Chapitre 18
Salle de repos, 12ème District.
Addison Hill, Jeff Evans et Alicia Cox étaient tous les trois encore en cours au lycée. Wade et Clayton avaient envoyé une équipe les chercher, mais à cette heure-ci, avec la circulation il allait falloir attendre au mieux une heure avant qu'ils n'arrivent au commissariat.
Kate rejoignit Rick, qui patientait devant la machine à café. Il avait le regard dans le vide, et son air sérieux et soucieux. Mais il sourit en lui tendant son café.
- Merci. Ça va ? demanda-t-elle tendrement.
- Oui. Je pensais à quelque chose en fait, fit-il en prenant son café. Quand j'étais ado, je devais avoir quinze ans à peu près, je passais le plus clair de mon temps avec mes deux meilleurs amis, Todd et Meg. Pendant des mois, on traînait tous les trois. Et un jour, Todd et Meg ont commencé à sortir ensemble …
- Et tu t'es retrouvé tout seul …
- Oui, je les ai vus de moins en moins, puis quasiment plus du tout. Pendant quelques semaines, c'est comme si j'avais perdu tous mes repères, continua Rick, songeant à la solitude qu'il avait ressenti à cette époque-là.
- Et comment tu t'en es remis ?
- Oh, après j'ai rencontré une bande de potes vachement plus rigolos et je me suis lâché un peu …, répondit-il avec un sourire.
Kate sourit à son tour, pensant à toutes les bêtises qu'il avait pu faire quand il était plus jeune, et dont elle n'osait imaginer l'ampleur.
- Bref, reprit-il, tout ça pour dire que les plans à trois, ça ne marche pas. Enfin … sauf dans les films pornos.
- Ça ne marche pas, non, parce qu'il y en a toujours un qui finit par se retrouver à l'écart, continua Kate, comprenant où il voulait en venir.
- Et c'est Alicia.
- Après avoir perdu son frère, elle a pu avoir l'impression de perdre l'amitié d'Addison et Jeff quand ils ont commencé à sortir ensemble.
- Sauf qu'au lieu de se trouver des potes rigolos pour combler sa solitude, elle a décidé d'enlever des enfants …, fit Castle, cynique.
- Ça expliquerait les dix ans d'écart entre le traumatisme initial et le passage à l'acte.
- Tu te rends compte si Alicia est notre mante-religieuse ? Seize ans … A seize ans, on se planque dans les toilettes du lycée pour embrasser son petit-copain, on se goinfre de glace en s'abreuvant de musique cloîtré dans sa chambre, on planifie des soirées et des sorties-ciné … pas des meurtres d'enfants …
- Oui, ça fait froid dans le dos …
- Comment devient-on sociopathe à seize ans ?
- Je crois qu'on l'est depuis toujours, malheureusement, on ne le devient pas comme ça, expliqua Kate.
- Je ne comprendrai jamais les perversions du cerveau humain, fit Rick, dépité.
- C'est pour ça que tu n'es pas psy, mais écrivain, le taquina Kate.
J- 'aurais préféré que notre tueuse soit une cougar finalement. C'est moins tragique …, et les parents d'une cougar sont trop vieux pour réaliser qu'ils ont enfanté un monstre, constata-t-il, pragmatique.
- Ce n'est peut-être même pas Alicia.
- Ça fait quand même beaucoup de pistes qui nous conduisent à elle, fit remarquer Rick.
- Des pistes oui … mais ni indice ni preuve, répondit Kate, on n'a absolument rien qui la relie aux enlèvements ou aux meurtres.
Rick avala une gorgée de café, tout en se perdant de nouveau dans ses pensées.
- A quoi penses-tu avec cet air sombre ? demanda Kate.
- Aux Cox. Tu te rends compte, si c'est vraiment Alicia …ils ont déjà perdu leur fils tragiquement, et maintenant leur fille serait une psychopathe … Tu crois qu'on continue à aimer son enfant même si on sait qu'il a commis le pire des crimes ?
- Je ne sais pas. Mais quand je te vois, je pense que l'amour d'un père est indestructible et immuable. Parce qu'il est irrationnel.
Elle prit sa main dans la sienne, et ils enlacèrent leurs doigts.
- Oui, tu as raison. J'aimerai Alexis quoiqu'elle fasse …, avoua-t-il.
- Je te le rappellerai quand elle aura épousé un gigolo italien ! lança Kate, taquine, pour détendre l'atmosphère.
- Gigolo italien ? Quoi ? Elle t'a dit quelque chose ?! demanda Rick, soudain en ébullition.
- Non, rigola Kate, toujours ravie de le voir sortir de ses gonds dès qu'il était question de sa fille. C'est une blague …
- Viens par-là, toi …, lui dit-il en l'attirant par la taille, conquis par son sourire moqueur.
Il la prit dans ses bras, la serrant fort contre lui, enfouissant son visage dans le creux de son cou.
- Tu sais, toi-aussi tu pourrais tuer quelqu'un je t'aimerai toujours, lui chuchota-t-il à l'oreille.
- Ça marche aussi si je ne tue personne ?
- Bien-sûr. C'est même mieux en fait …, répondit-il en lui déposant un baiser sur le front.
- Allez viens, bourreau de mon cœur, on a une enquête à résoudre.
Hoboken, New-Jersey, 16h15.
