Chapitre 34
Cellule de crise, 12ème District, 22h.
Quand Kate rejoignit la cellule de crise, ils étaient tous installés autour de la table, en train de manger, tout en étudiant minutieusement des documents qui s'amoncelaient au milieu des boîtes de repas à emporter.
- Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda Kate en allant s'asseoir.
- L'ordinateur d'Alicia a parlé, répondit Shaw d'un air ravi, on a quelques-unes de ses conversations avec un mystérieux inconnu via un forum.
- C'est le tueur ?
- Leurs conversations sont tellement étranges que ça ne peut être que lui, répondit Esposito, tout en mordant dans un hamburger.
- C'est génial ! lança Kate avec enthousiasme.
- Ne vous réjouissez pas trop vite, à première vue il n'y a pas grand-chose d'incriminant. Et le premier contact entre eux remonte à plusieurs mois. On a du pain sur la planche.
- On peut identifier le gars ? continua Kate.
-Les experts y travaillent, mais c'est un pseudonyme. Ça va prendre du temps de remonter à une adresse ip, répondit Clayton.
- Ils se seraient rencontrés sur ce tchat apparemment, fit Castle.
- C'est quel genre de forum ? demanda Kate.
- Forum de discussion pour les personnes victimes de deuil.
- Il aurait donc perdu aussi quelqu'un s'il traîne sur ce genre de forum, fit remarque Wade.
- Ou alors il cherchait juste des femmes à attirer dans les mailles de son filet.
- Comme tout bon psychopathe, ajouta Castle en tendant à Kate un sandwich.
Ils passèrent plusieurs heures à éplucher les conversations entre Alicia et cet inconnu. Etonnement, il n'y avait rien d'incriminant effectivement. Les discussions étaient très hachées, souvent elles se limitaient à quelques mots, surtout de la part d'Alicia. Les toutes premières discussions semblaient presque normales, et elles étaient un peu plus détaillées : Alicia racontait à cet inconnu la mort de son frère, sa tristesse, sa douleur que personne ne comprenait. L'homme ne parlait jamais de lui, se contentant de poser des questions ou d'orienter les discussions. Puis ils avaient pris contact pour un rendez-vous. Après ce qui semblait être leur première rencontre, les conversations devenaient sporadiques. Il n'y avait parfois pas de dialogues pendant plusieurs semaines, puis tout d'un coup, un échange de quelques mots. Des conversations incompréhensibles dans lesquelles on n'apprenait peu de choses, si ce n'est que l'homme était toujours très demandeur pour la voir, et qu'Alicia semblait maîtriser l'évolution de leur relation.
- Leurs discussions sur ce tchat s'arrêtent il y a deux mois, fit remarquer Clayton.
- Ils communiquaient forcément autrement, fit Shaw, il n'y a pas grand-chose à tirer de ces dialogues.
- Pourquoi a-t-elle tout effacé alors ? demanda Esposito.
- Il y a sûrement d'autres fichiers plus dangereux pour elle qu'on n'a pas encore découverts.
- Ou alors elle s'amuse avec nous. Comme d'habitude, répondit Beckett.
- S'il y a autre chose, les experts vont trouver. Bon, fit Shaw, on va arrêter là pour ce soir. Il est presque deux heures du matin.
- On arrête ? s'étonna Kate.
- On ne trouvera rien de plus dans ces conversations, on a tout relu plusieurs fois, fit remarquer Wade.
- Les experts vont continuer d'explorer toute la nuit son ordinateur, ajouta Shaw, ils nous contacteront s'il y a du nouveau. Et pour le reste, il faut attendre.
- Mais on ne peut pas rester sans rien faire … alors que Sam est quelque part dehors avec ce psychopathe, continua Kate, sur un air dépité.
- Je sais, Beckett. On n'abandonne pas. Mais les seules pistes qu'on a nous poussent à être patients. On ne peut rien faire d'autre, expliqua Shaw.
- Et Sorenson ?
- La surveillance d'Alicia a été renforcée. Une équipe supplémentaire est en place. Elle ne peut pas sortir de chez elle.
- On peut espérer que tant qu'elle ne bouge pas de chez elle, le tueur ne touchera pas à Sam, ajouta Castle.
- S'il ne change pas de mode opératoire …, fit remarquer Esposito.
- Les gardes forestiers de tous les parcs du New-Jersey sont en alerte. Mais il peut être n'importe où, continua Jordan Shaw.
- Je vais rester ici cette nuit, ajouta Kate.
- D'accord, fit Shaw, appelez-moi dès qu'il y a du nouveau.
- Ok. Bonne nuit.
- Je file aussi, fit Esposito, bonne nuit.
- Bonne nuit.
- Jordan Shaw, Wade, Clayton et Esposito quittèrent la pièce pour rentrer se reposer. Malgré l'angoisse de l'attente, et l'incertitude, il n'y avait pas grand-chose de plus à faire. C'était la pire des frustrations. Ne rien pouvoir faire.
D'un seul coup, Kate et Rick se retrouvèrent seuls, dans un silence assourdissant. On n'entendait plus que le léger bourdonnement des ordinateurs, et l'ensemble du commissariat semblait s'être assoupi. Seuls quelques hommes des équipes de nuit travaillaient dans leurs bureaux.
Kate se laissa tomber dans le canapé que Ryan avait installé la veille pour pouvoir se reposer un minimum pendant sa nuit de veille. Elle avait son air dépité, fixant les informations qui défilaient sur le grand écran du FBI : la recherche d'un profil correspondant parmi les millions de permis de conduire du New-Jersey, la recherche de plaintes déposées pour des morts suspectes de chats, la recherche d'un visuel du tueur sur les caméras de surveillance des rues autour de Rockefeller Park. Rick, s'assit près d'elle, l'air tout aussi désappointé. De nouveau, le sentiment d'impuissance les envahissait.
- Tu n'es pas obligé de rester, mon cœur. Rentre donc te reposer, lui fit-elle gentiment.
