Merci pour vos commentaires :) Il va falloir patienter un petit peu pour savoir ce qui arrive à Kate ...

Chapitre 40

Loft, 6h.

En ouvrant les yeux, Rick constata que pour une fois Kate n'était pas réveillée avant lui. Il tendit automatiquement la main pour attraper son téléphone. Il n'avait pas de message. Il se leva en essayant de faire le moins de bruit possible, enfila son caleçon et un tee-shirt, puis contourna le lit pour aller jeter un œil au téléphone de Kate posé sur la table de chevet et s'assurer qu'il n'y avait pas un message urgent de Shaw ou des gars qu'elle n'aurait pas entendu. Pas de nouveau message.

Il se faufila hors de la chambre, et gagna la cuisine pour se faire couler un café. Il avait l'impression d'avoir dormi d'un sommeil de plomb, et se fit la réflexion qu'il n'avait même pas entendu Kate se coucher.

Alors qu'il remplissait sa tasse de café, la porte du loft s'ouvrit et Martha fit son entrée. Il constata que ses retours matinaux commençaient à devenir la norme.

- Richard, déjà levé, tu es bien matinal ? fit-elle, l'air de rien, en se hâtant d'enlever ses chaussures à talons qui lui avaient fait mal aux pieds toute la nuit.

- Mère, déjà rentrée ? se contenta-t-il de répondre.

Les paroles de Kate résonnèrent dans sa tête. Il devait faire des efforts, et prendre sur lui.

- Bonjour, reprit-il s'efforçant de sourire.

- Katherine dort encore ? C'est inhabituel de ne pas la trouver réveillée à cette heure-ci.

- Elle est plutôt fatiguée en ce moment. On est quasiment nuit et jour sur cette enquête.

Martha s'assit dans le canapé, et s'adossa en soupirant.

- Veux-tu un café ? demanda gentiment Rick.

- Non, merci. Je vais aller me reposer un peu, fit-elle. Mais avant, Richard, je crois qu'il est temps que nous ayons une petite discussion.

- Pourquoi j'ai l'impression de me retrouver trente ans en arrière quand tu venais de recevoir mon bulletin ? ironisa-t-il en prenant sa tasse pour la rejoindre dans le canapé.

Elle ne dit rien, se contentant de le regarder boire une gorgée de café, avec des yeux plus déçus que fâchés.

- Je m'excuse, Mère, je sais que je suis allé trop loin … vraiment trop loin, lâcha Rick, devançant ses incriminations.

- Ton problème, Richard, c'est que tu réalises toujours la bêtise de tes actes une fois qu'ils ont été commis. Comme quand tu étais enfant …, soupira-t-elle, pour réaliser que ton poisson rouge n'aimait pas l'eau chaude, il a fallu qu'on retrouve le pauvre animal cuit dans ton bain, pour réaliser que la cuvette des toilettes n'était pas un terrain d'aventure pour tes GI Joe's, il a fallu qu'ils aient été emportés par la chasse d'eau …

- J'ai fait ça moi ? fit-il avec son air perplexe.

Elle se contenta d'acquiescer du regard.

- Le problème, vois-tu, Richard, c'est que tu n'es plus un petit garçon, du moins théoriquement …

- Tu es fâchée ? fit-il, prenant un air penaud.

- Je ne suis plus fâchée, mais je reste blessée. J'ai passé l'âge d'être fliquée, Richard. Ça ne t'a pas suffi la fois où tu as espionné Alexis via son téléphone ? Tu ne peux pas surveiller toutes les femmes de ta vie comme ça !

- Je sais. Je suis désolé, Mère. Mais parfois tu fais des trucs farfelus et …

- Et alors ? Les parents font parfois des choses qui ne plaisent pas à leurs enfants. Mais c'est ainsi, Richard. J'ai le droit de préserver mon jardin secret sans que tu t'y immisces. Je sais bien que tu fais ça parce que tu t'inquiètes. Mais l'inquiétude n'évite pas le danger.

- C'est rassurant …, ironisa Rick, avec un sourire forcé.

- Tu es vraiment désolé ? reprit-elle. Ou c'est juste parce que le Capitaine t'a tapé sur les doigts ?

- Je le suis vraiment. Mais je te remercie de l'en avoir informée, elle veut me coller une sanction disciplinaire, tu te rends compte ?

- Tu mérites au moins ça. Que je regrette le temps où je pouvais te tirer les oreilles.

- Mère, ton imagination s'emballe … La pire des punitions dont je me souvienne c'est … être privé de chantilly pour le dessert …

- Tu adores la chantilly, sourit Martha.

Il la regarda quelques secondes, attendri par sa mère, qui, comme il l'avait prédit, ne pouvait lui faire la tête bien longtemps. Elle lui tendit les bras et il vint l'enlacer le temps de quelques secondes.

- Richard, je crois qu'il est temps pour moi de partir, lâcha-t-elle alors qu'il desserrait son étreinte.

- Partir ? Où ? s'étonna Rick.

- Vivre ailleurs. Avoir mon chez-moi.

Il lui envoya un regard perplexe.

- Tu vas vivre avec ce ... euh … Cameron ? fit-il sur un ton un peu indigné.

- Non, sourit Martha avec un air mystérieux, cela n'a rien à voir avec Cameron.

Il lui aurait bien demandé de lui en dire un peu plus sur la place de ce Cameron dans sa nouvelle vie un brin délurée, mais il avisa que ce n'était peut-être pas le meilleur moment pour la questionner à ce sujet.

- C'est parce que je t'ai fait suivre que tu veux partir ? reprit-il.

- Mais non. Richard. J'ai l'habitude de tes immixtions dans ma vie privée …

- Dit celle qui squatte chez moi depuis des années …

- Tu vois bien.

- Je plaisante, Mère. Tu sais très bien que tu peux rester ici autant que tu le veux. Sinon je t'aurais déjà mise dehors ! sourit-il.

- Quand je suis venue habiter ici, ce devait être temporaire. Je crois que désormais ma place n'est plus ici, chez toi, chez vous, sourit Marta.

- Voyons, Mère, tu ne nous déranges pas. Kate t'adore.

