Chapitre 30

Lycée Stuyvesant, New- York, aux environs de 10h.

Le cours de mathématiques s'était terminé il y a une demi-heure. Addison était partie de son côté pour aller à son entrainement de volley-ball. Elle, n'avait pas cours avant 10h30, ce qui lui laissait le temps d'opérer, mais chaque minute était comptée. Elle avait aperçu l'un des flics venir vérifier de loin qu'elle était bien au centre de documentation, comme ils le faisaient à peu près toutes les heures. Elle avait maintenant assimilé leurs rituels, et se réjouissait de leur prévisibilité.

Elle s'enferma quelques minutes dans les toilettes pour revêtir sa tenue de camouflage. Un short, un tee-shirt, des baskets, une casquette bleue marine dissimulant ses cheveux longs ramenés en chignon. En sortant, son sac sur le dos, elle traversa la cour, se faufilant parmi la foule de jeunes garçons qui, comme elle, étaient vêtus de tenue de sport. Aujourd'hui avait lieu la préparation physique au cross inter-lycées de New-York. Des équipes étaient venues de plusieurs lycées de la ville, et d'ici 10h, une cinquantaine d'adolescents sortiraient du lycée, s'élançant pour une course d'entraînement sur les bords de l'Hudson River. Parmi eux, elle passait presque inaperçue, si l'on ne prenait pas la peine de regarder de plus près la finesse de ses jambes, les formes de sa poitrine sous son tee-shirt, les traits délicats de son visage. Elle s'immisça au milieu d'équipes qu'elle ne connaissait pas, discrète au milieu des rires bruyants des garçons et des cris d'encouragement qu'ils se lançaient. Intérieurement, elle trépignait d'impatience à l'idée de ce qu'elle s'apprêtait à faire.

La grille s'ouvrit, et des professeurs donnèrent le signal du départ. Aussitôt, une nuée d'adolescents se rua vers la sortie. Alicia fit en sorte de se noyer dans la masse, se mettant à courir au milieu du peloton, ni trop devant, ni à la traîne. Elle avait redouté de ne pas pouvoir suivre le rythme, et de se faire distancer, mais elle était plutôt sportive, et le groupe était parti à une cadence relativement lente. Personne ne faisait attention à elle. Elle ne faisait attention à personne. Chacun, programmé pour gagner, se contentait de se mettre dans le rythme, se concentrant sur l'objectif. Comme eux, elle regardait droit devant elle, n'essayant même pas de savoir si les flics la regardaient ou pas. Un sentiment de toute-puissance la gagna. Savoir qu'ils étaient là à une dizaine de mètres d'elle, et étaient à cent lieues d'imaginer qu'elle se faisait la belle.

Le groupe remonta Chambers Street, puis s'engagea sur River Terrace. Elle commença à ralentir, maintenant trop loin du lycée pour tomber sur un flic, et laissa l'intégralité du peloton la distancer.

Il s'était garé en double file, attendant près de la voiture, faisant mine de téléphoner. Sans même un mot, en restant à bonne distance de la voiture, elle lui fit signe du regard de monter, tandis qu'elle s'engageait dans Rockefeller Park en trottinant telle une joggeuse. Elle savait avec précision où trouver Sam Hill. Le cousin d'Addison.

Elle s'avança près du petit bâtiment qui abritait les toilettes publiques, à quelques mètres du bac à sable. Personne ne fréquentait les toilettes en pleine journée, bien trop sales au goût de la majorité des New-Yorkais. Le bac à sable grouillait d'enfants, très jeunes. La plupart des nounous et mamans étaient installées sur les bancs, à l'ombre des arbres, à une vingtaine de mètres, surveillant de très loin leur progéniture.

Sam était là, assis parmi une ribambelle d'enfants, au milieu de seaux et de pelles, occupé à faire glisser du sable à travers son tamis. Elle aperçut Marine, la jeune fille au pair française qui faisait office de baby-sitter pour Sam. Le père de Sam avait gentiment demandé à sa nièce Addison de faire découvrir la ville à Marine, et de l'intégrer à son groupe d'amis, même si elle était un peu plus âgée. Alicia avait donc fait connaissance avec la jeune fille au pair il y a de ça plusieurs mois, et avait pu constater de quelle négligence elle pouvait faire preuve. Tous les jours elle emmenait Sam au Rockefeller Park. Pendant que le petit jouait, elle restait assise sur un banc à lire un livre, à jouer sur son téléphone, ou à discuter avec des copines. Aujourd'hui ne dérogeait pas à la règle. Marine était installée à plusieurs dizaines de mètres de Sam, encerclée par des jeunes filles, baby-sitters comme elle. Elles semblaient plongées dans une discussion passionnante au vu des rires bruyants qui émanaient de leur groupe.

- Sammy ! appela doucement Alicia.

Le petit blondinet se retourna, et lui adressa un sourire radieux. Alicia le connaissait bien. A chaque fois qu'elle le voyait, avec Addison et Marine, elle jouait à le chatouiller, et le lancer en l'air pour le faire rire. Elle savait qu'il serait content de la voir, et même qu'il la suivrait de bon cœur.

- Tu viens me faire un bisou ? reprit-elle, sans bouger de l'angle du bâtiment.

Sam se leva, et gambada jusqu'à elle. Elle jeta un œil vers Marine, qui n'avait pas conscience du drame qui se déroulait. Elle attrapa Sam par la main, et l'attira dans l'angle, pour les mettre hors du champ de vision de Marine et ses copines. Elle l'embrassa, et le prit dans ses bras.

