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DEUXIÈME COUPLET
Le premier des trois esprits
OoOoOoOoOoO
- Hijikataaaaaa...
Le vice-commandant fronça les sourcils dans son sommeil.
- Hijikataaaaaa...
En grognant, il se retourna.
- Hi-ji-ka-taaaaaa !
Tiré de son sommeil, l'interpellé ouvrit péniblement les paupières, pour se retrouver avec une paire d'yeux pourpres à quelques millimètres des siens.
- AAAAAARGGH !
Hijikata bondit de son futon, glissa en arrière, continua à reculer sur les fesses et les coudes jusqu'à heurter rudement un meuble derrière lui, lui faisant danser des étoiles devant les yeux.
- Ah, enfin, tu es réveillé.
Il dut cligner des yeux plusieurs fois pour retrouver sa vision troublée, et finit par reconnaître la personne agenouillée auprès de sa couche.
- Sougo... connard ! C'était la fois de trop, cette fois tu vas devoir en répondre, tu...
Il s'interrompit en s'apercevant de ce que portait son jeune subordonné.
- En plus, tu t'es remis à ta saloperie de magie noire ? s'exclama-t-il.
Sougo était vêtu d'un long vêtement blanc, pieds nus en dépit du froid, la tête coiffée d'un simulacre de couronne où brûlaient une poignée de bougies.
- Toujours des accusations, Hijikata-san. Si j'avais voulu t'ensorceler, te tuer ou te raser la tête, je l'aurais fait pendant ton sommeil au lieu de te réveiller, lui assura Sougo.
Hijikata se tâta quand même le crâne par prudence pour vérifier que ses cheveux étaient toujours là, avant de s'avancer vers lui d'air air menaçant.
- J'en ai rien à faire, cette fois je vais...
Il tenta d'empoigner le jeune homme, mais ses doigts se refermèrent sur l'air. Incrédule, il regarda ses mains vides et l'endroit où s'était tenu Sougo une seconde auparavant.
- Ah là là, toujours aussi impulsif, dit la voix ennuyée du capitaine derrière lui, rien d'étonnant à ce qu'il ait fallu faire quelque chose...
Le vice-commandant se retourna prestement : Sougo était bien là, les main dans le dos, le dévisageant toujours sans expression particulière. Hijikata eut un mouvement de recul instinctif : le sale gosse avait toujours été rapide, mais là...
- ...Néanmoins, même pour toi, ça reste excessif. On n'était pas censé te faire annoncer ma venue ?
- Ta venue ? répéta Hijikata, irrité. Je m'en souviendrai si j'avais eu rendez-vous avec toi après une heure du matin !
- Pardon, Hijikata-san, mais il est tout juste minuit.
- Qu'est-ce que tu...
Il regarda par réflexe son réveil, et constata qu'il avait raison. Comment était-ce possible ? Il était pourtant sûr qu'il était plus tard que ça quand il s'était endormi. Il se souvint soudain de sa visite nocturne... Non, son rêve, ça ne pouvait être qu'un rêve...
- Même juste ça, il a foiré, commenta Sougo comme s'il lisait dans ses pensées. Je le savais que c'était un choix pourri. C'est pourtant pas compliqué de dire « tu vas recevoir la visite de trois esprits ».
- Je rêve encore, c'est pas possible, marmonna Hijikata pour lui-même. Mais c'est surtout le message qui est pourri, ajouta-t-il à l'attention de son visiteur. Tu me parles de trois esprits, et j'ai devant moi quelqu'un qui n'en a pas.
- Faire toi-même de l'esprit ne t'en donnera pas davantage. Bon, peu importe, mon temps est limité, alors autant faire ce pour quoi je suis venu.
Comme s'il le sortait du néant, Sougo tira de derrière son dos son énorme bazooka et le pointa aussitôt vers Hijikata. Avant que celui-ci ait pu faire un geste, il avait tiré.
BLAM !