Exceptionnellement, il avait demandé à Jodie s'il pouvait récupérer les filles à la sortie de l'école, prétextant vouloir profiter un peu plus d'elles. Accaparée par son travail, Jodie avait accepté, à condition qu'il les lui ramène pour le dîner. Cela ne le dérangeait pas, il avait de toute façon un impératif à dix-huit heures. Il avait juste besoin de la présence innocente et enjouée de ses filles pour se fondre dans le décor.
Depuis qu'il avait entendu le discours du maire à la radio la veille, il n'avait qu'une idée en tête : voir les policiers à l'œuvre, les familles éplorées, les enfants inquiets, les badauds curieux. Il voulait se mêler aux événements, pour mieux apprécier le rôle-clé qu'il y avait joué.
Il avait récupéré Carrie et Aileen à la sortie de leur classe, au sud de la ville. Puis, il était retourné jusque Weehawken, au bord de l'Hudson River, se garant à proximité d'Ellsworth Park. Par chance, l'orage avait cessé. Il avait ensuite marché, une fille dans chaque main, espérant pouvoir arriver jusque l'école de Tyler Benett. Mais le quartier avait déjà été bouclé par la police, empêchant à quiconque d'entrer dans le périmètre. Sur Palisade Ave, la circulation avait été stoppée et une foule se pressait, jetant des yeux curieux et inquiets vers l'horizon, où on apercevait au loin le bâtiment de briques rouges qui abritait l'école Daniel Webster. Des badauds, des habitants du quartier, des familles se bousculaient, guettant les moindres faits et gestes des policiers. Il jubilait, en se fondant dans cette agitation anxieuse : il scrutait les visages, palpant la détresse et l'effroi, percevant des bribes de conversations tourmentées. Pour la première fois, il ressentait un plaisir nouveau, qui au-delà de l'excitation qui l'avait ravi en enlevant Tyler, lui procurait une sensation de toute-puissance.
Cellule de crise, 12ème District.
Beckett et Castle rejoignirent la cellule de crise d'où sortait en courant l'Agent Shaw. Ils eurent juste le temps de l'entendre leur lancer « Il a remis ça ! », et elle s'engouffra dans le bureau de Gates. Ils se précipitèrent dans la pièce, où la tension était à son comble.
- Qu'est-ce qui se passe ? fit Beckett, alarmée.
- On vient d'avoir un appel de l'école Daniel Webster, à Hoboken. Un garçon, Tyler Benett, 9 ans, a disparu, répondit Wade, faisant courir ses doigts sur le tableau translucide pour y faire apparaître les informations souhaitées.
Les visages de Kate et de Rick se voilèrent de désarroi. Ce qu'ils redoutaient depuis hier était arrivé, et ils n'avaient pas réussi à l'empêcher.
- On a plus de détails ? reprit Beckett.
- Le père s'est inquiété en ne le voyant pas rentrer à 15h30, expliqua Ryan, il s'est rendu à l'école, espérant y trouver son fils. Et il s'avère que quelqu'un s'était fait passer pour lui et avait appelé l'école vers 13h pour dire que Tyler serait absent cet après-midi.
- Ça veut dire qu'il a disparu depuis plus de trois heures déjà ? demanda Kate, avec stupéfaction.
Elle savait combien les heures étaient précieuses dans ce style d'affaires. Elle chercha du regard les yeux de Rick, qui lui renvoyèrent la même inquiétude, teintée d'incertitude et de tourment.
Sur l'écran, apparut la photo d'école de Tyler Benett, jouxtant celle d'Alicia Cox, toujours affichée depuis le milieu de journée. Kate dévisagea l'enfant et l'adolescente, ses yeux courant de l'un à l'autre.
- Alicia Cox était en cours, c'est sûr ? demanda-t-elle, dubitative.
- Oui, on l'a interrogée aux environs de midi, répondit Esposito, on est reparti il était presque midi et demi. Si Tyler a été enlevé vers 13h, c'est impossible qu'elle ait pu être à Hoboken en si peu de temps.
- Et là où est-elle ? continua Kate.
- Dans la voiture de police qui nous l'amène, répondit Clayton.
- Notre seule piste s'effondre …, ajouta Wade.
- Ce n'est pas parce qu'elle n'y était pas, qu'elle n'y est pas liée, ajouta Beckett.
Jordan Shaw fit irruption. Son sourire habituel avait laissé place à un visage implacable, ferme et autoritaire.
- La police de Hoboken a bouclé le quartier de le Weehawken, commença-t-elle. Ils nous attendent. Wade et Clayton, prenez des agents sur place, et ratissez tout le quartier sur un kilomètre autour de l'école. Trouvez-moi quelqu'un qui a vu quelque chose.
Wade et Clayton attrapèrent leurs vestes et se ruèrent dans le couloir, sans même entendre la fin du discours de l'agent Shaw.
- Lieutenants Esposito et Ryan, allez à l'école, interrogez le père et tout le personnel.
- Ok. Allez, c'est parti !
- Castle, allez avec eux, votre sens de l'observation pourrait être utile. Lieutenant Beckett, on va s'occuper des trois … mousquetaires.
Castle acquiesça, lança un regard tendre à Kate, qui, il le savait, devait pester intérieurement de n'avoir pas réussi à trouver des indices probant plus tôt, et fila vers le couloir où l'attendaient déjà Esposito et Ryan.