- Non, je reste avec toi, et tu n'as pas le choix, répondit Rick avec un sourire.
Elle savait qu'il était inutile d'insister. Elle ne répondit rien, et se contenta de se blottir contre lui. Elle avait besoin de lui. Il passa un bras autour de ses épaules, et posa ses lèvres contre ses cheveux pour lui déposer un baiser. D'une main, il éteignit la lumière, ce qui plongea la pièce dans la pénombre. Seuls les écrans diffusaient encore leur lueur bleutée. Ils n'avaient plus qu'à attendre.
- Je ne me suis jamais sentie aussi désarmée face à une enquête, fit Kate, la tête reposant contre son épaule.
-On avance pourtant, mais ils restent tellement insaisissables, répondit-il tout en caressant doucement la peau de son bras nu.
- Mais Shaw a raison, comme souvent. Qu'est-ce qu'on peut faire de plus ?
- Je ne sais pas. On va finir par trouver une image de ce gars quelque part.
Ils se turent quelques instants, profitant simplement du réconfort d'être ensemble. Kate était inquiète au plus profond d'elle-même. Elle craignait pour la vie de Sam, elle se maudissait de ne pas avoir pu empêcher son enlèvement, de ne trouver aucune piste fiable, de ne pas réussir à aller plus vite dans cette enquête. Mais dans les bras de Rick, elle se sentit immédiatement mieux. La petite boule de stress au fond de son ventre s'effaça un peu. Elle se blottit plus encore contre lui. Il sentit ce besoin qu'elle avait de sa présence rassurante, et la serra un peu plus fort dans ses bras.
- Tu as prévenu Martha qu'on ne rentrait pas cette nuit ? Pour qu'elle ne s'inquiète pas, demanda doucement Kate.
- Je lui ai envoyé un message, oui. Mais pour savoir qu'on n'est pas rentrés, encore faudrait-il qu'elle rentre elle-même, répondit Rick avec humour.
- Elle est toujours fâchée ?
- Je pense. Je n'ai pas eu le temps de lui parler. Tu crois que j'ai été trop loin ?
- Tu en doutes encore ? Si un jour tu me fais suivre, je te tue, lâcha-t-elle avec vigueur.
- Ola c'est radical ! s'exclama Castle avec un sourire.
- Tu violes son intimité, Rick.
- Je sais bien, mais …
- Il n'y a pas de mais, le coupa Kate, catégorique, tu as intérêt à sortir le grand jeu pour te faire pardonner auprès d'elle.
- T'en fais pas, elle ne peut pas me faire la tête bien longtemps, fit-il tout en remontant sa main doucement sur son bras, jusque son épaule et son cou, pour jouer avec les boucles de cheveux qui tombaient sur sa nuque.
De nouveau ils se turent, perdus dans leurs pensées. Les doigts de Rick effleurant la peau de son cou commençaient à éveiller son désir. Elle tenta de chasser cette délicieuse sensation. Elle était angoissée, et triste. Sa tête ne voulait pas avoir envie de lui. Pas maintenant. Pas ici.
- Au fait, j'ai eu un message de Lanie. Ça a l'air d'aller mieux, lança Kate comme pour forcer son esprit à se concentrer sur autre chose que la douceur de la caresse de Rick.
- Ah bon ? Elle a parlé à Espo ?
- Oui. Il s'est montré compréhensif.
- C'est un ours au cœur tendre, sourit Rick, tout en continuant à parcourir son cou du bout des doigts.
Elle ne voulait pas lui dire d'arrêter, mais cela allait devenir un supplice. Elle le soupçonnait de très bien savoir ce qu'il était en train de faire. Il connaissait par cœur son corps et l'effet de ses mains sur elle.
- Lanie m'a dit qu'elle n'avait jamais rien ressenti de plus merveilleux, les quelques semaines où elle a été enceinte, reprit-elle, tentant de ne pas laisser son esprit divaguer.
- Je pense qu'elle a raison, même si je n'ai jamais été enceinte, sourit Rick.
- Ça donne envie, ajouta-t-elle d'une voix douce.
- Quelle jolie phrase …, oui, ça donne envie, chuchota-t-il, touché d'entendre pour la première fois Kate exprimer une envie de maternité.
Elle se redressa pour le regarder avec tendresse. De son regard amoureux qui le faisait tant craquer.
- Arrête, fit-elle doucement avec un sourire, en attrapant sa main qui caressait son cou pour l'empêcher de continuer, tu me rends dingue !
- Je sais, sourit-il avant de lui déposer un baiser sur les lèvres.
- C'est cruel de parler d'envie de bébé … alors que ce petit garçon est …, chuchota-t-elle, sa bouche à quelques centimètres de la sienne.
- Non, ce n'est pas cruel, la coupa-t-il, c'est la vie. Etre heureuse ne t'empêche pas de faire preuve de compassion et de t'angoisser pour ce petit bonhomme.
- Je t'aime, sourit-elle en plongeant son regard dans le sien.
- Moi-aussi, je t'aime, répondit-il en passant la main derrière sa nuque, dans ses cheveux, pour attirer son visage au plus près du sien et l'embrasser passionnément, incapable de résister à son regard envoûtant.
Elle sentait sa bouche fiévreuse, sa langue gourmande, ses gestes pleins de désir, et ses mains se faire plus aventureuses sur ses cuisses et son ventre. Il n'avait jamais été aussi loin au poste. D'ordinaire, il tempérait ses ardeurs sur son lieu de travail, et se montrait toujours discret sur les démonstrations d'affection envers sa muse. Mais cette nuit, c'était différent. Ils étaient là tous les deux tout seuls, à la fois pleinement heureux et terriblement angoissés. Et comme à chaque fois qu'ils étaient sous le coup de la douleur, ils avaient irrémédiablement besoin l'un de l'autre, besoin de s'aimer physiquement pour se sentir en vie. Kate laissa leur désir monter encore un peu, mais il allait falloir, cette fois-ci, que sa raison gagne la bataille.