La roquette lui heurta le ventre ; il se sentit décoller, la détonation écrasant ses tympans, mais il retomba presque aussitôt sur un sol enneigé et, plus étonnant encore, tout à fait indemne, à part sa tête qui vibrait encore, probablement un énorme hématome au ventre et le souffle coupé par l'impact.
Il se releva d'un bond et regarda autour de lui : il n'était plus dans le quartier général du Shinsengumi. Tout autour, il n'avait que la campagne. La ville n'était visible nulle part à l'horizon. En revanche, Sougo se tenait à quelques pas de lui, le canon de son arme encore fumant, les bougies sur sa tête étant la seule source de lumière en dehors de celle de la lune, lui donnant l'allure d'une luciole géante et sadique.
- Que... Quoi... Qu'est-ce qui s'est passé ? Comment tu as fait ça ?
Sougo montra le lance-roquette en réponse
- Un moyen de transport rapide. Très pratique, et très agréable à utiliser.
- Très agréable ? Parle pour toi, parce que pour moi... Mais qu'est-ce que je raconte, on s'en fout, tu ne réponds pas du tout à ma question, qu'est-ce que c'est que cette folie ?
- Ça n'a rien d'une folie, et je ne te le dirai pas souvent, Hijikata-san, mais tu n'as rien à craindre.
Le jeune capitaine s'avança à ses côtés, désarmant son arme en la faisant glisser dans son dos, et le regarda avec un sourire aux lèvres.
- Ce soir, je serai pour toi l'esprit des Noëls passés.
Hijikata le regarda comme pétrifié, la bouche ouverte, d'où seul le filet de buée qui s'en échappait prouvait qu'il était encore vivant.
- Tu reconnais cet endroit ? demanda Sougo en désignant le paysage d'un geste de son bras libre.
Les yeux de son aîné bougèrent de droite à gauche ; celui-ci ferma la bouche en plissant les yeux quand il reconnut effectivement l'endroit.
- Mais c'est... Nous sommes à côté de mon village... Celui où je suis né...
Comment était-ce possible ? Si c'était de nouveau un rêve, il était très réaliste. Où était-ce une dernière vision avant la mort, après s'être pris la roquette de Sougo ? Si c'était le cas, il vivait une agonie bien longue après s'être pris un tir quasiment à bout portant.
- Viens, dit Sougo en commençant à marcher sur le chemin. C'est bien par là, non ?
Comme dans un rêve même s'il était de moins en moins sûr que ce soit le cas, Hijikata le suivit mécaniquement. Ils ne marchèrent pas longtemps avant d'arriver aux premières maisons : c'était les habitations les moins aisées, isolées du cœur du village. Tous deux s'arrêtèrent à quelques pas de l'une d'elle, dont l'intérieur était éclairé.
- Tu ne vas pas t'approcher pour voir ?
Sougo n'attendit pas sa réponse, et s'approcha lui-même de la fenêtre. Hijikata le suivit et se sentit trembler en posant ses mains sur le rebord de la fenêtre, sachant très bien où ils se trouvaient et, même si ça défiait toute logique, ce qu'il allait voir.
L'intérieur était à la fois chauffé et éclairé par un petit poêle au centre de la pièce. L'ensemble était pauvrement meublé, une table basse et deux coussins élimés poussés dans un coin, une chaise en bois rongé et un vieux placard constituant le seul mobilier. Néanmoins, en dépit de la modestie des lieux, on avait visiblement tenté de les enjoliver aux couleurs de la saison : des branches de houx sauvage étaient réunies en bouquet suspendus au placard ou en guirlandes accrochées au-dessus des portes. Une corbeille pleine de pommes de pins et de marrons reposant dans un cocon de mousse et de lichen était posée sur la table et un bouquet de roses de Noël réunies dans un pot de terre cuite faisant office de vase était posé près d'un futon installé près de la seule source de chaleur de la pièce, sur lequel était étendue une femme qui devait à peine avoir plus de vingt ans. Sa peau était pâle, ses cheveux ternes étalées sur l'oreiller. Les yeux mi-clos, elle semblait faible et somnolente.
