Chapitre 20

Salle d'interrogatoire, 12ème District, 19h30.

Alicia avait séché ses larmes, réconfortée par sa mère. Elle avait retrouvé son air placide. Il n'en était pas de même pour son père, qui commençait à s'interroger sur l'objectif des questions qu'on posait à sa fille. Phil Cox s'était levé et faisait les cent pas l'air soucieux. Il se demandait lui-même ce que pouvait bien cacher Alicia. Il connaissait Addison et Jeff depuis leur naissance, c'était des gamins adorables, pas des menteurs cherchant à porter volontairement atteinte à leur amie d'enfance. Il y avait peut-être bien un garçon derrière les cachotteries d'Alicia, qui devait craindre leur réaction. Ils pouvaient être durs et sévères avec elle, surtout ces derniers temps, où ils la trouvaient de plus en plus rebelle. Quoiqu'elle cache, il voulait essayer d'en apprendre un peu plus en laissant l'interrogatoire se poursuivre.

- Alicia, ça va mieux ? fit Beckett, sur un ton volontairement gentil et compatissant, espérant apaiser le père.

- Oui, merci, c'est juste que … je ne comprends pas ce qui arrive. Pourquoi Addison et Jeff disent …

- Tu as un petit-copain ? l'interrompit Shaw, sans même faire mine de s'intéresser aux états-d' âme de la jeune fille.

- Non, répondit-elle avec un aplomb à toute épreuve.

- Alicia est trop jeune pour fréquenter les garçons, ajouta sa mère.

-Maman, je ne suis pas trop jeune, mais je n'ai pas de copain.

- Tes amis soutiennent tous les deux la même version, continua Beckett, tu n'étais pas au Ricky's parce que tu sortais en cachette de tes parents avec un garçon. Qui est-ce ?

- Mais je ne vois personne, je vous le jure.

- Pourquoi Addison et Jeff pensent-ils le contraire ? demanda Shaw.

- Bon, maintenant, ça suffit. Pourquoi voulez-vous absolument que ma fille ait un petit copain ? Quel rapport avec la mort de ces garçons ? s'énerva contre toute attente Laura Cox, en leur lançant des regards accusateurs.

- Madame Cox …, tenta Kate.

- Ecoutez, nous avons été bien gentils de venir répondre à vos questions, la coupa Phil Cox, mais maintenant ça commence à tourner en rond vos histoires. Laura, Alicia, on rentre. La prochaine fois que vous voudrez nous interroger, adressez-vous à notre avocat.

Phil Cox avait maintenant la conviction qu'Alicia leur cachait quelque chose, peut-être plus grave que ce qu'il imaginait. Il n'était pas allé la chercher jeudi soir au lycée. Et elle n'était pas au Ricky's samedi, puisque ses amis le disaient. Il était bouleversé de se dire qu'il en arrivait à douter de sa propre fille. Pire encore, qu'il imaginait qu'elle puisse être mêlée à cette triste affaire. Elle était difficile ces temps-ci, elle médisait régulièrement sur la communauté, et la foi en général, mais de là à commettre des actes atroces, non. Il avait senti que ce Lieutenant et cet agent du FBI devaient penser qu'elle était impliquée. Mais pourquoi ? Qu'avait fait Alicia ? Quoiqu'il en soit, il devait d'abord la protéger. C'était sa petite fille.

La jeune fille se leva et emboîta le pas à ses parents, se retournant juste sur le pas de la porte, pour lancer un « au-revoir » très poli.

Beckett et Shaw les laissèrent partir, sans dire un mot. Elles avaient convenu qu'au cas où cela se produirait, il ne fallait pas que le ton monte. Ne pas montrer à Alicia que son attitude les mettait hors d'elles, même si elles bouillonnaient intérieurement. Ne pas montrer aux parents que leur fille était le suspect n°1. N'ayant aucune preuve concrète, elles voulaient conserver l'avance qu'elles pensaient avoir en ayant vu clair dans le jeu d'Alicia.

Elles n'avaient de toute façon aucun moyen de retenir Alicia. Elle avait coopérée. La menacer à ce stade de l'enquête n'aurait mené à rien non plus. Au nom de quel motif aurait-elle dû leur avouer qu'elle avait un petit-ami ? Rien ne la reliait concrètement ni à l'enlèvement ni au meurtre des enfants ni à l'endroit où on avait trouvé les corps. Elle n'avait aucune obligation de révéler quoi que ce soit sur sa vie privée. Son obstination à nier pouvait passer pour un comportement adolescent classique. Comme l'avait dit le Dr Henton, cette fille était un génie. Un génie maléfique.

En sortant de la salle, Shaw fila rejoindre Gates dans son bureau pour discuter de la suite à envisager.

Kate traversa le commissariat pour aller se réfugier dans son univers, son bureau. Elle se laissa tomber dans son fauteuil, désemparée, le regard perdu sur le tableau blanc, recouvert d'indices qui ne menaient à rien. L'enquête piétinait. Il y avait un lien qui ne se faisait pas, et ils n'avaient absolument rien pour contraindre cette fille à parler. Et pourtant, elle était impliquée. Kate en aurait mis sa main à couper. Elle pensa au petit garçon qu'elle n'avait vu qu'en photo. Tyler. Ils avaient été incapables d'empêcher son enlèvement. Elle arrivait presque à ressentir sa peur, son angoisse. Pauvre petit bonhomme. S'ils ne trouvaient rien de plus rapidement, Tyler allait mourir lui-aussi. Elle avait l'impression de ne s'être jamais sentie aussi impuissante et désarmée.

