Chapitre 38.
12ème District, New-York, aux environs de 14h.
- Kate ! s'écria Shaw, qu'est-ce qui se passe ? Vous êtes toute blanche !
Kate ne répondit pas, les yeux dans le vague, luttant toujours pour ne pas s'évanouir.
- Asseyez-vous ! ordonna Jordan, en la soutenant pour la faire s'accroupir, puis s'asseoir contre le mur.
Le Dr Henton qui avait assisté à la scène par la vitre sans tain accourut à son tour.
- Allez chercher un verre d'eau, s'il vous plaît, Henton, lui demanda Shaw.
Ainsi accroupie, Kate sentit sa vision s'éclaircir peu à peu, le bourdonnement s'atténuer dans son crâne. Elle jeta un œil à Shaw qui, la main posée sur son épaule, observait la moindre de ses réactions.
- Kate ? Ça va mieux ? demanda doucement Jordan alors qu'elle voyait ses joues retrouver petit à petit des couleurs.
Kate s'étonna d'entendre Shaw l'appeler par son prénom. Comme une amie. Elle avait dû s'inquiéter en la voyant quitter brusquement la salle d'interrogatoire.
- Oui. Ça va, fit Kate, elle-même rassurée de se sentir un peu mieux. Je ne sais pas ce qui s'est passé, ma tête s'est mise à bourdonner. Et …
- Une chute de tension sans doute. Vous avez mangé ce matin ?
- J'ai pris un café.
- Donc vous n'avez rien mangé. Et vous n'avez quasiment pas dormi de la nuit. Ne cherchez pas plus loin, commenta Shaw, s'adressant à elle comme une mère l'aurait fait.
- J'ai l'habitude des nuits blanches. Je n'ai jamais fait de malaise, constata Kate, commençant à essayer de se relever.
-Ne bougez pas, Beckett. Attendez que ça passe.
Kate obéit, et respira une grande bouffée d'air. Elle s'étonnait de ce malaise, qu'elle avait senti arriver sans pouvoir l'empêcher. L'interrogatoire était éprouvant, et l'avait mise hors d'elle. Il faisait horriblement chaud, mais de là à s'évanouir.
- La fatigue, la faim et la chaleur, et voilà le résultat, sourit Shaw en regardant son air perplexe.
Le Dr Henton tendit à Kate un verre d'eau. Toujours assise contre le mur, elle but quelques gorgées, et lança un regard sceptique et interrogateur à Jordan Shaw. Elle lut dans ses yeux et son sourire en coin qu'elle avait peut-être une autre explication qu'elle se garda bien de formuler ouvertement.
- C'est bon ? C'est passé ? demanda Shaw.
- Oui, ça va, répondit Kate en se levant doucement, constatant que le bourdonnement avait entièrement disparu.
- Ok, sourit Shaw.
- Désolée, fit Kate, un peu gênée de la légère agitation qu'elle avait engendrée, et merci.
- Pas de souci, sourit Jordan Shaw.
- Et pour Alicia ? Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Kate, se reconcentrant sur l'enquête.
- On ne tirera rien d'elle, fit le Dr Henton, elle est complètement déconnectée du monde réel. De toute humanité même.
- On va la garder en cellule pour le reste de sa garde-à-vue. Je vais aller parler avec son père, annonça Shaw, résignée.
- Le procureur ne la laissera pas ressortir pour l'instant avec ce qu'on a de toute façon, fit Kate.
- Non, surtout si elle simule la folie …, ajouta Shaw. Je vais voir ce qu'en pense le père, mais il faut qu'elle voie un psychiatre rapidement. Beckett, allez voir ce que Castle a trouvé, et sortez prendre l'air. Allez manger quelque chose.
- Je n'ai pas besoin de …
- Je n'ai pas envie que vous vous évanouissiez pour de bon. Alors allez manger. C'est un ordre, lâcha Shaw en s'éloignant avec le Dr Henton.
Kate rejoignit Castle dans la cellule de crise. Elle avait juste fait quelques pas, mais elle avait encore l'impression d'avoir les jambes aussi molles que du coton. Bizarrement, c'était comme si ce léger malaise l'avait apaisé. Elle en avait oublié la colère qu'Alicia avait déclenchée en elle. Elle avait eu peur un instant. Elle n'aimait pas perdre le contrôle comme ça. Et si ce malaise cachait autre chose. Si elle était enceinte comme Shaw avait semblé le suggérer par son petit sourire en coin ? Non. C'était impossible. C'était un simple coup de chaud, une chute de tension due à la fatigue. Elle hésitait à en parler à Rick. Il allait s'inquiéter. Elle ne le connaissait que trop bien. Mais s'il le découvrait par hasard, il serait furieux.
En appui contre la table, Rick semblait contempler l'écran recouvert de textes et photos. Il se retourna en entendant Kate entrer dans la pièce.
- Alors ? Qu'est-ce que ça a donné ? demanda-t-il, impatient.
- Je crois qu'elle est de plus en plus détraquée. C'est de pire en pire. On ne tirera rien d'elle, répondit Kate s'asseyant rapidement dans le canapé car elle se sentait encore un peu chancelante.
- Elle a tout nié ? s'étonna Castle.
- Non. Elle ne nie pas, mais elle n'avoue pas non plus, ou elle laisse planer le doute. Elle se fout de nous, comme toujours ! Et le comble, c'est qu'elle est entrée dans sa phase autiste.
- Sa phase autiste ? fit Rick, cherchant à comprendre.
- Oui, depuis le début, elle nous a joué tous les rôles : la folle, la nymphomane, la sainte-nitouche et maintenant l'autiste.
- Mon Dieu ! Une telle actrice ! Faut vraiment que je la présente à ma mère ! s'exclama-t-il en riant.
- Pas tant que je serai ta femme ! lui lança Kate.
- Ok, donc c'est foutu. Ma mère n'aura jamais le bonheur de faire la connaissance de cette actrice hors du commun, ironisa-t-il.
- Voilà, tu as tout compris. Et toi, tu as trouvé quelque chose d'intéressant ?
- Pour l'instant, rien d'extraordinaire. Douglas a été élevé par son père qui est décédé il y a quelques mois. Sa mère, qui était adolescente, a quitté le foyer familial quand il avait quatre ans. Elle a complètement disparu de la circulation. Il n'y a rien à son nom dans la base de données du FBI.
- Un certificat de décès ?
- Non. Rien trouvé.
Le téléphone de Kate bipa.
- C'est Ryan, fit-elle en lisant le message. Douglas n'est pas chez lui, bien-sûr. Les experts ont déjà envoyé des échantillons de cheveux au labo pour des analyses ADN. Ils continuent de fouiller la maison.
- Ok. Combien de temps il faut pour les résultats ADN ?
- D'ici ce soir je pense. Autre chose sur Douglas ?
- C'était un élève médiocre, mais sans histoire. Pas de diplôme. Pas de casier judiciaire. Quelques petits boulots, mais rien de stable. Et jamais marié. Il a vécu huit ans avec cette femme Jodie Dunn, la mère des filles.
- Comment un psychopathe pareil a pu mener une vie de couple normal, élever des enfants … pour finir par en tuer ?
- Sa vie de couple n'était peut-être pas si normale que ça …
- Oui, on en apprendra sûrement plus avec son ex. On va manger ? demanda Kate en se levant prudemment, appréhendant un peu de se sentir mal à nouveau.
- Ok. Mais je voulais encore chercher un peu, répondit-il en se tournant vers l'écran.