- Moi-aussi, je l'adore. Elle est comme ma fille, tu le sais. Katherine est la chose la plus merveilleuse qui soit arrivée dans ta vie, mais aussi dans la mienne et celle d'Alexis. Elle a fait du fils et du père que tu es le plus heureux des hommes. Et mon rôle de mère est de m'éclipser pour vous laisser construire votre petit cocon tous les deux, laisser à votre famille l'espace pour s'épanouir.

- Kate t'a dit quelque chose ? fit-il se demandant si sa chère et tendre avait pu lui parler de son désir d'enfant.

- Non. Pourquoi ?

- Pour rien, répondit-il se retenant pour ne pas en dévoiler davantage.

- Et puis, je voudrais pouvoir rentrer chez moi sans fermer les yeux par crainte de trouver mon fils et sa femme nus dans le canapé ! lança-t-elle avec un air narquois.

- Euh … on n'a jamais été nus dans le canapé … ou alors je ne m'en souviens pas. Peut-être la fois où Kate avait …

- Richard ! Justement, ce n'est pas normal ! Tu devrais pouvoir être nu dans ton canapé !

- Ce n'est pas faux, reconnut-il avec un sourire.

- Et Katherine doit pouvoir s'épanouir sans croiser tous les jours sa vieille belle-mère fantasque …

- Kate est pleinement épanouie, ça je peux te le dire.

- Et pour finir, moi aussi, j'ai besoin de vivre ma vie, sans avoir à rendre des comptes à mon fils.

- Tu as beaucoup de raisons valables, on dirait …Et Alexis ?

- Ne joue pas la carte sensible avec Alexis. C'est une jeune femme maintenant, et elle fait sa vie. Bientôt, l'oisillon s'envolera du nid, lui-aussi.

- Je sais bien. Malheureusement.

- Non. Heureusement ! La pauvre, toutes ces années à te supporter …je plains le prochain, se moqua Martha.

- Le prochain ?

- Oui, tu comptes bien me faire un petit-fils ou une petite-fille avec Katherine, non ?

- Euh … oui … Donc, ta décision est prise alors ? demanda-t-il pour en revenir au sujet initial de leur discussion.

- Je pense.

- Dire que j'ai rêvé de ce jour depuis des années …, fit-il, sur un ton railleur, et maintenant qu'il arrive, je suis un brin nostalgique.

- On n'apprécie les choses à leur juste valeur qu'une fois qu'elles prennent fin.

- Kate va être peinée, fit-il reprenant son sérieux.

- Je lui dirai moi-même si tu veux bien. Je n'ai pas envie qu'elle s'imagine qu'elle est la cause de mon expatriation.

- Ton expatriation, n'exagérons pas, Mère, sourit Rick. Mais c'est entendu, je te laisserai lui dire.

- Enfin, je ne suis pas encore partie de toute façon, reprit Martha en se levant.

- Comment ça tu n'es pas encore partie ? Tu m'annonces que tu pars, je me prends à espérer, à y croire enfin … et patatras « je ne suis pas encore partie » ! s'exclama Rick.

- Bonne nuit, Richard ! lança-t-elle en souriant depuis l'escalier, s'éloignant déjà vers sa chambre.

Rick termina son café, repensant à la décision de sa mère. Même s'il aimait sa présence, pleine d'amour mais surtout de fantaisies et de surprises, elle avait raison au fond. Et puis, il se doutait qu'elle ne serait jamais bien loin de toute façon, pour ne pas dire souvent au loft, même sans y habiter. Il se demandait néanmoins si Cameron avait quelque chose à voir dans toutes ces histoires. Il s'était bien gardé de lui poser la question, mais la relation de ce jeune homme avec sa mère l'intriguait toujours.

Il regarda l'heure, et rejoignit la chambre pour réveiller Kate. Elle allait ronchonner si elle dormait plus longtemps que prévu. Elle voulait arriver au poste de bonne heure pour se remettre au travail rapidement.

Elle avait l'air toujours aussi profondément endormie, allongée sur le côté, serrant le drap contre elle remonté jusque sa poitrine. Il s'assit au bord du lit, et lui caressa tendrement l'épaule. Ses lèvres bougèrent légèrement, sans pour autant qu'elle se réveille.

- Kate …, chuchota-t-il doucement, en écartant quelques mèches qui tombaient sur sa joue.

Elle grogna sans même ouvrir les yeux et se tourna. Il sourit.

- Kate, il faut te réveiller si tu veux aller au poste …, murmura-t-il à son oreille en se penchant pour lui déposer un baiser dans le cou.

- Hmmm …, soupira-t-elle avec plaisir.

Il réitéra son baiser et elle ouvrit enfin les yeux, se retournant, pour s'allonger sur le dos.

- Hey, sourit-il.

- Hey …, murmura-t-elle en baillant.

- Et bien … tu dormais comme une marmotte. Tu t'es couchée tard ?

- Non, juste après toi.

- Comment tu te sens ? s'enquit-il.

- Bien. Mais …

- Quoi ?

- Mon café ? Tu ne m'as pas apporté mon café au lit ? s'étonna-t-elle.

- Euh … non …

- Tu m'apportes toujours mon café au lit quand tu es réveillé avant moi ! s'exclama-t-elle en adoptant une moue boudeuse.

- Je me suis dit qu'il ne valait peut-être mieux pas que tu boives de café, avoua-t-il gentiment.

- Ah et pourquoi donc cette idée lumineuse ?

- On ne sait jamais. Ce n'est pas très bon si tu es enceinte …

- Sauf qu'on n'en sait rien. Alors en attendant, j'ai droit à mon café, affirma-t-elle, déterminée.

- Bon, bon, ok, céda-t-il, je vais te le chercher.

Quand il réapparut deux minutes plus tard, avec sa tasse encore fumante, il vit son visage s'illuminer d'un joli sourire.

- Tiens. Savoure-le ce café, parce qu'il se peut que ce soit ton dernier avant neuf mois …

- Merci, mon cœur.

- Peut-être pourrais-tu demander à Lanie de te faire une prise de sang ? suggéra-t-il.

- Non, pas à Lanie, vu les circonstances, ça me semble un peu … délicat, répondit-elle en avalant une gorgée. Même si c'est mon amie. Et puis je n'ai pas envie que quelqu'un le sache avant nous.

