- « Droit dans le cœur, ce n'était pourtant pas compliqué » éructa Wolfgang pendant qu'il courait à perdre haleine derrière Nomi et Will dans les dédales du Palais.

- « Il est mortellement blessé» lui répondit Will par dessus son épaule

- « Il n'en demeure pas moins qu'il n'est pas assez mort » lui lança Wolfgang « faut y retourner pour…»

- « Oh merde ! les gars ! nous avons d'autres problèmes plus urgents à régler » les interrompit Nomi.

Dans leur fuite éperdue, ils avaient échappé aux cyclopes pour se jeter droit dans les bras des hécatonchires. Ces titans étaient redoutables, et malgré leur volonté et leurs habilités, malgré leur essence divine, Will, Nomi et Wolfgang ne pourraient pas leur résister éternellement.

Leurs corps étaient celui d'Hommes, les hécatonchires eux étaient faits du même matériel que les Dieux.

- « C'en est fini » frémit la voix de Jonas alors qu'elle passait les lèvres d'Angelica. « Ils vont mourir. Nous y étions presque …»

Gaia cligna des yeux. Elle était assise sur son trône, sereine, seules ses mains trahissaient son angoisse ou plutôt celle de Jonas.

- « Non » répondit Angelica « Ce n'est pas terminé. Il nous reste encore une carte à jouer … ».

- « Tu n'y penses pas ! » s'écria Jonas

- « Nous sommes en guerre, tu me l'as toi même assez souvent répété. » répondit-elle calmement

- « Angie, tu ne peux sacrifier ta … non … je ne pourrai pas … nous perdrons … »

- « Quoi ? » le coupa Angelica « Rien de plus que tu n'as toi même donné »

- « Ce don était possible tant que l'un de nous conservait … »

- « Tu as dit que notre amour fondait notre lien. Ton sacrifice l'a rendu évanescent. A quoi bon me sert cette enveloppe ? » coupa t elle

- « Si tu brises ta coquille, tu seras à jamais désincarnée, je n'aurai plus de réceptacle » balbutia Jonas

- « Mon essence demeurera » lui répondit elle en serrant les accoudoirs de son trône jusqu'à en faire blanchir ses phalanges « je vivrai à travers eux. Nous vivrons à travers eux. Avec notre échec, cette guerre sera la leur, elle ne fait que commencer. Nous n'avons pas le choix. Les protégeras tu Jonas ? »

Un silence se fit.

Eros était incapable de se prononcer.

- « Non ! Il doit y avoir un autre moyen … » avança-t-il d'une voix suppliante

- « Le feras tu Jonas ?». Implora Angelica.

Eros demeurait irrésolu.

Dans la tête de Gaïa, batailles et fureur se mêlaient. Le goût métallique du sang emplit sa gorge en même temps qu'ils humèrent l'odeur ferrique du sang. Le temps leur glissait entre doigts.

Un sourire s'esquissa sur les lèvres d'Angelica.

- « Tu le feras, je le sais » murmura-t-elle « Tu as dit que cette terre est la notre, ces enfants sont les nôtres. Tu le feras car ils seront moi et je serai eux. ».

Gaïa ferma les yeux. Une pensée traversa son esprit

« Souviens toi, Eros lorsque nous nous sommes unis, souviens toi, mon amour, de nos mots. Ils sont nôtres ».

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Wolfgang porta la main à son torse, lorsqu'il la regarda, elle était couverte de sang. Il était encore debout, mais pour combien de temps encore ?

Will avait été le premier à tomber. Il avait protégé Nomi tandis qu'elle tentait de leur offrir une issue de secours. Et ils s'étaient retrouvés à deux.

Nomi s'était battue comme une lionne. Nomi … si délicate et forte, Nomi si sage, aucune de ses décisions n'étaient prise à la légère. Elle avait choisit elle aussi de se sacrifier.

« Si un seul d'entre nous doit s'en tirer ce sera toi, Wolfie, et puis … la mort, si elle ne cesse de t'entourer, ne t'irait pas au teint » avait-elle lâché dans un éclat de rire. « Tu es la mort, tu peux la porter plus loin qu'aucun de nous. Veille sur nos frères ».

Désormais, il ne restait plus que lui pour affronter une compagne familière. Sa peau pâle était couverte de sang, le sien, celui de ses frères et, celui de ses ennemis. Rester debout rester debout et se battre se battre assez pour voir ses ennemis périr.

Voilà ce qu'il avait décidé de faire, voilà pourquoi il se battait encore et encore.

Lorsque lame de l'hécatonchire s'enfonça dans son cœur. Un rictus se dessina sur ses lèvres. Peut être n'y arriverait il pas après tout, pensa-t-il ...

Il s'effondra.

Cottos s'approcha de lui et leva ses bras invincibles s'apprêtant à l'achever lorsqu'une secousse violente le jeta par terre.

La terre entière se mit à trembler, ébranlant jusqu'aux piliers de la création.

Angelica parut.

Sa robe blanche était plaquée sur son corps. Mais, la puissance qu'elle dégageait en cet instant était telle, que ses cheveux virevoltaient autour d'elle comme un halo.