- Je n'en démordrai pas, ils ont un lien, même si cette fois-ci il est peut-être plus subtil, fit Shaw en regardant Beckett qui fixait le tableau.
- Oui. On doit les faire parler rapidement.
Hoboken, New-Jersey, quartier de Weehawken.
Il était plus de 16h30 quand ils arrivèrent enfin à Weehawken, toutes sirènes hurlantes. Ils avaient dû se garer sur Palisade Ave, car tout le quartier avait été bouclé, et les rues étaient envahies de badauds, qui, tels des vautours, venaient se repaître du malheur des autres, et s'abreuver de tragédies humaines.
Wade et Clayton s'éloignèrent vers Maple Street où vivait la famille Benett, tandis que les gars remontaient l'avenue en direction de l'école, le plus rapidement possible, chacun, à la fois soucieux et sur le qui-vive, tentant de s'imprégner des lieux, des détails qui pourraient avoir leur importance. Tout en se frayant un passage parmi la foule, Castle réfléchissait, triturant son petit caillou qu'il avait sorti de sa poche, comme pour tempérer son angoisse. Cet enlèvement-là était différent : Tyler était plus âgé que Jason et Braiden, le quartier était différent aussi, et tout semblait s'être passé à l'écart des regards. Si le quartier était actuellement en ébullition, en pleine journée, au moment de l'enlèvement, il devait être parfaitement silencieux, tous les habitants étant au travail. Il fut tiré subitement de ses réflexions par quelqu'un qui le heurta. Sans même s'en rendre compte, il laissa échapper son caillou, et le vit tomber, et rouler jusque dans le caniveau. Il s'apprêtait à se pencher pour la ramasser, quand il vit une petite main potelée s'en emparer. Il regarda la fillette, souriante, qui contemplait l'objet, telle une pierre précieuse. A ses côtés, une autre fillette, un peu plus grande, et un homme, en costume.
- Carrie, redonne ça au monsieur s'il te plaît, fit l'homme, en posant une main protectrice sur l'épaule de l'enfant.
La fillette lui tendit le caillou, avec un sourire.
- Merci, ma grande, répondit Rick, en fourrant le caillou au fond de sa poche, et se hâtant de rejoindre ses coéquipiers.
Ils passèrent sous le cordon de sécurité et se faufilèrent entre les voitures de police. Un agent les informa que le poste de crise avait déjà été installé au sein de l'école, et que le père de l'enfant s'y trouvait.
Ils traversèrent les longs couloirs, silencieux, jusque la grande salle de réunion où avaient été rassemblées toutes les personnes susceptibles de fournir des informations sur la disparition de Tyler Benett.
- Je m'occupe du personnel, fit Ryan, en s'éloignant vers le groupe formé des institutrices et du directeur de l'école.
Rick aperçu le père de Tyler, dans un coin de la pièce, entouré par deux policiers. Il était assis, courbé en deux, la tête entre les mains, portant tout le poids du monde sur ses épaules. A la vue de cet homme effondré, il sentit une boule se former au fond de son ventre, comme si son cœur se serrait sous l'effet de la douleur. Cette douleur poignante qu'il avait lui-même déjà ressenti par le passé, nourrie de toutes ses émotions assassines qui vous hantent, comme si on vous avait arraché une partie de vous-même, comme si vous aviez atteint le point de non-retour. A cet instant-là, il n'y a pas d'espoir possible. Notre cerveau se prépare au pire, tente d'anticiper le deuil de la chair de sa chair, presque pour, inconsciemment, se protéger lui-même d'une souffrance insurmontable.
- Lieutenants Esposito, Police de New-York, annonça Esposito à l'intention des policiers.
- C'est Mark Benett, le père de Tyler, répondit l'officier, en désignant du regard l'homme toujours prostré sur sa chaise.
- Il va tuer mon fils …, murmura Mark Benett, relevant vers eux son visage baigné de larmes.
Rick avait toutes les peines du monde à ne pas se laisser submerger par le chagrin de cet homme.
- Monsieur Benett, on est là pour retrouver Tyler, fit Esposito, tentant de le rassurer.
- Il va le tuer … il va le tuer … mon petit garçon …, se lamentait-il, inconsolable et désespéré.
- Mark, fit Rick en tirant une chaise pour s'asseoir à sa hauteur, je sais qu'à ce moment précis vous êtes dévasté et que vous pensez au pire. Mais il faut garder espoir, pour Tyler. Ne plus y croire, c'est enterrer votre fils. Tant qu'on ne m'aura pas annoncé que Tyler est mort, on se battra pour le retrouver. Battez-vous avec nous.
Esposito lança à Castle un de ces regards signifiant que ce qu'il venait de dire à ce père anéanti était admirable. Lui-même en était touché et ébranlé.
- On a besoin de vous, Monsieur Benett, on a besoin que vous répondiez à quelques questions, continua Esposito.
- Oui, finit-il par dire d'une voix encore tremblante, en frottant ses mains sur ses joues pour essuyer les larmes.
- Quand avez-vous vu Tyler pour la dernière fois ? demanda Esposito.
- Il est rentré déjeuner à la maison mais je suis reparti avant lui. Tyler part pour l'école vers 13 heures d'habitude.
- Il y va à pied ?
- Oui, c'est à cent mètres, même pas … Je ne pensais pas que …, répondit le père, ses yeux se remplissant de larmes de nouveau.