Elle fut tirée de ses réflexions par le retour des agents Wade et Clayton qu'elle vit sortir en flèche de l'ascenseur et filer vers la cellule de crise. Quelques secondes plus tard, ce fut le tour de Castle et des gars qui la rejoignirent, s'étonnant de la trouver là toute seule.

Castle remarqua tout de suite son air désappointé et son regard désabusé, presque triste. Il la connaissait par cœur, l'interrogatoire des trois mousquetaires n'avait pas dû porter ses fruits.

- Hey, fit-il gentiment, en s'asseyant près d'elle.

- Hey, alors ? demanda-t-elle, impatiente.

- Laurel et Hardy ont tout passé au peigne fin. Pas de témoin dans la rue des Benett, répondit Ryan.

- Les experts et la police de Hoboken sont toujours sur place, continua Esposito. Les équipes cynophiles continuent d'explorer le quartier, mais avec ce déluge, ça laisse peu d'espoir de trouver une piste, continua Esposito.

- On a quand même le témoignage de son copain Leo qui a vu un homme sillonner le quartier en voiture plusieurs fois dans la matinée, fit Castle.

- Il guettait sa proie, résuma Kate.

- Voiture noire, plaque du New-Jersey. Un homme blanc, cheveux bruns, courts. Il fumait et était en costume, précisa Ryan.

- Ça réduit les recherches au New-jersey, ça laisse quoi … des dizaines de milliers de suspects …, ironisa Beckett.

- Il n'y a pas grand-chose qui correspond au mode opératoire habituel, reprit Castle. Tyler est plus âgé que Braiden et Jason, le quartier est très différent, hors de New-York, et il a été enlevé dans un lieu isolé, à l'abri des regards.

- Oui, et Addison ne connaît pas Tyler Benett, ajouta Kate.

- Il y a fort à parier qu'aucune des personnes déjà interrogées ne le connait.

- Il a été choisi au hasard, ce qui complique encore plus les choses, comme si ce n'était déjà pas assez compliqué, lança Kate en se levant pour aller étudier le tableau qu'elle connaissait par cœur.

Castle l'observa se planter devant le tableau, les bras croisés. Il l'avait rarement vue si désemparée. Esposito et Ryan avaient l'air de scruter aussi ses gestes, comme dans l'attente de quelque chose, eux-mêmes perplexes face à l'absence de toute piste permettant de se lancer à la recherche de Tyler Benett.

- Je pense que pour Jason et Braiden, c'est la femme qui contrôlait les opérations. Pour Tyler, l'homme a agi seul. Deux modes opératoires différents, parce que notre couple s'est scindé pour cet enlèvement, fit Castle.

- Mais pourquoi ? Crise conjugale ? demanda Ryan, l'air perplexe.

- Je ne pense pas, répondit Rick.

- Alicia avait cours toute la journée au lycée mais ce n'est pas ça qui l'aurait empêché d'agir si elle avait voulu participer à l'enlèvement, continua Kate.

- Donc c'est volontaire, fit Esposito.

- Si on a affaire à une dominatrice, elle peut avoir demandé à l'homme d'agir seul pour satisfaire ses exigences et lui montrer sa soumission. Ça correspondrait bien au profil.

- Qu'est-ce que ça a donné son interrogatoire ? demanda Ryan.

- Cette fille est une manipulatrice redoutable et une actrice de génie.

- Dois-je le présenter à ma mère ? fit Castle, esquissant un sourire pour détendre l'atmosphère.

- Si Martha a un rôle pour une ado déjantée, oui, répondit Kate en lui rendant son sourire.

Enfin un sourire. Cela suffit à le réconforter. Il n'aimait pas voir le visage de sa belle prendre son masque d'inquiétude.

- Addison et Jeff ont fini par lâcher le morceau : elle n'était pas avec eux samedi midi, mais avec un soi-disant petit copain, reprit Kate. Sauf qu'Alicia s'obstine toujours à nier.

- Elle a résisté à un interrogatoire mené par Miss Captain America et Xéna la guerrière réunies… cette fille doit être monstrueuse …, lâcha Castle, songeur.

Kate lui lança un regard noir, alors qu'Esposito et Ryan ne purent s'empêcher de pouffer de rire.

- Euh … désolé, j'ai pensé à haute voix …, fit Rick, avec son air penaud.

- De plus, Alicia a un nouvel alibi pour jeudi qu'il va être dur de démonter, reprit Kate. Son père est venu la chercher au lycée, plus ou moins à l'heure du premier enlèvement.

- Et il confirme ? demanda Ryan.

- Oui. Elle prend un plaisir narcissique à nous manipuler. Elle ne lâchera rien. Si vous l'aviez vu, c'est effrayant. On dirait un petit ange.

- Je me disais bien qu'elle était bizarre ce midi, fit Esposito, l'air sérieux.

- Bizarre ? Pffffff t'avais rien vu, mec ! lui lança Ryan, moqueur, elle t'a roulé dans la farine oui ! C'est moi qui t'ai dit qu'elle avait une lueur dans les yeux.

- Une lueur ? demanda Castle.

- Oui, une lueur. Je sentais un truc louche, fit Ryan.

- La lueur du démon qui sommeille en elle. Il a pris possession de son corps, et dévore son âme de l'intérieur.

