- «Du cœur aux testicules, franchement Will, il y a quand même une sacrée distance » s'esclaffa Lito. « Même pour un Dieu »
- « Tu crois que j'avais le temps de vérifier ? Le jour se levait. Il était sur le lit » s'écria Will, l'expression mitigée.
Lito riait à gorge déployée en se tenant les côtes pour soulager la douleur de son thorax. Il essuya les larmes qui perlaient au coin de ses yeux.
- - « Whispers ne doit pas manquer de coffre, en tout cas, vu son immensité. Farinelli n'a qu'à bien se tenir.» reprit-il en s'étranglant à moitié, communiquant ainsi son fou rire à Will.
Bien qu'aucun d'eux n'aient changé physiquement, les décennies qui s'étaient écoulées avaient modelé leur dynamique. Les dieux primordiaux étaient toujours au nombre de quinze, mais nul ne pouvait nier que ces sept là formaient un noyau.
L'expérience qu'avaient vécu Will, Nomi et Wolfgang avait scellé à jamais la cohésion de trois des dieux les plus puissants. Mais très vite leur trio s'était agrandi.
Lito, qui avait dans sa vie d'Homme été acteur de télénovelas au Mexique, avait reçu en cadeau de Gaïa la ruse et l'inventivité, le don du mensonge et la maîtrise des choses. Il se plaisait souvent à dire qu'il était, dans la manipulation des idées, ce qu'Héphaïstos était dans l'habileté de la main. Pour tout avouer, il était, en toute modestie, complètement dans le vrai. Ses cheveux de jais, et ses yeux sombres complétaient à merveille son corps taillé à la serpe, et facilitaient l'adhésion illimitée de ses victimes à ses mensonges. Si il avait reçu la charge du commerce, et des voyageurs, il s'était également octroyé- en accord avec lui même – la protection des arts aux côtés des muses. « Elles sont si belles » se plaisait-il souvent à décrier « mon cœur a beau n'appartenir qu'à Hernando, mes yeux ne peuvent s'empêcher d'admirer la beauté où qu'elle soit ».
Il était arrivé sur l'Olympe dans un tourbillon de mots, et n'avait, depuis, cessé d'égayer leur demeure.
A l'instar de nombre d'entre eux, Hermès n'y résidait pas de façon permanente. Il avait souhaité conserver son apparence et ses liens avec les Hommes- ou plutôt avec l'homme et la femme - auxquels il s'était attaché au cours de sa vie précédente, et résidait donc sur Terre. Se faisant, il était parvenu à instaurer un équilibre avec les Hommes qui à l'image de son règne était « virevoltant, comme ses stupides ailettes qu'on me colle au casque chaque fois qu'un artiste se met à rêver moi » comme il le disait souvent en rageant entre deux fous rires.
Contre toute attente, Hermès avait développé une solide amitié avec Wolfgang qui avait, quant à lui, hérité du royaume des Enfers. Le contraste entre les deux amis était pour le moins saisissant.
Autant Lito était lumineux et rafraîchissant, autant Wolfgang était mystérieux et sombre. Autant Lito était brun, autant Wolfgang était blond.
Ses cheveux taillés courts encadraient un visage fascinant d'où perçaient des iris d'un bleu-vert hypnotique. Les deux amis étaient de taille et de musculature équivalentes mais, Wolfgang contrairement à Lito ne faisait jamais étalage de son physique. Toujours vêtu de couleur sombre, sa peau laiteuse n'était exposée à la vue qu'au cours de batailles ou lors de ses moments de méditation quand, entièrement nu, il s'immergeait dans les bras accueillants de Styx.
Là, flottant entre Phlégéthon[1] et Achéron[2], il abandonnait son âme à Cocyte[3], avant que Léthé[4] ne vienne adoucir son chagrin et conforter son invincibilité.
Wolfgang était enchaîné à son passé aussi douloureux lui fut-il…
Il avait passé la majeure partie de son enfance en Allemagne de l'est, sous la houlette d'un père haineux et violent qui avait abusé de lui. A la chute du mur, ils s'étaient installés dans la partie ouest de Berlin pour fuir la pauvreté. Son sort ne s'y était pas amélioré.
Battu par ses pairs en plus de son père, il n'avait de sa vie d'humain noué de relations amicales qu'avec Félix, un garçon débraillé mais attachant. Celui-ci l'avait défendu contre les brutes de son quartier, et même contre son père avec une nonchalance qui frisait l'inconscience.
Pourtant, si Wolfgang l'avait érigé au rang de frère, il lui avait toujours caché son plus sombre secret. Il n'avait confié à haute voix son parricide qu'à Lito un jour où ils conversaient de la cicatrice laissé par Cottos sur son thorax, et il n'avait plus jamais abordé le sujet.
Hermès l'avait écouté et, dans un grand éclat de rire pour cacher ses larmes, il avait transféré la cicatrice de Wolfgang sur son torse en arguant que s'il ne l'avait pas fait hier déjà, aujourd'hui ils seraient en train de le tuer. Il avait rajouté « Cette cicatrice en est le serment et … un petit plus pour Hernando qui verra désormais son dieu comme un héros de guerre ».
Hermès avait été le premier dieu et humain à l'absoudre de ce péché, mais Hadès conservait la cicatrice de ce meurtre gravée au fond de son âme ténébreuse. Ces années de sévices avaient fait de lui un guerrier redoutable un être implacable. Mais cet acte … cet acte avait fait de lui un ennemi mortel qui ne reculait devant rien pour arracher de leurs entrailles l'âme de ses ennemis.