- Vous n'y êtes pour rien. Même si Tyler n'était pas parti à pied, ce salaud aurait trouvé un moyen de l'enlever, fit Castle, essayant de l'empêcher de culpabiliser.
- Quel chemin prend-il pour aller à l'école ? demanda Esposito.
- Il prend l'allée à côté de la maison, expliqua-t-il, en frottant ses yeux rougis.
- Quand vous êtes rentrés cet après-midi, la maison était fermée ?
- Oui.
- Donc Tyler a été enlevé entre la maison et l'école, résuma Castle.
- Dans l'allée, précisa le père Tout à l'heure, quand je le cherchais, j'ai demandé à son copain Leo s'il l'avait vu. Ils font toujours le chemin ensemble. Mais à 13h, Leo n'a pas vu Tyler. En général ils se retrouvent au bout de l'allée.
- Leo comment ?
- Leo Price. Il est là-bas, répondit-il en montrant du doigt un jeune garçon qui attendait auprès de sa mère, l'air inquiet.
- Ok, on ira l'interroger après. Où est la mère de Tyler ? Vous êtes divorcés ? continua Esposito.
- Non, la maman de Tyler est décédée quand il était tout petit.
- Avez-vous remarqué quelque chose d'inhabituel ces jours-ci ? Ou Tyler vous a-t-il confié quelque chose ?
- Non, rien.
- Parlez-nous un peu de Tyler. Il a pu partir de son plein gré avec un inconnu ?
- Non. Il n'est pas craintif ou timide, mais il est normalement prudent. Celui qui l'a pris a dû gagner sa confiance.
- Il va falloir transmettre aux agents là le plus d'informations possible concernant Tyler pour déclencher l'Alerte Amber.
- Oui.
- Monsieur Benett, on fera tout ce qui est humainement possible pour retrouver votre petit garçon, conclut Esposito, il serait préférable que vous regagniez votre domicile au cas où.
- D'accord. Merci.
Esposito fit signe aux agents de police de le prendre en charge. D'ici quelques minutes, l'Alerte Amber passerait en boucle dans tous les médias.
Ils rejoignirent Ryan, qui en finissait avec le personnel de l'école.
- Un homme a appelé l'école vers 13h15 et le plus normalement du monde, a prévenu de l'absence de son fils, annonça-t-il, l'institutrice qui a répondu n'a pas douté une seule seconde que ce puisse ne pas être le père de Tyler.
- Et c'était le tueur. Il voulait gagner du temps, constata Castle.
- Personne n'a rien signalé de suspect autour de l'école. Tout le monde était un peu plus vigilant que d'habitude, même si l'école étant hors de New-York, ils se sentaient moins concernés, continua Ryan.
- Allons voir Leo, fit Esposito en les entraînant vers l'enfant.
Chapitre 19.
12ème District, New-York.
Victoria Gates faisait face aux deux adolescents, Addison Hill et Jeff Evans, dans la salle destinée à accueillir les familles. Elle avait convaincu leurs parents de la laisser les questionner seule, leur assurant que c'était une simple discussion, et que leurs enfants n'étaient pas soupçonnés de quoi que ce soit. Ils attendaient donc patiemment dans la pièce voisine.
- Addison, Jeff. Je suis Victoria Gates, je suis le Capitaine de ce commissariat, commença-t-elle posément.
- Bonjour, répondirent-ils poliment.
- Vous savez, ce n'est pas souvent que le Capitaine que je suis mène un interrogatoire. Si c'est moi qui suis là face à vous, c'est parce que tous mes hommes et tous les agents du FBI sont mobilisés pour cette affaire dramatique, continua Gates rendant volontairement son ton de plus en plus solennel et ferme.
Addison et Hill la regardaient, l'air un peu intimidés.
- Il y a quelques heures, un autre enfant a été enlevé, donc voyez-vous, j'ai autre chose à faire que de perdre mon temps à interroger des ados qui mentent comme des arracheurs de dents.
Elle les scrutait l'un après l'autre, les fusillant de son regard noir. Elle sentait qu'ils n'en menaient pas large et qu'il n'en faudrait sûrement pas beaucoup pour les faire craquer. Addison détourna les yeux, et se mit à regarder ses genoux.
- Tyler Benett. Vous le connaissez ?
- Non, répondirent-ils, l'un après l'autre.
- Question suivante. Je sais qu'on vous l'a déjà posée, mais apparemment vous avez eu du mal à la comprendre : où et avec qui étiez-vous samedi midi ?
- Au Ricky's, répondit aussitôt Addison en relevant la tête, avec Matthew et Alicia.
- Oui, j'y étais aussi, confirma Jeff.
Elle les dévisagea, l'air impassible et figée, en gardant le silence, son regard se portant tantôt sur l'un tantôt sur l'autre. Les deux adolescents ne bougeaient pas, courbant un peu le dos, comme s'ils avaient voulu rentrer se cacher sous terre.
- Cela fait longtemps que je n'ai pas fait d'interrogatoire en personne, mais je sais toujours reconnaître les menteurs. Ce n'est pas pour rien que je suis Capitaine de ce commissariat. Il n'y a rien de pire pour m'énerver, alors ouvrez grand vos oreilles parce que ma dernière question je ne vous la poserai qu'une seule fois.
Elle se leva, les toisant de haut, et leur lança sur un ton sévère et intransigeant :
- Alicia Cox était-elle avec vous au Ricky's samedi midi ?