- Tu veux aller voir Addy ? Elle t'attend ! mentit-elle d'une voix douce.

- Oui !

- Tiens, c'est pour toi, un gentil nounours, fit-elle en lui collant un ourson en tissu dans les bras.

Sam s'accrocha à son nouvel ami en peluche, et se laissa transporter sans rien dire. Elle parcourut les quelques mètres qui la séparaient de la route, et de la voiture de Doug, en double file. Elle marcha à grandes enjambées, mais dans un calme apparent, faisant des risettes à Sam. Pourtant, intérieurement, tout son être était en ébullition. Elle atteignit la voiture, ouvrit la portière, déposa Sam à l'intérieur comme un vulgaire paquet, claqua la portière, et renfonçant sa casquette sur sa tête, se mit à trottiner dans le parc en direction du lycée. Elle ne jeta même pas un œil à la voiture qui démarrait tranquillement.

Tout s'était passé comme prévu. Elle n'avait plus que quelques minutes pour rentrer au lycée : la phase la plus délicate, la plus hasardeuse mais aussi la plus exaltante commençait. D'ici peu, Marine allait se rendre compte que Sam avait disparu. Elle allait chercher quelques minutes dans le parc, parmi la foule de bambins, pensant sans doute qu'il s'était un peu éloigné, avant de réaliser qu'il avait été enlevé. Il fallait qu'elle soit dans l'enceinte du lycée avant que l'alerte ne soit lancée.

Cette ultime étape était celle qui pouvait tout faire échouer, car elle reposait sur une part de chance et d'imprévisibilité. Mais la victoire n'en serait que plus savoureuse. Imaginer que le reste de sa vie dépendait de cette dernière étape ne lui mettait étrangement aucune pression.

Elle se mit à courir plus vite, pour remonter les pelouses de Rockefeller Park et rejoindre la rue qui menait à l'arrière du lycée. Elle regarda sa montre, 10h16. Elle resta dans l'angle, ne pouvant voir d'ici si les flics étaient là ou pas. Elle n'avait vu qu'une fois un flic traîner près de la ruelle des cuisines, mais dès lors qu'il y avait une chance d'en trouver un, il fallait se méfier. Elle n'avait que la rue à traverser pour rejoindre la ruelle qui menait au dédale de rues courant derrière le lycée. Elle comptait sur le camion des éboueurs, qui, tous les jours, à la même heure, devait s'arrêter à l'entrée de la ruelle, et manœuvrer, bloquant toute la rue, pour s'y engouffrer du fait de l'étroitesse de la voie.

10h18. Elle le vit arriver, opérer sa manœuvre habituelle. Elle s'élança, sachant qu'à cet instant, tous ceux qui se trouvaient de l'autre côté du camion ne pouvaient pas la voir. Le chauffeur occupé à manœuvrer ne prêta pas à attention à elle, quand elle passa en courant, disparaissant dans la ruelle. Elle jeta sa casquette dans la benne à ordures près de la porte, puis entra calmement, se hâtant de quitter la zone des cuisines pour rejoindre le couloir principal. Elle s'engouffra dans les toilettes, enfila son jean, détacha ses cheveux, et ressortit discrètement comme si de rien n'était.

A 10h30, elle attendait devant la salle de , le début du cours de physique, un livre à la main, faisant mine de réviser. Sous son air calme et sérieux, elle était euphorique. Elle venait de réaliser un coup de maître. Personne ne pourrait jamais prouver qu'elle avait quitté le lycée. Elle se mit à sourire en pensant à la tête des flics quand ils allaient apprendre la disparition de Sam Hill. Elle s'imaginait déjà l'air horrifié d'Addy, et celle du pauvre père Daniels que son Dieu allait abandonner pour le livrer en pâture à la véhémence des New-Yorkais. L'enlèvement parfait. Le meurtre parfait. Il ne restait plus qu'à espérer que Doug n'allait pas commettre d'erreur.

10h30 – L'agent Sorenson, comme chaque heure, se posta au bout du couloir pour s'assurer qu'Alicia était bien là, et entrait en cours, conformément à son emploi du temps. Au moment où il allait repartir son téléphone sonna. L'agent Shaw lui demandait de ramener Alicia Cox au poste pour l'interroger quant à une histoire d'oursons en peluche.


Cellule de crise, 12ème District, New-York.

Toute l'équipe était en ébullition. Ce lien, trouvé entre leur suspect, Alicia, et les meurtres avait donné à tous de bonnes raisons d'espérer.

Clayton était rentré avec la liste des familles ayant bénéficié des donations de l'association de la communauté de St Luke. D'après les premières recherches effectuées, beaucoup de ces familles n'habitaient plus New-York, et personne ne correspondait au profil établi par le Dr Henton. Le père Daniels lui avait fourni son emploi du temps pour la semaine passée, mais il s'avérait qu'au moment des enlèvements ou des meurtres, il était souvent seul au bureau, à la cure, ou dans l'église, donc sans témoin potentiel.

Ryan, son gobelet de café à la main, était toujours concentré sur la recherche des chats qui auraient été les premières cibles du tueur. Esposito, secondé par Clayton en train de dévorer un beignet, visionnait des bandes vidéo en boucle, pour repérer la voiture du tueur aux environs de chez la famille Cox.