- Chercher ou t'amuser avec le joujou du FBI ?
- Touché ! sourit-il.
- Allez viens, Shaw m'a ordonné d'aller manger. On ne plaisante pas avec les ordres du FBI ! fit Kate en commençant à s'éloigner vers la porte.
- Elle a le droit de nous ordonner de manger ? C'est bien légal ça ? Elle contrôle déjà nos esprits, maintenant nos corps …
- Castle ! Tu viens ou pas ?
- Oui, oui, j'arrive !
Une vingtaine de minutes plus tard.
Ils s'étaient installés dans un petit restaurant, à proximité du commissariat, et profitaient de l'air frais et revigorant de la climatisation. Dehors, la chaleur était telle que par endroit, le goudron fondait dans les rues, et les semelles des passants restaient collées à des résidus noirâtres rebutants. Cette vague de chaleur inhabituelle n'en finissait pas d'accabler la ville. Comme eux, les New-Yorkais se ruaient dans les lieux climatisés, et le restaurant était bondé malgré l'heure déjà avancée de l'après-midi.
Ils avaient passé commande, et attendaient d'être servis. Kate s'adossa à sa chaise, en soupirant.
- Elle a m'a mise hors de moi, tu sais. Ce n'est pas tant le fait qu'elle ne reconnaisse pas l'évidence, c'est qu'on dirait qu'il n'y a rien d'humain en elle. Il n'y a pas la moindre parcelle de sentiment, ou d'émotion sincères. Elle est prête à sacrifier Sam juste pour le plaisir de jouer avec nous.
Il vit ses yeux s'assombrir, et elle soupira de nouveau, en venant s'accouder à la table.
- On va l'avoir autrement. On va sauver Sam. On n'a jamais été aussi proches du but, la rassura-t-il.
- Grâce à toi, sourit Kate.
- Grâce à nous …, enfin mon caillou et moi je voulais dire, fit-il en riant.
- Gates va pouvoir l'encadrer au tableau d'honneur ton caillou ! lui lança Kate, en rigolant.
- Peut-être même que je vais recevoir une médaille ! s'exclama Rick les yeux pétillants d'enthousiasme.
- Euh … Je te rappelle que tu es sous le coup d'une sanction disciplinaire, donc oublie la médaille !
Ils rirent, comme coupés du reste du monde dans leur petite bulle complice et heureuse, oubliant quelques secondes la dureté de l'enquête. Le serveur leur déposa les salades composées qu'ils avaient commandées, et ils commencèrent à manger.
- Eh bien, tu avais vraiment faim ! lança Rick, en la voyant dévorer son repas.
- Oui ! Je te rappelle qu'on n'a rien mangé depuis hier soir.
- Tu n'es pas trop fatiguée ?
- Si, avoua-t-elle.
- Oh, le Lieutenant Beckett reconnaît qu'elle est fatiguée ! Ce jour est à marquer d'une pierre blanche ! s'exclama-t-il avec un large sourire.
- Tu dois être fatigué aussi, avec ton unique heure de sommeil.
-Un peu, marmonna-t-il la bouche pleine.
- Tout à l'heure, j'ai failli m'évanouir, lâcha Kate de but en blanc, sans savoir comment amener la chose.
- Hein ? T'évanouir ? fit Rick, l'air interdit, en arrêtant de manger, et la dévisageant.
- Oui, pendant l'interrogatoire d'Alicia.
- Et tu me dis ça maintenant, comme ça …. entre …. une rondelle de tomate et une feuille de salade ! lança-t-il en jetant un œil à son assiette.
- Ce n'est rien, Castle, le rassura-t-elle, avec un sourire.
- Comment ça ce n'est rien ? se fâcha-t-il doucement. Tu as fait un malaise pendant un interrogatoire et ce n'est rien ?
- Il faisait chaud, je suis fatiguée, je n'avais rien mangé et voilà. C'est tout, expliqua Kate, tentant de le rassurer.
- C'est tout ? fit-il en plongeant ses yeux dans les siens, comme pour la sonder.
- Oui, c'est tout, affirma-t-elle.
- Ce soir, on rentre de bonne heure, ajouta-t-il fermement, en se remettant à manger.
- On doit retrouver Sam.
- Oui. Mais tu dois te reposer. Il y plusieurs agents du FBI et les gars sur l'affaire aussi. Tu peux déléguer, non ?
Elle préféra ne pas répondre. Depuis qu'ils étaient ensemble, elle avait appris à lâcher prise au niveau du travail, et à prendre davantage de temps pour elle, pour eux. Mais lorsqu'il s'agissait d'affaires délicates et douloureuses, comme celle-ci, elle n'acceptait de se reposer que quand elle était aux bouts de ses forces, et qu'elle ne parvenait plus à vaincre la fatigue. Et Rick était comme elle. Il avait beau ne pas être flic, ils avaient en commun cette persévérance, cet acharnement à ne pas s'arrêter tant qu'ils n'avaient pas été au bout de l'enquête, et au bout d'eux-mêmes.
- Et tu te sens mieux au moins ? demanda-t-il, l'air un peu soucieux.
- Parfaitement bien, affirma-t-elle, un large sourire illuminant son visage. J'ai l'air d'aller mal ?
- Non, mais je me méfie avec toi, fit-il en admirant son sourire rassurant.
- Ne t'inquiète pas. Si je te dis que ça va, crois-moi.
Elle tendit la main pour enlacer la sienne posée près de son assiette, et la caressa doucement du bout des doigts.
- Tu n'es pas toujours la plus à même de prendre soin de toi, je te ferais remarquer. Madame tête de mule, sourit-il, en la regardant tendrement. Tu es sûre que c'était juste un coup de chaud ou de fatigue ?
- Pourquoi ? Tu as une autre idée ? demanda-t-elle.
- Et toi ?
- Ce n'est pas une réponse, ça, sourit-elle.
- Entre tes envies incessantes, et ton malaise, j'aurais bien une petite idée mais bon.
- Mes envies incessantes ?! s'exclama Kate en riant.
- Oui !
- Je n'ai pas plus d'envies que d'habitude !
- Je dirais que si. Tu ne m'avais jamais sauté dessus au poste, comme tu l'as fait hier soir.
- Je ne t'ai pas sauté dessus ! s'offusqua-t-elle.
- Bon, j'avoue que j'y ai un peu contribué, sourit-il.
- Si ce n'était jamais arrivé, c'est simplement parce qu'on ne s'était jamais retrouvés tous seuls en pleine nuit sur un canapé dans un commissariat quasi vide.
- « Quasi » oui, le mot est juste …. , merci Iron Gates …
- Enfin, rien à voir avec une histoire d'hormones !
Il la fixa avec un regard significatif, ne voulant pas démordre de son idée, dont elle avait compris le sens sans qu'il ait besoin de l'exprimer par des mots.
- Je sais à quoi tu penses, mais arrête de te faire des films ! Je ne suis pas enceinte, c'est impossible, affirma Kate.
- Impossible, impossible …, marmonna-t-il, l'air d'en douter.
- Impossible, Castle, affirma-t-elle avec certitude.
Il accepta cette réponse, et ayant fini son assiette, avala son verre d'eau.
- En tout cas, finis-moi cette salade. Et n'en laisse pas une feuille. Je te surveille.
- Oui, chef. Quel mari tyrannique …
- Il faut bien que quelqu'un veille au grain ici.