- Tu as raison, sourit-il.

- Mais j'irai faire une prise de sang dans la journée.

- Et peut-être faudrait-il te reposer davantage, non ?

- Me reposer ? fit-elle avec un sourire. Tu connais ce célèbre marthaisme : on aura bien le temps de se reposer quand on sera mort !

- Si la douce folie de ma mère commence à déteindre sur ma femme, je suis perdu …, se plaignit-il en soupirant.

- Ne t'inquiète pas, je te promets de faire attention.

Son téléphone bipa. Elle l'attrapa d'une main.

- C'est Shaw. Ils ont localisé la mère de Douglas. On y va, Castle ! lança-t-elle en se levant.

- Hé Hé ! Deux minutes, on ne partira pas tant que tu n'auras pas mangé. Je vais te préparer quelque chose.

- Oui … mon tyran domestique, fit-elle en s'éloignant vers la salle de bain.

- Hé ! Je t'entends hein ! lui lança-t-il en riant.

Elle sourit, à l'idée qu'il n'avait pas fini de la surveiller de près s'il s'avérait qu'elle était bel et bien enceinte.


Cellule de crise, 12ème District, 8 heures.

Quand Beckett et Castle entrèrent dans la pièce, tout le monde semblait plutôt endormi. Ryan et Esposito avaient l'air de somnoler dans le canapé, Clayton faisait de même, assis à la table le regard dans le vide. Wade était occupé à pianoter sur son téléphone, et Shaw, fidèle à elle-même, était perdue dans la lecture d'une pile de documents.

- Salut tout le monde ! lança Rick avec enthousiasme.

- Bonjour, Lieutenant Beckett, Castle, répondit Jordan Shaw.

- Bonjour.

Les gars sursautèrent, tirés de leur demi-sommeil.

- Eh bien, c'est la folle ambiance ici ! lança Rick, amusé par les têtes endormies de ses collègues.

- Chut, Castle ! On dort ! murmura Ryan, sans même ouvrir les yeux.

- Oh c'est mignon les gars, un petit câlin dans le canapé ! se moqua-t-il en riant.

- Beckett, fais-le taire ou je l'assomme moi-même ! lança Esposito en grognant.

- Regardez ce que vous amène la généreuse âme que je suis, fit Rick en déposant un panier de viennoiseries sur la table.

Aussitôt, Clayton fut tiré de sa torpeur, et l'air gourmand s'empara d'un beignet. Wade l'imita presque aussitôt. Ryan et Esposito ouvrirent un œil, mais le refermèrent aussitôt, le sommeil l'emportant sur la faim.

- Alors ? fit Kate. On en est où avec la mère de Douglas ?

- On l'a retrouvé grâce au logiciel de vieillissement, expliqua Shaw. Elle s'appelle maintenant Maureen Harper. Et elle vit à Los Angeles. On a des agents sur place qui vont aller la chercher et on va pouvoir l'interroger à distance. On n'a pas vraiment le choix.

- Ok. Espérons qu'elle sache quelque chose.

- On doit attendre encore une petite heure minimum. Il n'est que cinq heures du matin à L.A, précisa Wade.

- Et concernant le signalement de Douglas ? Personne n'a appelé ?

- Non. Rien. Mais il doit être planqué dans un lieu isolé depuis un moment déjà.

- Et le psy ? demanda Castle.

- Le Dr Tucker a confirmé que Douglas a bien un problème concernant le rapport à sa mère. Elle est partie quand il avait quatre ans, et il la croyait morte. Il en a une image quasi-mystique. Il pense que Douglas pourrait s'être tourné vers Alicia dans le but inconscient de retrouver un peu de sa mère.

- Cela expliquerait aussi toutes les photos de gamines sur son ordinateur, continua Rick.

- Ça explique aussi la relation de dépendance qu'il a avec Alicia, fit Shaw. Il fait ce qu'elle lui demande car il a besoin d'elle pour apaiser l'angoisse qui le ronge.

- S'il a le message qu'elle a envoyé, il tuera Sam alors, constata tristement Kate.

- Ce n'est pas sûr. D'après le psy, Douglas aime sincèrement ses filles, Carrie et Aileen. Il prend sur lui pour pouvoir les garder, les voir de temps en temps. Ce n'est donc pas un psychopathe totalement inhumain. Ses filles sont son point faible. Ça peut jouer en notre faveur, et surtout en celle de Sam.

- Il faut absolument que la mère de Douglas nous aide …,fit Kate.

- Oui. En attendant, c'est repos pour vos hommes, sourit Shaw en désignant d'un regard les gars, assoupis l'un contre l'autre sur le canapé.

- Faut que j'immortalise cet instant magique ! fit Rick, en prenant une photo avec son téléphone.

- Ils vont te tuer, Castle, sourit Kate.

- Même pas peur ! répondit-il alors qu'il avait entrepris de télécharger sa photo sur l'écran du FBI.

- Castle, je vous rappelle que ce n'est pas un jouet ! lança Shaw.

- Juste deux minutes, s'il vous plaît ! fit-il, en commençant à faire courir ses doigts sur l'écran.

- Je m'absente un moment, fit Kate à l'intention de Shaw, j'ai quelque chose à faire.

- Ok. Mais … euh … vous n'emmenez pas Castle ? demanda Shaw avec inquiétude en le regardant pianoter sur l'écran, et tenter d'ouvrir le logiciel de vieillissement.

- Euh … non, répondit-elle en riant.

- Castle ! s'écria Shaw. Enlevez vos mains de mon écran.

- Voilà, j'ai fini, fit-il en contemplant son œuvre.

Kate éclata de rire en voyant le résultat. Ryan et Esposito, en papys grisonnants, endormis l'un contre l'autre. Shaw rit à son tour.

- Vous êtes insupportable ! lança-t-elle, amusée malgré tout. Enlevez-moi cette photo de là.

- Oui, j'enregistre et c'est bon !

- S'ils essaient d'étriper Castle, prévenez-moi, je tiens un peu à lui quand même ! lança Kate en quittant la pièce.


Norvin Green Forest, 7 heures.

Il cherchait Sam, en vain, depuis une dizaine de minutes. Il avait tenté de l'appeler, mais le petit ne répondait pas.

