Chapitre 26

Bureau du Capitaine Gates

Victoria Gates l'avait fait asseoir face à elle, au bureau. Et elle le dévisageait d'un air furibond. Rick se demandait à quelle sauce il allait être mangé. Etrangement, à chaque fois qu'elle le convoquait, il avait l'impression d'être replongé d'un seul coup plus de vingt ans en arrière, quand, au lycée, il passait plus de temps dans le bureau du proviseur qu'en classe. Cela lui rappelait quelques sueurs froides mémorables. Il la craignait toujours un peu. Elle avait un truc dans le regard quand elle était en colère qui vous glaçait le sang. Pourtant, il savait que derrière la femme autoritaire se cachait une femme de cœur, et que malgré ses coups de sang, elle avait appris à l'apprécier. A cet instant, une image lui traversa l'esprit : Victoria Gates et son mari virevoltant sur un rock endiablé, lors de la soirée qui avait suivi le mariage. Il ne put s'empêcher de sourire.

Gates le dévisagea, en enlevant ses lunettes, comme pour mieux lui lancer des éclairs furieux. Son sourire disparut aussi vite de son visage que, de sa tête, l'image de Gates faisant la toupie sur la piste de danse.

- Monsieur Castle, on a reçu un appel d'une certaine Martha Rogers. Vous connaissez cette personne bien-sûr ? fit Gates, sur un ton plein d'ironie.

- Que vous voulait donc ma mère ? Un souci ? demanda Rick, feignant l'étonnement.

- Il se trouve, figurez-vous, que Martha s'est étonnée de voir un officier en civil l'épier ce midi alors qu'elle sortait de son école.

- Quelqu'un épiait ma mère ? Vous êtes sûre ? fit Rick, avec un air pantois qui ne trompa pas le Capitaine.

- Oui, je suis sûre ! asséna Gates.

- Parce que bon, elle est un peu … farfelue … et elle est comédienne, alors elle aime bien se faire remarquer dès fois.

- Ça doit être de famille, je suppose ! Il se trouve que votre chère mère a reconnu l'officier Karpowski, qu'il lui était déjà arrivé de croiser au poste.

Rick se maudit d'avoir envoyé Karpowski sur cette mission. Si sa mère l'avait reconnue, elle s'était forcément douté qu'il était derrière tout ça. Il était presque sûr qu'elle avait fait exprès d'appeler Gates pour qu'il se fasse taper sur les doigts. Elle pouvait être roublarde quand elle voulait. Ou alors, elle était déterminée à protéger son secret par tous les moyens. Mais il n'avait pas dit son dernier mot : il finirait par savoir.

- Ah ? Karpowski suivait ma mère ? fit-il d'un air perplexe.

- Monsieur Castle, arrêtez de jouer l'incrédule ! lança Gates, haussant brusquement le ton. Je m'étais dit, avec espoir, que le mariage vous assagirait. Il s'avère, de toute évidence, que ce n'est pas le cas. Vous avez payé Karpowski pour suivre votre pauvre mère ?

- Euh … non.

- Vous savez, j'en ai fait parler des plus durs à cuire !

- Je ne l'ai pas payé. Je lui ai juste demandé gentiment, mais c'est parce que j'étais inquiet, finit par avouer Rick.

- Inquiet ? Vous vous moquez du monde ? Dois-je vous rappeler que vous n'êtes pas flic ?

- Non, ce n'est pas nécessaire. Je ne perds pas de vu ce détail.

- Vous n'avez donc aucune mission à confier à aucun de mes hommes, est-ce que c'est clair ?

- Oui, désolé. Ma mère avait l'air fâchée ?

- Votre mère est le dernier de vos soucis. Ne croyez pas qu'en étant marié au lieutenant Beckett, cela vous protège.

- Non, bien-sûr.

- Monsieur Castle, puisque vous vous prenez pour un flic et vous plaisez à donner des ordres à mes officiers, je vais moi-aussi vous considérer comme tel, et prendre à votre encontre une sanction disciplinaire.

- Une sanction disciplinaire ? s'étonna Rick, d'un air inquiet.

Même si Gates avait fini par accepter sa présence, une part de lui craignait quand même, qu'un jour, à bout de patience, elle finisse par lui interdire de suivre Kate.

- Oui, dès que l'enquête sera finie. Vos élucubrations pourraient nous être encore utiles pour résoudre cette affaire.

- Quel genre de sanction disciplinaire si je peux me permettre ?

- Vous verrez en temps et en heure. D'ici là, j'ose espérer, au moins que vous vous tiendrez à carreau, n'est-ce pas ?

- Bien-sûr, Capitaine.

- Bien. Déguerpissez de mon bureau maintenant.

Victoria Gates le regarda partir ravie de son effet. Certes, Richard Castle n'en avait encore fait qu'à sa tête, et avait enfreint les règles. Mais intérieurement, elle devait reconnaître que ses bêtises la faisaient souvent sourire, du moins quand elle n'était pas directement visée. Quand elle avait eu Martha au téléphone ce matin, elles avaient toutes deux planifié cette entourloupe qu'elles comptaient lui jouer. C'est Martha qui avait eu l'idée, exaspérée par l'idée que son fils puisse la faire suivre pour enquêter sur sa vie privée. En tout cas, il avait l'air de mordre à l'hameçon.


Cabinet du Dr Tucker, Hoboken, New-Jersey, 19h30.

Comme d'habitude, il n'avait pas très envie de parler. Mais c'était son rendez-vous hebdomadaire, et il n'avait pas le choix. S'il voulait continuer à voir Carrie et Aileen, il avait obligation, sur décision du juge aux affaires familiales, de suivre une thérapie. Cela faisait suite au fait qu'un jour, hors de lui il avait menacé Jodie de l'étrangler. Ce n'était rien qu'une menace, il ne l'aurait jamais fait. Par contre, il l'avait giflée violemment, et depuis elle avait peur pour les filles, même s'il n'avait jamais levé la main sur elles.