Sougo n'avait jeté qu'un bref coup d'œil vaguement curieux à l'intérieur avant de reporter son attention sur Hijikata. Sa peau était au moins aussi blanche que celle de la femme souffrante étendue à l'intérieur ; ses ongles étaient enfoncés dans le bois du panneau de la fenêtre pour empêcher ses mains de trembler, une boule s'était formée dans sa gorge et sa bouche s'ouvrait et se refermait sans laisser échapper un son, juste des nuages de buée témoignant de son souffle devenu erratique. Il se souvenait de cet endroit, de chaque détail, malgré la distance, malgré le temps. Parce que c'était, avait été, sa maison, son premier foyer, et la femme étendue celle qui lui avait donné la vie. Lorsqu'une porte s'ouvrit au fond de la pièce, il savait très bien qui allait la franchir, sans y être pour autant préparé. Un petit garçon, qui ne devait pas avoir plus de quatre ou cinq ans, aux jolis yeux bleu foncé et aux cheveux noirs en bataille, entra en devant pousser la vieille porte de l'épaule, sa main droite tenant un seau de charbon et la gauche une assiette qu'il s'efforçait de ne pas renverser.
L'enfant avisa les yeux clos de la femme, puis posa prudemment son chargement avant d'ouvrir le poêle qu'il alimenta avec une petite pelle rouillée en piochant dans son seau. Une fois la besogne terminée, il se retourna vers la jeune femme et, bien qu'ils n'entendirent rien, les deux spectateurs de la scène virent ses lèvres bouger lorsqu'il l'appela à voix basse. Ses yeux s'ouvrirent, elle le regarda et lui sourit. Le garçonnet lui sourit en retour et lui tendit la petite assiette qu'il avait préparée, tout fier de lui. Elle rit, attendrie en regardant le petit gâteau de Noël maladroitement confectionné par des mains d'enfant. Son sourire se mua soudain en inquiétude lorsqu'elle saisit les petites mains et constata qu'elles étaient pleines de griffures. Il les retira, lui offrant un sourire rassurant. À l'extérieur, le vice commandant forma silencieusement sur ses lèvres les mots qu'il avait dit il y avait bien des années de cela, en même temps que l'enfant qu'il avait été : ce n'est rien, ne t'inquiète pas. Il savait d'où elles venaient, il se les était faites en tressant les guirlandes de houx piquant qu'il avait fabriquées pour égayer leur pauvre logis. Sauf cette coupure près du pouce, celle-là, c'était en préparant le gâteau. Ça avait fait mal, mais il n'avait regretté ni l'un ni l'autre en voyant le grand sourire charmé de sa mère lorsqu'elle avait découvert en ouvrant les yeux les décorations si simples mais faites avec tant de cœur.
Un mouvement à sa gauche lui rappela soudain la présence de Sougo. Les bougies brûlaient toujours sur sa coiffe sans visiblement couler ou se réduire, formant comme un halo autour de sa tête. Il regardait à nouveau l'intérieur de la maison, et cette fois, le Hijikata adulte ne le quitta pas des yeux avant qu'il ne reporte son attention sur lui. Il s'attendait à toute réaction de la part du capitaine devant ce qu'il venait de voir. Celui-ci se contenta de le fixer intensément, comme s'il voulait sonder son âme, avant de regarder à nouveau par la fenêtre et de déclarer, très simplement :
- Vous n'aviez pas grand-chose, on dirait.
- … Cela nous suffisait. Nous n'avons jamais eu besoin de plus.
- Tu avais l'air heureux. Moins crispé. Moins chiant. Les responsabilités ne t'ont pas réussi.
- Les responsabilités ? s'exclama Hijikata. Tu penses que je manquais de responsabilités ?
Il regarda à nouveau l'enfant qu'il avait été, qui partageait le gâteau avec sa mère, l'un et l'autre souriant toujours.
- J'avais l'impression... d'avoir le monde à protéger.
- Une impression qui n'a pas trop changé, j'ai l'impression.
- Sans doute.
- Mais il semblait qu'à l'époque, tu savais apprécier ce que tu protégeais.