Elle termina son repas, puis le serveur leur apporta des cafés. Ils restèrent silencieux quelques secondes, chacun remuant doucement sa cuillère dans sa tasse.
Les yeux de Rick furent attirés par le mouvement gracile de sa main, et ses doigts délicats entourant cette petite cuillère, qui faisait tinter légèrement l'émail de la tasse. Son regard glissa sur son bras doré et satiné. Il vit qu'elle s'était aperçue qu'il la dévorait des yeux. Mais elle ne dit rien, se contentant de suivre la progression de ses yeux sur elle. Elle aimait cette façon qu'il avait de l'embrasser du regard, de goûter son corps sans même le toucher. Ses yeux gagnèrent le creux tout tendre de son épaule, son cou si sensible. Elle prit la cuillère pour la porter à sa bouche, et lécher du bout de la langue les quelques gouttes de café qui s'y trouvaient. Les yeux de son homme se portèrent aussitôt sur sa bouche entrouverte, et le léger mouvement de sa langue qu'elle fit glisser sur ses lèvres comme pour en savourer le goût du café. Un frisson de désir le parcourut immédiatement. Il savait qu'elle faisait exprès de le tenter, et cela ne l'excitait que davantage. Il fit remonter ses yeux jusqu'aux siens, dont il admira la douceur. Il s'y mêlait une pointe de désir et une lueur coquine.
Elle lui envoya le plus joli des sourires. Tendre, amoureux. Il sourit à son tour, avant de tomber en arrière sur sa chaise, en lâchant un soupir mêlant plaisir et frustration.
- Tu ferais mieux de boire ton café ! fit-elle en riant, avant d'avaler une gorgée.
- Tu crois qu'on arriverait à faire l'amour juste par nos regards et la connexion de nos esprits ? demanda-t-il en saisissant sa tasse.
- Non ! N'importe quoi …
- Ça peut marcher je suis sûr. Je demanderai à Shaw, elle est experte en communication mentale.
Kate lui lança un regard sidéré tout en buvant son café.
- Dois-je te rappeler notre pari ?
- Je plaisantais … Jamais je ne demanderais à Shaw. J'ai des limites quand même, répondit Rick.
- Oui, elles sont toutes relatives tes limites …
Elle finit son café, et s'adossa à sa chaise. Elle rejeta légèrement la tête en arrière, secouant doucement ses cheveux, y glissant ses mains pour les soulever négligemment et les attacher en queue de cheval. Rick avala la dernière goutte de son café, tout en portant instinctivement ses yeux sur les formes généreuses de la poitrine de sa femme, dont il devinait la rondeur sous son débardeur. De nouveau, son imagination se perdit dans de douces sensations.
- Je donnerais cher pour une bonne douche fraîche, fit Kate, en redressant la tête.
- Et moi je donnerais cher pour être avec toi sous la douche …, répondit-il, hypnotisé.
- Arrête de te faire du mal ! lui lança Kate en riant.
- Je te l'ai dit, je ne vais pas survivre à la journée ! sourit-il alors qu'elle se levait.
- Allez viens, Castle, on y retourne.
Cellule de crise, 12ème District, 18 h.
Shaw, Beckett et Castle essayaient de retracer la piste de la mère de Douglas Rice depuis plusieurs heures maintenant, tandis que Wade et Clayton, dans une pièce voisine, étaient en train d'interroger Jodie Dunn, l'ex-compagne de Douglas.
La table croulait sous les documents divers, et les dossiers empilés. Ils avaient déjà étudié tout un tas de paperasserie. Beckett épluchait les rapports de personnes portées disparues au début des années 80, période à laquelle la mère de Douglas était supposée avoir quitté le domicile familial, ainsi que tous les cas de cadavres de femmes non identifiées à Wanaque et dans les environs dans les dernières décennies. Les archives papiers étaient indispensables, et la recherche prenait un temps fou. Castle et Shaw étaient tous les deux devant l'écran, cherchant plusieurs pistes. Ils avaient parcouru les listes des élèves ayant fréquenté tous les lycées et universités des Etats du New-Jersey et de New-York, mais également tous les fichiers des permis de conduire des Etats-Unis. Ils avaient trouvé plusieurs femmes portant le nom de la mère de Douglas, mais aucune ne correspondait à la chronologie et à la localisation des événements. Ils avaient même tenté de retrouver une image de cette femme, en étudiant de vieilles photos de classe mises en ligne par des internautes nostalgiques. Castle en était à étudier la liste des personnes expatriées, officiellement déclarées auprès de l'Etat. Shaw de son côté explorait les programmes de protection des témoins, au cas où la mère ait été amenée à changer de nom dans ce cadre-là.
Cette femme semblait introuvable. Elle pouvait pourtant être un élément clé dans tout ça. Il n'était pas rare que les psychopathes aient eu des relations problématiques avec l'un de leurs parents, voire les deux. Dans les cas des hommes, c'était souvent le rapport à leur mère, défaillante, absente ou castratrice, ou la relation à leur père tyrannique, dévalorisant et violent qui les amenaient à sombrer du mauvais côté.
Pendant ce temps-là, dans la pièce d'à-côté…
Dans la salle destinée à accueillir les familles, les agents Wade et Clayton interrogeaient Jodie Dunn. Elle avait accepté de les suivre au poste lorsqu'ils lui avaient expliqué la situation, sans néanmoins entrer dans les détails, à condition de pouvoir au préalable récupérer ses filles à l'école, et les conduire chez ses parents.
- Madame Dunn, nous pensons que votre ex-compagnon, Douglas Rice, est impliqué dans les enlèvements de ces enfants dont vous avez sûrement entendu parler.
- Doug ? Vous êtes sûrs ? fit-elle d'un air surpris.
- Oui, nous avons des preuves qu'il a enlevé et tué trois enfants, répondit Clayton, ne prenant pas de pincettes.
Jodie Dunn blêmit, et resta quelques secondes sans réaction, sous le choc.
- Vous voulez dire que le père de mes filles est un tueur d'enfants ?
Ils se contentèrent d'acquiescer du regard, essayant de ne pas accabler davantage cette femme.
- Mon Dieu ! Comment vont-elles …. Mon Dieu ! se lamenta-t-elle, la voix tremblante.
- Madame, vous devez nous aider. Douglas a enlevé un autre petit garçon. Vous avez dû voir l'Alerte Amber.
- Oui … Oh Mon Dieu ! Oh Mon Dieu !
Wade et Clayton attendirent quelques secondes qu'elle se calme, et encaisse la nouvelle.
- Savez-vous où Douglas se trouve en ce moment ? demanda Wade, pour en venir directement au but.
- Non. Chez lui ?
- Il n'y est pas, répondit Clayton.
- Connaissez-vous un endroit où il pourrait détenir l'enfant ? Une maison secondaire ? Un endroit où il aime aller ? continua Wade.
- Non, je ne sais pas. Douglas ne sort pas beaucoup. Il passe le plus clair de son temps chez lui d'après ce que j'en sais. Mais pourquoi a-t-il fait ça ? demanda Jodie, la voix pleine de sanglots.
- Peut-être pourriez-vous nous aider à comprendre pourquoi. Quel genre d'homme est Douglas ?
- Il est très angoissé. Au début, quand on s'est rencontrés, il paraissait normal. Et puis au fil des années, il a changé. Ce n'est pas un grand bavard. Il a toujours été très difficile de parler avec lui, de comprendre ce qui le perturbait. Parfois, il partait des heures durant, en pleine nuit, et ne rentrait qu'au petit matin, complètement euphorique.