Il avait fini par s'habituer au Dr Tucker et à ses questions. Il se sentait toujours un peu plus léger quand il sortait de son cabinet. La psychanalyse avait peut-être une utilité finalement. Les séances dans son cabinet faisaient partie des rares moments où il sentait l'angoisse qui lui serrait le ventre s'apaiser.

- Doug, si nous parlions aujourd'hui de vos parents, fit le Dr Tucker, gentiment.

- Il n'y a pas grand-chose à en dire, répondit-il en s'enfonçant dans le fauteuil de cuir.

- Moins il y en a à dire, plus c'est intéressant. Votre mère est partie quand vous aviez 4 ans, c'est bien cela ? Vous avez des souvenirs d'elle ?

- Très peu. Elle était belle, brune, avec de longs cheveux. Très jeune aussi.

En prononçant ses mots, il réalisa qu'Alicia ressemblait beaucoup à sa mère, du moins physiquement. Il s'étonna de n'avoir jamais fait le rapprochement, mais ce lien lui déplut. Vu la façon dont il couchait avec Alicia, si cette pulsion avait un rapport avec l'absence de sa mère quand il était petit, il devait être un peu tordu.

- Quelle image vous reste-t-il d'elle ? reprit le Dr Tucker.

- Je me souviens surtout de son parfum, assez envoûtant. Elle me faisait dormir près d'elle dans le grand lit à l'époque. J'ai plus la mémoire de sensations que de choses concrètes.

- Pourquoi votre mère est-elle partie ?

- Papa la frappait souvent. Je pense qu'elle n'a plus supporté.

- Pourquoi ne vous a-t-elle pas emmenée avec elle ?

- Je ne sais pas. Papa disait qu'elle ne m'aimait pas et qu'elle m'avait abandonné.

- Vous pensez qu'elle ne vous aimait pas ?

- Je crois qu'elle m'aimait.

- Alors pourquoi vous a-t-elle laissé ?

- J'étais trop encombrant peut-être, et elle était trop jeune.

- Vous lui en voulez ?

- Non, répondit-il comme une évidence, de toute façon elle est morte peu de temps après.

- Et votre père, quel rapport aviez-vous avec lui ? continua le Dr Tucker.

- Je ne le voyais pas beaucoup. Il travaillait tout le temps.

- Il pouvait être violent avec vous ?

- Parfois, il lui arrivait de me mettre une bonne raclée.

- Pour quelle raison ?

Il réfléchit une seconde, hésitant à tout raconter. Le Dr Tucker allait le prendre pour un pervers.

- Un jour, il m'a surpris dans le placard, se lança-t-il. Je me cachais là pour le regarder s'envoyer en l'air avec des filles.

- Pourquoi le regardiez-vous ?

- Au début, c'était par curiosité, parce que j'entendais du bruit depuis ma chambre. Mais à force je me suis habitué à le regarder. J'aimais le pouvoir qu'il avait sur ces femmes.

- Le pouvoir ? s'étonna le Dr Tucker.

- Oui, il les faisait crier. Parfois il tenait leur gorge entre sa main. Ça avait l'air grisant.

Il préféra ne pas en dire plus sur l'excitation qu'il ressentait à l'époque, quand il observait son père, caché derrière les persiennes du placard. Il n'avait jamais connu de fille qui accepte qu'il lui fasse ce qu'il avait vu son père faire. Sauf Alicia.

- Cela vous choquait ?

- Non.

- Votre père n'a jamais refait sa vie ?

- Non. Les filles défilaient dans son lit. Mais je ne les revoyais jamais en général.

- Vous auriez voulu les revoir ?

- Oui. J'aurais voulu qu'il y en ait une qui reste vraiment, qui s'occupe de moi comme ma mère l'aurait fait. J'essayais d'être gentil, de leur faire plaisir, je leur offrais des cadeaux.

- Quel genre de cadeaux ?

- Je leur ramenais des chats.

- Des chats ? fit le Dr Tucker, avec une moue étonnée.

- Oui, j'aimais bien jouer à attraper les chats. Mais elles s'en fichaient de mes chats.

- Comment réagissiez-vous face à leur désintérêt ?

De nouveau, il hésita à répondre. Il savait bien que le Dr Tucker n'allait pas trouver très sain d'esprit qu'il étrangle des chats. Personne ne pouvait comprendre de toute façon. Il l'avait compris très tôt, quand, vers l'âge de huit ans, il avait ramené une souris qu'il avait étranglée, dans son sac d'école pour le montrer au seul enfant qui acceptait de jouer avec lui. Ce dernier avait poussé des cris d'horreur, alertant toute l'école. A partir de ce jour, non content d'être déjà celui qui avait perdu sa mère d'une overdose, il était devenu le gamin bizarre qui tue des souris. Cela ne l'avait pas empêché de continuer ses expériences morbides sur les animaux.

Il réfléchit une seconde encore. Le Dr Tucker lui avait dit le premier jour qu'il pouvait tout entendre. Et après tout, il n'était plus à une personne près qui le trouve bizarre.

- J'étranglais les chats, finit-il par dire, le plus normalement du monde.


Jersey Medical Center, New-Jersey, 20 h.

Beckett et Castle remontaient Grand Street à pied pour tenter une arrivée discrète à l'hôpital. Même si Tyler Benett avait été annoncé mort, il y a avait toujours des journalistes qui traînaient aux abords de l'hôpital, tentant de glaner des informations auprès des secouristes. Tyler n'était pas réveillé, mais Kate souhaitait interroger les médecins concernant les blessures qu'il avait subies, et par la même occasion prendre de ses nouvelles.

- Une sanction disciplinaire, tu te rends compte ? lança Castle, prenant un air estomaqué.

- Oui, fit Kate, mais tu l'as bien cherché !

- Qu'est-ce qu'elle peut me faire ? s'inquiéta-t-il.