Hijikata lui tourna brusquement le dos, ne voulant plus voir son jeune lui-même qui riait avec sa mère, ni que Sougo voie ses yeux qui avaient commencé à devenir humides.
- J'en ai assez vu. A-t-on besoin... De rester ici ?
- Non, je crois aussi que ça suffira.
Sans l'avoir vu venir, son vice-commandant se retrouva à nouveau avec le canon du bazooka pointé sur lui.
BLAM !
Détonation, souffle coupé et bientôt plus d'estomac si ça continuait, il se retrouva à nouveau face dans la neige. Lorsqu'il se redressa, il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour reconnaître l'endroit où ils se trouvaient à présent.
- Aaah... Tu exagères, enfoiré, articula-t-il péniblement en se tenant les côtes pendant qu'il se redressait. On est pas loin, on aurait pu marcher.
- C'est bien plus drôle comme ça, rétorqua Sougo en rangeant son arme. Et puis, marcher ne suffira pas du point de vue temporel.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Tu ne devines pas ?
Il désigna la bâtisse près de laquelle il se trouvaient.
- Allons voir, alors.
À nouveau, Hijikata suivit Sougo qui, à l'évidence, savait parfaitement où il allait. Les lieux n'avaient rien à voir avec la pauvre maison qu'ils avaient quitté : celle-là était celle de riches propriétaires terriens, et le choix d'une fenêtre à laquelle coller son nez était bien plus vaste. Mais Sougo n'hésita pas, et l'entraîna vers l'une d'elle derrière laquelle ils s'installèrent pour épier l'intérieur. Et Hijiikata sentit aussitôt son cœur se serrer dans un étau : il se voyait lui-même, avec quelques années de plus que dans la maison de sa mère, mais ce n'était pas la raison de son émotion. Faisant face à un grand sapin garni de décorations lumineuses qui trônait au milieu de la pièce, et que son jeune lui regardait avec des yeux brillants d'admiration, il reconnut sans mal son frère aîné Tamegoro. Même de dos, il n'aurait pas pu s'y tromper. Dressé sur la pointe des pieds, il tentait avec peine d'accrocher une étoile au sommet de l'arbre. Il finit par renoncer, manquant définitivement d'une bonne quinzaine de centimètres, et se retourna face au jeune Hijikata, ainsi qu'à l'adulte qui ressentit un pincement au cœur en revoyant son sourire. Cela faisait longtemps, si longtemps qu'il ne l'avait pas vu. Il n'avait pas changé en vieillissant, peu importe les rides, les cheveux blancs ou ses yeux morts. À nouveau, il n'entendait rien, mais il se souvenait de ce qu'il lui avait dit en lui tendant l'étoile : qu'il aurait bien besoin d'un peu d'aide. Il se vit se saisir de l'étoile et sauter en riant sur le dos de son frère accroupi devant lui avant de se hisser sur ses épaules. Tamegoro se pencha avec précautions sur le sapin, tâchant de ne pas se piquer pendant que l'enfant tendait autant que possible le bras en avant et s'appliquait à fixer l'étoile à la plus haute branche.
- Alors c'est lui, ton frère, dit Sougo, se rappelant soudainement à sa présence. Il te ressemble pas mal, plus que les deux Sasaki en tout cas. Et niveau caractère, ça donnait quoi ?
- C'est quoi, ces questions, marmonna Hijikata dont les yeux commençaient sérieusement à piquer.
Il se détourna pour les essuyer discrètement.
- C'était quelqu'un de bon, répondit-il simplement. Le seul qui l'ait été pour moi dans cette maison.
- Je vois ça...
Sougo regardait toujours à l'intérieur, intéressé. Il y avait d'autres personnes dans la pièce, et ils purent voir chacune d'elle, à un moment ou à un autre, jeter au futur vice-commandant un regard en coin désapprobateur ou méprisant.
- On dirait un amanto dans une réunion du Jouishishi, commenta-t-il.
- Ça t'amuse, on dirait...