- Il était violent ?
- Oui, de plus en plus. C'est pour ça que je suis partie. Il a levé la main sur moi plusieurs fois, et a menacé de m'étrangler. Et une nuit …, commença-t-elle avant d'hésiter.
- N'ayez pas peur, Jodie …
- Une fois, je me suis réveillée en pleine nuit, en sursaut. J'étouffais. Il était sur moi, serrant ses mains autour de mon cou. Et il essayait de … de … me violer pendant mon sommeil. J'ai crié, et il a arrêté. Il s'est excusé, et m'a demandé de lui pardonner.
- Connaissez-vous sa mère ?
- Sa mère ? Elle est morte peu de temps après l'avoir abandonné.
- C'est ce qu'il vous a dit ?
- Oui.
- Et son père ?
- Son père était un salaud. Il couchait avec des mineures. La mère de Doug était une gamine d'ailleurs. Doug voyait les filles défiler à la maison. Il a eu une enfance difficile, vous savez.
- Et aujourd'hui, quel rapport avez-vous avec lui ? demanda Clayton, cherchant à savoir s'ils pouvaient lui faire confiance.
- On ne se parle pas du tout. Je lui dépose les filles de temps en temps, c'est tout.
- Il a pris les filles lundi en fin d'après-midi ? demanda Wade.
- Oui, exceptionnellement, il a demandé à les voir.
- Comment est-il avec ses filles ? continua Clayton.
- Il les adore. Mais j'ai toujours peur qu'il puisse s'énerver un jour et leur faire du mal. C'est pour ça qu'il doit voir un psy.
- Un psy ? Vous avez son nom ?
- Le Dr Ellis Tucker, à Hoboken. Il y va toutes les semaines. C'est une obligation du juge.
- On va essayer de le contacter, répondit Wade en griffonnant le nom dans son carnet.
- Avez-vous un moyen de joindre Doug ? reprit Clayton.
- Il n'a pas de portable. Comme il n'aime pas parler, il n'est pas très téléphone. J'ai seulement le numéro de chez lui, et son adresse mail.
- Très bien. Si jamais il entrait en contact avec vous, pour quelque raison que ce soit, prévenez immédiatement la police, d'accord ?
- Oui, répondit-elle sans hésiter.
- La vie d'un enfant de trois ans est en jeu, Madame, insista Clayton pour être sûr qu'elle comprenne bien la gravité de la situation.
- Je peux partir maintenant ? demanda-t-elle, pressée de retrouver ses enfants, et le cocon de sa maison.
- Oui, répondit Wade alors qu'elle se levait.
- Madame Dunn, encore une chose, ajouta Clayton. Le portrait de Douglas va défiler en boucle dans les médias, et les commentaires vont être durs à entendre. Protégez vos filles. C'est leur père, malgré tout.
- Oh Mon Dieu …, murmura-t-elle réalisant l'enfer qu'allaient vivre ses filles.
Ils la raccompagnèrent jusqu'à la sortie, avant de rejoindre la cellule de crise.
- La mère de Douglas est décédée, d'après Jodie Dunn, annonça Wade à peine la porte franchie.
- C'est étrange, on n'a aucun certificat de décès, constata Shaw.
- Peut-être que c'est ce qu'on a laissé entendre à Douglas quand sa mère est partie, suggéra Castle.
-Il est allé à Wanaque chercher des informations sur sa mère, fit Beckett, donc il devait savoir qu'elle était en vie. Sinon quel intérêt ?
- Et il voit un psy, le Dr Ellis Tucker à Hoboken, ajouta Wade, je m'occupe de le contacter.
- Oui, fit Shaw, voyez s'il peut vous recevoir d'urgence ce soir.
- Ok, répondit Wade en s'éclipsant.
- Et sinon quelle image donne-t-elle de lui ?
- Angoissé, violent, sexuellement entre autre, solitaire et casanier. Une enfance difficile avec un père violent qui abusait de jeunes filles sous ses yeux. Lui est un père aimant malgré tout.
- Le schéma classique, constata Shaw.
- Elle dit qu'il sort peu, et n'a même pas de téléphone portable, ajouta Clayton.
- Il en a un, puisque Alicia lui a envoyé des messages, fit remarquer Beckett.
- Peut-être qu'il a investi pour sa nouvelle petite amie, lâcha Castle.
Esposito et Ryan entrèrent à ce moment-là, les bras chargés de deux ordinateurs portables, et d'un appareil photo avec trépied.
- Laissez passer ! Laissez passer ! s'exclama Esposito en se faufilant entre eux pour poser tout le matériel sur la table.
- Et voilà …, fit Ryan, les joujoux de notre ami Doug.
- C'est tout ce que vous avez trouvé ? 5 heures là-bas pour ça ! fit Castle, ironique.
Ils le regardèrent tous deux avec le même air condescendant, ce qui fit sourire Beckett et Shaw.
- Toi, le gratte-papier, retourne donc à ta plume ! railla Esposito.
- Regarde, Castle, ce que ça donne des vrais flics ! fit Ryan en allumant un des ordinateurs.
Ils s'agglutinèrent tous autour de l'écran pour voir s'afficher des dizaines de photos de femmes nues.
- Ça ressemble au paradis …, fit Clayton, se lâchant un peu.
- Mais c'est le délire d'un psychopathe …, ajouta Ryan.
- Il y a des centaines de photos comme ça, fit Esposito.
- Des centaines ? Wouah, sacrée collection, s'étonna Castle.
- Toutes ces filles sont des gamines ! s'exclama Kate, penchée à son tour vers l'écran.
- Elles ont quoi ? 15 ans ? Pas beaucoup plus, fit remarquer Shaw.
- Les photos sont de lui ?
- Non. Elles ont été téléchargées. Sauf celles-là, répondit Ryan en ouvrant un dossier.
Sur l'écran s'affichèrent plusieurs photos d'Alicia, nue, arborant des poses suggestives, voire pornographiques.
- Seize ans … Mon Dieu …, fit Kate, abasourdie.
- Et ce n'est pas tout, dans la mémoire de l'appareil, il y a plusieurs vidéos de leurs ébats.
- Ah faire des vidéos, c'est exc…, commença Castle, s'arrêtant net dans sa phrase quand son regard croisa celui de Kate, qui se réjouissait déjà de gagner son pari.
- Oui, Castle ? Une remarque pertinente à faire sur l'usage de la vidéo au lit ? fit Esposito, avec humour.
- Euh … Non. Rien,
- Vous voulez voir ? demanda Ryan. Je vous préviens, c'est plutôt … comment dire … trash …
- On vous croit sur parole, on se passera de voir les images, répondit Shaw. Esposito et Ryan, occupez-vous de ces ordinateurs. Explorez tous les fichiers, il faut trouver quelque chose là-dedans qui nous mène à l'endroit où il se planque.
- Peut-être qu'on y trouvera des informations ou des photos sur sa mère aussi, fit Kate, s'il savait qu'elle était en vie, il a pu faire des recherches.
- Allez au boulot les gars ! leur lança Castle.
- Lieutenant Beckett, Castle, rentrez-vous reposer, leur ordonna Shaw.
- Mais …, objecta Kate.
- Allez ! Ne vous inquiétez pas, on va tous rester ici cette nuit. L'affaire est entre de bonnes mains.
- Je sais, mais …, tenta Kate.
- Qu'est-ce que vous pouvez être butée ! s'exclama Shaw.