- Rick, stop ! lui lança-t-elle en riant, tentant de s'écarter de lui.
- Tu es cruelle ! sourit-il en lui volant de nouveau quelques baisers. On est tous seuls …
- Non, je suis là ! lança Victoria Gates depuis l'encadrement de la porte.
Ils sursautèrent tous les deux, et instinctivement desserrèrent leur étreinte.
- Euh … Vous êtes là depuis longtemps Capitaine ? demanda Rick en la regardant avec stupeur.
- Suffisamment longtemps …, mentit Gates en lui lançant un regard hostile, alors qu'elle venait seulement de faire son apparition à la porte.
Kate s'écarta encore un peu plus de Rick, gênée, le rouge lui montant aux joues comme une adolescente prise en faute par ses parents. Elle savait que pour Gates, au commissariat, elle était son lieutenant avant d'être la femme de Castle. Et que la trouver dans une position plutôt lascive avec lui n'était pas franchement réglementaire.
- Lieutenant Beckett, je venais vous prévenir que je rentre dormir quelques heures, annonça Gates, l'air de rien. Je vous confie les lieux jusqu'à demain matin.
- Bien, Capitaine.
- Essayez de passer une nuit … décente, dans mon commissariat. Si tant est que cela soit possible ! leur lança Gates avec un sourire entendu.
- Oui, bien-sûr, Capitaine. Bonne nuit, répondit Kate.
- Bonne nuit Capitaine, ajouta Rick.
- Bonne nuit.
Ils la regardèrent partir et éclatèrent de rire.
- Bon, ça suffit ! Plus de bisous. Rien. Tu es intenable ! lui lança Kate.
- Comme si j'étais le seul responsable ! s'exclama-t-il en riant.
- Chut, allez repos, fit-elle se blottissant contre lui.
- A vos ordres, Lieutenant ! rigola Rick.
Norvin Green Forest, 1h du matin.
Le petit s'était enfin endormi, mais la soirée avait été difficile. Dès que la nuit avait commencé à tomber, sous les arbres, à l'intérieur de la tente, il avait fait très vite une obscurité presque totale. L'éclat de la lampe de poche créait des ombres qui effrayaient Sam. Il s'était mis à pleurer pour ne plus s'arrêter.
Doug l'avait fait s'allonger sur le duvet, à même le sol. Il avait hurlé, se débattant dans tous les sens. Il n'avait plus rien pour le calmer et le forcer à se taire. Ses pleurs lui donnaient mal au crâne, il n'arrivait même plus à réfléchir. Il s'était assis en face du petit, le regardant gesticuler. Soit il le laissait hurler, espérant que cela l'épuise au point de s'endormir. Soit il allait falloir qu'il le calme, comme il le faisait avec ses propres filles. Carrie avait le même âge que Sam.
- Viens Sam, fit-il en appelant le petit garçon qui s'était assis, les yeux rouges, des larmes plein le visage.
L'enfant ne bougea pas, et se mit à hurler de plus belle quand il tendit le bras vers lui pour tenter de l'attirer. Doug l'attrapa malgré tout, et le prit contre lui, caressant doucement son dos pour l'apaiser. C'est comme ça qu'il calmait Carrie quand elle se réveillait la nuit après un cauchemar. Le petit lui hurlait dans les oreilles. Mais petit à petit, ses hurlements se transformèrent en sanglots. Il sentit le rythme de son cœur ralentir, et son souffle se calmer dans son cou. Il s'était endormi.
Doug tenta de le reposer sur le duvet. Mais à peine l'avait-il arraché à ses bras que Sam se réveilla et se remit à sangloter. Il le reprit donc contre lui, et le calma de nouveau. Il se résigna à le garder dans ses bras jusqu'à ce qu'il soit profondément endormi.
Alors que les pleurs de Sam l'exaspéraient, le sentir dans ses bras ne le dérangeait pas. Au contraire, il sentait l'odeur de l'enfant, le rythme de son cœur, son souffle léger. Sam n'était pas un de ces petits animaux qu'il étranglait avec ivresse. Il lui rappelait Carrie. Un instant, pour la première fois depuis que cette histoire avait commencé la semaine dernière, il se demandait s'il pourrait serrer le cou de cet enfant. Avant de rencontrer Alicia, il n'avait jamais tué d'enfant. Enfin, il y avait eu ce bébé, sur la bouche duquel il avait posé la main. Mais il ne l'avait jamais considéré comme un être humain. Il était encore dénué de raison, presque de conscience, selon lui. Il n'était pas si différent des bestioles qu'il étranglait à l'époque. Braiden et Jason étaient déjà totalement inconscients, drogués à la morphine, quand il avait posé les mains sur leur cou. Il les avait totalement déshumanisés et n'avait pas hésité quand Alicia lui avait demandé d'en finir avec eux. Il n'avait aucun remord. Il n'avait jamais eu l'idée de traquer des enfants avant de rencontrer cette fille. Mais le jeu lui avait plu.
Quand Sam sembla enfin dormir profondément, il le posa délicatement sur le duvet. Il se prit à esquisser un sourire de plénitude en le regardant quelques secondes, recroquevillé sur lui-même, son ourson contre lui. Il chassa rapidement cette tendresse qui l'avait envahi, pour s'allonger à son tour, et tenter de trouver le sommeil.