Les larmes se mirent à couler malgré elle sur les joues d'Addison, et Jeff, baissa les yeux. Mais aucun des deux ne se décidait à prendre la parole.
- Dépêchez-vous avant que je ne perde patience ! cria Gates, si fort, qu'elle en fut elle-même surprise.
- Non, finit par murmurer Jeff.
- Jeff, je ne t'entends pas bien. Alicia était-elle avec vous au Ricky's samedi midi ?
- Non, Alicia n'était pas avec nous, fit Jeff d'une voix plus audible.
- Addison tu confirmes ?
- Oui, sanglota-t-elle.
- Pourquoi avoir menti ? demanda Gates en se rasseyant.
- Elle était juste avec son petit-copain. Elle ne voulait pas que ses parents le sachent. Ils sont un peu stricts, expliqua Jeff.
- Elle n'a rien fait de mal …, ne le dites pas à ses parents s'il vous plaît, ajouta Addison.
- Ses parents vont avoir bien d'autres soucis à se faire ! Qui est son petit-copain ? reprit Gates.
- On ne l'a jamais vu. Il va dans un autre lycée.
- Quel lycée ?
- On n'en sait rien.
Victoria Gates les laissa rejoindre leurs parents, et rentrer chez eux, se disant qu'ils avaient eu leur dose de stress pour quelques temps. Elle rejoignit la petite pièce jouxtant la salle d'interrogatoire où l'attendaient Beckett, Shaw et le Dr Henton. De l'autre côté de la vitre sans tain, Alicia Cox et ses parents patientaient.
- Mission accomplie, ils ont eu affaire à l'Iron Gates des grands jours ! annonça-t-elle en lançant un œil complice et entendu à Beckett.
- Génial, sourit Kate, qui en oubliait parfois qu'avant d'être Capitaine, Gates était flic.
- Donc, reprit Gates plus sérieusement, Jeff et Addison ont tous les deux nié avoir été avec Alicia au Ricky's samedi midi. D'après eux, elle était avec son petit-copain à ce moment-là et ne voulait pas que ses parents le sachent.
- Petit-copain ? Elle a dit à Esposito et Ryan qu'elle n'en avait pas, fit Shaw. Et concernant Matthew, ils ont confirmé qu'il était présent ?
- Oui.
- Alicia ne l'a pas mentionné non plus quand ils l'ont interrogée. On va jouer là-dessus, ajouta Shaw. Lieutenant Beckett, vous êtes prête ?
- Oui.
- Allez, il va falloir la jouer fine. Dr Henton, ouvrez l'œil, et Capitaine, on compte sur vous tout à l'heure, lança Jordan Shaw en quittant la pièce, suivie de Beckett.
Salle d'interrogatoire, 12ème District.
Alicia était sagement assise, l'air angélique. Elle était jolie, avec sa longue chevelure brune délicatement attachée, une barrette retenant sa frange, son petit nez retroussé, son teint pâle et délicat, son sourire serein. Un visage qui laissait transparaître une grande intelligence. Une jeune fille tout en simplicité : pas de maquillage outrancier, un jean et un tee-shirt passe-partout. Assise entre ses parents, Laura et Phil, les mains posées l'une sur l'autre sur la table, elle semblait incarner la perfection, voire la sainteté. Il ne lui manque plus que l'auréole et le tableau serait parfait, se disait Kate en la contemplant.
Beckett et Shaw auraient préféré l'interroger sans la présence de ses parents. Mais elles n'avaient pas le choix, la jeune fille étant mineure. Il n'y avait aucune preuve la rattachant aux crimes : ni ADN, ni empreinte, ni fibre, ni témoignage. Rien. Mais elle était la seule personne qui correspondait en quasi-totalité au profil psychologique de cette femme mystérieuse. L'instinct de Jordan Shaw, comme celui de Beckett, les guidait irrémédiablement vers Alicia Cox.
Beckett s'assit à la table, tandis que l'Agent Shaw commençait à arpenter la pièce de long en large, faisant mine de réfléchir. Elles avaient savamment orchestré la mise en scène de leur interrogatoire. Derrière la vitre sans tain, le Dr Henton et le Capitaine Gates analysaient la scène, prêts à intervenir. L'objectif n'était pas de l'accuser directement, mais de la faire passer par toutes les facettes possibles de l'émotion, de la faire parler au maximum, pour mieux la cerner et capter un détail qui pourrait, peut-être, les mener vers un indice.
- Alicia, commença Beckett d'un ton ferme, je te remercie d'être venue. On a besoin d'éclaircir quelques petites choses. Peux-tu nous rappeler où tu étais samedi midi ?
- Je suis allée manger un hamburger avec Addison et Jeff, mais je l'ai déjà dit aux deux inspecteurs qui sont venus au lycée.
- D'autres témoins à part Addison et Jeff ? continua Beckett.
- Non, enfin les serveurs c'est tout, et puis tous les clients, répondit calmement Alicia.
- Et Matthew Miller ? Ça ne te dit rien ? demanda Shaw, d'une voix qu'elle voulait agréable.
- Pourquoi ? fit Alicia, étonnée.
- Parce qu'hier, ta meilleure amie Addison nous a dit qu'elle avait mangé un hamburger avec Jeff, toi, et Matthew.