- Ne m'en parlez pas ! lança Castle.
- Beckett, je vous préviens en temps réel de l'avancée, ok ? Mais allez dormir !
- Ok, finit-elle par accepter, faisant néanmoins une mine peu réjouie.
Chapitre 39.
Loft, 20h.
Castle enfonça ses clés dans la serrure, poussa la porte du loft pour entrer, s'avança, mais ressortit aussitôt à reculons, en refermant tout doucement la porte.
- Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna Kate, se demandant quelle lubie il lui passait encore par la tête.
- Chut ! Ma mère est là ! s'exclama-t-il à voix basse.
- Et alors ?
- Elle n'est pas toute seule. Il y a un …, chuchota-t-il prenant un air de dégoût.
- Un homme ? sourit Kate.
- Jeune homme, précisa-t-il, c'est lui, le boutonneux du restaurant.
- Ne fais pas l'idiot, entrons, fit Kate en commençant à appuyer sur la poignée.
- Non ! l'arrêta-t-il en posant sa main sur son bras.
- Qu'est-ce que tu veux faire ? Attendre qu'ils partent pour rentrer chez nous ? demanda-t-elle, exaspérée.
- Bonne idée. Où pourrait-on se cacher ? fit-il, en regardant tout autour de lui dans le couloir.
- Tu es ridicule. Si ta mère est là avec cet homme, c'est qu'il n'y a rien de secret. Elle savait très bien qu'on rentrait ce soir.
- Elle veut peut-être nous le présenter, et ce serait juste … dégoûtant, suggéra-t-il avec une grimace.
- Bon, Castle, va te cacher si tu veux. Moi j'entre, déclara Kate.
- Tu ne vas pas me laisser là tout seul ?
- Si.
- Bon, ok je te suis, accepta-t-il en soupirant.
Ils entrèrent. Martha était effectivement installée confortablement dans le canapé, en compagnie d'un jeune homme. Assis l'un près de l'autre, ils semblaient plongés en pleine discussion, tout en dégustant un verre de vin.
- Bonsoir Martha, fit Kate sur un ton jovial.
- Katherine, bonsoir ! lança Martha avec un large sourire. Bonsoir, Richard.
- Bonsoir, Mère.
-Cameron, reprit Martha, voici mon fils, Richard et sa charmante épouse Katherine.
- Enchantée, sourit Kate, tandis que Rick se contenta de lui adresser un signe de tête.
- Moi de même, répondit le fameux Cameron, Martha m'a beaucoup parlé de vous.
- Nous étions sur le point de partir, annonça Martha en se levant, écourtant ainsi les présentations.
- J'espère qu'on ne vous fait pas fuir, lâcha Rick sur un ton peu agréable.
Kate lui jeta un regard noir. Mais Martha ignora la remarque de son fils, et se dirigea vers la porte, suivie par le jeune homme.
- Vous ne voulez pas rester dîner ? proposa Kate.
- C'est gentil, Katherine. Mais nous allons au théâtre ce soir.
- D'accord. Amusez-vous bien, alors, sourit Kate.
- Oh pour ça, on s'amuse ! lança Martha en s'éloignant vers la porte, suivie de près par Cameron.
- Au revoir, fit celui-ci alors qu'ils quittaient le loft.
- C'est ça au-revoir, marmonna Rick, au moment où la porte se refermait.
Kate le dévisagea, avec des yeux fâchés.
- Ton amabilité te perdra, lui lâcha-t-elle en s'asseyant dans le canapé pour retirer ses chaussures.
- Cameron … Tu sais qui c'est ce Cameron, toi ? demanda-t-il, suspicieux.
- Non.
- Cameron … c'est un prénom d'acteur porno ça …
- Pas plus qu'un autre …, répondit Kate avec un sourire, tant la bêtise de Rick lui semblait ridicule.
- Il a quel âge à ton avis ? 20 ans ? Tout au plus. Il a encore des boutons d'acné …, marmonna-t-il.
- Ta mère n'a pas de relation avec lui, Castle. Oublie-le.
- Ils avaient l'air très proches pourtant. Et il la suit comme un toutou …
- Bizarrement, ça me rappelle quelque chose, ironisa Kate. Qui sait, Cameron est peut-être un jeune auteur de théâtre dont ta mère serait la muse ?
- A l'âge qu'elle a, on n'appelle plus ça une muse, mais une cougar …, bougonna-t-il.
Kate éclata de rire, et il la regarda avec son air de chien battu. Elle se leva pour venir l'enlacer par la taille.
- Oublie ta mère et son Apollon, fit-elle en lui piquant un baiser sur les lèvres.
- Son Apollon ? Tu le trouves beau toi aussi ?
- Non ! Que tu es pénible ! Je m'en moque, sourit Kate. Ce n'est pas en adoptant cette attitude avec elle que tu vas te faire pardonner. Ce n'est pas pour dire, mais elle a l'air encore bien fâchée. Tu avais dit que tu ferais des efforts …
- J'essaie, mais …
- Ce n'est pas gagné …. Je vais nous préparer à manger, sourit-elle en s'éloignant vers la cuisine.
- Ok. Je vais … prendre une douche pour … me calmer !
Elle le regarda partir vers leur chambre avec un regard lassé. Quand il s'agissait de sa mère, d'Alexis, ou d'elle-même, il était exaspérant au possible, incapable de se raisonner.
Elle rejoignit la cuisine et entreprit de préparer quelque chose de rapide. Elle lava et coupa quelques légumes qu'elle fit revenir à la poêle. Tout en surveillant la cuisson, elle repensait à son léger malaise de cet après-midi. Sa main se posa instinctivement sur son ventre, comme si elle allait pouvoir y déceler un signe. Et si Shaw et Rick avaient raison ? Elle essayait de se convaincre que c'était impossible, tout en sachant bien que tout moyen de contraception n'était pas fiable à cent pour cent. Et si c'était le cas ? Etait-elle prête ? Vraiment prête ? Elle en avait envie, mais tant de questions la tracassaient encore.
Son téléphone bipa. C'était Shaw. « Interrogatoire du psy imminent ». Kate sourit. Elle tenait parole, et l'informait en temps réel, comme elle avait dit qu'elle le ferait. Elle avait toujours admiré cette femme, mais ces quelques jours passés avec elle lui achevaient de la convaincre que c'était une personne d'exception.
Elle posa assiettes et couverts sur l'îlot central, éteignit la plaque de cuisson, et couvrit la poêle pour garder le repas au chaud le temps que Rick ait fini de prendre sa douche.
Elle rejoignit la chambre dans l'idée de passer une tenue plus légère. En quelques secondes, elle se débarrassa de ses vêtements, et savoura le brin d'air frais qui glissa sur sa peau. En ouvrant la penderie pour trouver sa nuisette, son oreille fut attirée irrésistiblement par le bruit de l'eau de la douche en provenance de la salle de bain. Cela faisait bien vingt minutes déjà que Rick était sous la douche. Son esprit ne se fit pas prier pour imaginer presque aussitôt son homme, nu, le corps ruisselant d'eau. Elle avait eu tellement chaud aujourd'hui, et tellement envie de lui aussi. Elle rêvait d'une douche depuis ce matin. Elle referma la penderie, et alla se caler dans l'encadrement de la porte de la salle de bains, contemplant l'objet de ses désirs. Rick lui tournait le dos, semblant comme hypnotisé par l'eau qui glissait sur son visage et son corps. Kate l'observa quelques secondes, nourrissant son envie de la vision délicieuse du corps de son écrivain : ses yeux déambulèrent sur la carrure rassurante de ses épaules, puis le long de son dos, jusque ses fesses. N'y tenant plus, elle s'avança discrètement sur le carrelage de la douche à l'italienne, vint se coller contre son dos, glissant ses bras autour de lui pour enlacer son torse. Il sursauta avant d'émettre un grognement de plaisir. Elle déposa un baiser sur son épaule, caressant doucement son torse, son ventre.