Il essaya de ne pas penser à Alicia dont il n'avait toujours aucune nouvelle depuis le matin, quand elle avait jeté Sam dans sa voiture. D'Alicia, son esprit divagua vers sa mère, plus de trente ans auparavant, sous une tente comme celle-ci. Dans ce même parc. Pour les seules vacances de sa vie. Son père lui avait toujours dit qu'elle était morte d'une overdose, peu de temps après les avoir laissés. Peut-être pour qu'il accepte plus facilement son absence. Peut-être avait-il eu l'impression, pour une fois, d'agir pour son bien. Mais l'année passée, avant de mourir, il lui avait révélé qu'elle était encore en vie. Cela l'avait profondément attristé. Petit, il avait souvent pleuré seul dans son lit, réclamant sa mère. Même s'il n'avait pas de raison de douter de la parole de son père, il avait souvent rêvé de la revoir, de sentir de nouveau son parfum, la douceur de ses mains. Les seules sensations qu'il lui restait d'elle. Ce qui l'avait rendu infiniment triste, c'est que si elle était vivante durant toutes ces années, elle n'avait jamais cherché à le revoir, à prendre de ses nouvelles. Pendant des mois, il s'était donc refusé à essayer de la retrouver.
Et puis, petit à petit, malgré tout l'idée avait fait son chemin. Il avait rencontré Alicia, qui physiquement, lui rappelait tant sa mère. Il s'était perdu en elle, comme si elle faisait office de placebo. Il en était devenu dépendant, s'accrochant à elle comme à une drogue le maintenant en vie. Peu à peu, ne pas la voir, ne pas avoir de nouvelles d'elle, avait commencé à déclencher des angoisses qui le rendaient malade. Ses séances chez le psychiatre ne lui étaient pas inutiles, puisqu'elles l'avaient amené à comprendre que ce qui le rendait mal au final était peut-être l'absence originelle de sa mère. Il n'avait jamais dit au Dr Ellis qu'il savait sa mère en vie. Mais il avait entrepris de la retrouver. Les quelques membres de sa famille qu'il lui restait ne lui avaient été d'aucune aide. Il avait commencé des recherches sur Internet avec son nom de jeune fille. Mais il n'avait rien trouvé. Son seul point de départ était sa maison d'enfance à Wanaque. Il y a une dizaine de jours, il était retourné là-bas, avec espoir de tomber sur des gens qui auraient pu connaître sa mère et se souvenir de l'endroit où elle était partie trente ans auparavant. Ils s'étaient promenés dans les rues de la ville avec ses filles. Il leur avait montré son ancienne maison, et avait souri en revoyant le buisson qui avait été son refuge lors de ses premières traques. Ils étaient tombés sur la voisine d'en face qui lui paraissait très âgée déjà à l'époque, mais qui maintenant avait l'air complètement sénile. Celle dont il avait capturé le chat. Le tout premier. Il lui avait posé deux ou trois questions, mais la vieille bonne femme ne se souvenait apparemment de rien. Elle l'avait dévisagé étrangement, et il avait préféré laisser tomber. En déambulant dans le quartier, il avait pris plaisir à retrouver les lieux de son enfance, les endroits où il était resté tapi à épier le voisinage et les bestioles qui passaient. Il avait sonné chez d'autres voisins dans l'espoir d'apprendre quelque chose. Mais soit il n'y avait personne, soit les propriétaires avaient changé depuis trente ans. Ces premières recherches infructueuses l'avaient accablé, alors qu'au même moment, Alicia lui avait fait part de ses envies d'enlèvement. Il avait trouvé là une échappatoire à la détresse et aux angoisses qui l'assaillaient constamment.
Se perdant dans ses pensées, il finit par trouver le sommeil, allongé auprès de Sam.
Cellule de crise, 12ème District, 5 h du matin.
La pièce était toujours plongée dans la pénombre. Rick, assis à la table, buvait son café, le regard hypnotisé par l'écran du FBI, et sa lueur bleutée qui lui picotait les yeux. Il avait à peine somnolé quelques minutes, assis dans le canapé, Kate blottie contre lui. Puis, constatant qu'elle dormait profondément, il l'avait allongée sur le petit canapé. Il avait occupé une partie de sa nuit à observer le défilement des informations sur les écrans, à faire quelques aller-retour jusqu'à la salle où travaillaient les experts sur l'ordinateur d'Alicia, et à regarder Kate dormir, ne se lassant pas d'observer les traits de son visage. Il avait rarement l'occasion de la regarder endormie, car elle était la plupart du temps réveillée bien avant lui. Durant ces longues heures d'attente, il avait eu largement le temps de penser aux quelques allusions qu'elle avait faites ces derniers jours quant à son désir d'enfant. Elle en avait envie. Telle qu'il la connaissait, elle devait se poser mille et une questions. Mais ces quelques petits mots avaient suffi à l'émouvoir.
Il était perdu dans ses pensées quand tout à coup, il vit les informations qui défilaient depuis des heures sur la droite de l'écran s'arrêter et se mettre à clignoter, avec un petit bip répétitif. Il se leva et s'avança vers l'écran. Kate ouvrit les yeux instinctivement, et se redressa vivement, cherchant d'où venait le bruit, les yeux endormis, le cerveau embrumé. Elle aperçut Rick près du tableau.
- On a quelque chose ? fit-elle en se levant pour s'approcher à son tour.
- Oui, regarde, sourit-il.
- Une plainte, murmura-t-elle, ses yeux tentant de se réhabituer à la lumière.
- LA plainte, tu veux dire. Madame Samantha Mayer a déposé une plainte le 20 juin 1984 pour la disparition de son chat, lut-il sur l'écran.
- Et elle l'a retrouvé mort. Quelqu'un l'avait déposé devant chez elle. Il avait été étranglé.
- Wanaque, New-Jersey, c'est à plus de deux heures …. précisa Rick.
- J'appelle Shaw. On y va Castle. Il faut aller l'interroger ! lança Kate, tout d'un coup pleine de vigueur.
Chapitre 35.
Entre Manhattan et Wanaque, jeudi, aux environs de 6h30.
Depuis une heure et demie, ils roulaient en direction de Wanaque, dans l'espoir d'interroger cette fameuse Samantha Mayer, qui d'après les informations en leur possession avait 90 ans, et habitait toujours Wanaque. Ils espéraient beaucoup de cette vieille dame qui pourrait avoir été en contact avec le tueur alors qu'il était enfant ou adolescent et commettait ses premiers forfaits. Les gens qui étranglaient les chats ne devaient quand même pas être légion dans la région. Cette femme pouvait les rapprocher de celui qui avait enlevé Sam.
