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TROISIÈME COUPLET
Le second des trois esprits
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Hijikata se leva d'un bond, insensible au froid de sa chambre. Il se secoua, se frotta plusieurs fois les yeux pour reprendre ses esprits, puis regarda tout autour de lui. Il était bien dans sa chambre, il y était seul, aucun bruit suspect ne se faisait entendre en dehors des voix étouffées des quelques fêtards tardifs à l'autre bout du bâtiment.
Il courut jusqu'à la porte qu'il ouvrit d'un geste brusque et scruta l'obscurité ; mais l'obscurité se tint tout à fait tranquille. Il referma la porte avec soin, puis se mit à inspecter soigneusement ses quartiers, vérifia chaque recoin, ouvrit chaque porte de placard, regarda sous chaque meuble, il finit même par soulever son futon juste au cas où. Il finit par s'y laisser tomber lorsqu'il dut se rendre à l'évidence, il était bien seul. Ses mains allèrent couvrir son visage ; il était tiraillé par l'envie de sortir à nouveau pour aller ouvrir une porte située non loin de la sienne et vérifier que son résident y dormait bien, son stupide masque de nuit sur la figure. Mais une telle expédition pourrait bien mal tourner : qui sait comment un Sougo surpris dans son sommeil pourrait réagir ? Il n'avait aucune envie de se retrouver avec un vrai tir de bazooka en travers de la gueule. Il était persuadé que ce taré dormait avec. Et même s'il survivait, comment justifierait-il son intrusion ? Il ne pouvait tout de même pas dire qu'il était effrayé à cause d'un rêve.
Était-ce bien un rêve, d'ailleurs ? En général, ses rêves s'estompaient plus ou moins vite après son réveil ; là, il se rappelait de tout ce qu'il avait vu. Ce qui était d'ailleurs très troublant. Il avait été confronté à des souvenirs qu'il n'avait même pas conscience d'avoir gardé en mémoire. Tous ces détails avaient-ils vraiment été là pendant tout ce temps, cachés dans un coin de son inconscient ? Et il y avait aussi des choses qu'il n'aurait pas pu voir, comme le sabotage de son bokuto par Sougo. Il ressentit à nouveau une vague de hargne en se rappelant ça. Il dut se faire violence pour se retenir d'aller le tarter, là tout de suite. D'autant qu'il ne savait même pas si ce qu'il avait vu était le fruit de son imagination ou la réalité... Même si connaissant Sougo, il ne serait pas surpris que ça le soit.
Il expira longuement pour finir de se calmer, le silence de sa chambre l'y aidant. Ses pensées dérivèrent vers le premier « rêve » de cette nuit agitée. Il regarda son réveil : les aiguilles indiquaient une heure et demi.
- L'esprit des Noëls passés, vraiment ?
Aucune voix ne lui répondit.
- Trois esprits, hein...
Il finit par se retourner de l'autre côté et ferma les yeux pour tenter de se rendormir. Un rêve, tout ça ne pouvait être qu'un rêve... Néanmoins, il ne put se départir, lorsque le sommeil revint le prendre, d'un sentiment d'attente.
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- Vice-commandant... Vice commandant !
- Hein, quoi ? s'exclama un Hijikata brusquement tiré du sommeil, secoué par une main posée sur son épaule. Yamazaki, qu'est-ce qui se passe, une attaque ?
- Non, non, tout va bien, ne paniquez pas.
- Je ne panique pas, grogna-t-il en se redressant, je te demande pourquoi tu viens me réveiller en pleine nuit. Qui c'est qui t'a envoyé ?
- Eh bien... ce serait un peu compliqué à expliquer.
- Qu'est-ce qu'il y a de compliqué à expliquer ? commença à s'énerver Hijikata à présent bien réveillé, j'ai besoin de sommeil alors si tu ne veux pas t'en prendre une, tu vas me dire pourquoi tu viens m'emmerder à...
Il regarda son réveil.
- ...Minuit ?
Il se tourna vers son subordonné, plissant les yeux pour mieux le voir dans la pénombre. Il ne portait pas son uniforme, mais le kimono vert qu'il avait parfois quand il était en civil, et ses cheveux étaient coiffés d'une couronne de houx.
Il resta interdit quelques instants, puis soupira. Il avait vraiment espéré que ce ne soit qu'un rêve...