- Possible. Mais pourquoi ça te vexe ? Tu as l'air de t'en foutre. Enfin, ce toi-là a l'air de s'en foutre, précisa-t-il en montrant le jeune Hijikata qui jouait avec son frère à l'intérieur.
Une domestique entra en portant un plateau de sucreries ; ignorant totalement l'enfant et son regard gourmand, elle lui passa devant et en proposa à Tamegoro. Celui-ci la remercia poliment, avant de lui prendre le plateau des mains et de se baisser pour que son petit frère se serve le premier.
- Ils n'ont aucune importance. J'avais Tamegoro, ça me suffisait. Il était tout pour moi.
Il ajouta à voix plus basse :
- Et je n'ai pas pu le protéger...
- Tout a changé ce jour là ?
- À ton avis ?
- Et pour lui ?
Hijikata détacha le regard de son frère pour regarder Sougo.
- A-t-il changé pour autant ? Aurait-il été triste le Noël suivant ? Est-ce qu'il a cessé de sourire comme il le fait ?
La vision de son frère lorsqu'il était retourné le voir, cette unique fois avant de partir à Edo, lui revint à l'esprit.
- Non, dit-il dans un murmure. Ça ne l'a pas changé.
- Lui a protégé ce qu'il voulait, je suppose. La différence avec toi, c'est qu'il aime visiblement passer du temps avec ce qu'il veut protéger. Je t'avoue que j'ai du mal à me mettre à sa place là, mais bon... T'es son frère, ça doit jouer, j'imagine.
C'était vrai, Tamegoro avait toujours paru chérir chaque seconde passée en sa présence, sans se couper de lui même quand lui-même s'éloignait. À nouveau, il se retourna. Les larmes qu'il avait tenté de retenir étaient trop fortes, ses yeux s'étaient embués malgré lui.
- Sougo... Pourquoi tiens-tu à me montrer ça ? C'est pas la forme de sadisme que tu emploies, d'habitude. Partons, s'il te plaît.
Il n'eut pas de réponse. Mais l'instant d'après, il sentit une main se poser avec douceur sur son épaule. Il se retourna avec surprise : mais ce fut pour se trouver face au canon béant du bazooka.
BLAM !
- Ah, putain, par surprise comme ça... Enfoiré...
- Désolé, Hijikata-san, répondit Sougo qui ne semblait que moyennement désolé, mais comme je te l'ai dit, je ne dispose que d'un temps limité. Et il y a encore un endroit que tu dois voir.
- Encore un Noël ?
- Je suis l'esprit des Noëls passés, alors à ton avis ?
Refroidi de son émotion par l'association douloureuse et humiliante de la roquette et de sa face s'écrasant dans la neige, Hijikata se redressa en s'apprêtant à lui lancer une réplique cinglante, qu'il oublia aussitôt qu'il eut reconnu l'endroit.
- Mais... Nous sommes à...
- Évidemment. Alors, tu viens voir ou tu restes à faire des anges dans la neige ?
Il n'entendit pas le sarcasme, couvert par une sorte de bourdonnement dans ses oreilles. Sougo semblait aussi empressé qu'il pourrait lui-même l'être cette fois-ci, et il savait bien pourquoi. Il s'arracha au sol et le suivit jusqu'à la fenêtre éclairée de la petite maison près de laquelle ils se trouvaient, où ils se penchèrent en même temps. Malgré le froid et ses vêtements rendus humides par toutes ses chutes dans la neige, Hijikata sentit aussitôt une sensation de chaleur se répandre dans son corps.
Malgré la fenêtre fermée, il pouvait entendre les rires et les éclats de voix tant ils étaient clairs dans son esprit. Ici aussi, un grand sapin décorait la pièce ; sautillant tout autour, une version miniature du sadique qui se tenait à côté de lui y accrochait les décorations qu'il piochait dans une vieille boîte en carton posée sur une chaise, riant et parlant avec – le cœur d'Hijikata se contracta à cette vision – Mitsuba qui s'affairait à démêler des guirlandes. Elle était identique à son souvenir : il entendit comme s'il était dans la pièce son rire clair comme le cristal, plongé dans son sourire si doux, son regard pétillant de joie de vivre qu'aucun des signes de fatigue qui essayaient d'étirer son visage pâle ne parvenait à ternir. Elle avait revêtu un kimono festif ajusté à sa silhouette menue, et ses cheveux châtains relevés au-dessus de sa nuque dévoilaient son cou dont il connaissait chaque courbe par cœur.
