C'étaient des babioles d'enfant.
- Il y avait des oursons ? demanda Wade, faisant le rapprochement avec les oursons de tissus qui accompagnaient les corps de Jason et Braiden.
- Je ne sais plus, désolée, des peluches oui, à savoir si c'était des oursons …, fit le père Daniels, en essayant de se remémorer la scène.
- Qui a déposé des peluches ?
Tous les enfants qui le connaissaient, ses amis, sa sœur, ses cousins et cousines ont déposé des objets. Je ne me souviens pas qui a déposé quoi, répondit-il, l'air désolé.
- Avez-vous remarqué quelqu'un qui aurait eu une réaction particulière ? reprit Clayton.
- C'est-à-dire ?
- Une attitude en retrait, ou au contraire une tristesse exagérée par exemple.
- Non, je n'en ai pas le souvenir.
- Nous pensons que celui ou celle qui a tué Jason et Braiden, a pu assister à l'enterrement de Zach il y a dix ans. Ce traumatisme serait à l'origine de ces meurtres, tenta d'expliquer Wade.
- Sincèrement, je connais beaucoup de paroissiens personnellement et je ne vois pas lequel aurait pu se transformer en tueur d'enfant. Tous les ans, la famille organise une messe-anniversaire pour Zach. Il y a toujours beaucoup de monde. C'est une communauté très solidaire et très soudée.
- Et la famille justement ? Comment les parents et la sœur de Zach ont-ils vécu son décès ?
- La foi les a beaucoup aidés, et la psychologie aussi, je dois le reconnaître. N'attribuons pas à Dieu tout le mérite, sourit le prêtre. Laura et Phil ont été effondrés pendant de longs mois, cela va de soi. Comment se remettre d'une telle tragédie ? Et puis, ils ont relevé la tête et ont appris à vivre avec l'absence de leur enfant.
- Et leur fille, Alicia ?
- Zach et Alicia étaient comme les deux doigts de la main. On ne les voyait pas l'un sans l'autre, toujours à se chuchoter des choses dans le creux de l'oreille, à se courir après, à rire. Après la mort de Zach, Alicia n'a plus jamais été la même. J'ai passé beaucoup de temps avec cette petite, essayant de lui montrer l'espérance en Dieu, et en sa bonté. Mais Alicia s'est renfermée sur elle-même, son regard s'est éteint, et je n'y ai plus jamais vu briller l'étincelle qu'il y avait quand elle était avec Zach. C'est terrible à dire, mais c'est comme si une part d'elle-même était morte en même temps que son frère.
- Et aujourd'hui, comment va Alicia ?
- Elle va bien mieux, surtout depuis quelques semaines en fait, je dirais. Elle a été longtemps suivie par un psychiatre, cela l'a aidée, ainsi que le soutien de ses amis Addison Hill et Jeff Evans. Depuis peu, elle sourit de nouveau, elle a retrouvé une certaine joie de vivre. Mais ce n'est plus l'Alicia d'autrefois. Celle-ci a disparu pour toujours. Je le vois dans son regard quand elle vient à la messe.
- Comment cela ?
- Elle ne croit plus en Dieu. Elle détourne le regard quand je fais mes sermons. Elle ne chante pas les louanges. Il y a quelques années, elle a même eu une période d'obsession concernant Satan. Lors des cours de catéchisme, elle revenait toujours à ce sujet. Mais comme elle, beaucoup d'adolescents ont leur période noire. Aujourd'hui, elle se contente d'être présente à la messe, mais son esprit n'est pas dans l'église. Il est ailleurs.
- Vous pensez qu'elle pourrait être « dérangée » ?
- « Dérangée » ? Alicia ? Non ! s'offusqua le prêtre, c'est juste une adolescente qui a tourné le dos à la foi, parce qu'elle n'y trouvait pas les réponses à la mort de son frère. Mais j'ai bon espoir qu'elle retrouve la foi en notre Seigneur.
- Bien. Merci, mon Père, pour le temps que vous nous avez accordé.
- Mais de rien, je suis à votre service si vous avez besoin d'autres informations.