- Tu dois être... En toute logique... L'esprit du Noël présent ?
Yamazaki parut soulagé de voir qu'il avait compris.
- C'est bien ça, vice-commandant ! Je suis content que vous le preniez bien.
- Bah, j'aurais dû m'en douter, au fond.
- Oui, notre arrivée a été annoncée, n'est-ce pas ?
- Non, enfin si, mais c'est pas de ça que je parle.
Il finit de se redresser, s'étira pour chasser les dernières courbatures du sommeil et se remit brièvement les cheveux en place.
- Il n'y a rien d'étonnant à ce que tu joues le plus nul des esprits, acheva-t-il.
- Que... Quoi ? Pardon ? s'exclama l'inspecteur.
- Ah, commence pas à te vexer, Yamazaki, mais sois honnête : le passé, c'est nostalgique et le futur c'est intriguant, mais le présent... On y est déjà, qu'est-ce que tu peux avoir d'intéressant à m'apprendre ? En plus, du coup, tu n'en as qu'un seul à ton actif.
- Mais... Mais je ne vous permets pas ! s'offusqua-t-il, outré. Je... je suis aussi important que les deux autres !
- Ouais, ouais, ça va, désolé, tu es très important, lâcha le vice-commandant avec indifférence. On peut en finir ?
- Vous n'en pensez pas un mot !
Toujours assis sur sa couche, Hijikata regardait plus blasé qu'il n'aurait dû l'être dans une telle situation son inspecteur-esprit de Noël scandalisé qui fulminait devant lui de manière assez risible.
- Tu peux dire ce que tu veux, voyager dans le présent n'est pas le pouvoir le plus impressionnant qui soit.
- Ce... Ce n'est pas parce que je ne voyage pas dans le temps que je n'ai aucun pouvoir ! assura Yamazaki.
- Pour l'instant, le seul que tu as manifesté est celui de détraquer mon réveil, répondit son supérieur en montrant l'objet du pouce. Ce que faisait déjà ton prédécesseur, en plus.
- Mais il n'est pas détraqué, il est bien minuit...
- D'accord, tu n'as donc bien aucun pouvoir.
- Mais si ! Je... Je vais vous le prouver !
Yamazaki recula, tâchant de chasser l'indignation de son visage. Il étendit les bras, ferma les yeux, les traits crispés sous la concentration...
L'espace s'illumina soudainement dans les flammes de dizaines de bougies apparues tout autour d'eux, éclairant la pièce et tout ce qui venait de s'y matérialiser : sur les meubles, contre les murs s'amoncelait une quantité impressionnante de mets de Noël en tous genres, des viandes et des volailles, des gâteaux des rois, des marrons chauds, des bûches de Noël, et des corbeilles débordant de fruits et de toutes sortes de confiseries.
- Ah ! fit alors Yamazaki avec un sourire de satisfaction, baissant les bras, le front légèrement humide de sueur. Alors, qu'est-ce que vous en dites ?
Le regard d'Hijikata courait d'un côté à l'autre de la pièce ; il finit par se redresser sur les genoux pour mieux voir toutes les merveilles qui l'entouraient, clignant plusieurs fois des yeux.
- Okay... j'avoue, c'est un pouvoir.
- Ah !
Il se releva complètement, le fait qu'il ne soit même pas plus étonné que ça le confortant dans l'idée qu'il était en train de perdre la tête. En même temps, ce n'était pas non plus ce qu'il avait vécu de plus surprenant cette nuit.
- … Ça manque quand même de mayonnaise.
- Ça n'a absolument pas besoin de mayonnaise ! Je parie que vous planquez dans cette pièce assez de mayonnaise pour couvrir le goût de l'ensemble de ce qu'il y a ici ! Je suis sûr que que ça créerait un trou noir de mayo si j'en faisait apparaître un gramme de plus ici !
- Ça va, ça va, pas la peine de gueuler.
Sa voix déjà nasillarde devenait encore plus aiguë et plus énervante quand il commençait à hausser le ton. Et puis après tout, il serait bien malhonnête de sa part de ne pas considérer la performance pour ce qu'elle était. Ceci étant...
- Juste par curiosité, pourquoi de la bouffe ?
- Ah. Eh bien, expliqua l'inspecteur, ravi d'avoir réussi à éveiller son intérêt, en tant qu'esprit du Noël présent, je peux vous montrer ce à quoi vous tournez le dos par votre mépris des fêtes.