Il avait marché toute la nuit, d'abord pour descendre jusqu'à l'entrée du parc, puis pour remonter. L'aller-retour lui avait pris des heures. Il était tombé plusieurs fois, trébuchant dans les branches et sur les rochers. Ses genoux étaient en sang, et son poignet gauche lui faisait horriblement mal, résultat d'une chute qu'il avait interrompue in extremis. Près du poste des garde-forestiers, il avait facilement rechargé son sac de provisions en dévalisant le distributeur. Mais surtout, il avait pu lire le message qu'il attendait. « Fais-le ». Il n'avait pas compris immédiatement, emporté par l'euphorie d'avoir enfin des nouvelles d'elle. Et puis il avait réalisé qu'elle voulait qu'il tue Sam. Le message remontait à ce matin. Il s'était étonné de ne pas en avoir reçu d'autres depuis pour vérifier s'il avait accompli ce qu'elle lui demandait. D'habitude, elle vérifiait toujours très vite. La veille, elle était censée être au lycée, donc elle aurait pu utiliser le téléphone de sa copine pour, de nouveau, lui envoyer un message. Mais elle ne l'avait pas fait. Quelque chose avait dû mal tourner. Peut-être s'était-elle fait prendre. Il hésita à répondre au message, puis repensa aux impératifs des consignes qu'elle lui avait données, et se dit finalement que c'était une bien mauvaise idée.

Tout le temps que dura le trajet du retour, son esprit s'embrouilla dans les méandres de ses pensées. Tuer Sam. Ou ne pas le tuer. Cruel dilemme. Carrie. Aileen. Alicia. Leurs noms tournaient en boucle dans sa tête au point de lui donner mal au crâne. Tuer Sam. Alicia le voulait. Il voulait la satisfaire. Il devait la satisfaire.

Quand enfin il était parvenu en haut de l'escarpement rocheux, il avait découvert avec stupeur que Sam n'était plus dans la tente. La fermeture-éclair de la porte en tissu était légèrement entrouverte, et il avait dû se faufiler dehors en rampant. Son sang ne fit qu'un tour et son premier réflexe fut de jeter un œil dans le ravin pour voir si Sam n'était pas tombé. Il scruta quelques secondes le sol plusieurs dizaines de mètres plus bas, mais ne vit rien.

Il cria son nom plusieurs fois encore, mais seul l'écho lui répondit. Alors il s'enfonça vers les broussailles où Sam avait joué tout l'après-midi, éclairant le moindre branchage avec sa lampe de poche. Et enfin, dans le halo de lumière, il aperçut la petite tête de Sam qui dépassait derrière une souche d'arbre. Il était accroupi, immobile et regardait ce qui se trouvait à quelques mètres de lui. Doug fit bouger sa lampe dans cette direction, et vit une moufette déguerpir aussitôt. Il sourit, en s'approchant de Sam, qui s'était relevé, un bras tenant son ourson.

- Sam, tu m'as fait peur, fit Doug en lui tendant une main, que l'enfant saisit aussitôt. Que faisais-tu là ?

- Il y avait une bête.

- Oui, j'ai vu. C'était une moufette.

- Jolie moufette, fit l'enfant en suivant docilement l'homme qui le reconduisit à la tente.

- Tu n'avais pas peur dans le noir ?

- Non. Pas peur. Je suis grand.

- Oui, tu es grand. Tu feras un bon chasseur Sam, lui dit-il satisfait, presque fier.

Pendant une poignée de secondes, il se dit qu'il ne pourrait pas tuer Sam car le gamin avait un don pour faire flancher son cœur. Mais l'instant d'après, Alicia emplit ses pensées et nourrit ses angoisses de nouveau : s'il devait tuer Sam, il faudrait qu'il le fasse rapidement.


Chapitre 41

Salle de repos, 12ème District, 9h30.

Castle se faisait couler un café dans la salle de repos, perdu dans ses pensées. Kate était partie faire sa prise de sang. Il était persuadé d'avoir raison. Mais il était impatient d'en avoir confirmation, impatient de voir son sourire, de lire son bonheur dans ses yeux si elle était enceinte. Elle lui avait dit de garder les pieds sur terre, mais il en était incapable.

L'arrivée de Ryan et Esposito l'arracha à ses douces rêveries. Ils avaient l'air remontés contre lui.

- Ça va les gars ? Un café ? leur lança-t-il d'un air jovial.

Esposito fit claquer la porte pour la refermer, et sans parler ils s'avancèrent vers lui, menaçant, le forçant à reculer jusqu'au mur.

- Tu t'es bien marré Jessica Fletcher ? fit Esposito en avançant son visage furieux vers celui de Rick.

- Moi ? euh …. Si ça ne vous dérange pas, je préfère Hercule Poirot ! Plus … viril …

- Scribouillard ! lança Esposito, le fusillant du regard.

- Gratte-papier ! fit Ryan d'un air furibond, en posant fermement une main sur lui pour le maintenir appuyer contre le mur.

- Ecrivaillon de pacotille ! continua Esposito, en empoignant d'une main le col de chemise de Castle.

- Waouh ! j'ignorais que vous lisiez le dictionnaire ! lança Rick, en les toisant de son petit air narquois.

- Ouais on lit le dictionnaire, monsieur le pisse-copie, et tu sais le mot qu'on y a trouvé : ven-gean-ce ! s'exclama Esposito en prenant soin de marquer chaque syllabe avec une rage feinte.

- J'en déduis que vous avez vu ma photo-hommage, répondit calmement Rick.

- Hommage, mec ?

- Oui, c'est un hommage à votre partenariat et votre amitié hors du commun, expliqua Castle en y mettant force sentiment et émotion. Par cette photographie, cet instant de vie pris sur le vif, j'ai réussi à capter l'essence de ce qui vous unit. Toute votre vie, précieusement, vous la garderez, et quand vous serez aussi vieux que sur la photo, en souriant vous raconterez à vos petits-enfants comment vous avez mille et une fois arrêté les méchants. Ensemble. Toujours.

Ryan but ses paroles, et méditatif, relâcha la pression de sa main sur le torse de l'écrivain.

- Ah oui … vu comme ça … murmura-t-il, l'air séduit par cette idée.