Wolfgang avait la mort tatouée sur ses lèvres, le goût du sang imprégnait chacune de ses inspirations, et l'empreinte de la destruction et du chaos était marquée au fer rouge au fond de son âme…
Appuyé sur la balustrade en retrait de Will et Lito qui se chamaillaient, maintenant que ce dernier s'était fourré en tête de déguiser le premier des dieux primordiaux en noble napolitain du XVIIIème siècle pour décrier avec lui quelques vers, Wolfgang alluma la cigarette qu'il tenait à la main.
Il inspira une bouffée profonde, la conserva quelques instant en bouche pour en savourer les effets, puis expira.
- « Il est peut être un castrat, mais il reste un castrat mortellement dangereux »
Nomi venait d'apparaître hors de son champ de vision. Les cheveux lâchés, elle portait un jean et un pull à marinière bleu et blanc qui laissait paraître le T-shirt gris qu'elle portait en dessous. Elle s'approcha de Wolfgang, puis grimpa pour s'asseoir sur le bord de la balustrade à côté de lui. S'appuyant sur le mur perpendiculaire, elle allongea ses longues jambes, et croisa les bras sur sa poitrine, après avoir glissé la sucette qu'elle tenait à la main dans sa bouche.
Cerise …Un rictus se dessina sur les lèvres de Wolfgang.
- « Athéna » se contenta t il de dire.
- « Il ne pourra plus s'unir avec un Titan, seuls autres rescapés de votre attaque. Si il peut toujours engendrer, comme Gaïa et Eros, des dieux primordiaux, ces derniers seront à notre image : des humains. En te faisant don du royaume des morts, Angelica t'a offert la protection de Styx, Wolfgang. Ton immortalité nous rend invincibles » dit Capheus en s'avançant, un sourire radieux sur les lèvres, « Lito ne se lassera donc jamais de cette bourde » dit-il tandis qu'il regardait vers ces derniers.
Lito, las d'échouer à faire Will porter son costume, avait finit par l'enfiler lui même et le pourchassait à présent pour lui décrier des vers enflammés sur sa virilité dérobée.
- « Que proposes-tu Apollon ? » interjecta Sun en se matérialisant « que nous plantions tous notre tente au beau milieu de ce foutu marécage en tapant sur des casseroles jusqu'à ce qu'il se pointe ? »
- « Ton loup serait un parfait compagnon pour mon chien, Artémis » lui répondit Wolfgang en guise de salut.
Sun le toisa, se saisit de la cigarette qu'il avait à la main, et s'assit sur le sol à quelques pas d'eux. Son loup blanc immaculé à l'exception de la cicatrice qu'il arborait au poitrail vint se blottir derrière elle.
- « Je la fumais… » fit remarquer Wolfgang.
Sun tira une bouffée, et l'expira à travers les narines d'Hadès.
- « Et tu la fumes encore » lui répondit-elle.
- « Artémis a raison » reprit Nomi. « Si nous voulons protéger les Hommes et par la même occasion nos vies, nous devons attaquer les premiers. Traquer et détruire les Titans qui ne nous rejoindrons pas, et en finir avec Ouranos. Je suis déjà née deux fois et morte une fois. Je n'ai aucune envie que cela recommence ».
- « Et comment envisages tu de procéder ? Envoyer une invitation aux Titans pour notre prochaine Garden party ? » interrogea Lito qui venait de les rejoindre.
- « Ce n'est pas un Brunch » intervint Will « Ils n'auront pas le choix : plier ou périr. Nous sommes en guerre…»
- « Je vois d'ici le carton d'invitation. Il paraît que tu es doué pour la communication Hermès ?» ironisa Sun
- « L'idée du Brunch n'est peut être pas si mauvaise que ça après tout » intervint une voix derrière eux.
Riley venait d'arriver.
- « Tu plaisantes ? » questionna Lito de plus en plus dépité.
- « Jamais quand il s'agit de défendre notre foyer. » Répondit Hestia « Plutôt que de les chasser, arrangeons nous pour qu'ils viennent à nous. Nous aurons aussi besoin de nos autres frères. » termina Riley
Athéna sourit. Les humains avaient toujours considéré Hestia comme la gardienne d'un foyer qu'ils décrivaient comme un havre de paix où il faisait bon se réfugier.
Ils avaient oublié à quel point elle pouvait être redoutable, car le foyer était aussi le terme qui définissait l'âtre où se consumait le feu qui incendiait leurs maisons.
- « Alors, Hermès ? Un peu de polissage sur ton casque et tes ailettes, histoire que tu sois tout beau quand tu te présenteras à eux ? » plaisanta Apollon.
Lito grimaça.
Un frisson glacé parcourut la nuque d'Athéna. Une vision venait de faire irruption dans son esprit.
Le Chaos et le Néant arrivaient pour eux et leur cercle éclatait.
Une voix résonna dans sa tête
« Nomi … l'avenir s'ouvre sous nos pas. Chaos approche ... Bientôt, le sang coulera à flot et le Néant nous engloutira tous. »
Elle balaya des yeux les jardins en contrebas.
Une douce brise s'était levée.
La Terre semblait vibrer.
« Eros… » murmura-t-elle « Que se passe-t-il ? »
[1] Phlégéthon : Rivière de flammes, affluent du Styx, porteuse de la Haine
[2] Achéron : Fleuve du chagrin, affluent du Styx
[3] Cocyte : Fleuve des lamentations
[4] Léthé : Ruisseau de l'oubli