- Je vous avais bien dit que ces oursons étaient la clé, fanfaronna Castle, en jouant avec les deux peluches, mimant un combat de boxe.

- Tu avais surtout dit qu'ils étaient démoniaques et incarnés par l'âme d'un tueur, lui fit remarquer Kate avec un sourire.

-Et bien je n'étais pas loin de la réalité ! s'exclama Rick.

- Mettez un joujou entre les mains d'un homme, et il s'amuse à la bagarre …, lâcha Kate en regardant Rick faire se battre ces deux malheureux oursons.

- Hum … ça dépend du joujou …, répondit Castle, en jetant à sa muse un regard coquin.

Jordan Shaw, qui était au téléphone, leva les yeux vers lui, en souriant avec son air de « j'avais raison ».

- En tout cas, cette fille a une sexualité bien détraquée …, totalement sado-maso …, continua Rick, revenant à l'enquête.

- Pire que toi ? fit Esposito sarcastique.

- Ah ah ah … très drôle ! répondit Rick, se retenant de tout commentaire supplémentaire maintenant qu'il savait que Shaw analysait tout ce qu'il disait.

- Bon, Sorenson nous ramène Alicia. Et ses parents seront là d'ici quelques minutes avec leur avocat, annonça Shaw en raccrochant au téléphone, il va falloir être perspicace. Lieutenant Beckett, on va l'interroger ensemble.

- D'accord.

Ils virent soudain Victoria Gates apparaître sur le seuil de la porte, le visage livide.

- Un enfant a été enlevé, annonça-t-elle gravement.

Ils restèrent muets sous le choc, se lançant des regards mêlant perplexité et angoisse.

- Où ? Quand ? demanda Shaw.

- A l'instant. Vers 10h15. Rockefeller Park.

- C'est à côté du lycée Stuyvesant ! Sorenson est avec Alicia ? demanda Beckett, inquiète.

- Oui, il n'y a rien eu à signaler ce matin d'après lui. Alicia n'a pas bougé du lycée, répondit Shaw.

- Ça ne peut pas être un hasard. Un enfant enlevé à deux rues du lycée d'Alicia, commenta Castle.

- Qui est l'enfant ? demanda Ryan.

- Sam Hill, le cousin d'Addison. 3 ans. Il était au parc avec la jeune fille au pair qui le garde. Les agents sont sur place, expliqua Victoria Gates.

- C'est Alicia, ce n'est pas possible qu'elle ne soit pas liée à cet enlèvement ! s'exclama Kate, qui sentait la colère bouillir en elle.

- Elle se fout de nous ! lança Esposito.

- Mais Sorenson est formel, elle n'a eu aucun contact physique avec un homme en dehors du lycée depuis deux jours, ajouta Shaw.

- Sorenson est fiable ? Je veux dire, son boulot c'est les enlèvements non ? Il ne s'occupe pas de filer des suspects d'habitude ? demanda Castle, sceptique.

- C'est un agent du FBI, Castle. Peu importe sa spécialité, il est fiable, asséna Shaw, incapable d'imaginer remettre en cause l'efficacité d'un agent fédéral de la renommée de Will Sorenson.

- On aurait dû surveiller son pc ! s'énerva Castle. Illégal ou pas, rien à faire, ça aurait évité qu'un gamin soit enlevé de nouveau ! Qu'est-ce que ça peut faire maintenant que ce soit illégal ? La vie de ce gamin est en jeu.

- Castle a raison ! ajouta Esposito.

- Jusqu'à preuve du contraire, Monsieur Castle n'est pas flic, fit remarquer le Capitaine Gates, on ne lancera pas d'analyse illégale du pc de cette fille tant qu'on n'aura pas une preuve nous amenant à le faire.

- Capitaine …, commença Castle.

- Non, Castle.

Rick, l'air dépité, et agacé, quitta brusquement la pièce, sans jeter un regard à quiconque. Kate le vit s'éloigner vers la salle de repos. Elle comprenait son désarroi et sa colère, mais aussi la réaction du Capitaine Gates. Il fallait espérer que ces oursons allaient impliquer suffisamment Alicia pour qu'ils puissent mener une perquisition chez les Cox.

-Bien, essayons de garder la tête froide, fit Jordan Shaw, sur un ton ferme mais bienveillant. Capitaine Gates, il faut faire surveiller toute la zone de Great Piece Meadows. Même s'i c'est peu probable que le tueur y retourne.

- Clayton, appelez Wade, et filez au Rockefeller Park. Interrogez tout le monde. Ne revenez pas tant que vous n'avez pas trouvé quelque chose.

- Ok, fit Clayton, abandonnant son beignet, et filant vers l'ascenseur.

- Ryan, Esposito, vous continuez de bosser sur les pistes qu'on a : les chats, la voiture. Lieutenant Beckett, on reste sur notre ligne directrice. On interroge Alicia. Après on verra.


Salle de repos, 12ème District.

Kate faisait couler du café. Elle avait l'impression de tourner en rond à attendre ainsi Alicia Cox et ses parents. Et ça la rendait dingue, elle bouillonnait intérieurement de ne rien pouvoir faire. Pendant ce temps-là, un petit garçon était entre les mains d'un psychopathe, et n'aurait peut-être pas la même chance que Tyler.

Castle se tenait là contre le mur, le visage fermé, le regard angoissé. Elle n'avait pas besoin de lui parler pour savoir ce qu'il ressentait.