- Ryan ! Putain, mec ! Il se fout de notre gueule ! lui lança Esposito, en regardant son partenaire d'un air sidéré. Hein Ricky ? C'est pour ça que cette foutue photo circule sur tous les ordinateurs du poste ? reprit Esposito, d'un air méchant.

- Euh … oui, c'est ça un hommage, répondit Castle, avec un petit sourire en coin.

- Quand tu t'y attendras le moins, mec, quand tu seras seul dans le noir, la vengeance s'abattra sur toi …

- Ouais, ajouta Ryan, si un jour, tu as l'impression d'être suivi, ne te retourne pas, mon pote. Fuis ! lui lança-t-il avec menace. Car ce n'est pas ton ombre que tu verras …

- Mais celle de la vengeance ! grogna Esposito, sur un ton à vous glacer le sang.

Castle se crispa un peu sous l'effet de leurs menaces.

- Si vous me faites du mal, Beckett ne vous le pardonnera pas …, lâcha-t-il, apercevant, par-dessus leurs épaules, Kate qui arrivait.

- Beckett ne sera pas toujours là pour protéger tes petites fesses … Jessica ! railla Esposito.

- Qu'est-ce que vous fabriquez tous les trois ? lança tout à coup la voix de Kate derrière eux.

Les gars lâchèrent immédiatement Castle, et se retournèrent l'air de rien.

- On discutait, hein Castle ? fit Esposito, d'un air innocent, mais jetant toujours des yeux menaçant à Rick.

- Oui, voilà, fit ce dernier en souriant, une petite discussion ... entre hommes.

- Tout va bien Beckett ? demanda Ryan, en désignant du regard le petit pansement au creux de son bras.

- Oui, se contenta-t-elle de répondre, en jetant un œil à Rick. On en est où ?

- Ça ne devrait plus tarder, répondit Esposito. Le matériel est en place pour la visioconférence. A L.A., ils ont trouvé Maureen Harper, et ils sont en train de la ramener au poste.

- Ok. Bien. Il ne faut plus perdre de temps.

- Et on les résultats ADN pour les échantillons de chez Douglas, continua Ryan. C'est accablant pour lui : ADN d'Alicia bien-sûr sur les draps, le canapé des cheveux appartenant à Jason et Braiden dans le siphon de la baignoire.

- La baignoire ? Il les a emmenés chez lui ?

Il faut croire.

- On va aller voir si les choses se précisent, fit Ryan en quittant la pièce, suivi par Esposito, qui s'éloigna à reculons, pour ne pas lâcher du regard Castle, et lui laisser une dernière impression menaçante.

Kate s'avança vers la machine pour se faire couler un café.

- Ils ont vu la photo ? sourit-elle.

- Oui, trop drôle, rigola Rick.

- Méfie-toi, ils pourraient se venger …, suggéra-t-elle, rieuse.

- Je ne vois pas comment, répondit-il avec certitude.

- Ne jamais dire jamais ! lui lança-t-elle.

- J'attends de voir. Alors, c'est fait ?

- Oui. Résultats demain matin, répondit-elle.

- Ok, fit-il en jetant un regard sévère sur la tasse de café qu'elle remplissait.

- C'est un deca … au cas où, répondit-elle en souriant, sans qu'il eut besoin de poser la question.

Il la regarda tendrement, heureux qu'elle se prenne à croire qu'il avait raison. Kate avala une gorgée de café avant de soupirer.

- Je ne m'habituerai jamais à ce truc sans saveur, fit-elle avec un air de dégoût.

- Il faudra bien …, sourit Rick, avant de reprendre plus sérieusement : Shaw est avec le psychiatre qui va étudier le cas d'Alicia.

- J'espère qu'il est assez perspicace pour ne pas conclure à la démence. Parce qu'elle est tout à fait consciente de ce qu'elle fait.

- Il faut surtout espérer qu'on va trouver un élément irréfutable la reliant à tout ça, sinon elle pourra ressortir libre ... et recommencer.

Ils se turent quelques secondes.

- Sam a déjà passé deux nuits avec ce détraqué. Tu crois qu'il est encore en vie ? reprit Rick, l'air soucieux, repensant soudain aux petits corps inertes de Jason et Braiden à la morgue.

- Doug a toujours fait en sorte qu'on retrouve les corps des enfants. Alors tant qu'on n'a rien, c'est que Sam est en vie, répondit-elle avec certitude.

- Tu es pleine d'optimisme …, fit-il remarquer, chassant de son esprit ces sombres images.

- Oui, il y a des jours comme ça …, sourit-elle.

Il lui répondit par le même sourire content.

- Je pensais à quelque chose, reprit-elle. Doug doit attendre des nouvelles d'Alicia. D'après le psy, il est angoissé, mais au contact d'Alicia ça l'apaise.

- Oui, je me demande bien comment cette folle peut apaiser qui que ce soit, mais bon …

Ils se perdirent tous les deux dans leurs réflexions une fraction de seconde.

- Le téléphone ! lancèrent-ils en chœur au même moment, suivi de ce sourire mêlant satisfaction d'avoir trouvé quelque chose, et plaisir d'être toujours et encore en phase.

- S'il attendait tant des nouvelles, il a dû essayer de trouver un endroit où son téléphone captait, reprit Rick.

- Allez, viens, Castle, on va le trouver ! lança-t-elle en s'élançant hors de la pièce.

Elle l'entraîna vers la cellule de crise où Wade et Clayton tentaient de trouver des informations qui seraient passées inaperçues concernant Douglas.

- Vous avez surveillé le téléphone de Douglas ? Celui sur lequel Alicia a envoyé le message ? demanda Kate en entrant.

- Il est toujours éteint, répondit Wade, en désignant d'un regard l'écran voisin du sien, sur lequel s'affichaient les données du téléphone.

- Si Doug attend qu'Alicia le contacte, il a pu se déplacer pour tenter de recevoir un message. Peut-être qu'à un moment cette nuit, le téléphone a capté le réseau.

Kate s'empara de la souris pour rechercher l'historique des connexions au cours de la nuit.

- Là, 2h47. Il a été allumé ! lança Kate.

- Pourquoi on ne l'a pas vu ? s'étonna Clayton, en regardant l'écran avec perplexité.