- Je ne sais pas, Castle, tu verras bien. Il fallait y penser avant, répondit Kate.

- Et si elle m'interdit de venir au poste ? Si on ne peut plus être ensemble ?

- Et bien tu passeras bien plus de temps à écrire, et moi j'aurai plein de choses à te raconter ! s'exclama Kate d'un ton faussement sérieux.

Il s'arrêta brusquement de marcher, et la regarda, en prenant son air tristounet.

- Ce n'est pas drôle… Dieu seul sait ce qu'Iron Gates a prévu pour m'achever, continua-t-il sur un ton plaintif, m'obliger à suivre un vieux flic véreux, m'affecter aux archives, me radier à vie du poste …

- Arrête de stresser, elle ne t'empêchera pas de venir au poste. Allez, viens ! lui lança-t-elle, ravie, malgré tout, que Gates arrive à lui faire un peu peur.

- Comment tu peux en être sûre ? demanda-t-il en se remettant à marcher.

- Parce qu'elle t'aime bien au fond. Elle veut juste marquer le coup, et elle a bien raison.

- Si tu le dis …

- D'ailleurs, je devrais moi-aussi prendre une sanction disciplinaire à ton encontre. Pour insubordination.

- Si ta sanction implique des menottes, je veux bien !

- Tu es irrécupérable ! sourit-elle alors qu'ils passaient la porte du hall de l'hôpital.

Ils savaient précisément où ils devaient se rendre pour trouver la chambre de Tyler Benett, et prirent l'ascenseur pour le quatrième étage. Des mesures draconiennes avaient dû être prises pour protéger le secret. Rien n'avait été laissé au hasard. La chambre de l'enfant avait été placée au beau milieu du service de maternité, un endroit où aucun journaliste curieux ne viendrait mettre son nez. Pour le personnel médical, excepté le médecin-chef en charge de son dossier, Tyler s'appelait Sam, et avait été renversé par une voiture.

Ils traversèrent le couloir, presque vide à cette heure-là, ne croisant que quelques jeunes pères aux sourires radieux. Comme prévu, après l'angle du couloir, ils tombèrent sur l'officier en civil chargé d'assurer la protection de Tyler.

- Bonsoir. Lieutenant Beckett, lui annonça Kate en lui montrant son badge, l'agent Shaw a dû vous prévenir de notre arrivée.

- Oui. Bonsoir.

- Le petit est réveillé ?

- Non, je ne crois pas. Son père est avec le Dr Ellis, dans la chambre.

- Ok, merci. On va attendre qu'il sorte, répondit Kate, n'osant pas entrer à l'improviste.

Ils rejoignirent le couloir principal, pour s'asseoir et patienter, en observant la douce agitation de ce début de soirée. La porte de l'ascenseur s'ouvrit et une infirmière en sortit poussant le lit d'une jeune maman, son nouveau-né dans les bras, serré contre elle, qui hurlait à pleins poumons.

Kate regarda la mère et son enfant passer devant eux, les cris du bébé résonnant dans tout son être. Cela lui fit une sensation bizarre, qu'elle ne connaissait pas, une sensation à la fois douce et chaleureuse, et en même temps angoissée qui l'aurait presque poussée instinctivement à avoir envie de consoler ce bébé.

- Ah les cris d'un nouveau-né, j'avais oublié à quel point c'était unique …, fit Castle, songeur.

- Unique ? s'étonna Kate.

- Oui, passé quelques semaines, ils ne pleurent plus comme ça, avec cet instinct un peu animal, cette rage, expliqua Rick, de son air expérimenté.

- C'est touchant …

- Quoi ?

- Les cris de ce bébé … ça fait quelque chose, se risqua Kate, n'osant trop en dévoiler, même à lui, sur ce qu'elle avait ressenti en entendant ce bébé pleurer.

- Normal, c'est l'instinct animal ça aussi. Les femmes sont programmées pour être en alerte quand un bébé pleure, lâcha Rick comme une évidence.

- T'es sérieux ? Ou tu te moques de moi ? s'étonna Kate.

- Non, non, c'est sérieux. C'est physiologique. C'est pour ça que la nuit les femmes entendent quand le bébé pleure, et pas les hommes, en général. Enfin, moi si, je te rassure.

- C'est super macho ta théorie, fit Kate, perplexe.

- En tout cas, ça marche. Tu l'as vu toi-même, constata Rick.

- Oui, enfin jusqu'à récemment, les bébés qui pleurent ne me faisaient ni chaud ni froid.

Rick la regarda, un peu surpris par cette dernière phrase et sur les mots qu'elle avait utilisés. « Jusqu'à récemment ».

- Et maintenant ça te fait quelque chose ? reprit-il cherchant à en savoir plus.

- Apparemment, oui, répondit-elle en souriant.

- C'est étrange. Et qu'est-ce qui s'est passé entre « jusqu'à récemment » et « maintenant » ? demanda Rick en essayant d'éclaircir ce mystère.

- Rien de particulier pourtant. Ah si, je me suis mariée avec toi, j'oublie toujours ce détail, rigola Kate.

- Tu te maries avec moi, et soudain, tu deviens plus sensible aux pleurs des bébés, résuma Rick, en réfléchissant.

Se pourrait-il que Kate commence à avoir envie d'un bébé ? Enfin, vraiment envie. Ce n'était pas un sujet tabou, mais ils n'en avaient pas vraiment parlé non plus jusqu'à présent. Comme si cela était évident pour l'un comme pour l'autre qu'un jour ils auraient des enfants. Il sentait que Kate n'était pas encore prête, et que beaucoup de questions devaient se bousculer dans sa tête. D'ailleurs, beaucoup de questions se bousculaient dans sa propre tête. C'est peut-être pour ça qu'ils n'avaient pas encore osé faire s'entrechoquer toutes leurs interrogations.