- Hmmmm …. Ma petite femme, soupira-t-il, tout en se retournant et la plaquant doucement contre le mur de la douche.
Son corps frissonna, à la fois au contact de la fraîcheur de l'eau et de la force du corps de Rick, collé contre elle.
- Tu es calmé ? sourit-elle.
- Mon agacement s'est apaisé. Mais je ne suis pas calmé non. J'ai furieusement envie de te faire l'amour, chuchota-t-il en se jetant sur sa bouche.
Leurs lèvres fougueuses s'enlacèrent, se goûtèrent, leurs langues se caressèrent avec la même fureur, comme s'ils avaient attendu ce moment toute la journée. Le plaisir de se retrouver, de s'unir encore, jamais rassasiés. Ils reprirent leur souffle une fraction de seconde, leurs lèvres restant à s'effleurer, le bout de leurs langues jouant à se chercher. Elle posa doucement ses mains contre son torse. Le contact de sa peau nue et moite, de ses muscles tendus sous ses doigts l'excitaient. Sa langue impatiente et délicieuse, la virilité de son sexe plaqué contre elle achevaient de la rendre folle de désir.
Rick plongea ses yeux brûlants dans les siens. Ses mains agrippant sa taille, son bassin pressé contre le sien, il se contenta de la contempler quelques secondes, comme si le temps était en suspens. L'intensité de son regard la faisait chavirer. Elle sentit tout son corps se tendre sous l'effet du désir, et s'empara rageusement de sa bouche.
Les mains de Rick, jusque-là sagement posées sur les hanches de sa femme, commencèrent à parcourir son corps avec frénésie. Elle gémit à la pression de ses mains fermes sur ses seins, de ses doigts enserrant doucement ses tétons, jouant à les titiller. Leurs bouches se dévoraient avec ardeur, leurs cœurs s'accéléraient, leurs corps vibraient d'impatience. Délicatement, il posa sa main libre en une caresse sur sa joue, écarta du bout des doigts des mèches de cheveux humides, et détacha doucement sa bouche de la sienne pour reprendre son souffle.
- Tu me rends fou, Kate … chuchota-t-il, en enfouissant sa bouche dans son cou, savourant le délice de sa peau douce et humide contre ses lèvres.
Il s'attarda sur cette parcelle de peau si sensible, au creux de son cou, l'effleurant de baisers tout légers, l'embrassant du bout de la langue, la mordillant tendrement juste pour le plaisir d'entendre les gémissements impatients de sa muse. Elle enlaçait sa tête de son bras, agrippant ses cheveux.
Lentement, ses lèvres descendirent au creux de sa poitrine, embrassant sa cicatrice avec amour, avant de se poser sur son sein gonflé, pour s'en délecter, en sucer la pointe durcie sous l'effet du désir, en dessiner le contour avec la langue.
- Rick …gémit-elle.
Il continua l'exploration de son corps, en s'agenouillant pour mieux couvrir son ventre de baisers, lécher la moiteur de sa peau. Il la sentait frissonner sous sa langue, ses muscles se raidir sous ses mains. Il fit courir sa langue autour de son nombril, avant de venir avec légèreté poser sa bouche sur son sexe. Elle se cambra instantanément au contact de ses lèvres, et enfouit plus profondément ses mains dans ses cheveux. Alors sa langue se fit caresse, ses lèvres pressantes embrassèrent avec douceur et délicatesse l'humidité de ce sexe qu'il ne se lassait pas de goûter encore et encore.
Elle murmurait son nom, inlassablement, sensuellement, inondant tout son être de désir, s'agrippant de plus en plus sauvagement à sa tête qui glissait entre ses cuisses, contrôlant de plus en plus difficilement le tourbillon de plaisir qui l'emportait. Sa langue se fit de plus en plus impétueuse, ses doigts se joignirent à l'intensité de ses caresses. Quand ils s'immiscèrent en elle, il la sentit partir. Elle se cambra, gémit encore et encore, haletante, au rythme des mouvements de ses doigts, et de la fièvre de sa langue. Encore quelques secondes, et ses gémissements s'intensifièrent, son souffle se coupa, elle se mordit la lèvre avant de crier de plaisir. Autour de ses doigts, il sentit le corps de sa muse tressaillir, dans un tourbillon de soubresauts incontrôlables. Ses cuisses se serrèrent contre son visage. Ses mains relâchèrent doucement leur pression dans ses cheveux, et guidèrent sa tête jusque son visage. Sans rien dire, elle passa ses bras autour de son cou, et se lova contre lui. Sa joue contre sa joue. Il sentait sous souffle saccadé contre son oreille, les battements rapides de son cœur contre son torse. Il la sentait presque émue, et la serra contre lui, faisant glisser ses mains dans son dos, caressant ses cheveux trempés. Lui-même était au comble du plaisir. La faire jouir ainsi, intensément, nourrissait son excitation, mais le touchait aussi au plus profond de lui-même. Se délecter de son cri de plaisir, qui, à chaque fois, lui transperçait le cœur, était plus intense encore que sa propre jouissance.
Elle frissonna dans ses bras, et sentit ses jambes un peu flageolantes.
- Tu as froid ? murmura-t-il doucement au creux de son oreille.
- Un peu. Et je … chuchota Kate.
- Quoi ? Tu te sens mal ? s'inquiéta-t-il en la dévisageant.
- Juste un peu faible, avoua-t-elle dans un souffle, s'accrochant toujours à son cou.
- Tu es toute pâle. Viens, fit-il en éteignant l'eau d'une main, avant de l'attirer hors de la douche.
- Mais, et toi ?
Il ne répondit pas, attrapa une serviette, et l'y enroula en la frottant énergiquement. Elle se laissa faire. Elle sentait de nouveau ce léger malaise, comme durant l'après-midi au poste.
- Rick, il faut que je m'assoie … lança-t-elle en s'échappant de ses bras, pour rapidement aller s'assoir au bord du lit.
Il l'enveloppa de son peignoir, en la regardant d'un air inquiet tant son visage était blême.
- Allonge-toi …
- Non, ça va déjà mieux.
- Kate …
Elle vit l'inquiétude dans ses yeux, et accepta de s'allonger. Il s'assit à côté d'elle, au bord du lit.
- Tu veux que je t'apporte de l'eau ? proposa-t-il doucement.
- Non, ça va. Ce n'est rien, sourit-elle, essayant de s'en convaincre elle-même.
- Arrête de dire que ce n'est rien. Ça fait deux fois aujourd'hui.
- C'était juste trop … Wouah ! lança-t-elle avec un large sourire.
Il constata que ses joues reprenaient petit à petit de jolies couleurs rosées.
- Je sais que je suis doué, mais je ne t'ai encore jamais fait t'évanouir de plaisir, constata-t-il.
Elle prit sa main, pour la poser doucement sur son ventre, avant d'enlacer ses doigts.
- Peut-être que tu as raison, murmura-t-elle.