Kate jeta un œil souriant à Rick, qui dormait la tête appuyée contre la fenêtre. Elle avait à peine roulé quelques minutes qu'il s'était assoupi, bercé par la route. Son téléphone bipa signalant un message, et Rick ouvrit instantanément les yeux, constatant que le soleil commençait tout juste à se lever parsemant le ciel de teintes roses-orangées.
- Hey, bien dormi ? lui lança Kate en regardant d'un coup d'œil le message qu'elle venait de recevoir.
- Hum …. Non …, ronchonna-t-il, en se frottant les yeux.
- Merci d'avoir veillé cette nuit.
- Tu dormais si bien, fit-il en attrapant son gobelet de café.
- Il doit être froid.
- Pas grave. Il me faut une dose de caféine pour tenir le coup. On est bientôt arrivés ? demanda-t-il en regardant la campagne qui défilait par la vitre.
- Encore vingt minutes environ, je pense. Rendors-toi un peu.
- Plus envie, répondit-il, l'air un peu grognon, en avalant du café et grimaçant.
Elle sourit en voyant sa moue dégoûtée.
- J'espère que cette vieille dame n'est pas trop gâteuse, reprit-il.
- On verra. Au moins, ça avance. Et on bouge. J'en ai assez de rester inactive à attendre patiemment qu'un miracle se produise.
- Tout à fait d'accord. On prend la même route que le tueur là non ? demanda-t-il en regardant par la fenêtre.
- Oui. Route nationale 3. Il pourrait se trouver quelque part dans le coin. Mais c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin.
- C'était Shaw le message ? demanda-t-il, en désignant son téléphone du regard.
- Oui. Elle est au poste. Elle a eu Sorenson. Rien à signaler du côté d'Alicia.
- Il s'améliore … Tant qu'elle ne bouge pas, il y a de l'espoir pour Sam.
- Et les experts bossent toujours sur l'ordinateur d'Alicia.
- Ils n'arrivent pas à la cheville de Grissom ceux-là, ils ne sont pas très efficaces, fit Rick, de son air bougon.
- On n'est pas à Las Vegas, et entre la télé et la réalité, il y a un gouffre. Tu devrais le savoir depuis le temps ! lui lança Kate.
- Je le sais, mais ça m'agace, grogna-t-il.
- Tu es grognon, sourit Kate en lui lançant un bref regard.
- Non, je ne suis pas grognon, affirma-t-il sur un ton peu convaincant.
- Pas grave, tu as le droit d'être un peu grognon, tu as dormi une heure à peine cette nuit, constata-t-elle gentiment.
- Je ne suis grognon qu'en apparence. Intérieurement, je rayonne de bonheur, sourit-il.
- Tu rayonnes ? Et pourquoi donc ? s'étonna Kate.
- Parce que tu veux un bébé, répondit-il comme une évidence.
Un large sourire de contentement illumina le visage de sa muse.
- Je ne veux pas un bébé. Je veux un bébé avec toi, corrigea-t-elle tendrement, tout en gardant les yeux rivés sur la route.
- Ah ! Tu veux achever mon petit cœur fragile ! sourit-il.
- Cela fait plusieurs mois que l'idée commence à faire son chemin.
- Et tu ne m'as rien dit ? s'offusqua-t-il gentiment.
- Non. Dommage que tu ne puisses pas faire surveiller mes pensées n'est-ce pas ? se moqua Kate.
- Vraiment dommage oui ! s'exclama Rick en souriant.
- Et toi, tu as envie d'un bébé ? lui demanda Kate, reprenant un ton sérieux, presque solennel.
- Je dois répondre à cette question ? Vraiment ? fit-il, en la regardant, étonné.
Il comprit au regard qu'elle posa furtivement sur lui qu'elle avait envie d'entendre de sa bouche, les mots très simples qu'elle-même lui avait confiés. Même maintenant qu'ils étaient mariés, il lui arrivait encore parfois d'avoir besoin d'être rassurée. C'était elle, c'était comme ça.
- Bien-sûr que j'ai envie d'un enfant avec toi, Kate. Même deux, trois…, répondit-il amoureusement, en posant sa main sur sa cuisse.
- On va commencer par un si tu veux bien ! fit-t-elle en riant.
- Mais comment va-t-on faire ? continua-t-elle, sur un ton plus posé.
- Ça fait plus de deux ans qu'on s'entraîne, ardemment, passionnément …, sourit Rick.
- Sois sérieux un peu ! Je sais comment on fait les bébés ! Tu mérites des claques dès fois ! s'exclama-t-elle prenant son air exaspéré.
- Pourquoi t'inquiètes-tu ? demanda-t-il, de nouveau sérieux, et soucieux de savoir ce qui la préoccupait.
- Plein de choses, sourit-elle, pas toi ?
- Non, je ne m'inquiète pas. On en discutera tranquillement mon cœur, quand l'enquête sera finie, la rassura-t-il, en caressant doucement sa cuisse.
Elle acquiesça d'un regard souriant, posant une main sur la sienne.
- En y réfléchissant, il y a bien une chose qui m'inquiète, reprit-il sur un ton jovial, comment je vais faire pour ne pas avoir envie de te faire l'amour à longueur de journée … ça c'est le problème …
- Ça t'excite les femmes enceintes ? s'étonna-t-elle en riant.
- Non ! rit-il Que tu es bête ! Toi tu m'excites ! Alors quand ton joli petit ventre va s'arrondir, symbole de ma virilité …
- Ta virilité ? Ça va les chevilles ? demanda Kate, son sourire illuminant son visage.
- Tu me rendras dingue …, fit-il en soupirant de plaisir.