Il était si pris à la contempler qu'il oublia qu'il était lui-même dans un coin de la pièce, et ne s'en souvint qu'en percevant un mouvement en périphérie de son champ de vision. Il arracha son regard de la jeune femme pour se voir assis dans un coin de la pièce, les regardant faire d'un air détaché, ses mains coupant distraitement des légumes pour le repas du soir. À quoi pensait-il à ce moment-là ? Il ne se souvenait pas... Il savait avoir eu une pensée triste, à plusieurs moment, pour son frère, qu'il avait néanmoins pensé mieux sans lui. C'était donc moins un sentiment de regret que de manque, mais qui s'effaçait dès qu'il croisait le regard d'un des membres de la maison. Oui, même le petit Sougo, ne serait-ce que parce que ce démon réclamait une attention pleine et entière quand il décidait de s'intéresser à lui ! À part ça, il ne se souvenait pas. Peut-être... à rien d'important au fond. Son expression indifférente et distante avait beau dire l'inverse, il s'était probablement senti assez bien pour ne pas ruminer.
Grâce à leur présence, à leur chaleur, il s'était senti là à sa place, une place que, même s'il n'aurait jamais voulu l'admettre, il n'aurait voulu échanger pour rien au monde. Une place qu'il savait être la sienne, même s'il s'était répété avec toute la mauvaise foi du monde qu'il devait mettre la main à la pâte pour la légitimer.
Achevant d'accrocher une guirlande, et comme si elle avait senti son regard sur sa nuque, Mitsuba se retourna vers son lui adolescent, pour le voir aussitôt absorbé dans la découpe de ses légumes comme si c'était la tâche la plus importante au monde. Elle sourit d'un air amusé, mais ne fit aucun commentaire et reporta son attention sur son petit frère qui lui tendait la dernière décoration, l'étoile du sapin. Elle se dressa sur la pointe des pieds, mais comme Tamegoro, ne put atteindre sa cime.
- Il n'y aura qu'à demander à Kondo-san, lut le Hijikata adulte sur ses lèvres, sa voix résonnant dans sa mémoire. Je ne vois que lui d'assez grand.
- Oh... Mais je voulais le finir pour lui faire la surprise ! répondit la voix enfantine dont il se souvenait aussi, peut-être plus haut perchée dans ses souvenirs qu'en réalité.
- Je comprends, Sou-chan, mais je ne vois rien d'assez haut que nous pourrions approcher pour monter dessus...
Le petit garçon parcourut comme elle la pièce du regard, et un sourire machiavélique s'étira sur ses lèvres lorsqu'il se posa sur l'adolescent qui faisait toujours mine d'être passionné par son travail.
- Je crois que j'ai trouvé.
Profitant du fait qu'il ait eu la tête baissée, il se faufila derrière lui, prit un peu d'élan et lui bondit sur le dos, sous le cri de surprise puis de douleur du jeune Hijikata, son cadet s'étant accroché à la seule chose à portée de sa main, à savoir ses cheveux. À l'extérieur, sa version adulte fusilla du regard le jeune homme à sa droite.
- Ça fait mal, enfoiré !
- Fragile, se moqua Sougo.
Il semblait beaucoup s'amuser. Regardant à nouveau à l'intérieur, ils virent que Mitsuba s'était empressée d'intervenir.
- Sou-chan, lâche-le tout de suite, tu vois bien que tu lui fais mal !
- Attend, attend, va juste un peu à gauche, Hijikata, et attention à la table !
- Petit crétin, je vais te jeter par la fenêtre !
- Après, la fenêtre est à droite, à gauche pour l'instant !
- Sou-chan ! Excuse-toi tout de suite ! Ce n'est pas ainsi qu'on demande un service !