- Castle …, oublie le démon, s'il te plaît, fit Kate, en soupirant. Lueur ou pas, cette fille n'est pas possédée par quoi ou qui ce soit. Elle est juste diablement intelligente et névrosée.

- Diablement ? Il y a donc bien un démon là-dessous ! s'exclama Castle.

- Lieutenants, fit la voix de Gates derrière eux, venez. On doit faire le point.


Hoboken, New-Jersey, 21 heures.

Il avait roulé plus d'une heure avant d'atteindre Hoboken, avec ce déluge de pluie qui n'en finissait pas de s'abattre sur la ville. Il méditait sur ce qui venait de passer. Tyler avait eu l'air bien docile pourtant. Cet accident venait de le priver du plaisir de la voir découvrir son cadeau. Elle allait être furieuse. Rien qu'à cette idée, un frisson lui parcourut l'échine du dos. Pourquoi avait-il fallu que ce gamin meurt si tôt ? Il allait rentrer, et réfléchir à la meilleure solution à prendre. De toute façon, il n'avait toujours aucune nouvelle d'elle. Cela lui laissait le temps d'envisager un plan de secours. D'abord, il devait signaler la présence du corps de l'enfant. S'il ne disait rien, il se pourrait que des semaines passent avant que l'on ne retrouve le corps de Tyler. Quel intérêt ? Il ne pourrait plus alors profiter de toute cette agitation, et de cette panique qu'il créait. La petite parcelle d'humanité et de conscience paternelle qui subsistait au fond de lui l'amenait à penser au père de Tyler. Si l'une de ses filles avait disparu, il aurait aimé savoir qu'on avait retrouvé son corps, et pouvoir l'enterrer décemment. Il hésita encore quelques secondes. Si le corps de Tyler était retrouvé, alors les flics découvriraient aussi la cabane. Il prit le temps de réfléchir, mais il n'y avait rien là-bas qui permettrait de remonter jusqu'à lui.

Il s'arrêta sur l'avenue, courut sous la pluie, s'engouffra dans la cabine téléphonique, et composa le 911.

- J'appelle pour signaler la présence du corps d'un enfant, fit-il à la standardiste ….A Great Piece Meadows …En bas d'un talus le long de la rivière …. Oui, je suis sûr …..

Il raccrocha, sans répondre aux questions de son interlocutrice qui lui demandait qui il était.

Quelques minutes plus tard, il avait retrouvé la chaleur de son canapé. Il s'était débarrassé de ses vêtements trempés, puis s'était installé devant son ordinateur, avec un café et un sandwich.

L'écran s'illumina. Pas de message. Il se sentait fébrile, il était inquiet. Il fallait absolument qu'il prenne contact avec elle. Il ne pouvait pas rester plus longtemps sans la voir. Mais elle allait négocier. Comme toujours. Et ses excuses ne suffiraient pas à la satisfaire. Il allait devoir traquer une nouvelle cible, et cette fois, faire en sorte que les choses se déroulent selon le plan habituel. Devait-il attendre d'avoir un signe d'elle ? Ou repartir tout de suite ? Il aimait traquer la nuit. Mais la nuit, les enfants sont couchés dans le cocon sécurisant de leur maison. Pénétrer dans une maison ce devait être excitant. D'autant plus que ce serait une première fois. S'il attendait le lendemain matin, enlever un enfant serait plus difficile. Les gens allaient maintenant être très vigilants. C'était excitant aussi.

Il alluma une cigarette, et s'allongea de tout son long dans le canapé. Il allait attendre quelques heures encore un signe d'elle, puis il aviserait. Il ferma les yeux, épuisé par la nuit de traque qu'il avait passée, et l'excitation de cette journée. Maintenant, c'était l'angoisse qui avait repris possession de lui.


Cellule de crise, 12ème District.

Victoria Gates et Jordan Shaw avaient leur tête des mauvais jours. Le visage fermé, les traits tirés, le regard sombre. Tout ce qui émanait d'elles reflétait leur inquiétude.

- On a décidé d'appeler du renfort, ils seront là d'ici une heure, annonça Shaw sur un ton ferme.

- Je n'ai rien contre vous Agent Shaw, mais il n'y a pas déjà assez de fédéraux ici ? fit remarquer Esposito.

- On a besoin d'une équipe qui surveille jour et nuit Alicia Cox le plus discrètement possible, répondit Jordan Shaw.

Il nous faut des agents expérimentés, affirma Gates avec vigueur. Nos convictions ne nous donnent pas le droit d'épier une jeune fille de seize ans sous prétexte que son profil semble correspondre à celui d'un tueur. Je ne veux pas me retrouver avec une plainte pour harcèlement qui paralyse toute l'enquête.

- Mais on peut se charger de la surveiller, fit Kate, pour qui l'appel à des renforts du FBI n'était que la conséquence de leurs propres échecs.

- Non, on ne peut pas s'en charger, Lieutenant Beckett, répondit Shaw en durcissant le ton. Wade et Clayton gèrent le dispositif informatique, j'ai besoin d'eux ici. Vous et vos hommes vous êtes sur l'enquête. Il nous faut une équipe disponible 24 heures sur 24, le temps que vous trouviez quelque chose.

Jordan Shaw avait raison. Même si voir encore une équipe du FBI débarquer de Washington et envahir son commissariat ne l'amusait pas, Kate savait qu'il fallait déployer tous les moyens possible et imaginable pour trouver Tyler Benett avant qu'il ne soit trop tard.