- Je n'ai pas vu Matthew pourtant, ajouta Alicia le plus naturellement du monde, je suis partie la première. Il est peut-être arrivé après mon départ. Ou peut-être qu'Addy se trompe.
- Comment Addy pourrait se tromper sur la présence ou non de son ami Matthew ?
- Je ne sais pas, répondit-elle innocemment, en baissant la tête, commençant à jouer avec son bracelet, mais j'étais avec eux. Demandez à Addison et Jeff. Ils vous le diront.
- On va leur demander, répondit Kate, souriant intérieurement.
- Accusez-vous ma fille de quelque chose ? demanda soudain Phil Cox.
- Non, monsieur.
- Pourquoi ce ton accusateur alors ? continua-t-il.
- Tout le monde est un peu à cran, monsieur Cox, on a besoin de vérifier tous les dires des amis d'Addison Hill, mentit Shaw, il s'agit d'infanticides, je vous rappelle. Je pense donc qu'on peut se permettre de hausser un peu le ton quand on pense que quelqu'un nous ment.
- Alicia, es-tu en train de mentir à la police ? Tu sais ce que le père Daniels dit toujours, si c'est pour protéger un ami…, commença sa mère.
- Maman, je ne me mens pas. Et le père Daniels dit beaucoup de choses, ce n'est pas pour ça qu'on doit écouter tout ce qu'il raconte, répondit Alicia, prenant un air exaspéré.
- Laissons le père Daniels de côté pour l'instant, si vous voulez bien, fit Beckett.
- Jeudi vers 15h30, que faisais-tu au centre de documentation ? continua Shaw.
- Une recherche pour mon cours d'histoire.
- Qui peut témoigner t'y avoir vu ?
- Je ne sais pas moi, à vous d'enquêter. Je n'étais pas là-bas en train de me dire : « qui pourrait témoigner en ma faveur si un meurtre était commis ».
- Alicia ! Ne sois pas insolente, la réprimanda sa mère, inconsciente de ce qui se jouait devant elle.
Kate observait chacun des gestes de la jeune fille, et se félicita de constater que le petit ange pouvait être insolent.
- Désolée, maman, c'est juste que … je n'ai rien fait de mal …, répondit Alicia en baissant la tête, en plus, papa est venu me chercher au lycée ce jour-là.
- Monsieur Cox ? Je croyais que vous étiez chez vous jeudi en fin d'après-midi ? s'étonna Jordan.
- Oui, mais je suis juste sorti un petit quart d'heure, le temps de récupérer Alicia à la sortie du lycée, répondit Phil.
- A quelle heure ?
- Je ne sais plus exactement, 16 heures peut-être.
- Et ce détail vous avait échappé hier ? demanda Beckett, l'air irritée.
- Désolé, fit Phil Cox, je ne pensais pas que c'était important. C'était juste quinze minutes.
Shaw et Beckett se lancèrent un regard effaré. Cette révélation leur avait fait l'effet d'une bombe. Si Phil Cox avait effectivement récupéré sa fille au lycée jeudi, alors elle ne pouvait pas avoir participé à l'enlèvement de Braiden, et toutes leurs théories s'effondraient. Le père et la fille mentaient-ils tous les deux ? Pourquoi, si c'était un mensonge, Alicia n'avait-elle pas commencé par donner cet alibi à Esposito et Ryan dès ce midi ? Serait-elle capable de mettre en scène son interrogatoire et de manipuler son père ? Kate était pour le moins désemparée. Il fallait poursuivre l'interrogatoire, et suivre le plan initialement prévu.
- Depuis quand Addison sort-elle avec Jeff ? reprit Shaw tout en continuant ses va-et-vient dans la pièce.
- Un mois environ, je crois. Je ne me souviens plus exactement, répondit Alicia, évasive.
- Ce n'est pas un peu difficile pour toi cette situation nouvelle ? continua Shaw.
- Un peu parfois. On se voit moins, ils passent du temps ensemble, c'est normal. Mais ce sont toujours mes amis, répondit-elle, compréhensive.
- Oui, les trois mousquetaires.
- Oui, voilà, répondit Alicia, avec un joli sourire.
- Et Zach, il te manque ? demanda brusquement Shaw.
- Evidemment, c'était mon frère.
- Un autre enfant a été enlevé, Alicia, lui annonça Kate, calmement.
- Mon Dieu ! s'exclama la jeune fille, prenant un air horrifié.
- Alicia, ne jure pas s'il te plaît ! lui asséna sa mère.
- Si tu sais quelque chose à ce sujet, il serait bon que tu nous donnes des informations, conseilla Shaw.
- Vous êtes folles ma parole, fit son père, comment Alicia pourrait-elle avoir des informations à vous donner ?
- Monsieur Cox, nous pensons qu'Alicia pourrait connaître, sans le savoir, celui qui est à l'origine de ces assassinats, mentit Beckett, voulant calmer le jeu avant que le père ne décide d'appeler un avocat.
- Alicia, je t'en prie, si tu sais quelque chose, dis-leur pour qu'on puisse rentrer, lui lança son père.
- Je ne sais rien, Papa. Mais ça ne me gêne pas de répondre à toutes ces questions, ce n'est pas grave, fit Alicia, pleine de bonne volonté. Si ça peut aider à retrouver celui qui a fait ça à ces deux garçons.
A ce moment-là, la porte s'ouvrit, et Victoria Gates fit son entrée.