- C'est déjà le cas, affirma Kate, radieuse. Un peu plus, un peu moins. Tu es fou de moi.
- Et toi, ça va les chevilles ? répondit-il, moqueur.
Elle rit de bon cœur.
- Sérieusement, tu te rends compte tout à l'heure au poste ? reprit-elle entre deux éclats de rire. Si Gates était arrivée une minute plus tôt, elle nous aurait pris pour des bêtes en rut incapables de se contrôler.
Rick rigola à son tour.
- Tu as vu la tête qu'elle faisait ? demanda-t-il sans cesser de rire, en repensant au regard furibond de Gates.
- Oui, merci, j'ai vu ! Déjà qu'elle t'a à l'œil … elle va sûrement aggraver ta sanction disciplinaire, se moqua Kate.
- Ce n'est pas complètement de ma faute, Lieutenant Beckett ! s'exclama-t-il.
- Qui a commencé à me caresser dans le cou ?
- Et qui m'a lancé son regard fatal ? continua-t-il.
- Mon regard fatal ? J'ai un regard fatal moi ? s'étonna-t-elle en riant.
- Oui. Tes yeux amoureux qui me disent combien tu as envie de moi. Tes yeux ne me trompent jamais, affirma-t-il avec douceur.
Elle lui sourit tendrement.
- Enfin Gates a tout gâché de toute façon. Dire qu'on était sur le point de faire l'amour sauvagement au milieu des joujoux du FBI. Ça aurait été … génial ! lança-t-il avec enthousiasme.
- On n'était pas sur le point de faire quoi que ce soit, continua-t-elle, il ne se serait rien passé de plus. Je vois que tu fantasmes encore sur l'idée de faire l'amour au commissariat.
- Evidemment. Depuis le tout premier jour.
- Oui, et bien celui-là tu peux le retirer de ta liste des fantasmes à réaliser ! s'exclama-t-elle.
- Non, non je le garde sous le coude. On ne sait jamais. Un moment d'égarement … et tu succomberas, répondit-il avec assurance.
- Ça n'arrivera jamais, fit-elle, convaincue.
- Ne jamais dire jamais, mon amour, répondit-il en se renfonçant dans son siège comme s'il cherchait à se rendormir.
Mais le téléphone de Kate se mit à sonner, et elle répondit.
- Beckett. - Bonjour Martha - Oui, oui, tout va bien. On est ensemble -Ok - Oui, pas de problème -Oui, ce sera très bien. - D'accord - Oui, promis - Si, ce soir on va rentrer, je pense. Rick ne passera pas une autre nuit sans dormir - Oui, voilà, c'est tout à fait ça, il est un peu grognon ! - D'accord, bonne journée Martha.
Elle raccrocha tandis que Rick la regardait étrangement.
- Pourquoi ma mère t'appelle toi ? s'étonna-t-il.
- Peut-être parce que son cher fils l'a fait filer par les flics et qu'elle n'a pas envie de lui parler ! s'exclama Kate.
- Que voulait-elle ? continua-t-il.
- Juste savoir si tout allait bien, se contenta-t-elle de répondre.
- C'est tout ? fit-il, cherchant à en apprendre davantage.
Kate hocha la tête en guise d'acquiescement.
Menteuse ! lança Rick. Tes yeux pétillent, et tes yeux ne me trompent jamais !
- Elle veut nous présenter son jeune fiancé, mentit Kate avec sérieux, elle m'a demandé de réserver une soirée prochainement pour aller dîner tous les quatre.
- Son jeune fiancé ? Elle se moque de nous ? demanda-t-il, la regardant avec des yeux écarquillés, limite horrifiés.
Kate éclata de rire.
- Tu es trop drôle, Castle, si tu voyais ta tête !
Il prit un air renfrogné et boudeur.
- Je plaisantais ! Ne fais pas la tête ! Mais je ne peux rien te dire de plus.
- Pourquoi ? s'étonna-t-il.
- Parce que c'est un secret. Tu veux toujours tout savoir. Quand tu étais petit, tu devais être du style à chercher les cadeaux de Noël dans toute la maison toi pour les avoir avant le jour J.
- Je le fais toujours. C'est rien de grave au moins ? insista-t-il.
- Tu crois que je plaisanterais s'il y avait quelque chose de grave concernant ta mère ? demanda Kate, exaspérée. Si ça peut te rassurer, Shaw m'a dit que Martha n'avait pas de jeune amant.
- Qu'est-ce qu'elle en sait ?
- Shaw sait tout. Elle lit au fond des âmes. Elle avait deviné que j'avais envie d'un bébé.
- Elle l'a su avant moi ? Ce n'est pas juste, ronchonna Rick.
-Je ne lui ai rien dit. Elle a deviné. Je n'y suis pour rien !
- Ce n'est pas juste quand même.
- Ce n'est pas comme si je lui avais annoncé que j'étais enceinte, continua Kate.
- Tu es enceinte ? s'étonna Rick.
- Non ! Enfin, je ne crois pas, répondit-elle, en souriant.
- Comment ça tu ne crois pas ?
Elle se mit à rire, tout en se garant à l'adresse indiquée par le GPS sur son téléphone.
- C'est là. Tout à l'air fermé. On va attendre quelques minutes. Il n'est même pas 7h30, fit-elle remarquer.
Il ne répondit rien, et se contenta de la regarder de son air boudeur et dépité.
- Je plaisante, Castle. Je ne suis pas enceinte. Je te taquine, avoua-t-elle, ne pouvant se résoudre à jouer avec ses émotions sur ce sujet-là.
- Ce n'est pas drôle, ronchonna-t-il de nouveau.
- Si, c'est très drôle. C'est pour toutes les fois où tu m'exaspères ! Alors, arrête donc de bougonner. Si ça continue, je vais repartir sans toi tout à l'heure, tu vas rentrer par tes propres moyens.
- Tu ne ferais pas ça, sourit-il.
- On parie ?
- Euh, non ça va aller !