Gaïa, la toute puissante, libérait sa puissance.

Le temps se figea. Puis une onde de choc survint. Elle était si puissante qu'elle balaya les hécatonchires, souffla les cyclopes, brisa le palais, et fit la Terre toute entière tremblée davantage – si cela était possible.

Gaïa pourtant se retint.

Si elle déversait sa force, elle soufflerait l'existence, comme un enfant souffle une bougie. Elle devait conserver son essence. Elle devait la garder, car sa dernière œuvre était encore à accomplir.

Alors, elle reprit son souffle, et sa puissance se calma. Elle respira l'instant, et s'avança.

Tout autour d'elle flottait dans une pesanteur aussi menaçante que l'impression qu'elle dégageait depuis l'épicentre du cyclone.

Elle posa son regard sur Wolfgang et lui sourit. Cottos gisait à ses côtés, une lame le transperçait.

Puis, elle se referma. Son visage était désormais un masque inexpressif. Elle pencha la tête en arrière et un grondement sourd secoua de nouveau la Terre.

- « Eveillez vous, dieux primordiaux ! » cria t elle d'une voix forte. « Une guerre se déploie. Nous l'avons commencé, vous la terminerez ».

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Sur Terre, une jeune femme qui faisait des exercices à Séoul se tourna un homme qui souriait au volant d'un bus se figea au Kenya à Londres les doigts d'une DJ se figèrent sur ses platines un acteur au Mexique oublia son texte une indienne au Brésil lâcha ses sacs de grains un pécheur en Polynésie lâcha ses filets ; un homme en Russie manqua sa cible une femme à Sydney ripa, et son rouge à lèvres s'étira sur sa joue un œnologue lâcha son verre de vin en France une femme à Cuba perdit de vue les enfants qu'elle regardait un inuit se brûla au feu de la pointe de la flèche qu'il forgeait et le voile qu'une jeune femme en Arabie Saoudite tentait de replacer s'envola.

Les dieux primordiaux, les guerriers qu'ils avaient enfantés, venaient de naître.

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Quand Angelica redressa la tête, elle balaya du regard la pièce jonchée de corps et de débris effondrés.

Puis, elle s'approcha du corps de Will et s'agenouilla. Ses yeux étaient d'un blanc laiteux, ses cheveux flottaient toujours autour d'elle, et elle irradiait.

- « Mon fils » lui murmura t elle « si fort, si courageux, si loyal… Tu as fait preuve d'une grande force et d'un vrai leadership. Ceci n'est pas ta fin. Ceci est notre commencement. Tu seras celui qui règnera sur les dieux. Fais le avec sagesse. Car ton nom sera grand ». Elle lui caressa un instant les cheveux et se pencha pour lui poser un baiser sur les lèvres.

Will disparut un instant de la vue du monde, puis réapparut. Il irradiait à son tour. Une secousse le traversa.

Elle se releva et tourna la tête vers le corps de Nomi

- « Quant à toi » dit elle lorsqu'elle s'agenouilla près d'elle « ta sagesse et ton intelligence seront de précieux atouts. Ils serviront ta force et celle du groupe. Nomi, ta connaissance sera sans limite, car seule une femme peut endurer l'infini. Ton esprit a toujours été cela… Tu seras redoutable. L'une de mes plus grandes fiertés. » murmura-t-elle en se penchant pour l'embrasser dans un halo de lumière.

- « Enfin », fit elle en parvenant devant le corps de Wolfgang « pour toi, mon fils, mon cher petit homme blond, le plus puissant de mes dons, car si le commencement est une promesse, la fin n'en est pas dépourvue. Tu seras le gardien de cette fin. Nul, ni homme ni dieu n'échappera à ton pouvoir. La mort a si souvent accompagné tes pas, elle sera tienne désormais. La mort et l'éternité plieront devant toi, elles seront tes armes et tu seras leur incarnation. Ce destin te paraîtra sans doute cruel » lui murmura-t-elle encore dans un sourire « mais, mieux que quiconque, je sais qu'il n'en est rien ».

Elle lui caressa les cheveux et se pencha vers lui le regard emplit d'amour, lui baisa les lèvres, et disparut dans ce baiser.

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Au même instant, dans les entrailles du palais, des portes branlantes de cachots s'effondraient, libérant des ombres géantes.

En surface, une porte claquait encore.

Une marque de main ensanglantée marquait l'endroit où il s'était appuyé pour reprendre son souffle et attendre que la terre s'arrête de trembler. Le Dieu à qui la main appartenait avait regardé en arrière.

« Ainsi donc tu as choisi de te sacrifier pour les protéger Gaia.

As tu vraiment cru que cela suffirait pour m'arrêter ? ».

Un sourire carnassier creusa son visage.

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Lorsque la terre cessa enfin de trembler, le monde entier semblait suspendu.

Gaïa n'était plus.

Pas une larme ne coula sur les joues d'Eros.

Seuls les mots de Jonas résonnèrent dans la tête des dieux … où qu'ils fussent.

« Je suis ta fin » lui avait elle dit à leur première nuit d'amour.

« Et je suis ton commencement » murmura Jonas.