- Agent Shaw, je dois vous parler, fit-elle, sans même jeter un œil à la jeune fille.
Jordan Shaw s'approcha, et Gates fit mine de lui souffler une information à l'oreille. Puis elle sortit en claquant la porte. Alicia avait observé la scène, impassible.
- Alicia. Addison et Jeff viennent d'avouer que tu n'étais pas au Ricky's samedi midi, lui lança Jordan Shaw.
- C'est impossible qu'ils aient dit ça.
- Ah bon ?
- Oui, parce que j'y étais, s'entêta l'adolescente.
- Pourquoi auraient-ils dit le contraire alors ?
- Je ne sais pas, fit-elle, en baissant la tête et commençant à pleurer, ce sont mes amis.
Kate observait les larmes qui coulaient sur ses joues. Elles avaient l'air si sincères. Si elle n'avait pas la preuve que la jeune fille mentait, elle aurait pu se laisser prendre à son petit jeu. Dans tous les cas, cette Alicia était digne d'être recrutée pour l'école de théâtre de Martha.
- Alicia, reconcentre-toi s'il te plaît, lui lança Shaw, en passant dans son dos, et en prenant un ton volontairement très agacé.
- Laissons-lui reprendre ses esprits, ajouta Beckett gentiment, elle est toute chamboulée.
- Nous revenons dans quelques minutes, lança Shaw à l'intention de Phil et Laura Cox qui consolaient leur fille.
Shaw et Beckett rejoignirent la petite salle derrière la vitre sans tain.
- Qu'en pensez-vous Dr Henton ? fit Shaw.
- Je pense que cette gamine est un génie ! lança-t-il avec un enthousiasme non dissimulé.
- Vous voulez dire un génie … psychopathe ? précisa Gates.
- Psychopathe, je ne sais pas encore, mais manipulatrice hors pair oui. Elle se joue de vous. Le moindre de ses gestes est réfléchi, le moindre de ses mots a une raison d'être.
- A quoi voyez-vous ça ? demanda Kate.
- Elle est souriante quand il le faut, elle pleure sur commande, elle fait la mignonne quand sa mère la réprimande, mais lui répond quand même avec insolence. Elle joue la gentille petite adolescente sérieuse, juste un peu revêche à cause du carcan religieux dans lequel elle a été élevée. Mais tout cela, c'est de la mise en scène. Pourquoi elle veut continuer à répondre à vos questions à votre avis ? Parce qu'elle jubile, elle se marre intérieurement. Vous venez quand même de lui demander ses alibis pour deux enlèvements, et elle vous répond tranquillement, sans s'inquiéter que vous la soupçonniez. Cette fille est une calculatrice d'une intelligence supérieure, un génie !
- Cessez de l'admirer comme ça Dr Henton ! lança Shaw avec un air sévère, cette fille est peut-être une tueuse.
- Vous croyez qu'elle puisse être impliquée ? demanda Gates.
- Elle cache quelque chose, c'est clair, répondit Henton. Mais elle n'a pour l'instant rien laissé paraître de l'ordre de la psychopathie. C'est une menteuse et une manipulatrice, reste à prouver que c'est une tueuse.
- Son alibi de samedi s'écroule, même si elle ne l'a pas encore reconnu, et elle nous sort un deuxième alibi pour jeudi, fit remarquer Beckett.
-Très malin …, ajouta Henton.
- Vous pensez que le père pourrait mentir ?
- Je ne sais pas, difficile à dire. Il a répondu tout de suite, sans hésitation. Les réponses de l'un ont complété celles de l'autre, expliqua le Dr Henton.
- Oui, mise en scène parfaite, alibi parfait. Je ne veux pas être pessimiste, fit Beckett, mais on ne va pas pouvoir la retenir longtemps …, le père est à deux doigts d'appeler un avocat, et on n'a toujours rien pour l'accuser de quoi que ce soit. Si ça la fait marrer de jouer l'actrice, elle n'est pas prête de lâcher une information.
- Il nous reste à jouer la carte du petit-copain. On y retourne, Lieutenant Beckett.
New-Jersey, quelque part dans la forêt, 19h30.
Il était assis, impassible, à même le sol dans la cabane. Il fixait l'écran de son ordinateur avec angoisse, hypnotisé par la lumière faiblarde qui en émanait dans la pénombre de l'endroit. Le vacarme était assourdissant, des torrents de grêle s'abattant sur le toit. La cigarette dans la bouche, il inspirait profondément pour s'enivrer de ce doux poison. L'angoisse lui cisaillait le ventre. Il ne jeta même pas un œil au gamin qui commençait à s'éveiller.
Elle n'était pas au rendez-vous. Il avait attendu un bon moment. Mais elle n'était pas venue. Elle n'avait pas répondu à son message non plus. Il se prit à penser qu'elle se soit lassée de leurs entrevues, qu'elle se soit contentée de ce qu'ils avaient vécu ces derniers jours. C'était impossible, elle était sienne. Il avait dû arriver quelque chose. Se pouvait-il que la police soit remontée jusqu'à elle ? Non, c'était impossible, elle n'avait laissé aucune trace, et elle était bien trop maligne. Il avait l'impression de ne pas l'avoir sentie, goûtée depuis une éternité. Il ne parvenait plus à capter son odeur dans la pièce, ni le goût de ses lèvres sur les siennes. L'angoisse le rendait malade, il avait envie de vomir, comme s'il était en manque de son corps, sa drogue, son sésame vers l'ivresse et l'extase.