- Comment peut-on enlever un enfant de trois ans en pleine journée à New-York au milieu d'une foule de gamins ? Le parc devait être bondé à cette heure-là, lâcha-t-il, perplexe.

- Oui …, répondit Kate en lui tendant son café.

- Merci, sourit-il, avec un regard tendre.

- Le cousin de sa meilleure amie Addison en plus, continua Kate. Elle doit jubiler cette folle. Elle y était. J'en suis sûre. Depuis le début, tout est prétexte à se jouer de nous.

- Elle aurait réussi à déjouer la vigilance de Sorenson ? A enlever le gamin, le confier au tueur, et retourner au lycée ? s'étonna Rick.

- Je n'en sais rien. Mais si c'est le cas, Sorenson a merdé, répondit Kate d'un ton grave.

- Cette fille est machiavélique. Un gamin enlevé à quelques centaines de mètres de quatre agents du FBI en planque …, c'est digne d'un rom…, commença Rick.

- Non, c'est digne de rien du tout, Castle. Arrête de l'admirer, le coupa Kate sévèrement.

- Je ne l'admire pas, c'est juste que …

- On n'aura pas la chance de sauver tous les gamins que ces détraqués enlèvent. Elle nous tourne en ridicule, et j'ai horreur de ça, lança Kate.

Castle sentait qu'elle perdait patience, que la colère montait en elle. Elle était furieuse contre elle-même de ne pas avoir réussi à empêcher ce nouvel enlèvement. Il la connaissait. Le sentiment d'impuissance lui faisait perdre son sang-froid. Il n'aimait pas la voir ainsi. Oubliant sa propre colère, il entreprit d'essayer de la rassurer.

- On va l'avoir, lui dit-il calmement, ces oursons vont parler.

- Non, répondit Kate avec conviction. Elle a forcément prévu un truc. Elle arrive à faire enlever un gamin à 200 mètres de son lycée, quasiment sous les yeux de quatre agents du Fbi expérimentés… et tu crois qu'elle nous aurait laissé son nounours pour la mener droit à elle ?

- Selon Shaw, le tueur fait toujours une erreur banale à un moment.

- Ça, ce n'est pas banal, c'est une grosse erreur. C'est volontaire. Elle va encore nous emmener dans une autre direction, soupira-t-elle.

- On est sur plusieurs pistes, on va trouver, Kate, continua-t-il doucement. On trouve toujours. Est-ce qu'il y a beaucoup d'enquêtes qu'on n'a pas résolu tous les deux ?

- Non … Tyson .., et cette Alicia.

- Alicia n'est pas Tyson. C'est une gamine de seize ans, intelligente, certes, mais elle n'a pas encore, j'ose espérer atteint le point ultime de la folie comme Tyson. Et elle ne tue pas elle-même, fit Rick.

- Justement, c'est malin, répondit Kate.

- C'est malin, mais ça prouve aussi la part d'humanité qui subsiste en elle. Peut-être bien cachée, mais elle existe. Et quand on est humain, on fait des erreurs.

Kate esquissa un sourire. Il avait réussi à apaiser la rage qui était en elle.

- Ah, voilà le Lieutenant que j'aime, fit-il, en la regardant tendrement.

- Si on ne retrouve pas Sam Hill à temps …, il a trois ans Rick, c'est un bébé … Il ne pourra pas s'échapper comme Tyler.

- Viens-là, fit-il en l'attirant dans ses bras.

Il la serra contre lui, lui déposant un baiser sur les cheveux. Il ne pouvait pas la rassurer et lui promettre qu'ils allaient le retrouver. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était lui montrer qu'il était là. Toujours.

Par-dessus l'épaule de Rick, elle aperçut Sorenson sortant de l'ascenseur, accompagnant Alicia Cox. Elle vit un officier la conduire en salle d'interrogatoire, dans l'attente que son avocat arrive. Son sang ne fit qu'un tour, elle se précipita vers Sorenson.

- Kate ! Alors, vous avez enfin trouvé un indice ? lança-t-il sur un ton presque jovial.

- Will, cette fille a réussi à sortir du lycée ! s'exclama Kate en arrivant à son hauteur, suivie de près par Rick.

- Non, c'est impossible. On l'aurait vu, assura Sorenson, de son air supérieur et hautain.

- Et si vous ne l'aviez pas vu ?

- Je te dis qu'on était là, plantés devant le lycée, à épier une fille qui est sage comme une image. Ça fait deux jours qu'on campe jour et nuit, et qu'il ne se passe rien.

- C'est une manipulatrice. Une psychopathe ! lança Kate, de plus en plus énervée.

- Sur quoi tu te bases pour dire ça ? demanda-t-il comme s'il mettait en doute tout le fond de l'affaire.

- Mon intuition ! Je sais reconnaître les détraqués.

- Ton intuition ? s'étonna-t-il, sur un ton narquois. Depuis quand ton intuition passe avant les indices et les preuves ?

- C'est l'influence de ton écrivain ? continua-t-il en toisant Rick du regard.

Kate fit mine de ne pas prendre en compte cette dernière remarque.

- Will, je te jure, s'il s'avère que cette fille a enlevé cet enfant alors que tu étais en filature sur elle, tu auras affaire à moi ! lui asséna-t-elle avec rage.

Elle tourna les talons, et s'éloigna furieuse vers la salle d'interrogatoire.

- Vous avez une drôle d'influence sur elle …, lâcha-t-il à l'intention de Castle.

- Vous êtes jaloux ? demanda Rick, en gardant un air impassible.