- Je reconnais... Que ça fait envie.
D'autant qu'il avait sauté le repas, pris par le travail et n'ayant pas eu envie de croiser les autres qui auraient voulu le traîner dans leurs réjouissances. Ses dossiers, s'ils pouvaient parler, lui diraient qu'il avait bien fait de se montrer prudent. Ses papilles et son estomac, par contre...
- Et ceci n'est que l'exemple le plus matériel de ce que vous pourriez partager avec vos proches, ajouta Yamazaki. Cela ne vous donne-t-il pas un début de regret pour votre solitude ?
- Qu'entends-tu par « l'exemple le plus matériel » ? demanda Hijikata toutefois assez distrait par l'abondance de succulences dont ses pas le rapprochaient machinalement.
- Eh bien, cela fait partie de ce que je dois vous montrer durant le temps qu'il m'est imparti. Vous voyez, la bonne nourriture, les boissons, tout ça est ce qui séduit nos plaisirs premiers à Noël, mais cette période signifie bien plus, ce qu'on y partage se révèle bien plus important que... Vice-commandant, vous m'écoutez toujours ?
Son supérieur lui tournait le dos, s'étant approché d'un plat de viandes pour les regarder de plus près ; Yamazaki ne pouvait pas voir son visage, mais il semblait regarder fixement le morceau qu'il avait pris dans sa main.
- Vice-comm...
Il ne put finir sa phrase : une fraction de seconde plus tard, l'inspecteur était étalé au sol, le visage contre le plancher et le crâne se faisant abondamment piétiner par le pied d'Hijikata.
- Aïe ! Arrêtez ! Mais qu'est-ce qui vous... Argh !
- Tu te fous de ma gueule ! hurlait Hijikata sans cesser de le rouer de coups. C'est des anpans ! Ce n'est que des anpans !
En effet. Quand on y regardait de plus près, les pâtisseries diverses étaient des anpans de formes variées avec au mieux un glaçage en plus, les dindes fourrées étaient des anpans géants remplis de sauce de haricot rouge, les fruits des anpans bizarrement colorés et les marrons des anpans miniatures.
- Jusque-où-va-ton-obsession-espèce-de-malade ! continua-t-il au rythme de ses coups de pied.
- A.. Arrêtez, pitié, vice-commandant !
Les anpans disparurent en même temps que les bougies, ce qui, en plus du manque de souffle, réussit à amener Hijikata à cesser son passage à tabac. Yamazaki se releva péniblement, se massant l'arrière de la tête où des bosses se faisaient déjà visibles. Des filets de sang coulaient un peu partout sur son visage, une partie sûrement dues à des égratignures causées par les feuilles de houx.
- Euh... Et si on oubliait ces histoires de pouvoirs ? suggéra-t-il timidement. Et qu'on passait directement à ce que j'ai à vous montrer ?
- Rah, tu me fais chier ! Je suppose que je n'aurai pas la paix jusqu'à ce je t'aie suivi, pas vrai ?
- Je ne l'aurais pas formulé ainsi, mais...
- C'est bon ! l'interrompit Hijikata, excédé, finissons-en vite ! Et je te préviens que si je ne vois qu'une miette d'un de des fichus anpans...
- Pas de problème, pas de problème ! C'était juste... Une maladresse, je ne sais pas vraiment où ça a foiré...
- …
- Bien, reprit-il avec enthousiasme malgré sa face toujours abîmée, allons-y !
- Holà, attends, ça veux dire quoi, allons-y ? se méfia aussitôt Hijikata. Non parce qu'avec le précédent, je me prenais une roquette dans la gueule à chaque voyage !
- Hein ? Non, je n'utilise pas de roquette !
- Une raquette alors ? De ta part, c'est plus attendu mais ça ne me tente que guère plus.
- Hé ! Je ne me définis pas que par les anpans et le badminton !
- C'est vrai, il y a la mécanophilie aussi.
- Mais... !
- Alors, tu comptes te déplacer comment ?
- Je... Je pensais simplement y aller à pieds...
- … T'est vraiment naze comme esprit.