- Clayton, reprit Shaw, vous allez briefer la nouvelle équipe immédiatement par téléphone sur le cas Alicia Cox. Qu'ils soient opérationnels dès leur arrivée. Leur seule mission est de filer jour et nuit cette fille. Sans être vus, cela va de soi. Allez-y.

Clayton se saisit de ses dossiers, et de sa réserve de beignets, avant de quitter la pièce pour accomplir la mission qui venait de lui être attribuée.

- Vous croyez qu'Alicia va rejoindre son complice ? demanda Castle.

-Je ne pense pas, répondit Beckett, elle est bien trop maligne. Elle va se faire un peu discrète.

- Alors pour Tyler Benett, on fait quoi maintenant … ? fit Ryan.

- Je ne sais pas, répondit Shaw, l'air soudain dépitée, on attend un miracle …

Ils furent abasourdis par cette réponse, qui mettait des mots sur ce que tous ressentaient à cet instant précis. Leur sentiment d'impuissance. Mais que Jordan Shaw la prononce était stupéfiant. Elle qui ne lâchait jamais rien, et semblait toujours pleine de ressources, ne savait pas quoi faire. Ils n'avaient pas l'once d'un début de piste pour rechercher Tyler. Les heures défilaient inexorablement comme si le destin de l'enfant se jouait devant eux sans qu'ils puissent en dévier le cours.

- Si quelqu'un a une idée ? poursuivit Jordan, en les dévisageant les uns après les autres.

Chacun se murait dans le silence, dans ses propres réflexions et inquiétudes.

- Monsieur Castle, une théorie ? Je suis prête à tout entendre …, continua Gates.

- Il faut avancer concernant Alicia pour pouvoir trouver Tyler. On n'a pas vraiment le choix, répondit Castle.

- Oui, et ? Une suggestion ? fit Gates.

- Si Alexis était soupçonnée de tuer quelqu'un, avant même d'en avoir le cœur net, je lui trouverais un alibi, lâcha Rick calmement, comme hors de propos.

- Vous couvririez votre fille ? Sous peine d'être complice d'une tueuse ? demanda Gates, étonnée.

- C'est ma fille. Je ferai tout pour elle. Aller en prison est une souffrance bien légère, comparé à la douleur de vivre sans son enfant, continua Rick.

- Castle a raison, se contenta d'ajouter Ryan, sans en dire plus sur le fond de sa pensée.

- Vous voulez dire que Phil Cox ment pour protéger sa fille, mecs ? demanda Esposito.

- C'est certain. Il a perdu son fils. Il ne peut pas perdre sa fille, si détraquée soit-elle, expliqua Castle.

- Mais ils n'ont pas eu le temps de planifier. Ça s'est fait spontanément lors de l'interrogatoire, ajouta Shaw.

- Il a dû comprendre en l'entendant parler. Qu'a-t-elle dit exactement ? demanda Castle.

- « Papa est venu me chercher », répondit Beckett.

- Message subliminal qui veut dire : « Papa sauve-moi ! » Le père réagit instinctivement : « oui ma fille chérie, je suis venu te chercher ». Il ne sait sûrement même pas pourquoi elle a besoin qu'il la protège d'ailleurs. Pas besoin de savoir. Réaction viscérale.

- J'ignorais que vous étiez expert en psycholinguistique, fit Gates, stupéfaite de son raisonnement.

- Euh … non … je suis juste père … et accessoirement écrivain, sourit-il.

- Castle a raison, ajouta Beckett, mais on peut difficilement prouver que le père était bien chez lui jeudi soir et pas aux abords du lycée. On ne peut même pas l'interroger. Plus maintenant.

- Je pensais à quelque chose, fit Esposito en farfouillant dans les dossiers, d'après Lanie, Braiden et Jason ont été nourris. Et d'après le Dr Henton, c'est la femme qui s'occupe de nourrir les enfants. Si on peut prouver qu'Alicia Cox n'était pas chez elle au moment où les enfants ont été nourris, ça pourrait conforter notre thèse.

- On a l'heure du dernier repas ? demanda Shaw.

Esposito parcourut rapidement les rapports d'autopsie de Braiden et Jason.

- Non, ce n'est pas mentionné dans le rapport.

- Lieutenant Esposito, allez voir si le Dr Parish peut nous préciser l'heure de leur dernier repas.

- Ok, répondit-il en quittant rapidement la pièce.

- Wade et Ryan, analysez les vidéos des caméras de surveillance dans la rue où vivent les Cox. Trouvez-moi une image d'Alicia qui se balade en pleine nuit.

- Ça va conforter notre théorie, fit remarquer Kate, mais ça ne nous donnera toujours pas le droit d'interroger Alicia. Il faut que le labo refasse les analyses de tout ce qui a un lien avec l'affaire. On ne sait jamais.

- Oui, répondit Shaw, au moment où le téléphone de la ligne de crise sonna, interrompant leurs réflexions, et laissant planer à la fois angoisse et espoir.

Jordan décrocha.

- Agent Shaw ….. Où ? …..… On arrive.

Elle raccrocha, figée, en annonçant :

- Quelqu'un a appelé le 911 pour signaler la présence du corps d'un enfant à Great Piece Meadows. La police de Fairfield et d'Hoboken sont déjà en route pour vérifier et essayer de le retrouver.