-Jaloux ? Vous vous foutez de moi ?

- Si elle a raison, si cette psychopathe s'est jouée de vous, si ce gamin meurt, vous aurez affaire à moi aussi, Agent Sorenson.

Rick le laissa planter là, pour aller assister à l'interrogatoire d'Alicia Cox.

Chapitre 31

Salle d'interrogatoire, 12ème District.

Alicia était assise entre son père et son avocat. D'ordinaire placide, cette fois-ci, elle adoptait une attitude singulière : la tête baissée, elle regardait ses mains, tortillant ses doigts. Derrière la vitre sans tain, le Capitaine Gates et Castle l'observaient, en attendant que l'interrogatoire commence.

- Elle a l'air inquiète, fit Gates.

- Oui, elle a l'air … Mais elle ne l'est pas, répondit Castle. C'est une façade. Aujourd'hui, elle a décidé de se la jouer craintive.

- Je ne comprends pas comment une gamine de cet âge-là peut être perverse à ce point, ajouta Gates.

- On est au moins d'accord sur une chose …, répondit Castle, sur un ton ironique, toujours furieux contre Gates qui s'entêtait à respecter le protocole à la lettre, et refusait de traquer l'ordinateur et le téléphone d'Alicia.

- Ce que je fais n'est pas ce que je suis, Castle. Je pensais que vous devriez le savoir depuis le temps que vous traînez dans mes pattes.

- Je le sais. Mais ça m'énerve quand même … Je pense que vous pourriez faire une exception à vos sacro-saintes règles.

- Non, je ne peux pas. Je suis Capitaine ici.

- Et si le petit est tué parce que vous n'avez pas voulu désobéir aux règles ?

- Ça n'arrivera pas, répondit Gates avec assurance.

- Comment pouvez-vous en être sûre ?

- Parce que mes hommes forment la meilleure équipe de New-York, répondit-elle avec conviction.

- Vous y compris, rajouta-t-elle.

Castle la regarda, en esquissant un sourire entendu, peu habitué à recevoir des compliments du Capitaine, qu'il exaspérait régulièrement.

Ils virent Beckett et Shaw entrer et s'asseoir, déposant négligemment les deux oursons sur la table. Elles avaient prévu d'adopter une attitude cordiale, comme la première fois, sans brusquer Alicia, qui, de toute façon, elles en étaient convaincues, ne leur dirait que ce qu'elle avait envie de dire. Et si elle était la manipulatrice qu'elles imaginaient, elle n'était guère impressionnable. De plus, son avocat ne laisserait rien passer.

- Bonjour, Alicia, commença Jordan Shaw.

- Bonjour, fit-elle poliment, en les regardant d'un air volontairement intimidé et méfiant.

- Reconnais-tu ces oursons ? demanda directement Beckett, en prenant un ton le plus agréable possible pour ne surtout pas montrer la colère que cette adolescente faisait naître en elle.

- Oui. Je crois que c'est à Addy et à Jeff, répondit la jeune fille sans hésitation. Pourquoi vous avez leurs oursons ?

- Addy et Jeff ? fit Shaw, prenant un air étonné.

Elles ne furent pas surprises d'entendre l'explication fournie par Alicia. Ce qu'elles avaient prévu arrivait. Alicia avait orchestré l'apparition de cet indice. Peut-être avait-elle même voulu qu'ils interrogent Matthew dans l'espoir qu'il les mène vers ces oursons. C'était encore un moyen de les ridiculiser comme si elle leur disait : vous voyez, j'ai bien un lien avec ces oursons, mais ce n'est pas moi pour autant. Elle pouvait très bien avoir subtilisé les oursons d'Addison et Jeff. Ça ne faisait même aucun doute. Il allait falloir les interroger pour vérifier si les oursons étaient encore en leur possession, et le cas échéant savoir depuis quand ils avaient disparu.

- Le bleu est à Addy, et le vert à Jeff, précisa Alicia.

- Quel rapport entre ces oursons et ma cliente ? coupa brusquement l'avocat.

- Ces oursons ont été retrouvés avec les corps de deux enfants assassinés, expliqua froidement Jordan Shaw. Et il se trouve qu'Alicia aussi a un ourson de ce genre, n'est-ce pas Alicia ?

- Oui, le mien est rouge.

- D'où viennent ces oursons ? demanda Beckett.

- On les a depuis qu'on est petits. C'est le père Daniels qui nous les a donnés, expliqua-t-elle.

Comme elles l'avaient envisagé, le père Daniels faisait de nouveau son apparition dans l'histoire. Il avait désormais un lien avéré avec les pyjamas, les oursons, les garçons eux-mêmes. L'objectif de Shaw et Beckett était de faire mettre en accusation rapidement le prêtre et de laisser entendre qu'il était leur suspect numéro un. Comme le souhaitait Alicia. Ils avaient ainsi espoir qu'elle relâche sa vigilance et commette une erreur.

- Quand vous a-t-il donné ces peluches ? demanda Shaw.

- Quand on a fait notre premier voyage avec le catéchisme. On avait six ans environ. On en a eu un tous les quatre.

- Zach, Addison, Jeff et toi ?

- Oui, c'est ça, sourit Alicia.

- Où est ton ourson ? continua Beckett.

- A la maison, dans ma chambre.

- Et celui de Zach ?

- On l'a déposé dans son cercueil le jour de l'enterrement pour qu'il l'ait toujours avec lui.