- Tu as bien résumé, reprit-elle en le regardant avec son air malicieux.

- Tout cela est bien mystérieux.

- Tout ça pour te dire que l'idée fait son chemin, petit à petit. Ah ! Dr Ellis ! lança Kate en se levant pour aller à la rencontre du médecin qui sortait de la chambre de Tyler.

- Bonsoir.

- Bonsoir Docteur. Lieutenant Beckett, et voici Richard Castle.

- Bonsoir.

- On vient prendre des nouvelles de … Sam.

- Il va bien. Sa dernière opération s'est bien passée, mais il va falloir du temps pour que sa jambe se remette. On a diminué les sédatifs, il devrait se réveiller bientôt, expliqua le Dr Ellis.

- Vous pensez qu'il sera en mesure de répondre à nos questions ? demanda Rick.

- Oui. Le traumatisme est léger. Les scanners n'ont rien révélé d'anormal. Ce petit n'aura pas de séquelles.

- Vous avez une explication pour ses blessures ? continua Kate.

- C'est la conséquence d'une chute de trois ou quatre mètres. Je pense qu'il est tombé tout seul. Si on l'avait poussé, le petit aurait essayé d'amortir sa chute en mettant les mains en avant. Là il n'y a aucune blessure aux bras. Il est tombé sans vraiment réaliser ce qui lui arrivait.

- Ok. Donc ça confirme qu'il courait certainement pour fuir le tueur.

- Autre chose ?

- Le taux de morphine était faible, l'injection devait remonter à plusieurs heures avant que vous le retrouviez. Il avait aussi des marques de pression autour du cou.

- Une marque de corde ?

- Non, plutôt la pression d'une main je pense.

- Le gars a essayé de l'étrangler avec sa main. Il a dû serrer vraiment fort pour que la marque reste, constata Rick.

- S'il est capable d'étrangler de la main, pourquoi a-t-il utilisé une ficelle pour Jason et Braiden ? s'interrogea Kate.

- Il doit y avoir une bonne raison. Peut-être que pour lui, avec la ficelle, c'était radical, il voulait les tuer. Avec la main, ce n'était peut-être qu'une partie de son jeu, pour l'effrayer. Comme il le faisait avec les bestioles …, suggéra Rick.

- Quelle horreur …, murmura le Dr Ellis.

- Merci Docteur, fit Kate, réalisant qu'ils discutaient du mode opératoire d'un tueur devant un médecin.

- Repassez demain matin, le petit devrait être réveillé. Vous pourrez l'interroger.

- Merci, au-revoir.


12ème District, New-York, 21 heures.

Ils étaient rentrés pour le dernier compte-rendu de la journée. Pour tout le monde, la fatigue commençait à se faire sentir. Wade et Clayton, attablés devant une pile de dossiers, baillaient à tour de rôle. Rick se demandait combien ces deux-là avaient avalé de thermos de cafés et de beignets depuis leur arrivée. Mais il se devait de reconnaître qu'ils étaient très investis dans leur mission, et que depuis plusieurs jours, ils avaient à peine pris le temps de se reposer. Devant l'écran translucide, Esposito et Ryan regardaient les informations défiler. La matrice du FBI tournait toujours en boucle pour trouver une correspondance la plus proche possible du profil revu par le Dr Henton au cours de la journée. Ils devaient se rendre à l'évidence, ce joujou du FBI n'était pas si magique que ça.

- Bien, fit Shaw, en entrant dans la pièce. Un dernier bilan, et repos. Lieutenant Beckett, vous avez pu voir Tyler ?

- Non, demain matin, répondit Kate. Par contre, d'après le médecin, le tueur aurait essayé de l'étrangler de ses mains. Tyler avait une marque autour du cou.

- Ça nous rapprocherait de son passif avec les chats.

- Justement Lieutenants Esposito et Ryan, où en êtes-vous ? reprit Shaw.

- Euh … je ne pensais pas qu'il y avait autant de chats qui disparaissaient, répondit Ryan.

- Et surtout que les gens les signalaient aux flics …, ajouta Esposito.

- Pour l'instant, pas trouvé de signalement de mort suspecte pour des matous. Mais l'ordi cherche toujours. Si chat étranglé il y a, on le trouvera, fit Ryan.

- Ok. Qui reste cette nuit ? demanda Shaw.

- Moi, fit Ryan. Jenny est partie quelques jours chez ses parents avec Sarah Grace. Ça ne me dérange pas de rester.

- Merci, mon pote. A charge de revanche ! lui lança Esposito, qui avait l'intention de rejoindre Lanie ce soir.

- Wade ? continua Shaw.

- Euh … oui, fit-il en sursautant comme tiré de son sommeil.

- L'association du père Daniels ?

- J'ai la liste des bénévoles. Ils étaient neuf en 2004. Rien de suspect apparemment.

- Ok. Demain dès 8h, vous allez les interroger. Et pour les familles ?

- Je n'ai rien trouvé. Le père Daniels est toujours à la recherche des informations. Apparemment, les archives de la paroisse sont encore plus mal rangées que celles de la police.

- Clayton, le père Daniels ?

- Il est clean. Quelqu'un de bien. Que des compliments de ses ouailles. Il est très investi auprès de chacun des membres de la communauté, gère l'association d'entraide, supervise les cours de catéchisme, organise des voyages pour les enfants. Totalement dévoué à son église.

-Il va falloir aller le voir pour anticiper sur ses alibis, constata Beckett. Il faut qu'il nous dise où il était tous les jours depuis jeudi. Si Alicia veut nous mener à lui comme suspect, on doit avoir de quoi l'innocenter avant même qu'on l'accuse.

- Clayton, allez le trouver demain matin dès l'aube.

-Ok.

- Allez, tout le monde va se reposer ! lança Shaw. Lieutenant Ryan, on vous confie la maison ?

- Oui, pas de souci. Je gère, sourit-il.