- Ça a duré dix secondes. Pour le voir, il aurait fallu rester à scruter l'écran.

- On aurait dû vérifier ce matin …, constata Wade, l'air de s'en vouloir.

- Ça veut dire qu'il a eu le message d'Alicia ? demanda Rick, inquiet.

- Probablement, répondit Kate, il sait qu'elle veut qu'il tue Sam.

- On peut localiser le téléphone ? demanda Castle.

- Au moment de sa connexion seulement, expliqua Wade.

- C'est passé par cette antenne-relais là à Wanaque, analysa Clayton. Ça fait un rayon d'environ six kilomètres.

- On va voir si d'autres antennes ont capté le signal, et tenter une triangulation, fit Wade.

- Ok. Au boulot ! Vite ! Je vais prévenir Shaw ! lança Kate depuis le couloir où elle s'était précipitée.

Pendant ce temps-là dans la pièce voisine …

Ryan et Esposito avaient installé le matériel nécessaire à une visioconférence. Maureen Harper avait été conduite dans les locaux de la police de Los Angeles par deux agents fédéraux, et s'apprêtait maintenant à être auditionnée. Le visage de cette femme d'une cinquantaine d'années apparut sur l'écran. Assise entre les agents, elle avait l'air avenante, mais un peu perdue, se demandant sans doute ce qui lui arrivait. Il ne lui avait pas été communiqué les raisons de son audition. Elle savait simplement qu'il s'agissait d'une enquête fédérale.

- Madame Harper, Bonjour. Lieutenant Esposito et voici le Lieutenant Ryan, de la police de New-York.

- Bonjour, répondit-elle, calme, mais soucieuse.

- On ne va pas y aller par quatre chemins, Madame, fit Ryan. Nous enquêtons sur les enlèvements et les meurtres de plusieurs enfants. Actuellement, un petit garçon de trois ans est porté disparu.

La femme écoutait, le regard figé, comme atterrée par le sujet de cette audition. Elle avait l'air de ne pas du tout comprendre le rapport avec elle.

- Nous pensons que celui qui a commis ces atrocités est votre fils, Douglas, lâcha Esposito.

- Je n'ai pas de fils, répondit aussitôt Maureen Harper.

- Madame, sans vouloir vous offenser, nous savons, avec certitude, que vous avez un fils que vous avez abandonné il y a plus de trente ans, alors que vous viviez à Wanaque, New-Jersey avec son père.

Elle baissa la tête.

- Comment savez-vous que cet homme est mon fils ? fit-elle en regardant de nouveau vers la camera.

- L'acte de naissance de Douglas mentionne votre nom, madame, enfin celui que vous portiez à l'époque. Et le logiciel de reconnaissance faciale atteste que vous êtes cette adolescente qui a mis au monde Douglas en 1976. Si un test ADN s'avère nécessaire, nous le ferons. Peut-être serait-il judicieux d'éviter cette procédure pénible, et tenter de sauver rapidement ce petit garçon qui a disparu ?

- Je n'ai pas vu Doug depuis plus de trente ans, répondit-elle d'un ton détaché. Je serais incapable de le reconnaître dans la rue si je le croisais. Comment voulez-vous que je vous aide ?

- Tout ce qui nous intéresse, c'est de savoir où pourrait être Douglas en ce moment. Où pourrait-il avoir emmené cet enfant ? demanda Ryan.

- Le Doug que je connais est un petit garçon de quatre ans. Et vous me parlez d'un tueur psychopathe. Je ne peux pas vous aider.

Le passé de cette femme, sa relation avec son fils, son abandon n'intéressaient pas Ryan et Esposito pour le moment. Tout ce qu'ils voulaient, c'était obtenir rapidement le nom d'un endroit où lancer des recherches. Et cette femme était la seule qui pouvait donner une logique au lieu choisi par Doug pour cacher Sam.

- Sait-il que vous êtes en vie ? Vous a-t-il contacté ? reprit Esposito.

- Non.

- Vous êtes sûre ? insista Ryan.

- Je vous le jure. Je vis ici tranquillement avec ma famille. Je n'ai pas vu Doug depuis que je l'ai quitté, je ne l'ai jamais eu au téléphone, je ne lui ai jamais écrit.

Les gars commençaient à se demander si elle allait pouvoir se révéler utile. Elle n'avait, après tout, partagé que quatre ans de la vie de Douglas. Pourtant pour le psychiatre, ces quatre années étaient certainement les plus merveilleux souvenirs dans l'esprit de ce détraqué. Il y avait donc forcément quelque chose dans ce laps de temps qui influençait les actes de Doug aujourd'hui.

- Y a-t-il un endroit où il aimait aller avec vous ?

- On allait souvent chez une amie qui avait un enfant de son âge. Ils jouaient bien tous les deux.

- Son nom ? le nom de l'enfant ?

- Veronica Brady. Et son fils, Adam.

- Ok. On va vérifier ça, fit Ryan en notant les informations dans son carnet.

- Y'a-t-il un moment particulièrement heureux qu'il aurait passé avec vous dont il pourrait se souvenir ?

- Je n'en sais rien, murmura-t-elle, comme perdue dans un passé trop lointain pour s'en souvenir.

- Tout adulte a dans son cœur un doux souvenir d'enfance. Lui y compris. Alors réfléchissez ! commença à s'énerver Esposito.

- Je voudrais bien vous aider, mais …

- Vous, madame, quels souvenirs heureux gardez-vous de lui ? demanda Ryan, tentant une approche différente.

- Je me souviens de sa naissance bien-sûr, des nuits passés avec lui dans mes bras. De lui jouant avec ses voitures assis dans l'herbe.

- Est-ce qu'il y a un endroit où vous ne seriez allée qu'une seule fois ? Avec lui ? continua Ryan.

- Vous voulez dire comme la fête foraine par exemple ?

- Oui. Ou des vacances. Quelque chose qui l'aurait marqué ? insista Ryan.

Elle se tut quelques secondes pour réfléchir.

- Quand il avait quatre ans, on est allés camper quelques jours.

- Où ? fit Esposito.

- Norvin Green Forest. Ce n'était pas loin de la maison. Mais je n'avais jamais vu Doug si joyeux.