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Le temps qu'Hijikata enfile une tenue plus adaptée à la température extérieure, ils étaient dehors. Malgré l'heure, les rues étaient loin d'être désertes, les restaurants ayant allongé leurs horaires en raison du réveillon, et les les parents ne s'opposant pas à ce que leurs rejetons veillent plus tard ce soir, se disant que ça augmenterait leurs chances de ne pas être tirés du lit à l'aube. De temps à autre, Hijikata lançait un regard courroucé à son collègue menant la marche.
- Tu aurais au moins pu te nettoyer la gueule. On n'a pas idée de se balader couvert de sang en public ! Et on dit que c'est moi qui n'ai pas l'esprit de Noël ?
- Pas d'inquiétude, vice-commandant, lui assura Yamazaki en s'essuyant néanmoins le visage avec sa manche. Personne ne peut nous voir.
- Ah bon ?
- C'est un autre des pouvoirs des esprits, s'enorgueillit-il. Je peux nous rendre totalement invisibles, et faire comme si je n'existais pas aux yeux du monde...
Il fut coupé dans son explication par un groupe d'enfants qui lui rentrèrent dedans sans ménagement, l'envoyant les quatre fers en l'air et qui continuèrent leur course en riant sans s'excuser ni lui prêter la moindre attention.
- Invisible, ouais, commenta sarcastiquement Hijikata penché au-dessus de lui, c'est pas juste que tout le monde t'ignore comme d'habitude ? Ne pas exister aux yeux du monde est un pouvoir que tu as toujours eu.
- Geuh...
- Bon, moi je pars devant, magne-toi.
- Att... Attendez, vice-commandant, vous ne savez même pas où je vous emmenais !
L'inspecteur finit par se relever et par rattraper son chef qui consentit à continuer à le suivre, jusqu'à prendre un chemin familier.
- Dis... C'est par là qu'habitent les yorozuya, non ?
- Oui, vice-commandant. C'est là que nous nous rendons.
- Pourquoi ça ? Le but est vraiment de me pourrir la nuit au maximum ?
- Ce ne sera pas long, assura Yamazaki qui avait commencé à grimper les marches menant à l'agence bien connue de Gintoki. C'est nécessaire, je vous assure.
Hijikata grinça des dents mais finit par lui emboîter le pas. Ils trouvèrent, comme avec Sougo, une fenêtre derrière laquelle s'installer et observer l'intérieur discrètement. Hijikata, s'ennuyant d'avance, s'adossa contre le mur à côté et ne regarda à l'intérieur que du coin de l'œil.
Au centre de la pièce principale de l'appartement était installé un kotatsu, d'où dépassait d'un côté l'énorme boule blanche et pelucheuse qui devait être la tête de leur chien monstrueux, et une autre du côté opposé, plus petite et rousse. Celle-ci se releva lorsque la porte s'ouvrit sur un Gintoki paré d'un grand sourire, une tasse fumante dans la main.
- Kagura ! Tu es réveillée ! Alors, comment tu te sens ?
Un vague « humpf » de la part de la jeune adolescente affalée sur le ventre lui répondit, ses cheveux pas coiffé pendant négligemment de chaque côté de son visage pâle au nez gonflé et rougi.
- A... Atcha !
- À tes souhaits. Hé, devine quoi ? J'ai retrouvé un peu de ton thé préféré au fond du placard, dit-il en posant la tasse devant elle. Tiens, ça va te faire du bien de boire chaud.
- 'Besoin de manger, marmonna-t-elle en tendant la main vers une boîte de mouchoirs avant de se purger bruyamment les sinus.
- Ça arrive, ça arrive, Shinpachi finit de le faire cuire. Bois en attendant, ça va refroidir.
Kagura finit par tendre les mains et par boire le contenu du mug décoré de lapins, dans lequel Gintoki avait rajouté une pique en bois orné d'un père Noël.
Maintenant qu'il y regardait de plus près, Hijikata remarqua que tout le bureau avait été légèrement décoré : pas de sapin ici, mais quelques boules et guirlandes étaient accrochées sur les murs. Les premières étaient ternies et les secondes dégarnies par endroit, mais les locataires des lieux avaient tout de même cherché à les installer de telle sorte que l'effet soit le plus joli possible.
Quelques instants plus tard, Shinpachi passa à son tour la porte en apportant une lourde marmite, affichant lui aussi un grand sourire qui cependant, si on y regardait bien, paraissait légèrement forcé.
- Et voilà, le riz est cuit, Kagura, bon appétit !