- Ryan, tu es sûr que tu ne veux pas qu'on reste ? fit Castle.

- Non, non ! C'est mon jour de bonté. Profitez-en. Et puis, je ne suis pas tout seul, Gates reste aussi.

- Amusez-vous bien tous les deux, lui lança Rick avec un petit sourire en coin.

Wade et Clayton ne se firent pas prier, c'était leur première vraie soirée de repos depuis jeudi dernier. Ils filèrent en vitesse rejoindre leur hôtel. De même, pour Esposito, qui semblait étrangement pressé.

Jordan, Kate et Rick rejoignirent le couloir tout en discutant.

- Vous rentrez à l'hôtel ? demanda Beckett.

- Oui. Vous voyez je me repose moi-aussi ! lança Jordan avec un sourire.

- Ça vous dit de venir dîner à la maison ? proposa Kate.

Elle aimait bien Jordan Shaw. Malgré son côté agent fédéral. Elle était d'une bienveillance, et d'une détermination qu'elle admirait.

- Je ne sais pas, je comptais relire certains dossiers, fit-elle en montant dans l'ascenseur.

- Allez, agent Shaw, il faut savoir lâcher prise ! lança Castle.

- Bon … pourquoi pas ? Mais, qui cuisine ? répondit Shaw, après un temps d'hésitation.

- Moi, pour satisfaire ces dames ! lança Rick.

Chapitre 27

Loft, 22 h.

En arrivant au loft, Jordan Shaw s'était isolée quelques minutes dans le bureau de Castle pour appeler sa fille. C'était son rituel, tous les soirs, et même loin, sur une enquête, elle ne l'aurait manqué pour rien au monde.

Rick avait investi la cuisine, prêt à se lancer dans la préparation d'un dîner improvisé. Kate s'occupait de leur servir du vin.

- Qu'est-ce que tu comptes préparer ? lui demanda-t-elle alors qu'il inspectait le contenu du réfrigérateur.

- Je réfléchis …, répondit Rick, en attrapant des œufs.

- Ne te lance pas dans un de tes plats délirants, fit Kate avec un sourire, en remplissant un verre de vin rouge.

- Ne t'inquiète pas, tu peux me faire confiance, assura-t-il en venant se coller contre son dos pour l'enlacer, glissant ses mains sur son ventre et enfouissant son visage dans son cou.

- Pour certaines choses, non, je ne peux pas te faire confiance, justement !

Il ne répondit pas, se contentant de l'embrasser tendrement dans le cou.

- C'est n'est pas comme ça que tu vas trouver l'inspiration culinaire, sourit Kate en inclinant légèrement la tête sur le côté, pour mieux savourer la bouche de son homme contre son cou.

- Non …, mais j'avais envie d'un petit câlin, sourit-il en lui déposant un baiser sur la joue.

- Tu pourrais faire tes spaghettis à la carbonara, c'est vite fait, et j'adore, continua Kate, en joignant ses mains aux siennes, délicatement posées sur son ventre.

- Ce n'est pas très original … si j'ajoutais du choc…

- Non ! Ne rajoute rien, on a juste faim ! le coupa Kate en riant.

Jordan Shaw raccrocha, quitta le bureau de Castle pour les rejoindre. Tout en téléphonant, elle les avait aperçus, enlacés derrière l'îlot central, et ne put s'empêcher d'esquisser un sourire. Elle n'avait jamais eu l'occasion de les côtoyer dans l'intimité. Toute profiler et experte en gestuelle qu'elle était, elle n''aurait pas imaginé Beckett ainsi. Celle qu'elle penserait tout en retenue, en pudeur, en réserve était une autre femme dans les bras de Castle. Elle ne l'avait jamais vu rire ainsi, si libérée, si radieuse, si tendrement amoureuse. Peut-être était-ce parce qu'elle avait encore en tête la Beckett d'il y a quelques années, et qu'elle était aujourd'hui magnifiquement transformée.

- Des spaghettis, Agent Shaw, ça vous convient ? demanda Castle, en la voyant arriver.

- C'est parfait !

- Allez, Castle, au boulot ! fit Kate en s'échappant de ses bras.

Elle tendit à Shaw un verre de vin.

- Venez, on va papoter !

Elles s'installèrent dans le canapé, laissant Rick aux fourneaux.

- Votre fille va bien ?

- Oui, elle est en pleine forme. Elle grandit et a du mal à aller se coucher le soir. Il faut négocier !

- Quel âge a-t-elle maintenant ?

- Presque onze ans. Bientôt une ado … Elle ne va pas tarder à m'en faire baver, constata Shaw.

- Il y a des chances …, répondit Kate en souriant.

- Alors, dites-moi Beckett, quand avez-vous fini par craquer ? demanda Shaw, avec son air malicieux.

- Craquer ?

- Oui, pour les beaux yeux de votre écrivain.

- Elle a toujours été dingue de moi ! lança Rick qui entendait tout depuis la cuisine.

- Castle, tu n'es pas obligé d'écouter ! le sermonna gentiment Kate.

- C'est difficile de ne pas entendre, je suis là !

- Ça fait un peu plus de deux ans maintenant que je le supporte à la maison en plus du poste …, reprit Kate en souriant.

- Pas trop difficile de travailler avec son mari ? Moi je ne pourrais pas …

- Disons qu'il m'exaspère régulièrement, mais il m'est toujours très utile pour résoudre une affaire ou deux …

- Pffff une affaire ou deux …, marmonna Rick, dans leur dos.

- On a trouvé notre équilibre ainsi. J'aurais du mal à me passer de sa présence au boulot, maintenant, mais ne lui répétez pas, continua Kate, d'un air espiègle.

- J'entends tout !

- Occupe-toi de tes pâtes, Castle !

- Votre mari n'est pas flic ? reprit-elle.

- Non, il est enseignant. Rien à voir ! Cela lui permet d'avoir du temps pour s'occuper de Lilly. Je peux me reposer entièrement sur lui de ce côté-là.