- J'avais oublié ce que c'était d'avoir un mari grognon, soupira-t-elle, avec un air faussement lassé.
Il se mit à rire.
- Ça te fait rire de m'exaspérer ? fit-elle en observant le voisinage par la fenêtre.
- Un peu, avoua-t-il en se penchant vers elle pour lui déposer un baiser sur la joue, mais là je ris juste parce que tu es trop mignonne.
A son tour, elle se pencha vers lui, refusant qu'il s'en tire si facilement, avec un baiser et quelques mots gentils. Elle posa délicatement sa main sur sa joue pour attirer sa bouche à la sienne, glissa voluptueusement sa langue entre ses lèvres, caressant la sienne, d'abord tout tendrement, puis de plus en plus intensément. De la pointe de la langue, elle joua à venir effleurer sa lèvre, à la mordiller sans desserrer l'étreinte de leurs bouches. Elle sentit avec plaisir la main de son homme remonter le long de son bras nu, et s'emparer vigoureusement de sa nuque, pour mieux prendre possession de sa bouche. Elle glissa sa main tout doucement sous sa chemise pour caresser son torse. Un instant, elle faillit être prise à son propre piège, tant la fureur de sa bouche et le contact de sa peau contre la paume de sa main déclenchaient en elle une envie irrésistible. Mais elle voulait juste le rendre dingue. Tout doucement, elle détacha sa bouche de la sienne, lui déposa un dernier baiser sur les lèvres, véritable supplice pour elle-même, tellement elle avait envie à ce instant-là que leurs bouches ne se quittent plus. Elle se renfonça dans son siège, avec un léger soupir de plaisir.
- Tu veux ma mort ! lança Rick qui avait été surpris par l'ardeur soudaine de la bouche de sa femme. C'était quoi ce baiser assassin ?
- Ta punition pour m'exaspérer et ronchonner.
- Délicieuse punition, murmura-t-il, en se laissant tomber en arrière dans son siège, tentant de reprendre ses esprits. Sauf que …
- Sauf que ? Un problème mon cœur ? sourit-elle, satisfaite de l'effet produit.
- Tu es sûre que t'es pas enceinte ?
- Pourquoi ? C'est quoi le rapport ? s'étonna-t-elle.
- Les hormones. Depuis hier soir, tu es … comment dire … particulièrement aguicheuse, torride, sensuelle … je ne vais pas survivre à la journée moi !
- C'est le but, rigola-t-elle
- Tu vas voir ce soir, je vais te faire mourir de plaisir. J'aurai ma vengeance.
- Tu as intérêt ! lança-t-elle en soupirant et s'affalant dans son siège, les yeux fermés.
- Tu es fatiguée ?
- Non, sourit-elle.
- Quoi alors ?
- Rien, répondit-elle, le sourire toujours rivé aux lèvres, tentant de se concentrer sur l'enquête.
- Menteuse ! Je sais ce que tu as, Madame Castle, tu as envie de moi !
- Viens, on va prendre l'air ! Ça nous fera du bien ! lui lança-t-elle en souriant, refusant de lui avouer la vérité qui l'aurait tant fait jubiler.
Le quartier était encore paisiblement endormi. Ils marchèrent quelques minutes, s'imprégnant du calme des lieux, se demandant si un tueur pouvait avoir grandi ici. Dès 7h30, ils remontèrent l'allée jusque la porte d'entrée de Samantha Mayer, sonnèrent, et presque immédiatement une femme d'une trentaine d'année leur ouvrit.
- Bonjour, Madame. Désolée de vous déranger de si bonne heure. Lieutenant Beckett, Police de New-York, annonça Kate en montrant son badge.
- Bonjour.
- Et voici Richard Castle.
- L'écrivain ? s'étonna-t-elle.
- Oui. Bonjour.
- Nous aimerions parler à Samantha Mayer, si cela est possible, continua Kate.
- Oui, entrez.
- Merci.
Elle les mena jusqu'au salon tout en parlant.
- Je suis Elyne, sa petite fille. Elle est encore couchée. C'est à quel sujet ?
- Une enquête pour laquelle elle pourrait avoir connaissance d'éléments qui nous aideraient, expliqua Kate.
- Ce doit être important pour venir ici de si bonne heure, remarqua-t-elle.
- Oui, c'est urgent.
- Vous savez, on a fêté ses quatre-vingt-dix ans au printemps. Elle n'a plus toute sa mémoire. Mais je vais voir si elle est réveillée. Veuillez m'excuser.
Elle s'éloigna, pour réapparaître moins d'une minute plus tard, et leur faire signe de la suivre.
Samantha Mayer était assise dans son lit, enfoncée dans une pile d'oreillers. Elle inspirait la douceur et la gentillesse, ses longs cheveux blancs sagement coiffés, son visage ridé mais jovial, ses yeux d'un bleu perçant. Elle avait l'air pleine de vie.
- Bonjour, Madame Mayer, commença Kate.
- Bonjour. Appelez-moi Samantha, jeune fille.
Kate lui sourit, tandis qu'Elyne leur amenait des chaises pour qu'ils s'assoient auprès du lit.
- Vous êtes le vrai Richard Castle ? demanda la vieille dame, surprise.
- Oui, madame, répondit fièrement Rick, toujours réjoui d'être reconnu.
- Bonté divine ! Je vais pouvoir mourir tranquille ! s'exclama Samantha en riant avec gaité.
Kate et Rick sourirent, tant la joie simple et spontanée de la vieille dame était communicative.
- Mamie a lu tous vos romans. Elle est fan depuis toujours, précisa Elyne.
- Vous devez être son épouse alors jeune fille ? demanda Samantha en regardant Kate.
- Oui.
- Vous avez de la chance. Votre femme est magnifique, sourit-elle en s'adressant à Rick.
- Oui, je suis un homme heureux, répondit Castle, touché par cette femme, et sa bienveillance.