- Désolé, Hijikata-san. Tu veux bien aller au sapin maintenant ?
- Ça suffit, laisse-le tranquille, imposa Mitsuba qui avait tendu les bras pour le faire descendre. Tu demanderas normalement la prochaine fois.
- C'est bon ! s'exclama Hijikata en s'éloignant brusquement en direction de l'arbre. Je préférerais éviter qu'il y ait une prochaine fois !
- Tu es vraiment gentil, Toushirou-san, lui dit-elle en souriant de nouveau. Sou-chan, je n'ai rien entendu.
- Un peu plus près, tu as peur de te piquer ou quoi ?
- Sou-chan !
- Oui, oui, merci Hijikata, consentit-il à répondre en parvenant à fixer l'étoile.
- Comment, avec ton regard adulte, tu pourrais encore nier quel petit monstre tu étais ? commenta aigrement le vice-commandant
- Hé, je t'ai vu faire la même chose avec ton propre frère il y a dix minutes.
- Rien à voir ! Je ne lui ai pas sauté dessus par surprise et je ne lui ai pas arraché la moitié des cheveux !
- Parce qu'il avait les cheveux courts.
- Ta mauvaise foi va devenir plus légendaire que ton adresse au sabre. Et puis, c'était mon frère. Ne compare pas ce qui n'est pas comparable.
- Pas comparable, vraiment ?
Il puisa dans toute sa réserve de bile pour trouver de quoi lui cracher une dénégation bien salée ; il fut le premier surpris de constater, face à son regard ancré dans le sien, de ne pas y trouver le nécessaire. Troublé, fâché contre lui-même, il se détourna et replongea son regard par la fenêtre. L'étoile installée, Sougo avait fini par le lâcher et avait filé de la pièce pour échapper à une probable riposte. Il s'était alors laissé tomber sur une chaise pour bouder, quand Mitsuba s'était approchée et avait saisi en douceur ses cheveux pour réparer un peu « le désordre sans nom qu'y avait mis son frère » en s'excusant de son comportement. Il s'était figé, comme un rapace à qui on aurait couvert les yeux, et s'était laissé faire sans un mouvement, se contrôlant comme il le pouvait pour garder une respiration régulière tandis qu'elle passait les doigts dans sa chevelure pour la remettre en ordre avant de refaire sa queue de cheval. On aurait pu faire cuire des œufs sur ses joues écarlates, et le résultat n'aurait rien eu à envier aux tamagoyakis d'Otae question cuisson.
Revoyant la scène de l'extérieur, Hijikata sentit qu'il était devenu aussi rouge que son homologue adolescent.
Il redescendit instantanément sur terre quand se rappela qui se tenait à ses côtés : Sougo avait paru amusé par ces souvenirs bien innocents qu'ils avaient en commun, mais il doutait de le voir apprécier la découverte de celui-ci dont il ne connaissait pas l'existence et qui avait tout pour avoir sa désapprobation. Mais lorsqu'il tourna la tête avec une appréhension bien légitime, Hijikata put voir un Sougo toujours souriant – un vrai sourire, pas celui porteur de mille morts qui avait été la dernière vision de tant de criminels – avec dans l'œil ce qui ressemblait à de la nostalgie.
- J'aimerais y être encore, dit-il.
- Vraiment ? répondit prudemment son aîné en pensant : pour y faire quoi ? Ou plus précisément, pour me faire quoi ?
- Il est probable qu'à l'époque, je n'aurais pas pensé de la même manière, admit-il, ayant visiblement deviné ses pensées. Mais je serais effectivement d'une mauvaise foi légendaire si je prétendais que si on m'offrait une nouvelle journée avec Ane-ue, je la refuserais si la condition n'était que ta présence avec nous. Même si elle incluait d'être un ange avec toi, je le ferais avec plaisir.
Sougo continua à sourire avec sincérité en replongeant son regard à l'intérieur.