- Ce n'est pas trop dur d'être souvent loin de lui ?

- Non, c'est notre équilibre à nous, sourit Shaw. On a besoin d'être séparés pour mieux se retrouver, sinon on passe notre temps à nous chamailler. On n'a pas ce côté fusionnel que vous avez avec Castle.

- Vous nous trouvez fusionnels ?

Kate n'avait jamais réfléchi à leur relation dans ce sens. Pour elle, il ne pouvait en être autrement. Ils avaient l'un comme l'autre besoin d'être ensemble, et les rares fois où ils avaient dû être séparés plusieurs jours, cela avait été douloureux à vivre.

- Evidemment. Le plus bel exemple c'est votre truc magique ... qui épate et fait flipper votre entourage. Si ce n'est pas fusionnel, ça … Mais vous êtes adorables, sourit Shaw, je suis heureuse de ne pas m'être trompée il y a quelques années. J'aurais presque été déçue que vous ne soyez pas ensemble !

Kate était touchée par les propos de Jordan Shaw, parce qu'elle les savait sincères. Cette femme faisait preuve depuis le début d'une bienveillance incroyable envers elle.

- Je reconnais que vous nous aviez bien « profilés ». Comment avez-vous su d'ailleurs ?

- Disons que j'avais lu Heat Wave avant de vous rencontrer …

- Encore une fan …, lança Castle, d'un air blasé.

- Alors quand je suis tombée sur Rook et Nikki en chair et en os, je n'ai pas été surprise.

- C'était de la fiction ! s'exclama Castle.

- Oui, enfin c'est ce qu'il voulait laisser croire, répondit Shaw, comme si Rick n'était pas là à quelques mètres d'elles-deux. La fiction était toute relative. Ce bouquin c'était un véritable exutoire à son envie de vous. Pensez à la page 105.

- Vous connaissez la page 105 ?! s'étonna Rick, comme s'il découvrait l'universalité de ses talents d'écrivain.

- Tout le monde connaît la page 105. Quand on pense que Nikki, c'est vous, et que Rook, c'est lui, franchement ! Et il l'a écrite en sachant très bien que vous la liriez. Cette page est une déclaration d'amour à elle toute seule. Ne me dites pas que ça ne vous a rien fait de le lire !

- Sans commentaire, fit Kate en rougissant et repensant à la page 105, qui l'avait émoustillée le premier jour où elle l'avait lue.

- Vous savez que je vous entends ? fit Rick en commençant à mettre la table.

- En tout cas, Castle, ça confirme ce que j'ai toujours dit, tu as craqué le premier ! lança Kate.

- Je n'en suis pas si sûre ! fit Shaw, rieuse. Je me souviens de ce que vous m'avez dit, Beckett, à cette époque-là, ou plutôt ce que vous ne m'avez pas dit quand je vous ai posé cette fameuse question.

Kate se souvenait très bien de cette question. Shaw lui avait demandé si la relation qu'ils avaient à ce moment-là lui suffisait. Elle se souvenait très bien aussi, ne pas avoir répondu.

- Ah Ah Ah ! On va tout savoir ! Elle était folle de moi déjà, n'est-ce pas ? fanfaronna Rick.

- Pas besoin de vous répondre, Castle, vous le savez très bien ! s'exclama Shaw.

- Allez mesdames, c'est prêt ! lança-t-il en posant le plat au milieu de la table.

Elles se levèrent pour s'installer à table, humant la délicieuse odeur des spaghettis.

- Alors ? demanda Rick, en les regardant goûter leur première fourchette de pâtes.

- Extra, comme toujours, sourit Kate.

- Hum …, c'est très bon, Castle. Vous êtes donc aussi cordon-bleu !

- Oui, enfin quand on surveille ce qu'il fait, parce qu'il n'y a pas que pour les enquêtes qu'il a des idées farfelues, répondit Kate.

- Même pas vrai …, fit Rick, faussement boudeur.

- Ah oui ? Ton omelette aux chamallows m'a soulevé le cœur la dernière fois, et tes raviolis au chocolat, n'en parlons même pas ! s'exclama Kate en souriant.

- Tout ce que je fais est délicieux, c'est juste que tout le monde n'est pas à même d'apprécier ma cuisine, répondit-il en lui lançant un regard rieur.

- Vous ne vous vous ennuyez jamais au moins tous les deux, constata Shaw en riant.

- Non, répondirent-ils tous les deux d'une seule et même voix.

Shaw les regarda, le sourire rivé aux lèvres. Elle était profiler depuis longtemps, depuis toujours presque. Elle savait déceler le fond de l'âme de bien des gens. Ce truc qu'ils faisaient, devançant les pensées de l'un et l'autre, finissant mutuellement leurs phrases, répondant la même chose au même moment, était révélateur d'une complicité étonnante.

- Tu te rends compte, c'est la première fois qu'on reçoit un agent du FBI ! lança Rick.

Le portable de Shaw vibra, elle l'attrapa pour lire le message.

- C'est Sorenson. Tout est ok. Alicia Cox est chez elle depuis 19h. Rien à signaler. Au fait, vous ne m'avez pas dit, vous avez déjà travaillé avec Sorenson ?

- Oui, fit Kate, il y a quelques années maintenant.

- S'ils n'avaient fait que travailler …, murmura Castle.

- Castle ne porte pas Sorenson dans son cœur, ajouta Beckett en riant.

- Oui, j'avais cru remarquer ! s'exclama Shaw, sachant, sans même poser davantage de questions, la raison pour laquelle Castle n'aimait pas Sorenson.

- Dites, maintenant qu'on dine ensemble, on est un peu une famille, tenta Rick, vous nous prêteriez votre écran magique ?

- Non ! Toujours pas ! s'exclama-t-elle en riant, vous êtes tenace !

- Il est trop habitué à obtenir tout ce qu'il veut, ce n'est pas souvent qu'on lui dit non !