New-Jersey
Il avait roulé une bonne heure, puis s'était arrêté en lisière de forêt, avait pris Tyler par la main, comme s'il était son fils. Et ils s'étaient enfoncés dans le sous-bois. L'orage avait repris, et des torrents d'eau s'abattaient sur le sol desséché. Le claquement des coups de tonnerre faisaient sursauter l'enfant, qui s'accrochait à la main de son ravisseur, une main plus rassurante malgré tout que les éclairs et le fracas du ciel.
- Tu n'as pas peur de l'orage, Tyler ?
- Non, mentit l'enfant.
- C'est bien. Tu es un bon garçon, vraiment.
Ils marchèrent un bon moment sous la pluie. Tyler suivait difficilement le rythme des foulées de l'homme. Il était obligé de trottiner, essoufflé, butant régulièrement sur des racines. L'eau lui dégoulinait sur le visage, et ses vêtements étaient trempés. Il commençait à avoir froid et à grelotter, alors qu'il faisait si chaud. Il fourra sa main droite dans la poche de son short, et sentit le métal rassurant des clés de sa maison. Une idée lui traversa l'esprit une seconde. Il serra doucement les deux petites clés dans son poing, tout en continuant de trottiner aux côtés de l'homme, qui marchait à grandes enjambées, bravant le déluge. Il sortit son poing, laissa son bras pendre le long de son corps, et quand ils passèrent sur un tapis de feuilles gorgées d'eau, desserra sa main pour laisser tomber, l'air de rien, son précieux trésor. Ravi, futé tel le Petit Poucet dont il connaissait si bien l'histoire, il osa esquisser un sourire. Mais son visage reprit vite son voile d'inquiétude, et sa concentration. Il essayait de mémoriser le chemin qu'ils prenaient. Il ne connaissait pas cette forêt, et tous les arbres se ressemblaient.
Enfin l'homme le fit s'arrêter, devant ce qui ressemblait à une vieille cabane en bois, sans aucune fenêtre, avec juste une porte sans vitre. Il farfouilla dans la poche de sa veste, et en sortit une clé qu'il enfonça dans le cadenas barrant l'accès à la porte. Il défit la lourde chaîne, et ouvrit.
- Entre, ordonna-t-il en le poussant doucement, d'une main plaquée dans son dos.
Il s'engouffra à la suite de l'enfant, et referma la porte derrière eux. Tyler, médusé, regardait l'endroit. Sur le sol de bois, un matelas était posé. Il n'y avait aucun autre meuble. Dans un coin un seau vide. Une odeur nauséabonde et le vacarme retentissant de la pluie qui résonnait sur le toit en taules. Mais ce qui attira l'attention de l'enfant était entreposé dans des caisses : des jouets, des livres et des paquets de gâteaux. Il se demanda à quoi cela pouvait bien servir. L'homme allait-il le laisser ici longtemps ? S'il ne voulait pas le tuer tout de suite, que voulait-il faire ? Lui faire mal ?
- Tyler, va t'asseoir sur le matelas.
L'enfant obéit, tout en scrutant d'un œil inquiet le moindre geste de son ravisseur.
- Tu vas rester ici. Je vais revenir, avec une amie, plus tard, annonça-t-il en menottant fermement les mains de l'enfant.
Tyler se laissa faire, sans réagir, se contentant de regarder les menottes. Il n'en avait jamais vu en vrai. Il vit l'homme sortir d'une caisse une seringue, la planter dans un flacon, et la remplir de liquide. L'enfant se raidit, pris de panique, sentant son cœur se mettre à battre très fort. Il crut que même l'homme pouvait l'entendre, tant on aurait dit qu'il sortait de sa poitrine. Il ferma les yeux, et inspira profondément pour se détendre, comme il le faisait chez le médecin pour ses vaccins.
- Je sais que tu as été sage, mais on n'est jamais trop prudents. Cette piqûre va t'apaiser, tu vas dormir un peu. Tu n'as pas peur des piqûres, Tyler ?
- Non, fit le garçon se disant combien son père serait fier de lui à cet instant.
L'homme lui piqua le bras, mais Tyler ne ressentit pas la douleur. Il lui demanda de s'allonger, il obéit. L'homme ne semblait pas méchant, sa voix était sévère, mais il lui parlait gentiment. Il le regarda quitter la cabane. Il l'entendit refermer le cadenas. Alors seulement des larmes se mirent à couler, et il sanglota. Il sentit ses paupières s'alourdir, et essaya de rester éveillé, en récitant à haute voix ses tables de multiplication. Mais le sommeil le gagna malgré tous ses efforts.