Kate sentit un frisson d'effroi la parcourir, et une petite boule se former au creux de son ventre. Tyler était sans doute mort. Elle vit Castle s'asseoir comme pour mieux encaisser le choc, et son visage devenir livide. Shaw et Gates se lancèrent le même regard affligé témoignant de la culpabilité qu'elles ressentaient. Tous restèrent figés quelques secondes, dans un silence empli de chagrin, d'épouvante et d'incompréhension.

- Qui a appelé ? demanda Beckett, tentant de reprendre ses esprits.

- On ne sait pas. Appel anonyme d'une cabine d'Hoboken, répondit Shaw. Beckett, Castle, on y va !

- Euh …, je ne sais pas si …, hésita Rick qui n'avait pas bougé depuis l'annonce de Shaw.

- Tu peux rester ici, Castle, si tu veux, fit Kate, saisissant son malaise.

- Non, je viens, décida-t-il, en s'élançant derrière elles.

Malgré sa tristesse, et le tourment qu'il ressentait, il ne voulait pas la laisser seule, avec le poids de la culpabilité et du désespoir, découvrir le corps d'un enfant qu'elle n'avait pas pu sauver.


Chapitre 21

Morgue, 21h30

Esposito se hâta de rejoindre la morgue. Il n'avait pas eu de nouvelles de Lanie depuis la veille, et malgré les conseils de Beckett, il appréhendait ce moment où il allait la revoir. Elle avait été tellement fuyante ces derniers jours qu'il avait l'impression de ne pas l'avoir vue depuis une éternité. Et hier, elle avait cette tristesse dans le regard qui l'avait à la fois intrigué et troublé. Rien que d'imaginer ses yeux pleins de chagrin dont il ne comprenait pas la signification lui nouait l'estomac.

Quand il entra, elle était occupée à classer des dossiers.

- Hey, Lanie, lança-t-il, comme à son habitude.

Elle se retourna, et le sourire qu'elle lui adressa lui chavira le cœur. Ce n'était rien. Un sourire. Son sourire. Empreint de chaleur et de tendresse, faisant briller jusque ses yeux, rosissant ses pommettes. Il resta interdit quelques secondes, plongé dans la contemplation de ce sourire inattendu, qu'elle n'adressait qu'à lui, et qui révélait mieux que des mots le fond de son cœur.

- Hey, Javi, répondit-elle tendrement.

Il lui renvoya un sourire amoureux, la câlinant du regard, heureux de retrouver sa douce.

- Ça va ? se contenta-t-il de demander affectueusement.

- Oui, j'étais sur le point de rentrer. Longue journée, répondit-elle, en soupirant légèrement.

Elle lui souriait, mais il sentait encore cette tristesse enfouie en elle, que peinaient à dissimuler ses jolis yeux.

- Est-ce que tu pourrais vérifier quelque chose pour moi ? demanda Esposito, c'est pour l'enquête sur Jason et Braiden.

- Oui, bien-sûr.

- On a besoin de savoir l'heure approximative de leur dernier repas.

- Je regarde ça, répondit-elle en se retournant pour se pencher dans ses dossiers.

Il attendit, sagement, sans oser donner une dimension plus personnelle à leur conversation, se contentant d'observer chacun de ses gestes, délicats et précis, et de savourer chaque mimique de son visage, souriant et concentré. Tous ces petits signes rassurants qui contrastaient avec le froid qu'elle avait instauré entre eux ces derniers jours.

- Alors voilà, fit-elle, en se tournant vers lui, les yeux toujours plongés dans un dossier. Donc pour Jason dernier repas vers 2h dans la nuit de samedi à dimanche. Et pour Braiden, idem vers 2 h dans la nuit de vendredi à samedi.

- Ok, merci, ça va nous être bien utile, répondit-il gentiment, ne sachant pas s'il devait partir ou rester, partagé entre l'envie de savourer encore ce sourire, et la crainte de le faire disparaître avec ses mots.

C'est elle qui décida pour lui. Elle s'approcha doucement, et lui prit la main, ses doigts fins se glissant entre les siens. La douceur de ce geste tendre éteignit les dernières craintes qu'il pouvait avoir, celles qui l'avaient empêché de dormir la nuit dernière, tant il bouillonnait intérieurement de cette distance glaciale qui les séparait.

- Javi, je suis désolée, fit-elle en s'approchant de lui, je n'ai pas été très agréable avec toi ces derniers jours.

- Tu as été effroyable, répondit-il la voix riante, le sourire aux lèvres, portant la main à sa joue pour la caresser.

- Tu m'en veux ? demanda-t-elle, l'air un peu inquiète, malgré le visage radieux qu'il affichait.

- Horriblement ! s'exclama-t-il d'une voix douce.

Lanie ne s'était pas attendue à cette attitude rieuse et enjouée. Elle ne savait plus quoi dire. Javi ne lui en voulait pas tellement il avait l'air heureux de la retrouver. Kate avait raison. Elle devait tout lui dire, elle le ferait.

- Tu sais, reprit-il, je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Je te connais.

Lanie ne répondit rien, se contentant de le regarder, savourant la douceur de ses yeux plongés dans les siens.

- Je veux juste que tu saches, que je suis là, continua-t-il, je ne suis pas avec toi seulement pour les parties de jambes en l'air ... Même si bon, c'est plutôt cool …

- Cool ? fit-elle en prenant un faux air indigné.