La jeune fille se redressa un peu sous le kotatsu, visiblement ravie malgré la modestie du plat. Lorsqu'il le déposa à sa portée, les deux spectateurs à la fenêtre purent voir que le récipient était juste à moitié plein.
- Sers-toi, lui dit-il alors que Gintoki apportait un bol et des baguettes. Tu peux prendre ce que tu veux.
- Mais, et vous ? sembla-t-elle se rappeler alors que la louche était à mi-chemin de la marmite.
- Ne t'inquiète pas, j'ai déjà mangé au dojo. Otae avait fait plein de tama... Euh bref, nous avons mangé ensemble.
- Et toi, Gin-chan ?
- Tu peux y aller, je me suis servi pendant que tu dormais. Tu vois bien que la marmite est déjà à moitié vide.
- Mais je croyais qu'il venait juste de finir de cuire ? Il est tout chaud !
- Euh oui, mais je le voulais pas trop cuit, pour une fois... Très, très al dente... Oh, attends, je viens de me rappeler qu'il reste un œuf à casser dessus, je vais te le chercher !
Un froissement détourna soudainement l'attention d'Hijikata de la scène dont il avait fini par ne plus décrocher le regard ; à côté de lui, Yamazaki tentait de réajuster la couronne de houx sur sa tête, grimaçant quand il devait sortir les pointes des feuilles de la peau de son front où elles s'étaient enfoncées.
- Elle a quoi, au juste ? demanda-t-il d'un ton qu'il voulait détaché.
- Hum, une sorte de rhume, ou une grippe... Quelque chose comme ça...
- Quelque chose comme ça ? répéta Hijikata. Tu es sûr d'être passé au briefing avant de venir jouer les esprits ? Comment on peut confondre les deux ?
- Je ne suis pas un expert en pathologie yato ! se défendit-il. Nos maladies ne les affectent pas de la même manière. De plus... Même sans être un expert, je pense deviner que le fait de ne pas pouvoir manger à sa faim ne doit rien arranger.
- À sa faim... Je n'y peux rien, moi, si ça signifie avaler à chaque repas ce qui suffirait à un tigre pendant une semaine.
- Elle non plus.
Hijikata détourna son attention de l'inspecteur, préférant s'intéresser à nouveau à ce qui se passait à l'intérieur plutôt que de lui parler encore. Gintoki avait fait son retour, apportant à Kagura l'œuf qu'elle s'était empressée de casser sur son riz avant de commencer à manger avec appétit. Gintoki s'était assis sur le fauteuil de son bureau, lui tournant le dos pour regarder par la fenêtre voisine à la leur. D'ici, ils pouvaient voir que son sourire rassurant une minute plus tôt s'était mué en une mine soucieuse. Profitant que Kagura était en train de manger, Shinpachi s'approcha de lui pour pouvoir lui parler sans être entendu.
- Rien de nouveau, donc ?
- Non... Toi non plus ?
- C'est pas faute d'avoir cherché.
Le patron des yorozuya lâcha un soupir fataliste.
- Va falloir serrer les dents... Et nos ceintures aussi pendant quelques temps.
- On va bien finir par trouver, déclara l'adolescent avec optimisme. Après les fêtes il va y avoir plein de travail, du nettoyage, des réparations... Les gens ont juste autre chose en tête pour l'instant.
- Ouais...
Une expression fâchée vint déformer ses traits l'espace d'un instant, et Hijikata eut la désagréable sensation de ne pas y être étranger.
- Dommage qu'elle ne puisse pas profiter des fêtes à cause de ça. Si on avait pu acheter un peu plus à manger... Et quelques médicaments... C'était question de pas grand-chose.
- Je sais, soupira Shinpachi, elle qui aime tant Noël... On le fêtera un peu en retard, c'est tout.
- Humpf. Oui,c'est tout.
Un sourd grognement vint s'immiscer dans la conversation, en provenance du ventre de Gintoki.
- Hum ? Gin-chan, je croyais que tu avais mangé ? s'étonna Kagura, le pourtour de la bouche barbouillé de riz.
- …C'est le cas. Là, c'est la digestion qui travaille. Dégagez le chemin jusqu'aux toilettes, ça va pas tarder à sortir.
- Beurk, tu penseras à tirer la chasse cette fois !
Le regard en coin de Yamazaki, bien que vide de reproches, commença à se faire sentir bien trop lourdement.
- Je ne pouvais pas savoir, moi ! se défendit le vice-commandant.