- Ah tu l'admets ? sourit-il.
- J'admets qu'il y a une chance. Mais ne t'enflamme pas, Castle, ce n'est sûrement qu'un coup de fatigue. Je prends la pilule, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué.
- Je sais. Mais il y a un doute raisonnable. Il faudrait peut-être vérifier, non ? Et aller voir un médecin aussi.
- Peut-être.
- Tu ne veux pas être sûre ? s'étonna-t-il.
- Si, mais …
- Mais quoi ?
- Ce matin, je te confiais pour la première fois que j'avais envie d'un bébé. Et ce soir, il est peut-être déjà là.
- Ça voudrait dire qu'on est efficaces au moins, sourit-il.
- Ça voudrait dire que tout devient réel, très vite. Et j'ai encore plein de questions en suspens.
- Ne bouge pas, fit-il en se levant, je vais me sécher, et tu vas tout me raconter.
Il quitta la chambre pour revenir deux minutes plus tard, et s'allonger auprès d'elle. Il la prit contre lui, enlaçant ses épaules, tandis qu'elle posait sa tête contre son torse.
- Ça va mieux ? demanda-t-il doucement.
- Oui.
- Dis-moi ce qui t'inquiète.
- Alors pour commencer, comment je vais m'occuper d'un bébé avec le boulot que je fais ?
- Comme toutes les mères qui travaillent. Et puis, je te rappelle que je serai là. Meilleur papa au monde ! lança-t-il fièrement.
Elle sourit avant de reprendre :
- Je ne veux pas être de ces mères qui passent leur vie au travail, et qui se contentent de garder le contact avec leur enfant par téléphone. J'admire Shaw, mais je ne veux pas avoir cette vie-là.
- Tu es libre de choisir ta vie, Kate. Si tu veux arrêter de travailler, pas de souci. Ce n'est pas comme si on avait besoin d'argent ...
- On n'a pas besoin d'argent, peut-être, mais être flic, c'est ma vie. Ça définit ce que je suis. Je ne sais pas si je pourrais être aussi épanouie et heureuse sans cette quête perpétuelle de vérité, sans l'adrénaline …
- Et sans les cadavres, les heures de paperasse et les nuits blanches, ajouta-t-il avec un sourire.
- Oui, aussi, fit-elle en riant, je ne veux pas arrêter de travailler, Rick.
- Tu pourras réduire un peu le rythme sans pour autant arrêter. On verra, on prendra le temps de nous adapter, et on trouvera la meilleure solution. Tu peux être flic et maman. Rien n'est incompatible.
- Tout paraît si simple avec toi.
- Parce que je suis là pour te rendre la vie plus douce, répondit-il tendrement en lui déposant un baiser sur les cheveux, question suivante ?
- Tu auras toujours autant envie de moi après ? demanda-t-elle en se redressant pour le regarder.
- Comment je pourrais ne plus avoir envie de ces jolis yeux, ce regard envoûtant, cette bouche délicieuse ? fit-il accompagnant ses mots d'une caresse sur sa joue. Sans parler du reste …
- Parfois le regard d'un homme sur sa femme peut changer après une grossesse.
- Le mien ne changera pas. Tu n'as pas à t'inquiéter pour ça. Avec ou sans bébé, tu es ma femme, belle et désirable, mon amante torride et aguicheuse. Peut-être qu'un jour c'est toi qui finira par me demander d'arrêter de te sauter dessus ! lança-t-il en riant.
- Jamais, fit-elle en l'embrassant tendrement, caressant sa joue, faisant courir sa main sur son torse.
Il sentit l'envie insatisfaite qui le tiraillait depuis la veille refaire surface, et envahir tout son corps au contact des lèvres brûlantes de sa muse et de la tendresse de ses caresses. Sa main glissa doucement vers son bas-ventre, s'enroula autour de son sexe.
- Kate …, tu es censée te reposer, murmura-t-il savourant l'extase provoquée par le mouvement de sa main.
- Je t'ai excité toute la journée …
- Ah tu l'avoues, sourit-il.
- Alors ce n'est pas un petit malaise qui va m'empêcher de te faire l'amour. Et puis je suis allongée, ça ne risque rien.
- Je te préviens, si tu te sens mal après, c'est direction l'hôpital directement … Tu n'es pas obligée de …
- Chut, tais-toi donc …, fit-elle en s'emparant de sa bouche pour le contraindre à arrêter de parler.
Sans décoller ses lèvres des siennes, ni interrompre le ballet de leurs langues, elle l'enjamba, et à califourchon sur lui, fit onduler son bassin pour accueillir son sexe doucement en elle.
- Kate …, gémit-il goûtant le plaisir ultime de s'unir enfin à elle, alors qu'elle initiait un lent mouvement de va-et-vient, les mains en appui sur son torse.
Il la contemplait, caressant du bout des doigts ses seins offerts au-dessus de lui, observant ses lèvres qui s'entrouvraient au rythme de son souffle court, ses yeux tendres et coquins qui ne quittaient pas les siens. Il s'efforçait de contrôler l'excitation qui le parcourait, mais sentit que ce soir cette mission s'avérerait difficile.
- Kate, fit-il, doucement … A ce rythme-là, je ne vais pas tenir longtemps.
Elle sourit, tandis qu'il se redressait, pour la prendre assise sur lui. Elle enroula ses jambes autour de sa taille, ses bras autour de ses épaules et il s'empara de ses fesses pour la soulever légèrement, et mieux s'enfoncer en elle.
- Pause, Lieutenant ! lui lança-t-il, la contraignant à arrêter de bouger.
- Il n'y a pas de pause qui tienne, monsieur l'écrivain…. fit-elle dégageant ses mains, et reprenant l'ondulation de son bassin.
- Kate … Tu vas avoir ma mort sur la conscience …, continua-t-il en se jetant sur ses lèvres entrouvertes, dévorant sa bouche, embrassant sa langue, enfouissant ses mains dans ses cheveux.
Emporté par la rage de son désir, qu'il contenait depuis des heures, il la fit rouler sur le dos, remonta ses cuisses offertes, et la pénétra fougueusement. Il ne lâchait pas ses yeux du regard, tandis qu'impétueusement il se fondait en elle. Quelques secondes suffirent pour qu'ils atteignent l'extase qu'ils désiraient tous deux ardemment depuis la veille. Il vit ses yeux se fermer, sa bouche se crisper sous l'effet du plaisir qui l'envahissait. Les spasmes saccadés de son sexe autour du sien, la mélodie de ses gémissements, les caresses désordonnées de ses mains qui s'agrippaient à son dos déclenchèrent sa propre jouissance dans un long râle de plaisir et de plénitude.
Il resta ainsi, sur elle, contre elle, un moment encore, la tête posée sur son sein. Elle caressait ses cheveux, en rêvassant.
- Tu vois, je n'ai pas fait de malaise …
- Et je ne suis pas mort … ajouta-t-il en souriant.
Il se redressa enfin, lui piqua un baiser sur les lèvres et roula sur le dos à ses côtés, en soupirant, repu de plaisir.
- Maintenant je peux m'endormir tranquille …, soupira-t-il en fermant les yeux.
- Tu n'as pas faim ?
- Hmmm … murmura-t-il sans bouger.
- Je prends ça pour un non, sourit-elle, en se glissant prudemment hors du lit.
Elle revêtit son peignoir, et rejoignit la cuisine. Elle, mourrait de faim.
Cellule de crise, 12ème District, 23 heures.