- Il prend soin de vous au moins ? demanda Samantha, comme si elle les connaissait depuis toujours.
- Oui, il se débrouille plutôt bien, répondit Kate en lançant un tendre regard à Rick.
Ils parlaient à cette vieille dame depuis deux minutes à peine, et Kate avait l'impression d'être en compagnie de sa propre mamie. Samantha incarnait la spontanéité que peuvent avoir les personnes âgées, riches de leur expérience et de leur regard serein sur la vie.
- Elyne, peux-tu apporter du café pour ces messieurs-dames ?
- Oui, mamie, répondit la femme en quittant la chambre.
- Vous êtes Lieutenant alors ?
- Oui, et nous avons des questions à vous poser, Samantha, répondit Kate.
- Comment une vieille dame comme moi pourrait-elle vous être utile ? s'étonna-t-elle.
- Il y a trente ans, vous avez porté plainte concernant la disparition de votre chat ? demanda Rick.
- Oui. Mon doux Gatsby.
- Qu'est-il arrivé à Gatsby ? continua Kate.
- Elyne dit que j'oublie tout, mais concernant mon Gatsby, j'ai encore toute ma tête. Un soir, il n'est pas rentré du jardin. Il y passait sa journée, allongé dans l'herbe au soleil. Je suis allée signaler sa disparition au poste de police. Et le lendemain matin, il avait été déposé dans l'allée, il …
Elle ne put terminer sa phrase, ses yeux commençant à s'humidifier de larmes.
- Le vétérinaire a dit que quelqu'un l'avait étranglé …, reprit-elle la voix gagnée par l'émotion, comme si trente ans après, la mort de son petit animal était toujours douloureuse.
- Vous savez qui aurait pu faire ça à Gatsby ? demanda doucement Kate.
- Oui. Il y avait ce gamin bizarre. Il habitait en face, répondit Samantha avec assurance, tandis qu'Elyne leur donnait une tasse de café.
- Comment s'appelait-il ?
-Douglas. Son père hurlait sur le gamin constamment. Je n'avais pas de preuve que c'était lui. Mais croyez-moi c'était lui.
- Pourquoi était-il bizarre ?
- Il était toujours fourré dehors, dans ce buisson qu'il y avait devant chez eux. Mais moi j'avais repéré son petit manège. Il épiait mon Gatsby. Parfois, il y passait l'après-midi sans bouger.
- C'est flippant, fit remarquer Castle.
- Oui, comme vous dites.
- Quel âge avait-il ?
- Je dirais 8 ou 9 ans.
- Vous lui avez parlé ? demanda Kate.
- Je l'ai houspillé plusieurs fois. Il traînait devant chez moi, nonchalamment. Il y avait quelque chose d'étrange chez ce gamin. Son regard faisait presque peur. Je suis sûre qu'il a tué mon Gatsby.
- Vous connaissez son nom de famille ?
- Je ne me souviens pas non. Il habitait tout seul avec son père. La mère était partie alors qu'il était tout jeune.
- Et le père ?
- Il n'habite plus là depuis longtemps.
- Pourquoi vous êtes aussi sûre qu'il a tué Gatsby ? demanda Castle.
- Allez demander aux nouveaux propriétaires de la maison ce qu'ils ont découvert, vous verrez, fit-elle énigmatique.
- Nous irons leur parler, merci Samantha.
- De rien, jeune fille. Monsieur Castle, je pourrai avoir un autographe ?
- Bien-sûr, sourit Rick, où voulez-vous que je signe ?
La vieille femme bougea pour attraper un livre rangé dans la table de chevet. Heat Wave. Elle le lui tendit. Il sourit en ouvrant son roman. « A la merveilleuse K.B. et à tous ses amis du 12ème district ». Elle observa les yeux de l'écrivain qui s'attardait sur la dédicace qu'il avait écrite des années plus tôt, pour sa muse, qui allait devenir sa femme.
- C'est mon préféré, fit Samantha en lui tendant un stylo, je dois être un peu midinette.
- Je vois, ça, sourit Rick en s'appliquant à écrire quelques mots gentils sous sa dédicace à Kate.
Kate était attendrie par la douceur et la bienveillance de cette vieille dame, qui, en plus d'être adorable, leur donnait peut-être là des informations capitales pour retrouver celui qui avait enlevé Sam.
- J'ai revu ce Douglas il y a peu, reprit Samantha.
- Comment ça ? s'étonna Kate.
- Un homme est venu traîner dans la rue. C'était lui. Il m'a posé des questions sur sa mère. Il voulait savoir si je me souvenais d'elle, si je savais où elle était partie. Comme je ne voulais pas répondre, j'ai joué la vieille folle sénile. Il a dû prendre peur, il est parti.
- Comment savez-vous que c'est lui ?
- Le temps passe, les souvenirs s'estompent, les gens nous quittent, mais le cœur n'oublie jamais, répondit Samantha avec un sourire.
- Vous pourriez le décrire ?
- Je n'ai pas trop la mémoire des visages. Il était grand, costaud. Et il avait deux petites filles avec lui.
- Deux petites filles ? firent Rick et Kate en même temps, aussi surpris l'un que l'autre.
- Oui.
- Vous pouvez les décrire ? Quel âge ?
- L'une était de la taille de Susan mon arrière-petite-fille. Donc elle devait avoir 3 ans. Et l'autre trois ou quatre ans de plus. Elles étaient blondes, mignonnes et bien élégantes.
- D'autres détails ?
Le père fumait. Et les deux petites étaient habillées pareil.
En quittant la vieille dame, ils avaient non seulement le sentiment d'avoir fait une avancée considérable dans l'enquête, mais ils ressentaient une douce plénitude, tant cette femme respirait la sérénité et le bonheur de vivre.
Ils avaient presque la certitude que ce Douglas était leur homme. Il avait deux petites filles, il avait habité ce quartier à Wanaque. Ils n'avaient jamais été aussi proches du but.