Cellule de crise, 12ème District, 15h30.
La pièce s'était assombrit brusquement. Dehors, l'orage rendait le ciel si noir qu'on aurait pu croire qu'il faisait nuit, et une étrange atmosphère s'était emparée de la ville : une chaleur humide, vaporeuse, se mêlant à l'obscurité inhabituelle en pleine journée.
Castle était assis à la table, un ourson de tissu posé dans chaque main, les scrutant, étudiant chacune des coutures, la forme des boutons qui leur servaient d'yeux, le choix des morceaux de tissu.
- Tu ne trouves pas qu'ils me regardent bizarrement ? dit-il à Kate, assise à ses côtés, en train d'étudier le rapport du labo concernant les deux peluches.
- Chut, Castle …, je réfléchis …, se contenta-t-elle de répondre, ne levant même pas le regard.
- Cet air cruel, ses yeux démoniaques …, j'en ai presque des frissons ! continua Castle.
- Castle, répondit Kate, lassée de l'entendre, où tu vois tes yeux démoniaques ? Ce sont des boutons !
- Regarde-les dans les yeux, tu vas voir !
- Non, je ne regarderai pas. Je cherche une piste moi, une vraie …
- Ahaha tu as peur ! Les gars, regardez si je n'ai pas raison ! lança Castle.
Esposito et Ryan s'approchèrent derrière lui, chacun d'un côté, et se penchèrent par-dessus son épaule, pour fixer dans les yeux les deux oursons en peluche.
- C'est vrai, Beckett, ils ont vraiment un truc bizarre … un air diabolique, fit Ryan, sérieux.
- Des oursons diaboliques, les gars ? C'est quoi l'étape suivante ? Des oursons tueurs ? railla Esposito avec sarcasme.
- C'est ça, oui ! s'exclama Rick, avec son air ahuri, comme Chucky … la poupée tueuse … imaginons que l'âme du tueur se soit infiltrée dans ces oursons …
- Castle, tu peux arrêter tes délires …, lança Beckett, en soupirant, exaspérée.
- Tout s'explique, l'orage qui s'abat sur la ville, l'obscurité, les oursons démoniaques …, continua Castle, à l'intention de Ryan qui buvait ses paroles.
- Et mes yeux démoniaques, tu les vois là ? demanda Kate, en le fusillant du regard.
- Euh …, tenez les gars … occupez-vous des oursons, fit Castle en leur balançant les peluches.
- Si tu t'ennuies, on peut te trouver de l'occupation …, et vous les gars, au lieu d'écouter ses délires de démonologie, concentrez-vous sur les listes de clients.
- Je n'écoutais même pas, râla Esposito.
- Si tu écoutais, continua Ryan.
- Non, c'est toi qui gobes tout ce qu'il raconte ! s'exclama Esposito, moqueur.
Beckett leur lança un regard sombre, et ils rejoignirent leurs écrans d'ordinateurs.
- Castle, tu veux un truc à faire ? lui demanda-t-elle, le voyant sortir son petit caillou de sa poche, et commencer à le faire tourner entre ses doigts.
- Non, non, Lieutenant Rabat-joie, je réfléchis … Mon cerveau est passé en mode sérieux. Je vais te trouver une vraie piste, sérieuse, comme tu les aimes ! Tu vas voir.
Jordan Shaw était occupée à manipuler les icônes sur l'écran pour étudier les liens entre toutes les femmes de l'entourage de Zach Cox, et celles de l'entourage de Braiden et Jason. Elle avait assisté à la petite scène le sourire aux lèvres. Malgré la rigueur du FBI à laquelle elle était habituée, elle aimait la légèreté qui pouvait émaner de l'équipe du 12ème District.
- Lieutenant Beckett, je vous tire mon chapeau, fit Jordan en souriant, comment faites-vous pour survivre avec ces trois énergumènes ?
- Oh … ce n'est pas facile tous les jours … mais on s'habitue, répondit Kate en souriant également.
- Vous avez trouvé quelque chose concernant ces oursons … diaboliques ? demanda Shaw.
- Non, rien. Des oursons tout ce qu'il y a de plus banal …
- Banal, banal …, marmonna Castle.