- Pourquoi le père Daniels vous a donné ces oursons ? demanda Shaw, cherchant volontairement à la lancer sur la piste de ce suspect potentiel.

- Il nous aimait bien, on était les quatre mousquetaires. Il était toujours fourré avec nous.

- Fourré avec vous ? reprit Beckett, s'étonnant du terme utilisé par Alicia.

- Oui, il passait beaucoup de temps avec nous, pour le catéchisme, pour des sorties, pour des balades parfois le dimanche.

Par les mots qu'elle avait utilisés, Alicia venait de sous-entendre que le père Daniels pouvait entretenir un rapport trop étroit avec les enfants, un rapport inhabituel, voire même anormal. Ce détail n'était pas anodin. Elle jetait petit à petit des indices qui pourraient s'avérer accuser le père Daniels, comme si elle savait pertinemment quels mots allaient les faire réagir.

- Alicia, un autre enfant a été enlevé à deux cent mètres de ton lycée, ce matin, lui annonça Beckett.

- C'est dramatique, fit l'avocat, mais en quoi cela nous concerne-t-il ?

- Il se trouve qu'encore une fois, Alicia tu connaissais bien cet enfant. C'est Sam Hill, le jeune cousin d'Addison.

- Oh non ! Sammy …, murmura-t-elle avec tristesse, il est si mignon …

Elle baissa la tête, commençant à sangloter. Quand elle leva de nouveau le regard vers Kate, ses yeux étaient brillants de larmes. Pendant une fraction de seconde, Kate aurait pu croire à la sincérité de ces larmes, tant elles auraient pu être réelles. Mais la colère qu'elle tentait de contenir prit le dessus, face à cette adolescente qui se moquait du monde, et avait l'indécence de pleurer la disparition d'un enfant qu'elle avait elle-même conduit entre les mains d'un tueur.

- Alicia, cesse de pleurer ! lui cria-t-elle rageusement, la dévisageant avec indignation.

La jeune fille lui lança un regard interdit, comme surprise par cette colère soudaine à son encontre. Jordan Shaw fut elle-même étonnée de l'emportement soudain de Beckett, et lui fit signe de s'apaiser.

- Lieutenant, ce n'est pas parce que ma cliente connaissait l'enfant qu'elle a un lien avec cette affaire. Si vous n'avez rien de plus, nous allons partir maintenant.

- Non, fit Alicia contre toute attente, en cessant de sangloter, je veux bien répondre aux questions, il faut retrouver Sammy. Je n'ai rien fait de mal.

Alicia se serait bien passée de cet avocat qui l'empêchait de mener son petit jeu comme elle l'entendait. Elle n'avait pas besoin d'être protégée. Et il n'y avait plus rien d'amusant à être interrogée si cet avocat l'empêchait de répondre comme elle l'entendait. Il fallait qu'elle se débarrasse de lui.

-Mademoiselle Cox, je vous conseille de ne pas répondre, continua l'avocat, d'un ton ferme.

- Je ne suis pas une criminelle. Je ne veux pas d'avocat, lui lança-t-elle, soudain pleine d'assurance.

- Alicia ! s'exclama son père, indigné et inquiet.

- Je ne veux pas d'avocat, lâcha-t-elle à l'intention de Shaw et Beckett.

- Monsieur Cox, votre fille a seize ans, fit Jordan Shaw, sautant sur l'occasion. Elle est majeure pénalement. Si elle ne veut pas d'avocat, vous ne pouvez pas le lui imposer.

L'avocat quêta la réponse de Phil Cox, qui finit par lui faire signe de quitter la pièce. Il s'exécuta, l'air effaré. Shaw et Beckett étaient sidérées par la scène qui venait de se dérouler sous leurs yeux. Alicia ne voulait pas d'avocat. D'un côté, c'était logique, puisqu'elle n'était sous le coup d'aucune accusation. De l'autre, c'était une prise de risque énorme. Mais elle aimait les risques. Puisqu'elle était disposée à répondre aux questions, elles allaient lui poser toutes celles qui les intéressaient.

- Alicia, as-tu quitté le lycée ce matin entre 9h30 et 10h30 ? reprit Jordan Shaw.

- Non, mentit-elle, j'étais au centre de documentation entre mes cours.

- On s'est aperçus que tu sortais presque toutes les nuits de chez toi. Où vas-tu ? continua Beckett, enchaînant machinalement les questions.

A cet instant, Alicia comprit que les flics avaient vu clair dans son petit jeu. Les questions qu'on lui posait étaient du style de celles qu'on destinait à un suspect. Elle s'en félicita. C'était encore plus euphorisant, le jeu allait prendre une autre tournure. « Le Samouraï valeureux ne pense pas en terme de victoire ou de défaite, il combat fanatiquement jusqu'à la mort. » Elle en avait fait sa maxime depuis les cours de civilisation étrangère qu'elle avait suivis l'an passé. Remporter des victoires, n'était pas le but en soi. Cela n'avait d'intérêt que de permettre au jeu de durer plus longtemps.

- Ma fille ne sort pas la nuit ! Vous êtes complètement folles ! Alicia, arrête de répondre ! s'écria Phil Cox, hors de lui.

- Monsieur Cox, calmez-vous ou je vous demanderais de sortir ! lui lança Jordan Shaw.

Alicia baissa la tête, faisant mine d'être gênée par les questions qu'on lui posait, et d'hésiter à donner une réponse.