Les gars se regardèrent avec espoir, comme si elle venait de leur donner l'information tant attendue. Ils avaient un lieu à explorer. Ce n'était peut-être pas là qu'il se planquait, mais il y avait une chance.

- Ne bougez pas ! lança Esposito. On revient !

Ils se précipitèrent pour rejoindre la cellule de crise.

- On pense savoir où il se planque ! lança Esposito avec enthousiasme en entrant.

- Norvin Green Forest ! firent en chœur Kate et Rick avec le même sourire satisfait.

- Vous avez le don de m'énerver !

- Comment vous savez ? demanda Ryan, abasourdi.

- Triangulation, répondit Castle, comme une évidence.

- Avec le téléphone de Doug. Ça vient de s'afficher ! fit Wade en montrant la carte de Norvin Green Forest sur le grand écran lumineux.

- Du bout des doigts, Jordan Shaw parcourait la carte pour analyser le terrain du parc de Norvin Green Forest.

- La mère de Douglas a dit qu'ils ont passé quelques jours de vacances là-bas quand il était enfant, reprit Ryan, donc ça correspond.

- Le parc couvre plus de 2000 hectares …, fit Shaw, en scrutant le moindre des détails du relief que représentait la carte, et c'est sacrément escarpé par endroits.

- Il faut envoyer des équipes sur place, lança Beckett.

- Oui, mais on doit arriver à réduire la zone de recherche. Lieutenants Esposito et Ryan, retournez-voir si cette femme arrive à préciser l'endroit où ils ont passé des vacances. Nous, on y va ! lança Shaw avec enthousiasme.

- Ok.


Norvin Green Forest, Ringwood, New-Jersey, 14 heures.

Le bourdonnement de l'hélicoptère ne s'arrêtait pas. Tantôt proche, tantôt lointain, mais il emplissait les oreilles de tous ceux qui s'acharnaient à trouver Sam depuis près de trois heures. La musique angoissante de ce bourdonnement incarnait néanmoins l'espoir de retrouver le petit garçon. L'hélicoptère arpentait les zones les plus escarpées, méthodiquement, tentant d'apercevoir quelque chose d'inhabituel depuis les hauteurs. Au sol, plusieurs équipes de policiers et de fédéraux, une centaine d'hommes au total, arpentaient le parc, hectare par hectare, ratissaient les sous-bois, les fossés, les escarpements les plus inaccessibles.

Le poste des garde-forestiers avait été pris d'assaut par les équipes d'experts à la recherche d'indices, de traces. Il avait été attesté que c'était ici que le téléphone de Douglas avait capté le message d'Alicia. Des équipes cynophiles avaient vu les chiens reconnaître l'odeur de Douglas aux abords du distributeur automatique grâce à un vêtement récupéré chez lui. Mais l'espoir avait été de courte durée, car les chiens avaient vite perdu la piste, les multiples senteurs de la forêt brouillant leur odorat. La voiture de Douglas avait été retrouvée dans un chemin à quelques centaines de mètres du parc. Tous savaient désormais qu'ils cherchaient Sam au bon endroit. Ici, à Norvin Green Forest.

Le poste de commandement avait été installé à l'entrée du parc. Les secours avaient pris place, prêt à agir au plus vite. Différentes polices locales prenaient part aux recherches, et avaient été réquisitionnées pour bloquer les accès au parc, contrôler les routes qui l'entouraient, interroger les promeneurs. Rien n'était laissé au hasard. Malgré tous les efforts de Jordan Shaw pour agir dans la discrétion, en pleine journée il avait été difficile de tenir les médias à l'écart. Et plusieurs journalistes attendaient des informations croustillantes derrière le cordon de sécurité, se contentant pour l'instant de ressasser les mêmes commentaires mêlant espoir et inquiétude.

Perdus au beau milieu de la forêt, l'équipe de Shaw était éreintée. La chaleur était éprouvante. La forêt dense agissait comme une chape de plomb empêchant l'air de circuler. Ils étaient tous recouverts de sueur et de poussière.

Penchée sur la carte avec Ryan, Kate crayonnait les espaces déjà explorés. Ils avaient l'impression d'avoir à peine avancés depuis le début des recherches, tant le relief était difficile d'accès dans la zone qui leur avait été attribuée. Shaw était sur son talkie-walkie en train de communiquer leur avancée aux autres équipes. Sorenson était là, les mains sur les hanches, le regard perdu dans la forêt. Il avait insisté auprès de Jordan Shaw pour participer aux recherches, sûrement pétri de culpabilité. Elle avait accepté, même si sa présence au sein de l'équipe avait d'abord jeté un froid.

Rick s'adossa à un arbre, transpirant. Il se saisit de la gourde et avala une bonne gorgée d'eau.

- Rappelez-moi de me remettre au sport ! lança-t-il en soupirant.

- T'es trop vieux pour le sport, mec ! railla Esposito qui continuait à battre les fourrés avec un morceau de bois, disparaissant petit à petit derrière les arbres.

- C'est ça, hors de ma vue, âme perfide …, marmonna Rick, en tentant de respirer une large goulée d'air.

Kate tendit à la carte à Ryan, qui se vantait d'être expert en orientation, et rejoignit Rick.

- Tiens, bois …, lui fit-il en lui tendant sa bouteille d'eau.

- Merci, répondit-elle en s'exécutant.

- Ça fait du bien, soupira-t-elle.

- Ça va ? Pas de bourdonnement ? Mal de tête ?

- Ça va, Castle, sourit-elle.

Il tendit la main sur sa joue transpirante pour essuyer une trace de poussière, et en profita pour la caresser du bout du pouce. Elle répondit à son geste tendre par un regard plein de douceur.

Shaw s'approcha d'eux, et sortit une barre de céréales de sa poche.

- Mangez-ça Beckett ! ordonna-t-elle.

- Mais ça va très bien. Je n'ai pas faim.

- On en a peut-être pour des heures encore dans cette forêt. Alors, mangez ! fit Shaw en lui collant la barre de céréales dans la main.

- Entre vous et Castle, je suis servie, ironisa Kate.

- Elle a raison, fit Rick, alors que Shaw s'éloignait déjà vers Ryan pour étudier la carte.