- Allez, je vous prête ma Ferrari en échange !

- Je suis incorruptible, Castle.

- Bon, alors je vous sers à boire ? demanda Rick en voyant le verre de Shaw vide.

- Oui, merci. Mais vous n'aurez pas mon écran pour autant.

- Peut-être pourriez-vous m'apprendre à profiler alors ? Ça pourrait m'être utile, continua Castle tout en mangeant ses pâtes.

- T'être utile ? Qui veux-tu profiler ? s'étonna Kate, suspicieuse.

- Euh … personne …, balbutia-t-il, comme un gamin.

- Ne recommence pas avec ta mère, Castle …

- Non, non … C'est juste pour … mon enrichissement personnel. Ça pourrait me servir pour un roman !

- Tu parles, je te connais.

- Comment faites-vous pour profiler les gens ? continua Rick, sans tenir compte des remarques de Kate.

- Il faut être attentif au moindre geste, depuis les mouvements du corps, jusqu'aux mimiques du visage et aux mots utilisés. Tout a un sens, c'est une véritable science, commença à expliquer Shaw.

- Vous pourriez me montrer ? Me faire une petite démonstration ? demanda Rick, tout en avalant une gorgée de vin.

- Castle, on n'est plus au boulot là, elle n'a peut-être pas envie de profiler ! s'indigna Kate.

- Non, ça ne me dérange pas, fit Shaw. Qui je prends comme cobaye ?

- Beckett, fit Rick.

- Castle, répondit Kate.

- Solidarité féminine oblige. Je vais analyser certaines de vos attitudes, Castle, vous allez comprendre. Je peux dire tout ce que je perçois ? s'assura Shaw avant de se lancer.

- Oui, je n'ai ni secret ni tabou, fit Rick, comme s'il n'avait peur de rien.

- Ok. Premièrement : votre regard pour Kate trahit à chaque instant l'amour éperdu, et je ne mâche pas mes mots, que vous lui portez.

- Ça commence fort, fit Kate, sentant le rouge lui monter aux joues.

- Vous l'admirez, vous la cherchez du regard en permanence, quêtant son approbation, son sourire, sa tendresse ou son inquiétude, son angoisse au cas où elle aurait besoin de vous. Vous pourriez passer des heures à la contempler, sans être rassasié d'elle. Vous ne la regardez pas juste parce que vous la désirez, vous la regardez parce que vous l'aimez inconditionnellement. Elle pourrait vous planter un couteau dans le cœur, que vous l'aimeriez encore. Elle a été votre muse littéraire, elle est maintenant la muse de votre vie.

- C'est joliment dit, sourit Rick en lançant un regard attendri à Kate, un peu abasourdi d'avoir été aussi bien cerné par quelqu'un qui le côtoyait depuis deux jours seulement.

Kate était tout aussi ébahie que lui. Elle savait tout cela, bien-sûr, mais l'entendre exprimer par des mots, qui plus est, par une personne extérieure à leur couple, avait fait chavirer son cœur.

- Je continue ? demanda Shaw, en regardant l'air ému de Kate.

- Oui, allez-y, on peut tout entendre ! lança Rick.

- Ok. Vous aimez glisser dans les conversations des sous-entendus concernant vos performances sexuelles.

- Je ne raconte pas nos exploits sexuels ! s'exclama Rick, l'air faussement indigné.

- Si, tu le fais ! lança Kate. Tu ne peux pas t'empêcher de lâcher des informations croustillantes !

- Vous ne les racontez pas, Castle, mais vous les suggérez, tout spécialement auprès de vos collègues masculins. Je vous ai entendu sous mes airs concentrés ! Vous témoignez ainsi du fait que non seulement, vous êtes sexuellement comblé, mais vous affichez votre bonheur et votre fierté de combler votre partenaire. Les soupirs exaspérés ou gênés de votre muse ne viennent que confirmer les faits : entre vous, le sexe doit être extatique.

- Waouh ! En effet, c'est …

- Euh … on peut peut-être passer à autre chose, fit Kate, gênée, sentant le rouge lui monter aux joues.

Jordan Shaw commençait à lui faire peur. C'était flippant d'avoir à ses côtés quelqu'un capable de déceler le moindre de vos sentiments et de vos émotions, et d'en déduire des choses jusque sur votre vie sexuelle.

- Vous voyez, constata Shaw, esquissant un sourire entendu. Je continue encore ?

- Oui ! lança Rick.

- Hum … ce n'est peut-être pas nécessaire …, fit Kate, de plus en plus gênée de constater à quel point Shaw arrivait à les percer à jour.

- Si, c'est trop cool ! fit Rick, comme un gamin excité par un nouveau jeu.

- Alors une dernière petite chose : quand Kate est restée auprès de Tyler en attendant les secours, vous avez vu en elle quelque chose de différent. Si moi je l'ai vu, vous l'avez vu aussi. Les gestes de Beckett envers Tyler n'étaient pas ceux d'un flic, ni de votre femme, ni de votre amante … mais ceux de la mère que vous avez vue en elle. Et ça, ça vous a ému au plus profond de vous-même, et peut-être même que ça vous a rassuré, un peu comme si l'instinct animal qui est en vous, vous disait : ma partenaire saura enfanter.

Castle lança un regard à Kate, l'air sidéré. Il vit qu'elle était surtout sous le coup de la révélation faite par Shaw.

- Comment avez-vous pu voir tout ça ? Enfin, les gestes de Kate, ok, mais lire dans mes pensées. Vous êtes médium en fait ? Vous vous connectez aux âmes de vos cibles ?

- Non, rigola Shaw, je suis juste profiler. J'interprète, et je me trompe rarement.

- Ça fait flipper ! Au tour de Beckett, maintenant ! lança Rick, tout excité.

- Euh … non, non ça va aller ! Je n'ai pas envie que mon âme soit dévoilée !