- Hot, je voulais dire, hot ! s'exclama-t-il en souriant. Sérieusement, ma belle, si quelque chose ne va pas, quoique ce soit, tu peux m'en parler.

- Enfin quand tu en auras envie …, ajouta-t-il, essayant de se montrer compréhensif mais pas trop pressant, à l'écoute mais pas trop intrusif.

- Oui, je sais, sourit Lanie. Et je le ferai …mais pas là, pas maintenant … avec cette affaire.

- Tu me manques, lâcha-t-il en la regardant avec son air tendre qui la faisait tant craquer.

- Toi aussi, répondit-elle, avant de s'avancer pour l'embrasser, incapable de résister à ses yeux-là.

Il en profita pour la serrer contre lui. Il avait l'impression que cela faisait des mois qu'il ne l'avait pas prise dans ses bras. A regret, il desserra son étreinte, l'enquête se rappelant à lui.

- Je dois y aller, l'enquête est …

- Oui, je sais, Javi. Je vais rentrer. Si tu as le temps, passe ce soir.

- Ok, dès qu'on a un peu de répit, je viens, fit-il en s'éloignant, le cœur plus léger que quand il était arrivé.

Il se retourna sur le pas de la porte, pour lui envoyer un baiser virtuel. Elle sourit, rassurée, malgré la douleur qu'elle ressentait encore.


Great Piece Meadows, New-Jersey, 22h30.

Le poste de commandement des recherches sur Bridges Road était visible de loin, éclairé par des projecteurs, sortes de phares dans l'obscurité de la nuit qui tombait. C'était l'accès le plus proche pour rejoindre la rivière Passaic, qui traversait Great Piece Meadows, vaste zone forestière et marécageuse. Le trajet avait été silencieux. Chacun s'était tu. Kate savait que les appels téléphoniques n'étaient pas toujours fiables, et son esprit se battait pour se raccrocher à cet espoir, alors qu'au fond d'elle, elle pleurait déjà et rageait de ne pas avoir pu sauver Tyler. Rick s'était contenté de fixer la nuit qui défilait par la vitre. Les mêmes mots résonnaient dans sa tête en boucle : « Tant qu'on ne m'aura pas annoncé que Tyler est mort, on se battra pour le retrouver ». Ces mots qu'il avait dit à Mark Benett pour l'apaiser, le convaincre d'y croire. Ces mots tentaient maintenant de chasser son propre désespoir. L'agent Shaw, au volant, était éprouvée, elle-aussi. Elle qui, d'ordinaire, affichait un sang-froid à toute épreuve semblait accuser le coup.

Quand ils descendirent du SUV noir du FBI, ils virent une vingtaine de policiers et d'agents dépêchés d'urgence, qui attendaient les ordres pour commencer les recherches. L'ambiance était lourde. On lisait l'angoisse dans les regards qu'on croisait. L'obscurité et les lumières blafardes des projecteurs et des lampes-torches rendaient les visages encore plus déconfits.

Le Capitaine Clark, de la police de Fairfield, les accueillit, et les informa des quelques indications que l'homme au téléphone avait fournies. Puis Jordan Shaw se saisit du haut-parleur, et magistrale, s'adressa aux hommes pour leur donner les consignes. Une équipe était chargée de remonter la rive gauche de la rivière sous la direction du Capitaine Clark, l'autre sous sa direction s'occuperait de la rive droite. Quelques hommes s'équipèrent de lunettes à vision nocturne, puis tous réglèrent leurs communicateurs radio sur la même fréquence. Enfin, telle une chaîne de lucioles, ils s'enfoncèrent dans l'obscurité de la forêt, en file indienne. Ils devaient d'abord arriver jusque la rivière, pour ensuite se séparer en deux équipes.

Kate marchait derrière Shaw, concentrée sur chacun de ses pas. Le déluge et l'orage des dernières heures avaient lessivé le sol, abattu des branches qu'il fallait enjamber, chargé de la boue dans laquelle ils s'enfonçaient par endroit jusqu'aux chevilles. Rick suivait Kate, mettant ses pas dans les siens, s'efforçant à la fois de ne pas buter dans une souche ou une racine, et de ne pas se faire griffer le visage par les branches. Ses yeux avaient du mal à s'habituer à l'obscurité, ses jambes peinaient à se caler sur le rythme imposé par le Capitaine Clark dont il ne distinguait au loin que la faible lueur de la lampe frontale. Heureusement, Kate lui ouvrait le chemin, et il se contentait d'imiter machinalement chacun de ses mouvements, pour éviter les branches ou contourner les obstacles. Il n'avait jamais participé à ce type de recherche. Trouver le corps d'un enfant mort. Il luttait pour ne pas penser à ce qu'il allait découvrir, à ce qu'un enfant avait pu ressentir, seul avec un inconnu, un psychopathe, dans cette forêt battue par le vent et la pluie. A cet instant, il s'en voulut même de s'être acharné à redonner espoir au père de Tyler. Le grondement du tonnerre le sortit brusquement de ses pensées. Le temps qu'il réalise, la pluie s'abattit à grosses gouttes d'abord, puis de plus en plus violemment, obscurcissant encore leur vision.