- Alicia que fais-tu toutes les nuits ou presque dehors à trois heures du matin ? insista Beckett.

- Je vous le répète, ma fille ne sort pas de la maison la nuit. Je le saurais !

- Monsieur Cox, voulez-vous voir les images pour en juger par vous-mêmes ? demanda Shaw.

- Ils ont raison papa, je suis sortie, balbutia Alicia, la tête toujours baissée, occupée d'une main à tortiller son bracelet.

Kate regardait l'air penaud qu'elle prenait, impatiente de savoir quel stratagème elle avait inventé. Pour avouer aussi vite qu'elle sortait de chez elle la nuit, elle avait forcément prévu une suite logique. Elle vit le visage de Phil Cox blêmir, comme s'il venait de comprendre ce que son cœur de père n'avait jamais voulu voir jusque-là : sa fille était capable de mensonge et avait défié son autorité. Mais le pire restait à venir.

- Pourquoi sors-tu Alicia ? Que fais-tu ? reprit Beckett.

- Je vais voir quelqu'un, avoua-t-elle en murmurant, évitant toujours le regard de son père, qui la scrutait, suffoqué.

- Quelqu'un ? En pleine nuit ? s'étonna Shaw.

- Oui, parce qu'on ne peut pas se voir le jour.

Phil Cox avait l'air au bord de l'asphyxie. Son visage était maintenant livide. Il ne bougeait plus, fixant sa fille, complètement abasourdi. Kate en eut mal au cœur. Elle savait où Alicia était en train de les mener, et aurait voulu épargner à ce père anéanti l'ultime aveu.

- Monsieur Cox, voulez-vous sortir reprendre vos esprits deux minutes ? proposa doucement Beckett.

- Non …, se contenta-t-il de répondre, en s'accoudant sur la table, prenant sa tête entre ses mains, comme s'il ne supportait plus de regarder sa fille.

- Qui vas-tu voir la nuit ? reprit Shaw.

- Je ne peux pas vous le dire. Papa va me tuer …, répondit-elle en jetant un regard faussement inquiet à son père.

Elle faisait mine d'hésiter à donner une réponse. Mais Beckett et Shaw attendaient qu'elle lâche un nom. Phil Cox, impassible, était anéanti par ce qui se déroulait devant ses yeux.

- Le père Daniels, lâcha Alicia comme une banalité, comme si elle avait orchestré son effet pour créer la surprise.

- Le père Daniels ? Pourquoi vois-tu le père Daniels en pleine nuit ? s'étonna Shaw.

- On …, balbutia la jeune fille.

- Qu'est-ce que vous faites Alicia ? insista Beckett, devinant la réponse qui allait sortir de sa bouche.

- On couche ensemble.

Kate était sidérée. Alicia avait à peine hésité à avouer devant son père ces actes innommables, certainement l'une des pires abjections pour des parents. Elle était d'une cruauté redoutable.

- Ce salaud couche avec ma fille ! Elle a seize ans ! hurla Phil Cox en bondissant de sa chaise, pris de colère.

- Monsieur Cox, calmez-vous ! lança Shaw.

- Me calmer ? Ce mec viole ma fille ! Ce prêtre à qui j'aurais confié ma vie les yeux fermés !

- Il ne me viole pas Papa …, continua Alicia, avec une légèreté et un calme qui contrastaient avec la violence des sentiments paternels.

- Mon Dieu ! Qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu ? Pourquoi m'inflige-t-il ça ? se lamenta-t-il, le visage baigné de larmes.

- Monsieur Cox, sortez et allez vous calmer, lui ordonna calmement Shaw.

- On va porter plainte contre ce salaud ! lança-t-il, en se dirigeant vers la porte.

Il regarda Alicia, sans lui adresser un mot, son regard se perdant en elle, comme s'il ne la reconnaissait plus. Puis, il sortit. Elle baissa la tête, feignant la culpabilité et la tristesse de décevoir son père.

Kate était profondément peinée pour cet homme. Alicia venait de poignarder son père en plein cœur. Volontairement. Ce n'était pas juste une mise en scène pour eux, les flics, c'était une attaque cruelle contre son père. D'autant plus, que tout ce qu'elle venait de raconter n'était probablement que mensonge. Quel genre d'enfant invente la pire des cruautés pour détruire ses parents ? Choquée comme rarement elle ne l'avait été, et pourtant elle avait eu affaire à quelques détraqués, elle préféra laisser Shaw finir l'interrogatoire, se contentant de regarder les attitudes d'Alicia.

- Tu sais que c'est très grave ? demanda Shaw. Un homme adulte n'a pas le droit d'avoir des relations sexuelles avec une mineure.

- Je sais, mais …, tenta d'expliquer Alicia.

- Il va y avoir une enquête. Et si tes parents portent plainte, la vie du père Daniels va être changée à tout jamais. Tu es sûre de ce que tu dis ?

- Oui, affirma-t-elle.

- Tu vas être réinterrogée, et des enquêteurs vont chercher à vérifier ce que tu dis, en regardant ton téléphone par exemple.

- Oui. Je peux partir ?

- Oui. Tu dois rester disponible pour l'enquête.

- D'accord.

Il n'y avait rien pour la placer en garde-à-vue, rien pour l'accuser de quoi que ce soit. Elle s'était positionnée en victime. Mais ils allaient pouvoir explorer le contenu de son ordinateur et de son téléphone. Il y a fort à parier qu'aux premiers abords, ils n'y trouveraient rien, car Alicia avait tout planifié et anticipé. Mais Shaw comptait sur le fait que cette jeune fille, très maligne, devait ignorer tout ce qu'il était possible de découvrir sur un ordinateur.