- Je sais qu'elle a raison …, soupira-t-elle en bougonnant, avant de mordre dans sa barre de céréales.

Elle n'avait pas l'intention de se sentir mal de nouveau, surtout ici, en pleine forêt avec toute l'équipe autour d'elle.

- Allez ! On y retourne ! lança Shaw. Deux secteurs à l'ouest ont été ratissés. Il n'y a rien. On va s'orienter un peu plus vers l'est.

Au même moment, l'hélicoptère passa au-dessus d'eux dans un bourdonnement assourdissant, les enveloppant dans un nuage de poussière tourbillonnant. Ils se bouchèrent les oreilles, et se protégèrent les yeux de leur bras, le temps que l'hélicoptère s'éloigne.

Puis ils se remirent en marche, s'enfonçant toujours plus profondément dans la forêt. Le relief était de plus en plus accidenté, et la moindre pente, si minime soit-elle, commençait à tirer sur leurs jambes, et à accentuer leur essoufflement. Il fallait faire attention à chaque pas, pour ne pas se prendre les pieds dans les branchages, glisser sur les rochers. Tous leurs esprits étaient tendus vers le même objectif : trouver Sam vivant. Ils marchaient en silence, attentifs au moindre bruit qu'ils auraient pu percevoir. Une voix d'enfant. Un rire. Un cri. Un mouvement. Ils guettaient, avec espoir, un signe émanant de cette forêt.

Au même instant, en haut d'un escarpement rocheux …

Cela faisait plusieurs heures maintenant que Doug avait commencé à entendre le bourdonnement lointain de l'hélicoptère. Au début, il ne s'en était pas inquiété, tant le bruit n'était qu'un murmure. Et puis plus le temps passait, plus le murmure grossissait, se rapprochait. Il avait fini par apercevoir au loin dans le ciel l'origine du bruit : un hélicoptère qui semblait opérer des mouvements rotatifs réguliers, comme si ses occupants inspectaient méthodiquement la profondeur de la forêt.

Il avait compris ce qui était en train de se passer. Les flics avaient trouvé qu'il se planquait ici. Comment ? Il l'ignorait. Peut-être avaient-ils trouvé la voiture. Mais comment. Il réalisa qu'il ne servait à rien de chercher à comprendre. Il fallait réagir sans perdre son sang-froid. Bizarrement, il n'était pas affolé. Il commença par démonter la tente, la roula et l'envoyer valser dans les branchages. Il fallait être le moins visible possible depuis le ciel.

- Viens par-là Sam ! lança-t-il à l'enfant qui scrutait le ciel, la tête en arrière, pour chercher d'où venait le bruit qu'il entendait.

- Hélico ! s'écria le petit garçon en pointant du doigt au loin la silhouette de l'hélicoptère.

- Oui. Viens, Sam.

Le petit garçon courut vers lui, et sauta dans les bras qu'il lui tendait. Il l'emmena s'installer sous les arbres, plaqués contre des rochers, à couvert. Là, si l'hélicoptère venait à survoler la zone, ils ne seraient pas visibles.

- Cherche s'il y a des scarabées et des fourmis, ici, lui lança Doug en lui montrant une petite motte de terre.

Sam s'exécuta, tout content. Il fallait l'occuper pour qu'il ne bouge pas, et ne fasse pas de bruit. Lui, ne savait que faire. Que décider. Fuir ? Mais où. La forêt devait grouiller de flics. Le seul endroit par lequel il pouvait tenter de fuir était le ravin profond de plusieurs dizaines de mètres. Mais avec Sam dans les bras, la mission s'avèrerait difficile. Et s'il laissait Sam ici ? Les flics le trouveraient, et lui serait déjà loin. Mais le temps qu'ils trouvent Sam, le gamin avait le temps de se blesser, de tomber dans le ravin. Il ne voulait pas que Sam meurt ainsi. Il lui ressemblait trop. Il voulait lui apprendre à traquer les bestioles. Un instant, il se prit à imaginer qu'il pourrait le garder pour toujours.

Il savait que les flics ne lâcheraient rien tant qu'ils n'auraient pas retrouvé l'enfant. Rester ici était une mission suicide. Alicia. Qu'est-ce qu'elle lui demanderait de faire en de telles circonstances ? Pour elle, seul le jeu comptait. Il aimait lui aussi le jeu du chat et de la souris avec les flics. Mais il sentait la souricière se refermer sur lui. Aileen. Carrie. S'il parvenait à s'enfuir, les reverrait-il un jour ? Peut-être, quand elles auraient grandi. S'il se faisait prendre, il passerait sa vie en prison. Ses filles ne lui pardonneraient jamais. Et Alicia. S'il fuyait, il pourrait la retrouver. Elle était maligne, elle trouverait forcément un moyen. Elle ne l'aimait pas elle non-plus, mais elle aimait le manipuler pour ses petits jeux macabres. Elle avait trouvé en lui un partenaire de jeu idéal. Il était persuadé qu'elle reviendrait à lui tôt ou tard. Pour jouer. Tout à coup, il fut pris d'une terrible angoisse à l'idée de perdre Alicia, de ne plus la revoir, de ne plus sentir son parfum envoûtant. Cette terreur qui l'assaillit était incontrôlable. Il se leva, alluma une cigarette et se mit à tourner en rond nerveusement à côté de Sam. Il aurait dû le tuer plus tôt dans la matinée, et s'enfuir. Alicia allait le maudire. Sam avait été si adorable toute la matinée qu'il n'avait pu s'y résoudre. Et puis il n'avait aucun moyen de l'endormir pour le tuer en silence. Il n'avait jamais tué un être humain conscient. Il avait tenté à un moment de le prendre par les épaules, l'avait regardé, mais n'avait pas pu supporter le regard de l'enfant. Il lui était impossible de tuer Sam s'il avait les yeux ouverts. Il s'était résolu à attendre qu'il dorme. Il aurait pu l'assommer, mais cette pensée lui faisait mal au cœur. Il avait passé la matinée à tergiverser, son esprit se maudissant d'avoir une conscience.

Il se perdait dans ses pensées, ressassant toujours la même chose, cherchant une idée lumineuse. S'enfuir avec Sam. Prendre le risque de descendre dans le ravin. Il n'allait pas avoir le choix.