- Ne vas pas prendre ça pour des regrets. Je suis heureux d'avoir ces bons souvenirs. Je sais bien que c'est juste une date sur un calendrier, mais le propre des hommes est d'être toujours pressé et de remettre à plus tard ce qui est pourtant le plus important. Et quand on se rend compte que ça l'est, il est en général trop tard.
Il le regarda à nouveau.
- J'ai pas raison ?
Hijikata ne formula aucune réponse, mais aucun des deux n'en avait besoin. Ses yeux parlaient pour lui.
- C'est pour ça que je trouve que ce n'est pas si mal fait. D'avoir une date inscrite dans nos agendas surchargés qui nous impose de prendre le temps de passer du temps avec nos proches. Et de se construire ces souvenirs. Plus tard, on pourra toujours se dire, comme tout le monde finit par se dire, que ce n'était pas assez, qu'on aurait eu besoin de plus de temps comme ça... Mais ce sera déjà mieux que rien. Combien n'auraient pas ce petit quelque chose si on se mettait à dédaigner cette stupide date ?
Hijikata se détourna soudainement. Il ne regardait plus Sougo, ni l'intérieur de la maison.
- Ça va ?
- Je... Oui, répondit-il d'une voix un peu étranglée, j'étais juste en train de me dire... Enfin... J'ai peut-être été un peu dur avec... Certaines personnes aujourd'hui. J'aurais voulu... Enfin, je suppose que j'aurais pu mettre un peu d'eau dans mon vin.
Sougo regarda l'arrière de son crâne en respectant un moment de silence, avant de généreusement lui offrir une diversion bienvenue.
- Oh tiens, voilà Kondo qui revient... Non, pas là, ajouta-t-il en le voyant regarder vers la porte d'entrée, tu ne te souviens pas ? Il était entré par derrière, pour déposer à la cuisine les courses qu'il avait faites pour le repas, qu'il disait. C'était vrai, mais pas que.
En effet, il vit par la porte ouverte au fond la pièce Kondo qui avait fait une entrée discrète, posant un sac de courses sur la table avant de rapidement ouvrir un placard pour y cacher ce qu'il tenait à la main, ce qui, quand ils le virent, tira un grand sourire aux deux spectateurs de la scène.
- Et comment que je me souviens ! assura Hijikata pendant que, dans la maison, Kondo était entré dans le salon où le petit garçon s'était empressé de revenir pour lui souhaiter la bienvenue. Il nous avait offert un bokuto de la meilleure qualité qu'on pouvait trouver. Le même pour tous les deux, pas de jaloux cette fois.
- En effet...
- Le mien n'a malheureusement pas duré très longtemps, il devait avoir un défaut de fabrication, mais j'étais tellement estomaqué quand il me l'avait mis dans les mains... Je n'avais pas les mots.
- On aurait dit une carpe hors de l'eau, confirma Sougo. J'avoue que sur le moment, je me suis demandé si tu allais fondre en larmes ou le lui mettre dans la gueule.
- Je crois que ça résume assez bien mon état mental à ce moment-là, reconnut Hijikata avec un sourire ému. C'est vrai que je n'ai pas été spécialement éloquent pour le coup, mais...
Il s'interrompit brusquement. Dans le salon, Kondo avait débouché une bouteille de saké pour les adultes, sans se rendre compte que celui qui n'était pas en âge s'était faufilé hors de la pièce. Il était à présent dans la cuisine, ouvrant le placard où venaient d'être cachées les deux armes en bois. L'enfant se saisit de l'une d'elles, puis, à l'aide d'une petite scie prise dans un tiroir, s'appliqua à entamer de la façon la moins visible possible le bois près de la garde.
Hijikata resta interdit un instant, son cerveau ayant besoin de quelques secondes pour assimiler ce qu'il était en train de voir.
- C'ÉTAIT TOI ! explosa-t-il quand ce fut chose faite. PETIT CONNARD, JE VAIS TE...
- Oups, la visite est finie.
BLAM !
La seconde d'après, Hijikata, hébété, contemplait le plafond de sa chambre dans le quartier général du Shinsengumi.
OoOoOoOoOoO
À demain pour la suite !