Alicia se leva, et en sortant, elle jeta à Kate le plus sournois et perfide des sourires. Kate en resta muette, la regarda rejoindre son père dans le couloir. Il ne lui adressa pas le moindre mot, et ils disparurent dans l'ascenseur.

Beckett aperçut Sorenson qui, au téléphone, prévenait son équipe qu'Alicia sortait du commissariat et qu'il fallait reprendre la filature. Elle se précipita vers lui, toujours furieuse.

- Alors ? fit l'agent Sorenson, comme si de rien n'était.

- Elle se fout du monde, et elle s'est bien foutue de vous aussi. Elle est sortie du lycée. Je ne sais pas comment elle a pu vous berner, mais réfléchis-y, lui lança Kate.

- Je n'en sais rien, ce n'est pas possible, répondit-il.

- Remets-toi en question, bon sang ! Vous étiez quatre ! Comment quatre agents fédéraux expérimentés peuvent se faire avoir comme des bleus ?

- A 9h30 elle était au centre de documentation, et à 10h30 en cours, se contenta-t-il de répondre.

- Et entre temps ? Trouve nous une explication, et ne la lâchez pas d'une semelle.

Il commença à s'éloigner vers l'ascenseur, sans prendre la peine de lui répondre.

- Et Will ! fit-elle alors qu'il se retournait, encore une chose : ne t'avise plus jamais de me faire une remarque d'ordre personnel au boulot. Mon travail n'est pas influencé de quelque manière que ce soit par ma vie privée, c'est clair ?


Cellule de crise, 12ème District, 14 heures.

L'agent Shaw avait envoyé une équipe chercher le père Daniels pour l'interroger, et une autre pour récupérer l'ordinateur, le téléphone et l'ourson d'Alicia Cox. Le procureur avait octroyé une commission rogatoire dans le cadre d'une enquête pour détournement de mineur. Esposito avait eu Addison et Jeff au téléphone. Tous deux avaient expliqué ne plus avoir leur ourson depuis quelques temps déjà, mais ils ignoraient où il était passé.

Deux ordinateurs tournaient en boucle, l'un toujours à la recherche de chats décédés de mort violente, l'autre d'une plaque d'immatriculation portant un dessin de rapace à proximité de chez Alicia. Les gars, assis à la table avec Shaw, mangeaient un sandwich tout en réfléchissant aux dernières avancées de l'enquête.

- Vous pensez vraiment qu'elle a tout manigancé pour qu'on en arrive à fouiller son ordinateur et son téléphone ? demanda Ryan, perplexe.

- Oui. Elle a dû prévoir encore un truc, répondit Castle.

- Mais elle a beau être intelligente, si elle a communiqué avec le tueur on le trouvera, ajouta Shaw.

Beckett, assise à l'écart, relisait l'interrogatoire d'Alicia, tentant de percevoir un élément décisif. Par moment, elle avait l'impression que cette enquête allait la rendre folle. Elle gardait en tête l'image de Tyler, blessé, inconscient, et de sa propre détresse quand ils l'avaient trouvé. Elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer le pire pour Sam, qui était si petit et serait incapable de lutter pour sa propre vie comme l'avait fait Tyler. Rester le nez dans la paperasse l'aidait à rester concentrée entièrement sur l'enquête.

Rick jeta un œil vers elle. Il savait que l'interrogatoire l'avait bouleversée. Il l'avait rarement vue aussi touchée par une affaire, depuis celle concernant sa mère. Elle n'avait rien voulu manger. Têtue comme elle était, il n'y avait rien eu à faire pour la convaincre de prendre au moins un petit quelque chose. Elle avait son air soucieux, et déterminé. Instinctivement, il se leva pour aller s'asseoir près d'elle.

- Tu trouves quelque chose ? demanda-t-il doucement.

- Je ne crois pas qu'elle accuse le père Daniels seulement pour détourner l'attention sur lui.

- Ah bon ? Pour quoi d'autre ? s'étonna Rick.

- Pour détruire sa vie. Simplement. Même s'il est lavé de tout soupçon et innocenté, ce qui sera le cas, on ne sort pas indemne d'une accusation de pédophilie ou détournement de mineurs. C'est un prêtre, expliqua Kate.

- Beaucoup de gens auront toujours un doute, ajouta Rick.

- Il ne retrouvera jamais la place qu'il avait au sein de sa communauté.

- Mais pourquoi vouloir détruire la vie d'un prêtre ?

- Je ne sais pas. C'est comme si elle avait une sorte de rage contre lui. Peut-être le rend-elle responsable de la mort de son frère.

Ils se turent, chacun replongeant dans ses réflexions. Kate se remit à lire l'interrogatoire d'Alicia.

- Tu es sûre que ça va mon cœur ? demanda gentiment Rick, la sentant vraiment troublée.

- Oui, ne t'inquiète pas, répondit-elle, sans même lever la tête de son dossier.

- Hé ! Tu sais que tu es en train de mentir à ton mari là ! lui chuchota-t-il en souriant.

Elle releva la tête, esquissa un sourire, et en guise de réponse, se contenta de poser sa main sur la sienne.

Quelques instants plus tard, les agents Wade et Clayton rentraient de leur investigation à Rockefeller Park.