Il sentit le regard du gamin qui le fixait. Son cadeau : là, allongé de tout son long sur le matelas, les yeux embrumés. Il n'avait aucune envie de s'occuper de lui en attendant qu'elle donne signe de vie, ni de passer la nuit à dormir ici à même le sol pour le surveiller. Il pouvait lui donner une autre dose de morphine pour l'endormir de nouveau. Mais la dernière fois avec Braiden, le gamin ne s'était plus réveillé tant il était assommé, et elle avait été très déçue. Il ne fallait pas que Tyler soit trop amorphe au cas où elle le contacte cette nuit.
C'était risqué de le garder ici trop longtemps. Il ne voyait pas comment on pourrait remonter jusqu'à lui, ici, mais dans le souci de minimiser les risques, il avait pris l'habitude d'être très mobile avec les enfants, arpentant les forêts des environs qu'il connaissait si bien pour être le repaire de bestioles sources d'ivresse. Il allait l'emmener un peu plus haut dans les bois, il y avait cette vieille maisonnette où il avait passé des nuits à guetter ses proies. En trente ans, il n'y avait jamais vu âme qui vive. Ce serait plus confortable pour lui, s'il devait rester avec le gamin quelques temps.
- Tyler ! Debout ! On sort !
L'enfant se leva, il avait l'impression d'avoir dormi des jours entiers. Il était gelé. Son short et son tee-shirt n'avaient pas eu le temps de sécher. L'idée de ressortir sous la pluie le rebutait, mais il n'avait pas le choix. Il avait observé l'homme assis en train de fumer. Il était différent. Il avait l'air moins gentil, et plus soucieux. Son regard lui faisait peur maintenant. La femme dont il avait parlé n'était pas là. Et s'il voulait l'emmener quelque part pour le tuer finalement ? Oui, c'était sûrement ça, il n'y avait pas d'autres raisons de sortir dans la tempête, si ce n'est pour l'étrangler, comme Jason et Braiden, et le mettre dans une boîte. Son papa allait mourir de chagrin. S'il le pouvait, il faudrait qu'il court, ce serait sa dernière chance. Mais ses jambes étaient si faibles, comme si elles étaient en coton, et ses poignets menottés commençaient à lui faire mal.
L'homme ouvrit la porte, et le poussa dehors. Une rafale de vent, et un torrent d'eau s'abattit sur lui, et il grelotta de tout son être. Il avait froid, il avait peur. Il n'allait jamais arriver à courir. Il allait le tuer. Il se demandait si ça faisait mal. Papa disait que maman n'avait pas eu mal quand elle était morte à l'hôpital. Mais là c'était différent, ça devait faire mal. Des larmes se mirent à couler sur ses joues, se mêlant à la pluie qui s'abattait sur son visage.
Ils partirent, tête baissée pour se protéger de la pluie et des rafales de vent, marchant l'un à côté de l'autre. Cela dura de longues minutes. Tyler suivait tant bien que mal la cadence imposée par l'homme, se montrant docile, malgré la peur. Il guettait le moindre signe pour pouvoir fuir.
Tout à coup, il vit l'homme buter sur une souche d'arbre, et trébucher. Il ne réfléchit pas une seconde, guidé par son instinct. Ses jambes se mirent à courir, sans que sa tête ne contrôle quoi que ce soit. Il courut, courut, courut, enjambant les racines, et les branches d'arbres cassées, slalomant entre les troncs. L'homme était à ses trousses, il l'entendait hurler son prénom, malgré le fracas de la pluie sur les arbres, et les bourrasques de vent. Il allait le rattraper c'était sûr, il était bien plus rapide.
La main se posa sur son épaule, attrapa son tee-shirt, le coupant dans son élan. Elle le plaqua au sol dans la boue, le retourna sur le dos. Il vit l'homme se pencher au-dessus de lui, dégoulinant, le regard lançant des éclairs.
- Alors Tyler, on n'est pas sage ?
Il sentit la main de l'homme se poser sur son cou.
Le regard effrayé de l'enfant l'excita, laissant présager de la suite de l'extase qu'il aurait ressentie s'il avait serré plus fort. Mais ce n'était pas encore le moment. Il allait redresser le gamin, quand un violent coup de pied vint le frapper en plein visage. Son nez se mit à saigner, et le temps qu'il réagisse, le gamin était reparti en courant.
- Tyler ! hurla-t-il en se relançant à ses trousses.
Tyler courait aussi vite que ses jambes le pouvaient. Il ne voyait pas où il allait, il courait. Tout d'un coup, le sol sembla s'effondrer sous ses pieds, et il se sentit tomber de très haut. Une douleur atroce résonna dans sa tête, et parcourut tout son corps. Et puis le silence. Il n'entendait plus la pluie, ni les hurlements de l'homme, ne sentait plus le vent.
L'homme regarda en contrebas, l'air désolé. Le gamin était allongé au sol, il ne bougeait plus, du sang s'écoulait de son crâne. Il pesta contre lui-même de s'être laissé avoir ainsi. Il resta quelques minutes à observer depuis la hauteur le corps de l'enfant inerte pour être sûr. Puis il partit. Les charognards s'occuperaient de lui.
Il ne vit pas les larmes qui coulaient encore sur le visage de l'enfant, immobile.
