De cette union honnie naquirent ceux que les humains appelèrent les Titans, les cyclopes et les hécatonchires[1].
A l'image de leurs parents ils étaient de dieux. Immenses étaient leurs attributs et leurs puissances. Certains d'entre eux avaient hérité de leur père, la duplicité et une cruauté sans borne. Ils ravageaient la Terre infligeant à Gaia mille souffrances.
Mais pour Angelica, cette souffrance n'était pas que physique. La Terre était le dernier vestige de son lien tangible avec Jonas. Elle avait appris à l'aimer, l'avait peuplé d'hommes et de femmes qu'elle chérissait, leur apportant nourriture et bienfaits.
Les Hommes … aussi fort qu'elle avait tenté, elle avait échoué à leur transmettre l'Eros. Bien sûr, ils ressentaient ils aimaient, haïssaient connaissaient des émotions, mais leurs sentiments étaient incomplets. Elle avait échoué … Seul Jonas détenait ce pouvoir.
Jonas … elle ferma les yeux.
- « Pourquoi doutes tu de mon amour ? »
Ouvrant les yeux, Gaïa constata qu'il se tenait devant elle. Un sourire vague s'étirait sur ses lèvres, mais ses yeux restaient teintés de tristesse.
Depuis leur condamnation, ici et là, Angelica avait senti son souffle faire voler ses cheveux, elle avait senti le frôlement de ses doigts sur sa peau, et il l'avait rejointe maintes fois dans ses rêves, l'immergeant dans son amour infini. Mais, aussi agréable que cela fût, lui, Jonas restait éthéré et tout le reste n'avait que la saveur d'un souvenir, à l'image même de l'homme qui se tenait devant elle. Rien n'avait de substance.
Ils s'observèrent un moment. Les rayons du soleil filtraient à travers le corps de Jonas pour miroiter sur la sienne comme les notes de la mélopée lancinante de sa solitude. Angela détourna la tête.
- « Vois » lui dit-elle d'une voix sourde « Notre Terre n'est que souffrance. Les titans la ravagent, détruisant tout ce que je construis. Whispers veille à me tenir en échec. Pourquoi continuer ? »
- « Parce que c'est la vie » répondit Jonas en s'approchant d'elle.
- « Pas celle que nous avons crée » lâcha-t-elle plus fort « Pas celle que nous aurions protégée. Les Hommes ne sont pas heureux. Leurs sens sont incomplets. J'ai échoué à leur transmettre l'Eros. Nous sommes des dieux. Combien de temps encore cela durera-t-il ? »
Alors qu'elle l'interrogeait, Angelica leva les yeux pour les plonger dans ceux de Jonas. Elle en ressentait un besoin ardent car depuis toujours, c'était là, dans ses prunelles noires qu'elle avait puisé son essence. Elle n'était complète qu'avec lui.
Jonas la laissa s'y plonger, s'immergeant lui même dans cette connexion. Leur tristesse ne fit qu'augmenter.
- « Tant que l'humanité existera, nous existerons. » lâcha-t-il enfin. « Il n'y a peut être pas d'Hommes sans dieux, mais il n'existe aucun dieux sans Hommes. Seul Néant demeure. »
- « Alors qu'il en soit ainsi. » lâcha t elle.
- « Gaia, tu m'as promis… » murmura-t-il d'une voix suppliante.
- « Je t'ai promis. J'ai tenu ma promesse. J'ai crée et aimé, mais rien ne peut les protéger de la colère des Titans. Pas même moi. Je ne peux créer de dieux sans Complément et je ne m'unirai pas à Whispers. »
Jonas frémit, et ses poings se serrèrent malgré lui.
Il ne lui avait jamais reproché cette nuit. Il avait conservé par devers lui, la haine que lui inspirait leur première création. Certes, il était Eros « celui qui adoucit les âmes » mais Eros était aussi la Haine, celui qui les détruisait. Et il brûlait de détruire Ouranos.
Comment ? Comment aurait-il pu conserver de l'amour pour ce premier né qui aujourd'hui faisait régner sur leur création le chaos ? Et pourtant, il ne pouvait se résoudre à agir. Ils avaient fait de lui un dieu à leur image. Engager une guerre ? Les dieux s'étaient déjà affrontés. Ils l'avaient toujours fait depuis l'aube des temps. Lui même y avait participé. Il n'en connaissait que trop bien les tourments, Angelica aussi.
Il ne devait pas laisser s'échapper sa Haine.
Il baissa la tête, relâchant ses poings.
- « Jamais je ne te demanderais cela Angie. » Il se détourna d'elle un instant pour laisser flotter son esprit vers la Terre et ses Hommes. « Mais tu as raison. » reprit-il « Ouranos et sa descendance doivent être arrêtés… ».