Il leur fallut presque quinze minutes pour atteindre la rivière où les deux équipes se séparèrent. Ici, l'obscurité était presque totale. Le ciel chargé de nuages et gonflé de pluie ne laissait pas filtrer la lueur de la lune. Le fracas des giboulées, le sifflement du vent qui se levait, les éclats de tonnerre à intervalles réguliers dissimulaient le clapotis de la rivière qui s'écoulait calmement. Ils peinaient même à entendre les messages diffusés sur leurs communicateurs radio. Kate était près de lui. Il sentait sa présence, mais ne distinguait que la forme de son visage, légèrement mis en lumière par le faisceau de sa lampe. Un éclair illumina plus violemment le ciel, et ses yeux croisèrent ceux de Kate. Il y lut de la détresse et de l'angoisse. Puis de nouveau l'obscurité.

Jordan Shaw les fit s'aligner laissant entre eux des espaces d'environ trois mètres. Chacun était concentré, tous les sens en éveil, comme si l'instinct animal, qui sommeille au plus profond de chaque homme, les guidait dans cette situation de détresse. Leurs yeux arrivaient presque à voir dans la pénombre. L'odeur de l'humidité, des feuilles et du bois mouillés leur transperçait les narines, tant elle leur semblait décuplée. Leur ouïe s'habitua au vacarme assourdissant créé par l'orage et la pluie, au point que Rick parvenait presque à entendre le souffle de Kate, à quelques mètres de lui.

Ils se mirent en marche, avançant lentement, en ligne droite, leurs yeux balayant devant eux l'horizon fait d'arbres et de branchages. Il fallait scruter chaque tas de feuilles, chaque souche d'arbre, chaque trou dans la terre. Par endroit, le sol devenait marécageux, et ils s'enfonçaient brusquement, pataugeant dans de l'eau jusqu'aux genoux. Il leur fallait alors plonger les bras dans la mare, pour tâtonner à la recherche d'un corps. Kate était trempée jusqu'aux os, ses vêtements lui collaient à la peau. Elle sentait qu'elle devait avoir froid, car par moment, elle frissonnait, mais elle ne ressentait rien. Elle avançait tel un automate, portant méthodiquement son regard sur chaque élément à sa portée.

Ils marchèrent ainsi pendant une bonne demi-heure, puis le terrain se fit plus vallonné, et ils durent se diviser de nouveau. La moitié de l'équipe gravit le talus qui se formait, tandis que les autres continuaient leur avancée en bas, au plus près de l'eau. Là, les arbres et les branchages laissaient place à un sol plus caillouteux, moins boueux.

C'est Shaw qui l'aperçut la première. Une petite forme humaine, repliée en boule, à même le sol, perdue au milieu du paysage aux reflets verts créé par ses lunettes.

- Il y a quelque chose à vingt mètres environ ! cria-t-elle, sa voix perçant le tumulte de l'orage.

Ils se mirent à courir, la pluie leur fouettant le visage, pour ne s'arrêter qu'à quelques mètres du corps de l'enfant qui s'étendait là, près de la rivière, au pied du talus. Pendant une fraction de seconde, tout le monde se figea, comme si personne n'osait aller affronter la triste réalité. Rick sentit la nausée monter en lui, et son cœur se broyer. Il ne voulait pas voir. C'était au-delà de ses forces. Tout se passa ensuite très vite, dans un moment qui lui sembla une éternité, mais qui ne dura que quelques secondes. Figé, incapable de bouger, il vit Shaw et Beckett se précipiter vers le corps de l'enfant, recroquevillé en position fœtale. Kate tomba à genoux près de lui. Son premier réflexe fut de tâtonner sur son cou à la recherche d'un pouls. Il était glacé, et trempé. Malgré le déluge de pluie, elle tentait de se concentrer sur la sensation au bout de ses doigts, traquant la moindre oscillation, la moindre vibration de la carotide. Son propre cœur battait si fort qu'on aurait cru qu'il allait s'arrêter brusquement. Malgré ses efforts, elle ne sentait rien. Elle saisit le poignet de l'enfant, posant sa main sur l'artère à la base de son pouce. En une fraction de seconde, la légère pulsation qu'elle décela au bout de ses doigts la bouleversa.

- Il est en vie ! hurla-t-elle, Castle !

Rick, brutalement sorti de sa torpeur, se précipita, tandis que Shaw appelait immédiatement les secours.

- Recouvre-le avec ta veste, il est gelé, fit Kate, alors que Castle s'agenouillait près d'elle.

- C'est lui, c'est Tyler. Il va s'en sortir ? demanda Rick avec espoir et inquiétude, en protégeant le corps de l'enfant de sa veste.

Elle ne répondit pas, fixant le petit visage éteint, trempant dans la boue, une large plaie ensanglantée à la tête, les lacérations sur ses bras, une fracture ouverte à la jambe. Son cœur se serra. Rick leva la tête vers elle. Malgré la faible lueur, il vit que ses yeux étaient emplis de larmes. Il la sentait tremblante. L'émotion de Kate acheva de saccager son propre cœur, et il sentit à son tour les larmes lui monter aux yeux.

- On l'a trouvé, Kate, il est vivant, chuchota-t-il en lui caressant doucement le dos pour la rassurer.