- Vous pourriez faire ça pour ma mère ? demanda Castle, enthousiaste.

- Votre mère ? s'étonna Shaw.

- Non, Castle, Shaw ne profilera pas ta mère. Inutile de rêver, fit Kate, coupant court à ses espoirs.

- A cet instant-là, la porte du loft s'ouvrit sur une Martha rayonnante.

- Mère ! Déjà là ! s'exclama Rick, redoutant un peu la réaction de sa mère suite à la filature de ce midi.

- Bonsoir les enfants ! lança Martha en s'approchant de la table, l'air de rien. Oh mais je vous dérange, vous êtes en plein dîner.

- Non, non, Martha, ne vous inquiétez pas. Je vous présente l'Agent Jordan Shaw.

- Bonsoir, fit Shaw.

- Enchantée. Je suis la mère de … cet énergumène ..., répondit Martha en désignant Rick d'un regard sombre.

- Merci, mère … je suis touché par tant d'amour …

- Vous avez dîné Martha ? Voulez-vous vous joindre à nous ? demanda gentiment Kate.

- Merci, Katherine. J'ai déjà la panse bien remplie, répondit Martha en s'asseyant dans le canapé pour se déchausser, alors que nous vaut l'honneur d'accueillir un agent fédéral dans notre humble demeure ?

- L'agent Shaw est sur cette affaire avec nous …, expliqua Kate.

- Ah oui … la dernière fois que j'ai vu un agent du FBI ici, c'était pour embarquer Richard, sourit Martha.

- Vous avez été embarqué par le FBI ? s'étonna Shaw, stupéfaite.

- Euh … oui. Une histoire de toxine mortelle …, répondit évasivement Castle.

- Avez-vous trouvé le malade qui fait ça à ces enfants ? reprit Martha.

- Pas encore, répondit Shaw, mais nous avons une bonne piste.

- Vous allez l'avoir. Katherine est la meilleure. Et cet illuminé-là qui se prend pour un flic peut lui être utile … parfois …

Rick sentait que sa mère était fâchée contre lui. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Heureusement qu'ils avaient une invitée, sinon elle lui aurait déjà fait part de son mécontentement, et il aurait passé un sale quart d'heures.

- Allez, je vous laisse les enfants ! J'ai du sommeil à récupérer ! lança Martha en filant vers l'escalier.

- Bonne nuit, Martha.

- Bonne nuit, mère.

Ils terminèrent tranquillement leur dîner, les discussions s'orientant vers l'enquête, qu'ils ne pouvaient pas perdre de vue bien longtemps au vu des circonstances.

- Que pensez-vous de la relation entre Alicia Cox et le supposé tueur ? demanda Kate.

- Je pense qu'ils sont liés par une relation sexuelle, mais pas amoureuse. Les besoins de l'un se nourrissent de ceux de l'autre, ce qui crée une dépendance mutuelle entre eux, expliqua Shaw.

- Dans ce cas-là, Alicia ne va pas pouvoir se passer de lui bien longtemps, fit remarquer Castle.

- Non. Je pense qu'elle ne pourra pas se terrer chez elle éternellement. Ça va être plus fort qu'elle.

- Comment une fille de seize ans en vient à créer une telle relation de dépendance sexuelle avec un psychopathe ? demanda Castle.

- A seize ans, les jeunes filles sont des femmes, sexuellement parlant je veux dire, mais elles n'ont pas encore vraiment la maturité nécessaire aux relations sexuelles. La première fois influence beaucoup le cours de la vie sexuelle.

- Vous pensez qu'elle a connu sa première fois avec lui ? demanda Kate.

- Il y a des chances. Ensuite, c'est un enchaînement : cette première fois a dû avoir un effet bénéfique sur elle, sur ses angoisses, ses douleurs et elle n'a eu de cesse de tenter de reproduire cette première relation pour être soulagée plus durablement.

- Et le côté dominateur ?

- C'est déjà dans son caractère à la base. Elle avait un frère jumeau, elle était peut-être le dominant dans cette relation-là quand ils étaient enfants. Suite au décès de Zach, elle a eu encore plus besoin de contrôler les choses, de maîtriser le cours des événements, d'où l'amplification de son côté dominateur. L'homme sur lequel elle est tombée, devait, lui, être naturellement plus soumis.

- Le hasard a fait que ces deux-là se rencontrent, constata Castle.

- Pendant son interrogatoire, Alicia a dit à sa mère qu'elle n'était pas trop jeune pour avoir un copain. Elle a dû avoir des copains de son âge avant de tomber sur ce pervers, fit Shaw.

- Mais oui ! J'ai lu le rapport d'Esposito et Ryan, la première fois qu'ils l'ont interrogée, au lycée. Elle a dit connaître Jason Miller, car elle est sortie avec Matthew, son frère aîné. A ce moment-là, on ne la soupçonnait pas. Ce détail est passé inaperçu, expliqua Kate.

- La connaissant, elle a dû faire cette précision volontairement, non ? suggéra Castle.

- Oui, mais pourquoi ? demanda Shaw.

- Peut-être pour le faire passer pour le petit copain mystère.

- Ou pour créer un lien sentimental avec Jason. Il y a fort à parier que Matthew va nous donner une image idyllique d'Alicia. Elle le savait, expliqua Shaw.

- Il faut l'interroger au sujet d'Alicia. Il a sûrement beaucoup de choses à nous apprendre sur la personnalité de cette fille.

- Oui, on le fera venir dès demain matin, répondit Shaw, en se levant. En parlant de demain, je vais rentrer à l'hôtel.

- Vous n'allez pas rentrer à cette heure-là, il est plus de minuit. Vous pouvez dormir là si vous voulez.

- Oh non, je ne veux pas abuser de votre hospitalité.

- Il y a une chambre d'amis, vous ne nous dérangez pas.

- Et puis, ce n'est pas souvent qu'on a un agent fédéral à la maison.