- « Je connais tes pensées Jonas » le coupa Angelica « car ce sont aussi les miennes. Tu n'ignores pourtant pas que sous cette forme, nous ne pouvons concevoir de dieux aussi puissants que les Titans. Whispers aurait tôt fait de les détruire et … »
Elle écarquilla les yeux « Tu n'y penses pas ! Ce ne sont que des Hommes ! Et incomplets avec ça ! Quelle folie ferions nous là ? »
- « Je peux les rendre complets. » répondit-il sans la regarder. « Je suis Eros, je peux leur insuffler ce que tu as échoué à faire. »
Angelica recula horrifiée et secoua la tête.
- « Ce serait sacrifier notre dernier lien ! »
- « Angie … » fit il en souriant. « Notre amour seul maintient notre lien. Je suis peut être l'Eros, mais tu es mon essence. Quand je me suis uni à toi, tu es devenue mon réceptacle. Rien, pas même eux ne nous séparerons quelque soit la distance qu'ils nous imposerons en réponse à cet acte, et la forme à laquelle ils me condamneront, je serai toujours là » finit-il en pointant sa poitrine.
Gaïa recula encore d'un pas.
- « Alors c'est pour ça que tu es venu »
- « C'est pour toi que je suis venu. Cette terre est notre, sa souffrance est notre. Nous offrirons aux Hommes des dieux que nous enfanterons et que nous protégerons pour qu'ils les défendent ».
Angélica soupira abattue
- « Nous les protégerons et nous nous perdrons …».
- « Crois en moi Angie … et si tu ne le peux, crois en nous. Ils nous puniront, mais que peuvent ils nous prendre qu'ils ne possèdent déjà ? Quand au reste, notre bien le plus précieux leur sera à jamais inaccessible. Ils peuvent nous réduire, mais notre amour leur sera à jamais inaccessible. Ils ne le détruiront pas. Laisse moi cela Angie. » l'implora-t-il « Tu as déjà tant fait pour contenir Ouranos. Il est temps pour moi d'agir, quitte à sacrifier un peu plus de nous, quitte à le leur abandonner. Je ne crains pas. ».
Angelica se tût et hocha la tête.
Jonas lui sourit, et se détourna d'elle. Son regard se voila. Gaïa vint se poster à ses côtés, se contentant de suivre son esprit un moment, et de savourer sa présence. Lui aussi la goûtait mais, à son esprit parcourait la terre. Jonas recherchait chez les Hommes, nés ou à naître, ceux qui assez braves pourraient endosser le rôle qu'ils leur avaient choisi. Ces êtres devaient être forts, déterminés et courageux car la guerre dans laquelle ils s'engageaient serait sans pitié le fruit d'une pure folie ou d'une bravoure sans nom.
Lorsqu'elle ne put plus le suivre elle laissa filer l'esprit de Jonas. Le choix de ces dieux et ce qu'il leur donnerait était sien. Sous cette forme, elle ne pouvait s'unir à lui.
Cette tâche lui était dévolue.
Lorsqu'il revint à lui, Jonas était épuisé.
- « Si peu … si peu pour lutter contre Ouranos et ses démons … »
- « Combien ? » lui demanda Angela la voix pleine d'angoisse.
- « 15… Il n'y en a que 15. » lui répondit il avec un sourire amer « et même parmi ceux ci … Les méandres du temps ne m'ont pas révélé qui … comment … »
- « T'y abandonneras tu Eros ? » l'interrogea Angelica
- « De toute mon âme, Angie. Ils sont nôtres, même si tu les as crées seule. En faisant d'eux des dieux, ils sont devenus miens».
- « Alors va. » lui répondit-elle en baissant la tête « De moi, ils auront l'immensité. Je les protégerai car tu seras eux, et ils seront toi ».
Jonas lui sourit, tendit la main vers sa joue, et la frôla. Elle ne sentit que le souffle d'une brise chaude, mais elle sut que l'éternité s'y trouvait « je t'aimerai toujours … ».
Gaïa ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, le souvenir d'un baiser flottait sur ses lèvres.
Pour donner naissance à ses enfants, ils venaient de sacrifier ce qui restait de leurs liens.
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Sur terre, à différents endroits, des enfants poussaient leurs premiers cris, leurs yeux emplis de larmes.
Parmi les nouveaux nés, 8 garçons et 7 filles serrèrent le poing en observant la terre, les yeux dénués de larmes.
Ces enfants seraient des dieux.
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Au même instant, le ciel se déchira, des torrents de pluie se déversèrent et des éclairs zébrèrent le firmament de part en part. Un roulement de tonnerre terrifiant éclata.
Whispers avait senti la menace.
[1] Hécatonchires : Cottos, Gyès (ou Gygès) et Briarée (ou Égéon). Ce sont des monstres qui ont chacun cent bras et cinquante têtes et qui crachent du feu