- Vous ne vous êtes pas tellement intéressé, non plus. Si vous lui aviez demandé pourquoi il avait tant besoin d'un travail...
- Oh, c'est quoi ton problème ? C'est pas un peu fini de me faire la leçon, tu veux que je t'en mette une ?
- En même temps, c'est un peu mon travail, vice-commandant.
- Tu veux qu'on en parle, de ton vrai travail ? Et de ta façon de le faire ?
- Je parle de mon travail pour cette nuit, je sais très bien que vous avez compris. J'ai surtout l'impression que vous essayer de détourner le... AOUCH !
Yamazaki dut se tenir le nez à deux mains pour retenir le sang qui s'était mit à en couler à flot après sa rencontre brutale avec le poing d'Hijikata.
- Compris, compris, vous en avez assez vu, euh, on peut s'en aller.
Ils quittèrent l'agence des Yorozuya, Hijikata emboîtant le pas de Yamazaki sans dire un mot. Il avait croisé les bras, totalement fermé, aussi son subordonné estima-t-il plus sage de ne rien dire de plus pour le moment. Ce fut lui qui reprit la parole, lorsqu'il se rendit compte du chemin qu'ils prenaient.
- On retourne déjà au quartier général ? Tu n'avais que ça à me montrer ?
L'inspecteur ravala sa langue pour ne pas lui rappeler le peu d'enthousiasme qu'il avait manifesté au début.
- Non, j'ai autre chose, mais c'est justement au QG.
- Et tu ne pouvais pas commencer par ça, non ?
- Oh, mais vous pourriez arrêter de critiquer tout ce que je fais ? s'exclama-t-il en se prenant la tête dans les mains – qu'il s'empressa de retirer à cause de la présence du houx – je sais quand même un minimum ce que je fais et dans quel ordre vont se passer les choses ! Vous allez déjà recommencer à critiquer tous mes rapports dès demain, lâchez-moi sur ça au moins !
- Comment tu peux savoir ce que je vais faire demain, tu n'es pas l'esprit du Noël présent ?
- Pas besoin d'être un médium ou un esprit de Noël pour savoir ça !
- … Tu marques un point. Bon, on est arrivés, je vais par où, monsieur l'esprit ?
Hijikata se cachait volontairement derrière les sarcasmes pour ne pas laisser deviner ses véritables pensées. En réalité, il n'arrivait pas à s'enlever l'équipe des yorozuya de la tête. Aurait-il changé d'avis s'il avait pris ne serait-ce que cinq minutes pour discuter avec le permanenté afin de comprendre sa soudaine motivation ? Et quel pouvait être l'effet du virus du rhume sur une extraterrestre qui n'y avait jamais été exposée ?
Yamazaki l'avait emmené dans la salle principale où ses collègues avaient passé la soirée à faire la fête. Il n'y avait plus grand-monde à présent, Kondo, Harada, Todo et quelques autres. Tous étaient assis autour d'une dernière boisson chaude dans une ambiance calme de soirée touchant à sa fin.
- … Et j'espère qu'ils ont fait le plein de bouteilles, achevait Harada.
- D'après ce que j'ai compris, elles serviront aussi le repas pour l'occasion, ajouta Todo. Les réservations sont parties très vite. Heureusement que vous vous y êtes pris tôt !
- Elles ont le sens des affaires, chez votre dame, commandant.
- On sera combien ?
- Une dizaine, en principe ? Yamazaki, il vient ou pas ?
- Il voulait, mais apparemment, il est... surchargé de travail, déplora Kondo. Il est encore en train de gratter du papier au moment où je vous parle, le pauvre.
- Vous avez invité le vice-commandant ?
Un silence un peu tendu prit place, l'ambiance chaleureuse semblant s'être refroidie.
- Il va travailler aussi demain, répondit-il simplement.
- Que le matin, si je me souviens bien ?
- Je crois qu'il a l'intention d'y passer la journée.
- Pourquoi ? Je sais qu'il n'est pas du genre à gratter des congés, mais quand il en a un, il en profite, en général.
- Eh bien... Je suppose qu'il n'a pas...
- J'ai compris, s'exclama un des agents, il veut rester pour fliquer ceux qui seront de service, c'est ça ?