Kate ne répondit pas, sous le choc, se contentant de serrer la main de Tyler dans la sienne, à la fois pour surveiller son pouls et pour qu'il sente leur présence, simplement. Ils restèrent ainsi jusqu'à l'arrivée des secours, agenouillés côte à côte, Rick enlaçant les épaules de Kate, qui elle-même tenait la main de l'enfant, inconscient. Elle n'eut de cesse de lui parler comme pour le maintenir rattaché à la vie. Elle pensait au jour où, entre la vie et la mort, allongée sur le sol, son corps meurtri par une balle, elle avait entendu ces quelques mots de Rick avant de perdre connaissance. Je t'aime, je t'aime Kate. Ses mots l'avaient, inconsciemment ou non, maintenue en vie, pour ne plus la quitter. Alors elle s'attacha à dire à Tyler combien il était courageux, et qu'il devait se battre pour rester en vie, pour son papa qui l'aimait, et pour la vie qui l'attendait.

Enfermés dans leur bulle protectrice auprès de l'enfant, ils n'entendirent pas la pluie qui cessa, ni l'orage qui s'éloignait, ni l'agitation qui s'intensifia autour d'eux : la balise de détresse qui illumina de lumière verte la noirceur du ciel pour guider les équipes de secours, les renforts qui arrivaient, quadrillant toute la zone, les experts qui, presque aussitôt, se lancèrent dans leurs relevés et leur quête d'indices. Une véritable ruche en ébullition dans l'obscurité et la moiteur de la nuit.

Elle ne lâcha la main de l'enfant que quand les secouristes le hissèrent sur un brancard. Et ce n'est qu'en voyant l'hélicoptère, emportant Tyler vers l'hôpital, s'envoler depuis la clairière voisine qu'elle trouva enfin refuge dans les bras de Rick. Elle enfouit son visage dans son cou, tandis qu'il l'enlaçait de ses bras réconfortants. Elle était gelée, et trempée, frissonnante contre lui. Quand elle releva la tête, il essuya une larme sur sa joue du bout du pouce, et lui déposa un baiser sur le front. Pas besoin de mots pour exprimer l'ampleur des émotions qui les avaient traversés.

- Viens, allons retrouver Shaw, lui murmura-t-il en l'enlaçant par la taille, et l'entraînant avec lui.

Shaw se tenait un peu à l'écart de l'agitation en pleine discussion avec le Capitaine Clark. Elle esquissa un sourire en voyant Beckett et Castle arriver.

- Vous voyez, il faut croire aux miracles, leur lança-t-elle, ayant retrouvé son aplomb, et son sourire chaleureux.

Ils se contentèrent tous de sourire, comme si rien d'autre que ces sourires qui venaient du fond d'eux-mêmes ne pouvaient exprimer leur soulagement. Le médecin des secours avait dit que Tyler devrait s'en sortir. Il était en hypothermie, souffrait probablement d'un traumatisme crânien, et de multiples fractures résultant de sa chute.

- On pense que le petit a dû fuir son agresseur et tomber du haut du talus, annonça le Capitaine Clark, revenant à l'enquête, le gars a dû penser qu'il était mort, et l'a abandonné là.

- C'est certainement lui qui a prévenu les secours. Qui d'autre aurait pu se trouver ici avec le déluge qu'il y avait tout à l'heure ? continua Castle.

- Il voulait qu'on trouve le corps. Pour la même raison qu'il voulait qu'on trouve Jason et Braiden dans ces parcs, fit Beckett.

- Soit pour savourer sa nouvelle notoriété. Soit parce qu'il se soucie des parents ou de la sépulture de l'enfant, suggéra Shaw.

- Ou les deux …, fit le Capitaine Clark.

- Sauf qu'il n'a pas tué Tyler. Il n'a pas eu le temps de le faire, reprit Castle, s'il attendait sa complice, et si celle-ci est Alicia comme nous le pensons, tout s'explique. Elle était au commissariat.

- On peut supposer qu'il ne tue pas les enfants sans qu'elle les ait vus, expliqua Beckett. Il ne faut pas la lâcher d'une semelle. C'est, pour l'instant, notre seule garantie pour empêcher un autre meurtre.

- Oui, j'ai eu Clayton. L'équipe est opérationnelle pour la surveillance d'Alicia, annonça Shaw.

- Tyler devait être retenu dans les environs, continua Kate, en réfléchissant.

- Les équipes techniques vont être à pied d'œuvre ici toute la nuit. Il y a près de cinq cent hectares de forêts et marécages, mais on va concentrer la recherche dans un rayon de deux kilomètres autour de cette zone. L'enfant ne peut pas avoir marché davantage en pleine forêt au vu de son âge et du temps qu'il faisait.

- Et nous, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Castle.

- Vous rentrez chez vous, vous sécher et vous reposer, répondit Shaw, comme une évidence.

- Mais …, commença Kate.

- Lieutenant Beckett, vous êtes vraiment têtue.

- Une vraie tête de mule, sourit Rick.

- Pas têtue, tenace ! s'exclama Kate.

- On n'aura rien d'ici demain matin, continua Shaw, alors rentrez.

- Et vous ? demanda Kate, se demandant si Jordan Shaw appliquait vraiment ses propres conseils à elle-même.

- Je dois voir le Capitaine Gates pour préparer notre stratégie vis-à-vis des médias. Il faut qu'ils annoncent la mort de Tyler. Le tueur croit qu'il est mort, sinon il n'aurait pas appelé le 911. Il ne faut pas qu'il réalise que l'enfant pourrait être un témoin capital.

- Des négociations tendues avec le Maire en perspective …, fit Castle alors qu'ils s'éloignaient tous les trois, laissant le Capitaine Clark gérer les recherches nocturnes.