Les gars venaient de passer plusieurs heures à explorer le contenu des ordinateurs, les conversations que Douglas avait tenues avec Alicia, les dossiers de photos, quand enfin l'une d'elles attira l'attention de Ryan.
- Regarde, mec, lança-t-il à Esposito qui scrutait l'écran de l'autre ordinateur portable à côté de lui.
- Quoi ? grogna son partenaire en se penchant pour regarder sur l'écran voisin.
- Oh ! Oh ! Bingo ! lança-t-il en voyant la photo d'une adolescente, cette fois-ci totalement vêtue, tenant un jeune enfant sur les genoux.
- C'est une photo qui a été scannée. C'est Douglas et sa mère.
- Je n'aurais jamais cru dire ça un jour, mais je commençais à en avoir ma dose de toutes ces photos de filles à poil ! lança Esposito.
- Agent Shaw ! appela Ryan à travers le couloir où l'agent se trouvait en pleine discussion avec Gates.
- Oui ? fit-elle en passant la tête par l'entrebâillement de la porte.
- On a une photo de Maureen Sullivan.
Jordan Shaw s'approcha pour mieux voir la photo.
- Bon boulot, Lieutenants, lança Shaw, d'un air ravi. Esposito, lancez la recherche avec cette photo dans les fichiers des permis de conduire. Si elle a changé de nom, elle n'a peut-être pas changé de visage. Et envoyez la photo dans la base de données du FBI s'il vous plaît.
- Ok. C'est comme si c'était fait, répondit-il en s'exécutant aussitôt.
- Ryan, vous vous voulez voir ce que peut faire mon écran magique avec cette photo ? Approchez, fit-elle en s'avançant vers l'écran lumineux.
Elle récupéra la photo envoyée par Esposito et lança le logiciel de vieillissement.
- Douglas Rice est né en 1976. Sa mère avait 16 ans d'après l'acte de naissance. Ce qui lui ferait aujourd'hui 54 ans, commenta Shaw en saisissant les données du bout des doigts. Et c'est parti !
Ryan regarda médusé cette jeune fille vieillir de quarante ans en quelques secondes.
- Wouah ! Impressionnant ! Si Castle voyait ça ! s'extasia Ryan.
- Je pense qu'il a mieux faire en ce moment que s'extasier devant la photo d'une vieille qui a enfanté un psychopathe, railla Esposito.
- Maintenant, on enregistre, et on lance la recherche dans nos données, continua Shaw.
- On peut faire pareil avec la tronche d'Esposito ? demanda Ryan.
- Hé, mec, pourquoi tu ne ferais pas ça avec ta petite gueule d'ange plutôt ?
- Ce n'est pas un jouet, Lieutenant Ryan, asséna Shaw.
- Si seulement Castle arrivait à convaincre Gates d'en acheter un …
- Ne rêve pas, mec, Gates a Castle dans le collimateur ces temps-ci, répondit Esposito.
- Ouais, c'est quand même grâce à lui qu'on a trouvé ce mec, fit remarquer Ryan.
- Et grâce à son caillou, n'oublie pas son précieux caillou …, se moqua Esposito.
- C'est quoi cette histoire de caillou ? demanda Shaw.
- Oh, Castle l'a trouvé sur une plage pendant sa lune de miel, expliqua Ryan.
- C'est soi-disant le destin qui lui a envoyé, continua Esposito, et après je ne sais plus la suite de l'histoire. Trop mortel de l'écouter parler de son bonheur conjugal …
- Il a un sacré sens de l'observation et de la déduction, remarqua Shaw.
- Ouais, ne lui dites pas, il va prendre la grosse tête.
Norvin Green Forest, 23h.
Sam dormait depuis peu, blotti sous le duvet, tétant l'oreille de son ourson. Doug était assis, dans l'obscurité totale, ressassant toujours les mêmes inquiétudes.
La journée avait été interminable. Heureusement, il avait réussi à faire en sorte que Sam dorme une bonne partie de l'après-midi, et lui-même s'était assoupi. Mais ensuite, s'occuper de l'enfant avait été un calvaire. Il était resté de longues minutes prostré sous la tente, sans raison apparente, ne le laissant plus l'approcher sans hurler. Sous la toile, la chaleur était insupportable et Doug avait craint que Sam ne finisse par se sentir mal, tant il était écarlate et en nage. Et puis d'un seul coup, il s'était calmé, et avait repris dans l'herbe son activité favorite, dénicher les petits insectes qui y pullulaient. Doug s'était pris à imaginer qu'il pourrait lui apprendre à traquer les bestioles et à leur donner la mort. C'était finalement un loisir comme un autre, comme ces pères qui apprennent à leurs fils à pêcher ou à jouer au baseball. Sam n'était pas son fils bien-sûr, mais l'idée de lui transmettre quelque chose lui plaisait bien. Et puis, ça leur permettrait de tuer le temps. Lui n'avait rien reçu en héritage de son père, si ce n'est son goût pour les relations sexuelles pimentées avec des adolescentes.
Il commençait à se demander quel était le bien fondé de tout ça. L'avantage ou l'inconvénient d'être isolé au fin d'une forêt avec un gamin de trois ans tout juste doué de la parole, c'était que votre esprit était amené à dialoguer avec lui-même. A l'école, on lui avait toujours laissé entendre qu'il était idiot. Son père lui avait assez répété qu'il n'était bon à rien. Il n'était pas bon à rien. Il pouvait pister et traquer pendant des heures des bestioles et les tuer à mains nues. Il n'était pas idiot non plus. Il commençait à comprendre que peut-être Alicia s'était servie de lui, et qu'elle l'accuserait si les flics découvraient leur petit manège. C'était une fille intelligente. Qu'elle se serve de lui ne le dérangeait pas outre mesure, du moment qu'il pouvait coucher avec elle comme bon lui semblait. Sauf que maintenant, cela lui semblait de plus en plus irréalisable. A quoi bon garder Sam ici s'il ne devait jamais la revoir ? Tuer des gens n'était pas son truc de prédilection à la base. Même si cela lui avait procuré une ivresse délicieuse. C'était une prise de risque bien trop importante. Il en payait d'ailleurs les conséquences. Les bestioles lui auraient amplement suffi s'il n'y avait pas eu Alicia. Et il y avait Carrie et Aileen. Elles étaient la seule chose qu'il avait réussie dans sa vie. Il encaissait des heures interminables chez le psy rien que pour avoir la possibilité de continuer à les voir. Que penseraient-elles de lui ? Et si elles le considéraient comme un monstre ? Peut-être n'était-il pas trop tard pour inverser le cours des choses. Ne pas tuer Sam. Il ne devait pas tuer Sam. Il fallait que sa conscience empêche Alicia de le laisser tuer Sam.
Mais pour l'instant, dans l'obscurité, son angoisse prenait le dessus. Il fallait qu'il sache si Alicia l'avait contacté. Il vérifia que Sam était profondément endormi, et rampa hors de la tente. Il prit sa lampe de poche, mit son sac sur son dos, vérifia qu'il avait bien son téléphone dans sa poche et s'éloigna vers la pente qu'il avait gravie si difficilement la veille. La lumière de la lune peinait à traverser les feuillages épais des arbres, et dans ce noir complet, avec les rochers et les branchages, il allait lui falloir plusieurs heures pour descendre jusqu'à l'entrée du parc. Il ferait au plus vite. Il fallait qu'il soit de retour avant le lever du jour, avant le réveil de Sam.
