Cronos s'étira. La puissance que Gaïa avait libérée pour protéger ses enfants avait arrêté sa course infinie. Il n'était plus immatériel. La disparition d'Angelica avait déséquilibré le Cercle, créant ainsi un début et une fin. Entre les deux, la succession d'événements désirés ou subis par les dieux humains dessinait une ligne temporelle qui l'incarnait : Le temps.
Voilà tout ce qu'il était désormais.
Il s'ébroua et se dirigea vers le sablier d'où les grains s'écoulaient lentement sous l'action de sa seule volonté.
Son esprit navigua dans les méandres du Néant.
- « Combien de temps encore les garderons-nous … vivants ? » interrogea-t-il
- « Qui mieux que toi pourrais répondre à cette question ? » résonna une voix dans sa tête
Cronos grimaça. Il étouffait sous cette forme, et il abhorrait cette sensation.
- « Leur folie ne sera pas sans conséquences pour Nous. » continua-t-il la colère croissant dans sa voix à mesure que sa fureur affluait.
- « Crois tu que je l'ignore ? Nous aussi en ressentons déjà les effets » répondit la voix.
- « Que pouvons nous y faire ? » dit Cronos.
- « Vivre. Tout comme eux le feront » les interrompit Jonas
Cronos sursauta.
- « Eros. Comment oses tu ? » gronda-t-il en se retournant pour lui faire face. « Ta folie ne souffre donc d'aucune limite ? » l'interrogea Cronos « Non content d'avoir sacrifier ma soeur unique, il te faut encore Nous narguer ! Chaos et Néant n'auraient jamais du autoriser ton existence » cracha-t-il.
- « Angelica était aussi ma sœur » lui rappela Jonas « et ils n'ont jamais autorisé mon … existence, cher frère. Si je reste l'une de leurs créations, contrairement à toi, je n'ai pas été … pensé » ironisa-t-il.
- « Que vas tu faire Jonas ? » interrogea la voix.
- « Créateur … » Eros s'inclina avec déférence, un sourire sarcastique sur les lèvres, « … Vous m'honorer de votre présence … »
Cronos jura. Comment Eros osait-il ? Ce comportement devait cesser sur le champ. Il se précipitait vers Jonas pour le saisir, lorsque la voix de Chaos tonna.
- « Il suffit ! Laisse nous» lui ordonna Chaos.
Jonas qui n'avait esquissé aucun mouvement, sourit à Cronos.
Ravalant sa bile, celui ci disparut, laissant Eros seul avec Chaos, au milieu du Néant.
- « Ta folie ronge d'ores et déjà l'esprit de Cronos. Tout comme tu l'as fait avec ta sœur. Une faim dévorante l'anime désormais. Tu dois cesser cette hérésie. » constata Chaos.
Jonas eut un rire amer.
- « Arrêter ?! Gaïa serait encore vivante, si Vous n'aviez pas condamné notre amour. En m'enlevant toute forme matérielle, Vous m'avez condamné à l'attente. Vous m'avez enseigné le sentiment d'une durée. Savez-Vous seulement combien j'ai souffert du désir insatiable de la toucher ou seulement de la voir ? »
Eros se tut un instant, avant de poursuivre
« Père … » balbutia-t-il d'une voix suppliante « Vous ne m'avez pas façonné, mais je suis né de Vous, comme les autres… Je suis né d'elle et elle de moi. Nous étions Un. Elle était mon réceptacle, l'autre partie de moi même… » poursuivit-il plus fort « et vous me l'avez prise ! »
hurla-t-il « Vous m'avez appris la Haine ! Pourquoi serais-je le seul à en souffrir ? »
- « Vous êtes nés du même œuf. Elle était une partie de toi, tout comme vous étiez des parties de Nous» acquiesça Chaos «Et tu parles d'amour ? Ce que vous ressentiez n'était guère plus qu'une forme abjecte de narcissisme. La pire qui soit. Elle devait être annihilée. » assena-t-il d'une voix fielleuse qui résonnait dans le Néant.
- « Mensonge que cela ! » cracha Jonas, en serrant les poings dans un air de défi « Cet amour était pur » murmura-t-il, la voix d'Angelica faisant écho à la sienne. « Mais Vous le craigniez, parce qu'il Vous aurait détruit, n'est ce pas ? »
Chaos ne répondit pas. Le Néant frémit.
- « Que vas tu faire Jonas ? » lui demanda-t-il plutôt
- « … Exaucer votre crainte, je suppose » répondit Eros «N'est ce pas ainsi que Nous, les piliers, avons toujours agi ? En détruisant nos Pères… » souffla-il d'une voix étrangement calme où affleurait une détermination tranchante.
Un frisson parcouru l'échine de Chaos.
- « Ta vindicte est vaine, Eros. Tes enfants dieux sont imparfaits. Certains te haïssent, et ils s'entretuent déjà. Gaïa a confié aux plus faibles de vos rejetons, des pouvoirs trop puissants. Quelque aient pu être vos efforts, quelque ait pu être votre volonté d'en faire des Dieux, ils ne sont que des Hommes, des êtres inférieurs. Crois tu vraiment pouvoir me détruire ? » répondit-il.
- « Je suis prêt à prendre le risque … » lui répondit Jonas
Chaos fixa Jonas un instant, puis se dissipa dans le Néant.
- « Alors soit ! » répondirent ils de concert.
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Jonas reporta son esprit sur la Terre où le temps avait continué de s'égrainer. Les dieux primordiaux étaient devenus plus puissants qu'à leur dernière rencontre. Il percevait leurs Eros depuis le Néant et vibra à l'unisson avec eux un instant.
Un tressaillement le parcourut
Quelle folie venait il de commettre ? Il avait promis à Angelica de protéger leurs enfants, et il venait, en défiant les piliers même de la création, de les précipiter dans une guerre qui les dépassait.
A son exception, tous, Titans, et dieux primordiaux, Ouranos et Hommes venaient de s'avancer sur le chemin de la destruction, sans qu'aucun n'en soit conscient.
Et chacun, Jonas compris, y serait jugé à la valeur de son cœur.
Angelica … pensa-t-il
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« Je t'aimerai toujours … ».
Un frisson parcourut la Terre.
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Depuis l'abri où il s'était réfugié pour panser ses blessures, Ouranos observait par delà la voûte céleste, ses yeux clairs avaient pris une teinte irisée son esprit était perdu dans le Néant.
Un sourire s'épanouit sur ses lèvres, et il pencha la tête.
Il saisit la coupe de nectar dont il se délectait et porta un toast.
« A l'anéantissement de nos pères »