Hijikata se sentit indigné en entendant ça. Bon, c'était vrai, mais ce n'était pas une raison pour le dire sur un ton si déplaisant ! Il essayait quoi, de le culpabiliser ?
- En même temps, c'est un peu son métier, ah ah ah ! fit Kondo dans une tentative d'humour qui tomba à plat.
- C'est vraiment une plaie de travailler avec un chef pareil, marmonna un autre.
- Je ne veux pas entendre ce genre de choses ! s'indigna Kondo. À quoi ressemblerait le Shinsengumi sans lui ?
- On ne remet pas ça en cause, commandant. Nous aussi, nous prenons notre travail à cœur, mais ce n'est pas facile d'être dirigé quelqu'un qui nous voit plus comme des poids que comme des alliés ! Et très vexant aussi.
- Vous exagérez, allons. Il est certes de mauvaise humeur en ce moment, mais de là à penser qu'il vous voit comme des poids...
- Je sais qu'il a des excuses, il a pas eu la vie facile et tout ça... Mais depuis le temps, on pourrait penser qu'il nous ferait un peu confiance.
- C'est le cas, croyez-moi, affirma Kondo sans équivoque. Toushi a foi en chacun de vous.
- Comment le savoir ? douta Harada. Il ne parle jamais de lui, ne se repose jamais sur personne... Qui l'a déjà vu ne serait-ce que baisser sa garde en notre présence ? À croire qu'il a peur qu'on lui plante un couteau dans le dos s'il s'y risquait !
- Vous ne pensez pas ça sérieusement ça, rassurez-moi !
- C'est une image... Être intransigeant et sévère, c'est une qualité dans sa fonction, je ne dis pas. Mais il y a une différence entre la sévérité et partir du principe qu'on cherche la première occasion pour glander.
- Ce n'est pas pareil pour vous, commandant, vous l'avez connu jeune.
- C'est pour ça que je vous demande de me croire là-dessus, assura Kondo. Il n'est pas doué pour le montrer, je vous l'accorde, mais je sais qu'il tient à nous. On ne le changera pas, et il faut du temps pour apprendre à voir à travers sa carapace.
- Vous dites qu'il n'est juste pas doué pour ça, mais il n'a même pas l'air de vouloir essayer d'en sortir. Vous avez dit vous-même qu'il a refusé votre invitations à se joindre à nous.
- C'est une période de l'année qui le stresse. Je ne désespère pas de le voir changer d'avis demain.
Les agents échangèrent des regards très éloquents sur ce qu'ils pensaient de l'optimisme inaltérable de leur commandant.
- Et je compte sur vous pour lui faire bon accueil ! ajouta celui-ci.
- Bah, c'est notre chef, on ne va pas l'envoyer promener, rappela Todo, pince-sans-rire. On tient à nos têtes.
- Sérieusement. S'il vient, c'est qu'il veut passer du temps avec nous. Même s'il reste taciturne, ça ne change rien au fait qu'il pourrait être ailleurs.
« Et c'est sans doute ce qui se produira », sembla penser tout le monde.
Hijikata se sentait mal. Il avait vraiment été cruel avec Kondo ce soir, et malgré ça, il continuait à le défendre. À l'intérieur, les policiers avaient changé de sujet, réchauffant un peu l'ambiance.
- Kondo a toujours eu une foi sans condition en chacun de nous, dit Yamazaki qui s'était tenu en retrait derrière lui. Quitte à se voir qualifié d'insouciant voire de naïf. Mais là, il raison, n'est-ce pas ?
- La ferme. Je n'ai pas envie de parler de ça avec toi.
- Est-ce que je vous ai déjà jugé ? demanda-t-il en s'approchant.
- Qu'est-ce que j'en sais ?
- Hé bien, ce n'est pas le cas.
Il se plaça à côté de son supérieur pour le forcer à l'avoir dans son champ de vision, mais celui-ci tourna la tête, bien qu'il ne s'éloigna pas et ne le frappa pas.
- Au contraire, Je vous ai toujours admiré, vous savez, poursuivit Yamazaki d'un ton sérieux qui ne lui était pas coutumier. Comme beaucoup de membres du Shinsengumi. Vous êtes devenu si fort parce que vous vouliez défendre ceux que vous aimiez. Mais en vous coupant du monde, vous vous coupez de ceux que vouliez protéger à la base. Et comment rester pour eux un protecteur efficace si vous vous éloignez au point de les perdre de vue ?