Kate le regarda, mi- exaspérée, mi- attendrie. Ses théories fumeuses avaient le don de l'agacer, surtout quand ils étaient au cœur d'une enquête sérieuse. Et pourtant, il était si craquant quand il partait dans ses délires auxquels il semblait croire.
Les agents Wade et Clayton firent irruption dans la pièce, de retour de leur entrevue avec le père Daniels.
- Agent Shaw, on a des informations intéressantes ! lança Wade.
Tous cessèrent leur occupation, et se tournèrent vers eux, suspendus à leurs lèvres.
- D'après le père Daniels, explique Clayton tout en mordant dans un sandwich, le cercueil était ouvert, lors de l'enterrement de Zach. Ses camarades de classe, les enfants de sa famille y ont déposé des objets en souvenir, dont des peluches.
- Ce qui nous ramène à nos oursons, fit Castle sur un ton satisfait.
-Oui, fit Wade, si on part du principe que celui ou celle qui a posé les oursons dans les boîtes de Jason et Braiden, reproduit ce qui s'est passé dix ans en arrière, alors notre tueur était un enfant à l'époque, et un adolescent aujourd'hui.
- Je dirais qu'il ou elle doit avoir entre 15 et 20 ans environ, précisa Kate.
- Et nous avons justement trois adolescents récurrents dans cette enquête, qui s'avèrent être la sœur et les meilleurs amis de Zach : Addison Hill, Alicia Cox, et Jeff Evans, répondit Shaw.
- Et tous ont aussi un lien plus ou moins direct avec Jason et Braiden, précisa Esposito.
- Mais ils ont aussi tous un alibi pour samedi midi, fit remarquer Ryan.
- Sauf que leur alibi c'est qu'ils étaient ensemble, constata Castle, prenant son air illuminé des grandes révélations. Vous vous rappelez cette enquête sur cet adolescent tué à Central Park ? Et comment ses amis se soutenaient entre eux se servant d'alibi mutuel ?
- La solidarité adolescente face aux parents, aux enseignants, et … aux crimes, ça pourrait expliquer qu'ils aient tous des alibis, continua Beckett.
- Esposito et Ryan, vous êtes allés au Ricky's pour vérifier ? demanda Shaw.
- Oui, mais ils voient passer tellement d'adolescents. Ils sont incapables de dire qui était là ou non samedi midi, expliqua Esposito.
- Pour le jeudi, sur les trois, lesquels ont un alibi fiable ? continua Jordan.
- Addison Hill. Elle était en cours, répondit Beckett.
- Ok, donc on l'élimine, fit Shaw.
- Alicia Cox, pas de certitude à 100%, la documentaliste n'a pas pu attester sa présence, continua Ryan.
- Qu'est-ce que le père Daniels vous a dit concernant Alicia ? demanda Shaw à l'intention des agents Wade et Clayton.
- Elle a longtemps été traumatisée par la mort de son frère, logique, et a perdu toute foi en la religion, alors que la famille est très pratiquante, répondit Wade.
- Il dit qu'elle n'a plus jamais été la même depuis la mort de Zach, ajouta Clayton.
- Ça ne fait pas d'elle une psychopathe pour autant …, fit remarquer Beckett calmement, évidemment après la mort d'un être cher, vous n'êtes plus jamais la même.
- Et vous Lieutenants Esposito et Ryan, quelle impression vous a-t-elle faite quand vous l'avez interrogée ?
- Elle était très calme, très posée, sérieuse. Une fille normale, répondit Esposito.
- Avec le recul, je dirais peut-être trop normale …, ajouta Ryan.
- Elle a manifesté une quelconque émotion ?
- Non, mais pas complètement froide non plus.
- Moi, je ne sais pas, dit Ryan, mais j'ai vu un truc dans son regard qui m'a surpris. Je ne sais pas quoi. Peut-être juste de l'inquiétude, ou du chagrin …
- Ou un grain de folie …., ajouta Castle.
- Et Jeff Evans ? reprit Shaw.
- Il n'a pas été interrogé, répondit Beckett, on n'avait pas de raison de le faire jusque-là. Il a simplement confirmé par téléphone pour samedi midi.
- Ok, Wade et Clayton, ramenez-moi ces trois mousquetaires. On va les réinterroger, séparément. S'ils cachent quelque chose, il y en a bien un qui va craquer, lança Shaw.