- Je t'ai dit de la fermer. Tu ne fais pas partie de cette catégorie de toute façon.
- Et en refusant votre confiance, vous excluez des aides qui vous seraient précieuses. Même si elles ne sont que dérisoires... Comme la mienne.
- Dérisoire, c'est le mot que je cherchais.
- Vous pouvez me cracher tout le mépris que vous voulez à la figure, frappez-moi si ça vous défoule, je peux l'encaisser, ça ne sera guère plus douloureux que ce qu'on dû ressentir certaines personnes de la pièce d'à côté.
- MAIS TU VAS LA FERMER, ESPÈCE DE...
Le poing qu'il avait armé s'immobilisa à mi-hauteur, ses yeux déjà écarquillés par la rage s'agrandirent encore et ses dents serrées s'écartèrent pour laisser tomber sa mâchoire.
- Qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui se passe ?
- De quoi ?
Yamazaki resta interdit avant de suivre le regard éberlué de son vice-commandant, et leva avec surprise sa propre main au niveau de ses yeux pour voir qu'elle était devenue couleur de cendre.
- Tu... Ta peau, et tes cheveux, qu'est-ce qu'il t'arrive ?
L'inspecteur se passa lentement les doigts sur son visage à la peau glacée et aussi grisâtre que celle de sa main ; ses cheveux noirs s'étaient striés de mèches blanches sous la couronne de houx dont les feuilles étaient à présent desséchées et les baies flétries.
- Oh... On dirait... Que mon temps est passé, déclara-t-il simplement.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ? Comment ça « ton temps est passé » ?
- Le Noël présent s'échappe... Rien d'étonnant... à ce que je l'accompagne...
Comme pris d'un accès de faiblesse, Yamazaki se mit à dodeliner de la tête, les paupière papillonnant, puis s'appuya contre le mur, se laissant silencieusement glisser le long de la paroi jusqu'au sol, avant d'être rattrapé par deux bras puissants.
- Oh ! Yamazaki ! Tu me fais quoi, là ? Debout, réponds ! lui criait Hijikatan en le secouant, la panique perceptible dans sa voix.
Le fidèle inspecteur eut un pauvre sourire.
- Vous vous inquiétez pour moi, vice-commandant ?
- Je... Arrête tes conneries ou je te la colle pour de bon !
Il essaya de remettre son agent sur pied, mais il ne semblait simplement plus avoir aucune force, et dut se résoudre à l'asseoir. La peau de tout son corps était devenue livide et ses cheveux étaient plus blancs que noirs à présent.
- Ce n'est pas grave, c'est... la course normale du temps... tenta de le rassurer Yamazaki d'une voix de plus en plus faible. Mais, je vous en prie, ne la laissez pas vous rattraper... ça va si vite...
- Je t'ai dit d'arrêter tes conneries.
Sans s'en rendre compte, il avait baissé la voix. Yamazaki semblait avoir de plus en plus de mal à parler et à garder les yeux ouverts. Sa peau était passée du gris au livide et il n'avait plus un seul cheveu noir. Il menaçait de basculer à tout moment, obligeant Hijikata à le maintenir assis, sa tête appuyée contre son épaule. Il puisa dans ses dernières forces pour articuler avec difficulté quelques mots de plus :
- Écoutez... écoutez bien le dernier. S'il vous plaît. Je ne voudrais pas... Pour ce que ça vaut.
- La ferme !
Que ce soit par obéissance ou par incapacité de faire autrement, Yamazaki se tut. Il avait tellement pâli qu'il paraissait transparent. Hijikata se rendit compte qu'il ne sentait même plus son poids.
- Yamazaki... Yamazaki ! Ouvre les yeux, c'est un ordre !
L'inspecteur s'efforça d'obéir ; mais il n'y réussit qu'une fraction de seconde. À l'instant où le vice-commandant parvint à croiser son regard, il commença à perdre toute consistance physique pour n'être plus semblable qu'à une brume translucide.
- Yama...
Mais sans qu'il ne puisse le retenir, celui qui avait été Yamazaki glissa entre ses doigt, dispersé en nuage de fumée, jusqu'à disparaître complètement.
- YAMAZAKI !
Suant et le cœur menaçant de transpercer son torse, Hijikata se redressa d'un bond dans sa couche.
OoOoOoOoOoO
À demain pour la visite du dernier esprit !
